L’évolution du point de vue (2ème partie)

Lorsque je regarde celui que j’étais dans la jeune vingtaine, je constate que je ne suis plus du tout la même personne.  En particulier de la façon dont je vois les choses.

 Par exemple 

Généreux altruiste à l’époque, dépensier irresponsable aujourd’hui.
Il y a quelques temps, j’ai vu une image-texte qui se promenait sur Facebook.  J’aurais aimé la retrouver pour la montrer dans cet article, mais je n’ai pas réussi.  En gros, ça disait quelque chose dans le sens de :

« Une personne donne 20$ à un itinérant, alors que la seconde donne 10$.  Tout le monde va trouver que le premier est bien plus généreux que le second.  Or, ce que les gens ignorent, c’est que le premier gagne $100 000.00 par année et avait plus de $3000.00 dans son portefeuille, alors que le second est sans emploi, et ce 10$ qu’il a donné, c’est tout ce qu’il avait pour passer sa semaine.  Maintenant que vous savez ça, lequel d’entre eux est VRAIMENT généreux et admirable, hm?  L’homme riche qui ne donne qu’une minuscule partie de son excédent, ou l’homme pauvre qui est prêt à sacrifier son nécessaire pour autrui? Comme quoi il est facile de juger les gens lorsque l’on ne connait rien à leur sujet. »

Ma mentalité à l’époque :  J’étais tout à fait d’accord avec ce texte.  Et pour cause : Il m’était arrivé de mettre la chose en pratique. 

Je ne me souviens plus exactement si j’en ai déjà parlé, mais lorsque j’étais dans la jeune vingtaine, au début des années 90, et que je travaillais au Dunkin Donuts, dès que j’avais payé les dépenses mensuelles incontournables (Loyer, électricité, téléphone et nourriture), il ne me restait que 9$ par mois.  Et malgré tout, si je me faisais aborder par un itinérant, je lui donnais de l’argent.  Il y en a même un qui m’a carrément demandé 40$, pour je ne sais plus quelle raison.  Je suis allé au guichet automatique et je le lui ai donné.  En sachant très bien que ça signifiait que mon chèque de loyer allait rebondir, ce qui m’occasionnerait des frais de 15$.  30$, en fait, lorsque le propriétaire m’exigerait le remboursement de ses propres frais pour ce chèque à fonds insuffisants.  Mais bon, peu m’importait ce don de 40 qui allait m’en coûter 70.  Au moins, j’avais un travail et un toit, et je pouvais manger à ma faim (moins 70$ pour la prochaine épicerie, tout de même), contrairement à ce pauvre homme. Je tirais grande vanité d’être généreux au point d’être capable de me sacrifier de la sorte.

Ma mentalité maintenant :  Je trouve irresponsable, voire carrément imbécile, le gars que j’étais, et la mentalité qui venait avec. 

Qu’est-ce qui a changé en moi?  J’ai commencé à voir les choses avec logique, plutôt qu’avec orgueil. 

Je n’aime pas citer des proverbes, mais il y a une raison pour laquelle on dit que charité bien ordonnée commence par soi-même.   À l’époque du Dunkin, je travaillais fort à un boulot qui était chiant et mal payé.  Je savais que ma survie mensuelle de base me gobait tous mes revenus, sauf 9$.  Et ce 9$ était largement insuffisant pour avoir une vie sociale normale avec des activités normales demandant des dépenses normales.  En quelque part, ça me donnait des complexes d’infériorité.  Ainsi, en me montrant mille fois plus généreux que mes amis qui, eux, avaient un bon travail et de bons revenus, je pouvais au moins m’enfler l’orgueil en me disant que du côté de la générosité en tout cas, j’étais leur supérieur.  Et que moi, au moins, mes dépenses étaient pour aider autrui, et non pour des choses frivoles tels bar, resto ou cinéma.

Autre chose : À l’époque, j’avais des idées de grandeur.  Surtout en matière de logement.  À chaque année, au travail, j’avais une augmentation.  Et à chaque année, je déménageais dans un appartement plus grand, donc plus cher.  C’est que dans ma vision, un grand appartement était un signe de prospérité, de réussite.  Par conséquent, je vivais toujours à la limite de mes moyens.  Déjà là, je démontrais que ma priorité était dans les apparences, plutôt qu’à avoir un budget balancé.  

Par conséquent, lorsque j’avais besoin de lunettes, de bottes pour l’hiver, de médicaments ou de toute autre dépense imprévue néanmoins nécessaire, alors là mon budget était débalancé pendant des mois.  Bonne chose que je travaillais dans un Dunkin Donuts.  Ça me permettait de me nourrir sur place deux fois par jour, cinq jours semaine, et même d’amener chez moi les restants de soupe qui devaient être jetées à toutes les huit heures.  Pas vraiment le comportement d’un homme prospère qui a réussi.

Surtout qu’avoir des appartements de plus en plus grand fit que je me suis éventuellement retrouvé avec une pièce vide et inutile, ce qui fait que je payais 100$ par mois en pure perte. (C’était l’époque où les appartements à Montréal étaient encore à 100$ la pièce.)  C’est là que j’ai compris que finalement, non seulement je vivais au-dessus de mes moyens, je vivais au-dessus de mes besoins. 

Je me suis ajusté par la suite, vivant en simplicité ou en colocation.  J’ai même passé plusieurs années à vivre dans des appartements sans avoir de chambre, dormant sur le divan.  Et si aujourd’hui je vis seul dans un 5½ (cette fois avec chambre et lit), c’est que non seulement je peux me le permettre, toutes les pièces ont une fonction.

Pour en revenir au texte au sujet de la générosité du riche contre celle du pauvre : Aujourd’hui, je regarde les faits.  Et les faits sont : Lequel des deux est le plus intelligent, le plus logique et surtout le plus responsable?  Celui qui donne ce qu’il peut se permettre?  Ou celui qui donne ce qu’il ne peut pas se permettre, causant des problèmes à sa survie, occasionnant en plus des frais bancaires à son proprio?  Ce n’est pas le geste d’une personne généreuse, ça.  Ce sont les agissements de celui qui est prêt à poser des gestes irréfléchis juste pour bien paraître, ne serait-ce qu’à ses propres yeux.  Bref, ce sont les gestes d’un loser qui a quelque chose à (se) prouver.

Il y a trois semaines, deux de mes amis ont démarré une campagne de socio-financement.  La raison est qu’ils avaient été victime d’un accident de lessiveuse qui avait inondé leur appartement, occasionnant pour $3000.00 dollars de dégâts à rembourser au propriétaire, chose que leur budget d’artiste ne pouvait pas leur fournir. 

Je n’ai pas une telle somme en banque pour le moment puisque je travaille depuis peu à mon nouveau boulot.  Mais j’ai une assez grande marge de crédit sur ma Visa, que j’aurais pu leur payer la totale d’un seul coup.  J’aurais mis trois mois à la rembourser, et ça n’aurait nullement affecté ma qualité de vie.  Mais voilà, aujourd’hui, je n’ai plus rien à prouver aux autres, et encore moins à moi-même. 

Et surtout, personne ne m’a jamais demandé de prendre sur moi la facture complète.    D’ailleurs, si on me l’avait suggeré, j’aurais refusé.  Alors pourquoi me porterais-je volontaire pour le faire?

J’ai donc fait un don, correspondant à la moyenne des montants fournis par leurs autres donateurs.  Ils ont atteint leur objectif dans les temps voulus.  Ils ont pu rembourser le propriétaire.   Je suis content d’avoir pu aider.  Je n’en tire aucune vanité.  Parce que mon but était d’aider mes amis, et non de me montrer plus généreux que les autres.  Et c’est parfait comme ça pour tout le monde!

Dans la situation actuelle, un grand nombre de personnes ont été heureuses de les aider.  Et dans le cas de mes amis, ça leur a fait un bien fou de voir autant de témoignages d’amour et de solidarité envers eux.  Si j’avais tout payé moi-même, j’aurais empêché ces gens de poser un geste décent, j’aurais empêché mes amis de se savoir autant apprécié par tous, et j’aurais gardé pour moi seul leur reconnaissance.  En fait, ils auraient été obligés d’être reconnaissants, ils n’auraient pas eu le choix. 

Autrement dit, ce geste aurait peut-être été généreux sur le plan monétaire.  Mais sur le plan social et moral, il aurait été fortement égoïste.

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Bientôt: Détermination romantique hier, harcèlement malvenu aujourd’hui.

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Mieux vaut la parano temporaire que le regret éternel

Tel que décrit dans les billets de la série Le jour où tout a basculé, en particulier le 5e et dernier, depuis que j’ai accepté de changer d’emploi et de ville, ma vie a pris un tournant positif à tous les niveaux.

 … Enfin, à presque tous les niveaux.  Car me voilà de nouveau célibataire.  Et puisque ça fait dix semaines que j’habite dans cette ville dans laquelle je ne connais personne, alors ce serait bien d’avoir quelqu’un avec qui partager ma nouvelle vie.

Bon, j’exagère un peu.  Je connais déjà une vingtaine de personnes, le deux-tiers étant des femmes.  Mais voilà, s’agit de collègues de travail.  Il y a 25 ans, avec Christine, j’ai appris à la dure qu’il valait mieux garder ma vie privée séparée de mon travail.  Parce que d’abord, si la relation se ternit, ça peut affecter négativement l’atmosphère.  Ensuite, même si tout va bien entre nous, certains collègues peuvent prendre la relation en ombrage.  Et là encore, ça peut affecter négativement le travail.  Je tiens à éviter ça.

Je me suis donc réinscrit sur Ok Cupid.  Une fois mes informations et critères entrés, déception : Seuls deux profils féminins de ma région y correspondent.  Et pour être franc, en les lisant, à part le célibat et l’hétérosexualité,  je ne vois pas ce que nous pouvons avoir en commun.  Il fut une époque où, influencé par une forte libido, ça m’aurait suffi comme critères.  Hélas, ça donne la situation classique dans laquelle la femme se plaint que son mec ne pense qu’au sexe.  Déplorable mais normal, si la sexualité est tout ce qu’ils ont en commun.  Ça aussi, je tiens à l’éviter.

Délaissant Ok Stupid, je me suis ouvert un compte sur Tinder vendredi soir dernier.  Sous un pseudo, of course, car on n’est jamais trop prudent.  Une fois que mes photos, ma description  et mes critères d’âge et de distance furent entrés, j’y suis resté inactif toute la soirée et toute la nuit, histoire de laisser à mon profil le temps d’aller se faire voir chez les célibataires féminines du site.

Le lendemain matin, je m’y rebranche.  Les profils que Tinder nous suggèrent se divisent en deux catégories : Ceux qui entrent dans nos critères d’âge et de distance, et les membres qui nous ont choisis.  Je suis donc allé dans mon profil, j’ai fait passer la distance de 10 à 2 km, et je suis retourné voir les profils proposés.  Tel que prévu, tous les profils situés à plus de 2 km de distance étaient de femmes qui m’avaient choisis.  Il ne me restait plus qu’à les choisir en retour.  En quelques minutes, j’avais 33 matchs sur les 36 femmes qui m’avaient choisi. 

 Il ne me restait plus qu’à faire le tri : J’ai enlevé celles sans photos de visage, celles sans texte de présentation, celles situées à plus de 5 km parce que je n’ai pas envie d’une relation à longue distance, celles dont le look / le style ne me plaisait vraiment pas, les miss bière-vin-taverne, les globetrotter avec assez de temps et d’argent pour visiter 27 pays par année, et les mères à marmailles parce que maintenant que mes enfants sont adultes je n’ai plus envie de repasser par là.  Au bout du compte, il restait trois candidates. 

 Ce qui me décevait un peu, c’est qu’aucune d’entre elles ne semblait avoir un côté créatif artistique.  Ce point en commun avec moi est la raison pour laquelle mes deux plus récentes relations, avec Karine puis Flavie, ont duré aussi longtemps.  Je crois même que c’est ce qui nous a permis de continuer à cohabiter en harmonie pendant quelques mois suite à notre rupture, et que nous sommes encore en bons termes aujourd’hui.  Je sais que je me répète ici, mais il faut bien plus que «nous sommes tous les deux hétéros et célibataires » pour avoir une relation durable. 

Mais en même temps, je me suis demandé si je n’étais pas un peu trop intransigeant.  Après tout, bien que je fasse encore de la BD dans mes temps libres, les arts ne constituent plus mon activité principale.  Peut-être qu’il me serait possible de connecter avec quelqu’un sur un autre aspect que celui-là.

J’ai donc commencé à jaser avec la première candidate.  Elle est sympathique et on s’entend bien.  Elle me suggère même de son propre chef de me faire visiter la région le lendemain.  Or, le matin suivant, elle annule, pour une raison qui me semble fort bidon.  Je me montre compréhensif et n’insiste pas davantage. 

La seconde, même scénario, à ceci près qu’au lieu de canceller, elle a juste disparu de mes connexions. 

La 3e, appelons-là Louise, fut la plus prometteuse.  Seulement 5 ans de moins que moi, jolie, en forme, sans enfants et n’en veut pas non plus, elle occupe le poste de préposée au crédit chez l’un des nombreux concessionnaires du coin, donc sérieuse et indépendante financièrement.  Elle a un grand sens de l’humour et apprécie le mien qu’elle a vu dans mes photos et mon texte de présentation.  Puis, vint le moment où je lui dis que je travaille pour La Firme.  Elle me répond:

« Ah oui?  Est-ce que tu connais Constantina Peloza? »
« Non!  Elle travaille pour La Firme? »
« Oui, à la branche mère, sur Bissette. »
« Ah, d’accord, c’est pour ça alors.  Je suis au bureau qui vient d’ouvrir, sur Cartier.  C’est une amie à toi? »
« Oui, c’est ma meilleure amie.  C’est l’une des vice-présidentes. »
« Ah?  Ok!  Je serai sage alors. »
« HAHAHA, je savais que tu répondrais ça. »

Sur ce, puisqu’il se faisait tard, nous nous sommes souhaités bonne nuit en nous promettant de continuer de jaser le lendemain. 

Je savais parfaitement que je n’allais jamais tenir cette promesse.  À partir du moment où elle m’a dit que sa bonne amie était une de mes vice-présidentes, j’ai immédiatement compris qu’il valait mieux que je me tienne loin de cette femme.  Je l’ai d’abord retiré de mes contacts, avant de détruire mon compte sur Tinder en me félicitant de ne jamais y avoir mis mon vrai nom.

Parano?  Peut-être!  Mais voyons les choses avec logique.  Tout d’abord, bien que nous avions du plaisir à jaser, il reste que nous avions peu de choses en commun.  Et une relation de couple sans points communs, ça ne risque pas de durer éternellement.

Dans le cas de Karine et Flavie, comme je dis plus tôt, bien que nous ayons eu à rompre, c’est probablement nos passions artistiques communes qui faisaient que nous sommes restés colocataires harmonieux et bons amis par la suite.  Mais dans le cas de Louise, si on casse, on n’a plus rien en commun.  Et quand on casse avec quelqu’un avec qui nous n’avons aucune raison d’être amis pour commencer, en général, ça donne des ruptures négatives pleines de ressentiments.

Et je sais de quoi je parle.  C’est exactement ce que j’ai vécu avec la mère de mes enfants, une femme avec qui je n’avais en commun que l’hétérosexualité et la forte libido. Des 28 ans où j’ai vécu à Montréal, il y en a eu 24 qu’elle a réussi à détourner et ruiner, en utilisant les enfants.

Autre chose : Il y a 21 ans, je me suis procuré une automobile.  Vous savez, cette rumeur comme quoi les concessionnaires ne sont que des arnaqueurs?  Je suis tombé sur le genre de vendeur qui contribue fortement à cette réputation.  Le jour où j’en ai eu assez de ses magouille et que j’ai pris action contre lui, il m’a appris un petit détail que j’ignorais :  Le président directeur général et fondateur de la compagnie pour laquelle je travaillais à ce moment-là, eh bien… C’était son petit frère.  Eh ouais!  Le monde est petit, des fois.  À partir de ce moment-là, non seulement ai-je commencé à subir du harcèlement moral au travail, toutes mes plaintes à ce sujet aux ressources humaines et aux différents supérieurs que j’avais ne faisait qu’empirer mon cas.  J’ai eu à démissionner.   Et n’ayant que cette compagnie à mettre sur mon CV en guise de référence, inutile de dire qu’ils ne m’ont pas aidé.  Ma carrière était brisée.

À la lueur de tout ceci, est-ce que je veux me lancer dans une relation amoureuse avec une personne avec qui j’ai si peu en commun que l’on ne pourrait même pas avoir une relation d’amitié platonique durable pour commencer?  Donc une relation de couple qui a tout le potentiel pour mal finir?  Avec une personne dont la meilleure amie est très bien placée pour détruire ma carrière, si tel est son bon plaisir?  Je viens tout juste de refaire ma vie, et celle-ci est la plus positive que j’ai eue à date, et ce sous tous ses aspects.  Est-ce que je veux vraiment risquer de perdre tout ça?  En échange de quelques orgasmes?

La réponse est non!   !/$%?&* que non!  

Il y en a qui, en lisant ceci, vont penser que plutôt que de disparaître sauvagement, j’aurais dû avoir la décence de lui expliquer pourquoi je préférais en rester là.  Je comprends.  Et dans une autre situation, j’aurais été d’accord.  Mais voilà, on parle ici d’une personne que je ne connaissais que depuis trois heures.  Je n’ai pas la moindre idée si elle aurait bien pris mon désir de cesser tout contact.  Surtout si je lui explique que je veux prendre mes distances parce que je considère qu’elle serait capable de ruiner ma carrière et gâcher ma vie.  C’est le genre de déclaration qui risque de l’insulter.  Et si je l’insulte, je prend le risque qu’elle veuille me le faire payer, en utilisant son amie pour faire de mes craintes une réalité.   

Donc, dommage pour Louise.   Il est fort possible que c’était une personne bien qui ne m’aurait jamais causé le moindre problème, mais ce n’est pas quelque chose que j’ai envie d’apprendre à la dure.  Parce que j’ai trop à perdre si tel n’est pas le cas.  Éventuellement, je trouverai bien quelqu’un qui me convient mieux, avec qui j’aurai des choses en commun, et qui n’aura aucun lien de près ou de loin avec mon boulot.  Mais en attendant, je préfère être prudent.

Il y a des moments dans la vie où il vaut mieux prendre le risque de passer pour parano en croyant qu’une situation est dangereuse, que de faire aveuglément confiance et de prouver qu’elle l’était vraiment.  Ceci est l’un de ces moments.

Le jour où tout a basculé, l’épilogue. (ou 5e partie)

Presque deux mois depuis mon dernier billet.  Ceci a beau être mon blog, j’y parle rarement de ma vie au-jour-le-jour.  Je ferai exception aujourd’hui. 

 Donc :

Quoi de neuf depuis ma série de quatre billets intitulés Le Jour où tout a basculé?  Oh, pas mal tout, je dirais.  Dans l’ordre :

La ville.   Après 28 ans passés à Montréal, me voilà à 160 kilomètres à l’Est, à Sherbrooke.

Le déménagement :  Je me suis trouvé un appartement, et j’ai déménagé deux fois en six semaines.  C’est que je commençais à travailler pour La Firme le 28 mai, mais mon logement ne se libérait que le 1er juillet.  Coup de chance, le logement juste au-dessus du mien était libre, lui aussi jusqu’en juillet. J’y ai donc vécu mon premier mois et demi ici dans mes boites, sans télé ni internet.  

L’appartement.  À Montréal, j’avais un 4½, minuscule balcon avant, pour $630.00. Celui-ci était au milieu du bloc-appartements, entouré de voisins :  En haut, des enfants qui couraient partout avec des boules de bowling attachées au pieds, si je me fie au bruit.  Mon voisin d’à côté aimait beaucoup la musique, qu’il faisait jouer jusqu’à 3-4 heure du matin.  Enfin, mon voisin d’en bas était visiblement pas bien dans sa tête, vu son habitude mensuelle de passer de 30 à 45 minutes à cogner sur son plafond / mon plancher en nous accusant de faire du bruit, alors que Flavie et moi dormions.  Enfin, l’appartement était fait en long, ce qui fait que les seules pièces à être bien éclairées étaient aux extrémités, sois la chambre de Flavie, et la moitié du salon. 

Aujourd’hui, j’habite un grand 5½ qui occupe tout le second étage, bien éclairé avec des fenêtres à toutes les pièces, avec un grand balcon arrière.  Et même si je ne suis qu’au 2e, je suis à flanc de colline, ce qui fait que j’ai une superbe vue de la rivière et de la ville.  Mon voisin d’en bas est un retraité tranquille.  Mon voisin d’en haut est un étudiant tranquille.  J’ai même mon propre espace de stationnement, parfait pour l’auto de mes parents lorsqu’ils me visitent.  Et tout ça pour $550.00.  Ça fait au moins vingt ans que l’on ne trouve plus ça à Montréal, du 100$-la-pièce.  En fait, mon 4½ à $630.00 était considéré comme une bonne affaire.

L’électricité : L’an dernier, Hydro Québec m’a chargé 52$ pour le mois de juillet.  Cette année, toujours pour juillet, Hydro Sherbrooke m’a chargé 22$. 

La technologie.  Je n’ai jamais eu envie de posséder un cellulaire.  D’abord, je n’ai jamais été un grand parleur téléphonique.  Et ensuite, de toute façon, ces cinq dernières années, les boulots de conciergerie que j’ai occupé venaient tous avec un cell avec service de base.  Mais là, pour le travail, pour des raisons de sécurité, je dois avoir accès à une application nommé  Secur-id Soft Token.  Ce programme fournit un code de huit chiffres dont nous avons besoin pour se loguer dans divers programmes pour effectuer notre boulot.  Or, cette clé change à toutes les 30 secondes.  C’est dire à quel point La Firme prend la sécurité au sérieux.  Je me suis donc débarrassé de ma ligne de téléphonique au mur, désormais inutile.  Alors me voilà avec un téléphone android Lesbian Gay Queer.  

Avoir ce téléphone m’a tout de même permis d’avoir quelques connexions internet sans trop dépenser mes données, en utilisant le wifi gratuit de divers commerces, ce qui m’a familiarisé à la fois avec les commerces de mon quartier, et à l’utilisation du net sur petit écran.

La télé : J’ai une dizaine de postes de base de plus qu’à Montréal.  Et alors que là-bas je payais pour avoir dix chaines supplémentaires, ici j’en ai quinze.  Pour le même prix. 

Le boulot :  Alors qu’en conciergerie, j’étais toujours debout, à me promener dans quatre bâtisses de trois étages, ici je travaille assis, à mon bureau, à répondre au téléphone.  J’avais trente minutes pour manger, ici j’ai une heure.  Mon travail était physique et éreintant, ici c’est calme et relaxe.  Là-bas je ne pouvais me consacrer à rien d’autre qu’au travail, ici j’ai tout le temps d’écrire et dessiner entre les appels que je reçois.  J’habitais à quarante minutes à pied de mon travail, ici c’est vingt.

Le salaire : Je n’entrerai pas dans les détails puisque c’est un tabou social, mais ouais, je gagne plus cher ici qu’à Montréal.

Les avantages sociaux : En conciergerie, je n’en avais aucun.  Ici, contre une douzaine de dollars retirés sur chaque paie, je suis couvert à 80% sur tous mes frais médicaux.  Ça veut dire les soins des yeux, examens, opérations, lunettes.  Le dentiste, rendez-vous, soins, chirurgies.  Les orthèses.  Les médicaments prescrits.  Le dermatologue.  Le physiothérapeute.  L’examen annuel au médecin de famille.  Les frais de laboratoires, etc.  Et lorsque je pourrai reprendre l’activité physique, je pourrai me prévaloir du rabais corporatif de 50% au gym.

 À part le cell qui me coûte 35$ de plus qu’une ligne classique, j’ai tellement plus pour tellement moins que j’en ressors gagnant partout.  En fait, il n’y a que sur un point que l’on pourrait croire que j’ai perdu quelque chose : 

 Mon couple :  Flavie et moi avons rompu nos fiançailles.  La vie nous amenait peu à peu sur des chemins différents depuis un an et demi.  Et maintenant, avec elle qui part pour la Finlande pour ses études, et moi à Sherbrooke pour mon boulot, nos avenirs ne correspondent tout simplement plus.  Nous avons donc mis fin à notre relation de couple, dans la collaboration et l’harmonie.  Nous avons tout de même eu cinq belles années, et nous ne regrettons rien.  Nous gardons le contact, et on se considère toujours comme étant membres d’une même famille.  D’ailleurs, j’ai la garde de nos deux chats, ainsi que de notre mobilier commun.  À son retour dans deux ans, je lui laisserai le choix entre reprendre ses meubles, ou bien je lui achèterai du neuf.  Je serai obligé de me remeubler de toute façon.

 Bref, sur tous les points, mes conditions de vie se sont améliorées.  Je ne regrette nullement d’avoir changé de ville et de travail.   

10 réalités d’être né avec une densité osseuse anormalement élevée.

Parfois, la nature donne aux gens certaines particularités physiques qui les distinguent du reste de la population.  Je songe à Alexis Lapointe, dit Le Trotteur, à qui la nature a donné un système cardiaque et des jambes exceptionnellement fortes.  Non seulement pouvait-il courir comme le cheval, il pouvait maintenir ce rythme pendant des heures sans fatiguer. 

Mais parfois, la nature donne à notre physique un détail particulier qui, sans être vraiment un handicap, n’en est pas une bénédiction pour autant.  Dans mon cas personnel, il s’agit de ma densité osseuse.  J’ai, en effet, une densité osseuse anormalement élevée.

Qu’est-ce que ça change à ma vie, à comparer au reste de la population?  Eh bien…

1- Je ne me suis jamais brisé un seul os de ma vie.
Et pourtant, comme tous les enfants, j’ai eu plus que ma part de chûtes : Accidents de vélos, chutes en bas d’arbres, plantage solide dans les terrains de jeux, et même renversé par une auto une fois.  J’ai subi des impacts qui m’ont disloqué un pied, déplacé une côté, brisé une dent.  Mais jamais ne me suis-je brisé ni fêlé le moindre nonosse.  Mon squelette est, pour ainsi dire, incassable.  Ou du moins, ça prendrait un impact considérable pour en rompre un os.

Mais cela est le seul et unique point positif que cette particularité a apportée dans ma vie.  Pour le reste…

2- Être l’équivalent de Wolverine,  Kick-Ass, Bruce Willis dans Unbreakable? Eh non, ça ne marche pas comme ça.
Avoir des os super solides, ça ne donne pas de super-force.  Ça ne rend pas plus insensible aux coups.  Ça ne diminue en rien la douleur.  Le seul point en commun que j’ai avec Wolverine, (Bon, le 3e, si on compte que je suis canadien et assez poilu), c’est que…

3- Mon poids est plus élevé que la moyenne. 
À l’école primaire, où on nous pesait à chaque début d’année scolaire, j’ai toujours pesé plus que 90% des autres élèves, malgré le fait que j’étais toujours l’un des trois plus petits de la classe. Depuis que je suis adulte, je pèse de 25 à 35 lbs de plus que quiconque ayant une grandeur et taille similaire à la mienne.  Par conséquent…

4- Ça cause certaines déformations physiques.
Enfant, mon physique était disproportionné.  Petits bras, corps maigre, grosses cuisses, gros mollets.  Normal, puisque mes jambes devaient supporter tout ce poids. Aussi…

5- Ça peut créer des malformations.
Les os des jambes ont beau être super-solides, lorsque l’on est enfant, ils grandissent.  C’est comme un arbre, quoi.  Or, même l’arbre au bois le plus dur va pousser de travers si un obstacle l’empêche de grandir tout droit.  C’est ainsi que mon poids anormalement élevé pour mon âge fit que j’ai maintenant les deux jambes et un pied croche, ce qui m’a causé quelques problèmes en 2011, me faisant développer une fasciite plantaire alors que je m’entraînais pour le marathon.

6- Ton poids devient un obstacle social.
Vous êtes-vous déjà inscrits sur un site de rencontres, dans lequel ils demandent des détails tels la taille et le poids?  Écris ton poids réel, et tu te feras accuser d’avoir mis une fausse photo dans ton profil, ou du moins une vieille photo.

7- Ton poids devient un obstacle dans tes loisirs.
Adolescent, j’ai essayé le breakdance. Alors que les autres tournaient comme des toupies sur le dos, je n’ai jamais réussi à faire un tour complet.  Dans les glissades d’eau, à moins que la pente soit particulièrement à pic, mon poids m’immobilise dans la glissade, et je risque de prendre le glisseur suivant en pleine tronche.  J’ai essayé une fois la chute libre intérieure, dans un tube de verre avec un ventilo géant au plancher.  Avec ma maigreur, je n’accrochais pas dans le vent.  Avec mon poids, je n’ai pas dépassé 10 centimètres d’altitude.  On m’a remboursé, c’est déjà ça.

8- Ton poids devient un obstacle sportif.
Lorsque tu as des os à densité supérieure, tu peux oublier la moindre carrière athlétique.  Par exemple :

  • Les arts martiaux : On pourrait s’attendre à ce que mon poids me rende plus difficile à projeter en l’air, donc soit un avantage pour moi.  Hélas, il n’y a que dans les films et la bande dessinés que l’on voit des gens faire ça.  Dans la réalité, dans les tournois d’arts martiaux, le vainqueur est celui qui arrive à plaquer son adversaire au sol.  Dans de telles conditions, mon poids, loin de m’avantager, avantage plutôt mon adversaire, en l’aidant à me descendre.
  • La course :  Un surplus de poids sabote tous les genres de courses qui existent.  En sprint, ça me ralentit, et en marathon, ça bousille les genoux et les pieds.
  • La natation : Je sais nager et je me maintiens à la surface de l’eau, mais croyez-moi qu’il faut que je me donne à fond non-stop pour ne pas couler.  Je suis incapable de faire la planche.  Alors pour ce qui est de faire compétition…
  • La boxe : Surtout pas!  Savez-vous que les boxeurs sont classés selon leurs poids, et n’affrontent que des adversaires de leur propre catégorie?  En décembre dernier, à 215 lbs, Malgré un physique de catégorie moyen, j’entrais dans la catégorie poids lourd.  Et aux olympiades?  Je suis un super-lourd.  Vous savez quel autre boxeur entre dans cette catégorie? Mike Tyson.  Alors moi, boxeur? Je me ferais massacrer dès le premier jab. 

9- Ton poids devient un obstacle au boulot.
Bon, ça dépend du boulot.  Par exemple, j’ai des amies qui gagnent de 2000$ à 4000$ par mois, juste à tester des médicaments dans des laboratoires pharmaceutiques.  Premier problème : Tu dois avoir un poids santé.  Il y en a qui vont me dire « Ben là, quand le docteur va te rencontrer, il va bien voir que tu as un physique moyen normal. »  En théorie, oui, en effet.  Mais dans la réalité, l’inscription se fait en ligne.  Dès que tu inscrits ton poids, tu es automatiquement éliminé, et ce sans jamais avoir eu le loisir d’expliquer à qui que ce soit pourquoi ton poids fait de toi une exception.

Et même si je mentais sur mon poids à l’inscription, le médecin qui me rencontrerait par le suite constaterait mon vrai poids, serait obligé de l’inscrire dans mon dossier, et serait obligé de m’éliminer. Parce que je doute qu’il soit autorisé à mentir sur le poids des candidats.

10- Ton poids devient un obstacle à… Ta perte de poids.
En 2010, je faisais des exercices sur Wii Fit.  Voici de quoi j’avais l’air, et voici comment le jeu me représentait, en se basant sur ma grandeur et mon poids. (5’7″, 195 lbs / 173 cm, 88.5 Kg)

C’était toujours un peu déprimant, lors de la pesée au début de chaque séance, de voir mon Mii (le personnage dans l’écran) gonfler plus que je ne l’étais, et d’entendre ensuite le jeu me dire « You’re obese! »

En 2011, à force d’exercice, de régime et de travail physique intense, j’ai réussi le tour de force de descendre mon poids à 179 lbs / 81 kg.  J’étais maigre comme je ne l’avais pas été depuis mon adolescence.  Et comme à cette époque, je rentrais de nouveau dans des pantalons de taille 32.  Or, selon l’indice corporel de masse, un homme de mon âge et de ma grandeur devait peser entre 145 et 160 lbs J’avais les joues creuses, un cou de poulet, presque plus de gras sur le corps… Et on me demandait de perdre encore 19 lbs pour avoir « un poids santé »?  euh… Non!

Mais bon, il y a des avantages à tout.  Si un jour je retourne aux États Unis, j’essaierai de trouver une de ces foires foraines, dans lequel il y a un kiosque où on essaie de deviner ton poids, avant de te peser pour vérifier.  Plus ils se trompent, plus grand est le prix que tu te mérites.  Par conséquent, je devrais revenir avec une Cadillac.

Réponses à vos questions: Pourquoi est-ce que je reviens toujours sur le passé?

Il y a vingt ans cette année, au début de 1996, j’avais 27 ans et j’étais de retour aux études, au cégep André-Laurendeau.  En cette ère pré-tout-l’monde-a-un-cell et pré-tout-l’monde-photographie-et-filme, je possédais une caméra vidéo avec laquelle je filmais souvent le quotidien du journal étudiant dont je faisais partie, ainsi que les membres des autres comités.  En fait, je filmais souvent, avec ou sans raison, et chaque personne que je croquais sur le vif se prêtait au jeu avec amusement.

À l’été de 1999, soit deux ans après la fin du cégep, l’un de ces ex-étudiants décide de faire un party-réunion chez lui.  J’y vais, en compagnie de mon amie, la future photographe Isabelle Stephen que j’avais également rencontré à ce cégep.  Il y avait une bonne vingtaine de personnes réunies.  Dans le courant de la soirée, je propose que l’on passe au salon car j’ai une surprise pour eux:

« J’ai apporté une cassette VHS sur laquelle j’ai copié quelques bons moments de notre vie de cégepiens. »

  Je me tourne vers la télé.  Je m’agenouille et l’allume, ainsi que le magnétoscope.

« J’ai fait un montage chronologique, et c’est classé par thèmes: Le quotidien, les manifs, les activités, les partys au cégep, les sorties de groupe… »

Je mets la cassette vidéo dans le lecteur.  Le temps de régler le tout et de voir les premières images apparaître, je me retourne en anticipant d’avance le plaisir que nous aurons tous à nous revoir deux ou trois ans plus jeunes, et… Il ne restait plus qu’Isabelle dans la pièce.  Tous les autres avaient quitté le salon.  

Et c’est là que, pour la première fois, j’ai constaté qu’il y a des gens pour qui l’évocation du passé ne leur apporte que du malaise.  Ça m’a d’autant plus surpris, du fait que si nous étions tous réunis, c’était justement en tant qu’anciens du cégep de 1995-1997.  Donc, techniquement, nous étions ici pour nous rappeler de ce passé.  Et pourtant, sur les vingt personnes présentes, dix-huit avaient trop honte de leur passé pour être capable d’y faire face.  Si au moins le passé en question avait été honteux.  Mais non, aucun de nous n’avions posé le moindre geste incorrect à l’époque.  Et si oui, je ne les avais certainement pas filmés.  Et puisqu’il ne s’agissait que de deux ou trois ans dans le passé, personne n’avait vraiment changé de physique ni de look depuis notre graduation. 

Donc, peu importe sous quel angle je retournais la chose, jamais je n’ai compris une telle réaction.  Et j’en étais d’autant plus flabergasté de constater que c’est un sentiment que partageait la majorité de la population.  Durant ces vingt dernières années, il m’est arrivé à plusieurs reprises de constater que cette tendance se maintenait.  Je ne saurais compter le nombre de gens avec qui Facebook m’a permis de reprendre contact après des années, voire des décennies.  Nous avions des conversations, ils étaient ravis d’apprendre ce que j’étais devenu.  Mais dès que j’évoquais nos souvenirs communs, alors là, non, gros malaise de leur part.  Et ce scénario se répétait presque à chaque fois.  Je n’ai jamais insisté.  N’empêche que j’ai beau respecter les limites de tout un chacun, il reste que cette limite-là en particulier, je ne la comprends tout simplement pas.  

Puisque la majorité de la population démontre avoir horreur de son propre passé, je suppose que c’est la raison pourquoi il y a tant de gens qui me demandent pourquoi est-ce que je parle aussi souvent du mien sur mon blog.   Surtout si la majorité de ces histoires sont loin de me montrer sous mon meilleur jour.  

La réponse est simple: J’ai toujours regardé la chose avec logique.  Avant même de connaitre l’adage qui dit que ceux qui oublient les erreurs du passé sont condamnés à les répéter, j’en étais déjà arrivé d’instinct à une conclusion similaire.  Voilà pourquoi j’ai toujours cru que la pire chose que l’on puisse faire avec son passé, c’est d’essayer de l’oublier et de faire comme s’il n’avait jamais existé.  Surtout si ce passé est imparfait. Me souvenir de mes gestes passés, mes paroles passées, mes décisions passées, mes situations passées, c’est l’instrument de base dont j’ai besoin afin de m’améliorer, guérir, évoluer, grandir, devenir toujours mieux que ce que j’étais. Et en m’améliorant sans cesse, j’améliore mes conditions de vie présente, et ainsi mon avenir.

Et si je partage mon parcours personnel, c’est parce que je ne suis sûrement pas la seule personne sur terre à avoir vécu telle ou telle situation. Aussi, en racontant comment j’ai fait pour m’en tirer, ça peut toujours servir à ceux qui vivent des situations semblables.  Il me fait toujours plaisir de voir que c’est le cas lorsque je reçois certains témoignages comme celui-ci:

En fait, je crois que la raison principale pourquoi je suis aussi à l’aise avec mon passé, c’est que mon orgueil fonctionne à l’opposé de celui de la majorité.  Alors qu’eux regardent en arrière avec dégoût en ayant l’air de se dire « Fuck! Qu’est-ce que j’étais idiot / qu’est-ce que j’avais l’air con dans ce temps-là! », c’est avec émerveillement que moi je me dis « Wow! Qu’est-ce que je me suis amélioré physiquement et mentalement depuis ce temps-là! ».  

Alors voilà pourquoi je n’ai aucun problème à en parler:  Parce qu’au lieu de  ressentir de la honte pour mon passé, je ressens de la fierté pour mon présent.

 

La Conflictuodépendance: Provoquer la haine comme excuse préventive.

AVERTISSEMENT : Ce billet fait référence à beaucoup de trucs que j’ai déjà écrit.  Alors si vous me lisez depuis peu, ou si vous ne vous souvenez plus de quoi je parle, j’ai mis plein de liens.

Je ne sais pas si vous êtes familiers avec l’émission Un Souper Presque Parfait.  Sinon, je vous en explique le concept: Pendant cinq jours, nous suivons un groupe de cinq personnes.  À chaque jour, l’un d’eux reçoit les quatre autres chez lui et leur prépare un repas: L’entrée, le plat principal, un vin, le dessert et un digestif.  À la fin de chaque repas, les quatre invités lui donnent une note de 1 à 10, ce qui détermine le grand gagnant à la fin de la semaine.

Lors d’une ce ces semaines, il y avait un homme, appelons-le Pierre, qui s’est montré particulièrement odieux avec les quatre autres participants.  Gras, mal rasé, les cheveux en bataille, juste au niveau visuel il dégage un message que l’on capte dans notre inconscient comme quoi ce n’est pas le genre de personne qui devrait se permettre de descendre les autres.  Pourtant, il le faisait.  Presque à chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il avait toujours une remarque acide et une critique à faire.  Sur la nourriture, sur la boisson, sur le look et la personnalité de l’hôte du jour, sur comment était décoré son logis, et il le faisait avec snobisme et condescendance. À la fin du souper de mardi, il était déjà détesté de tous.  Rendu à jeudi soir, alors qu’il annonçait que le lendemain ce serait son tour, l’un des autres participants lui a répondu: « Bien!  Ça va faire changement, de voir la merde entrer dans ta bouche plutôt que d’en sortir. »

Car oui, le hasard avait voulu que Pierre passe vendredi, donc que ce soit lui qui soit le dernier à cuisiner pour les quatre autres.  Aussi, lors des interviews individuelles qui clôturent l’émission du jeudi, Pierre nous révèle son métier: Grand Chef Cuisinier à l’Institut de Tourisme et d’Hôtellerie du Québec.

« Fa que », conclut-il, « Si c’est pas moi l’gagnant cette semaine, ce sera certainement pas à cause de mon repas.  Ça va être à cause de ma grande gueule, comme la dernière fois que j’ai participé à l’émission. »

En entendant ça, j’ai tout de suite compris la raison de son comportement de troll tout le long de la semaine: En tant que chef cuisinier de carrière pour le plus prestigieux employeur dans le domaine de la restauration au Québec, il se trouve dans une situation délicate.  Imaginez s’il perd contre l’un de ces quatre amateurs, en pleine télévision.  C’est improbable, mais ça demeure possible.  Aussi, il a trouvé le moyen parfait pour sauver la face: Provoquer la haine comme excuse préventive.  Comme ça, s’il perd, alors sa nourriture ne sera pas à blâmer, ce sera juste à cause que les autres participants sont frustrés et mesquins.  Et s’il gagne, encore mieux: Ça prouve qu’il est tellement un excellent cuisinier qu’il a réussi à se faire élire par quatre personnes malgré le fait qu’ils le haïssent.  Bref, ou bien il gagne, ou bien il créé un doute raisonnable comme quoi il aurait dû gagner.

Et puisque le bien-être de Pierre dépend du conflit, ça fait de lui un conflictuodépendant.

Je dois avouer que tout le long de ma vie, j’ai trop souvent agi ainsi.  Sauf que dans mon cas, non seulement était-ce inconscient, c’était beaucoup plus subtil.  Malgré tout, le concept restait le même: M’arranger pour que les gens autour de moi aient des sentiments négatifs à mon sujet, tout en restant le plus irréprochable possible.  Je m’y prenais de deux façons:

FAÇON 1: En pointant les côtés négatifs de leur travail, de leurs décisions, de leur personnalités.  Et toujours, prenais-je la peine de m’attaquer à un fait véridique et vérifiable, de façon à ce que personne ne puisse affirmer que mon commentaire n’était qu’une opinion sans fondement.  Quiconque l’affirmait se dépeignait automatiquement lui-même comme une personne de mauvaise foi.  Et puisque personne n’est parfait, je trouvais toujours un sujet à attaquer.

Une des choses qui m’appuyait, c’était que parallèlement à cela, je me faisais un point d’honneur à toujours répondre à la critique avec grâce, les remerciant de ces commentaires constructifs.  Ceci me permettait, si jamais ma cible frustrait, de me donner en exemple afin de me comparer favorablement à eux : « À chaque fois qu’on m’a fait une critique, je l’ai toujours prise comme étant constructive. Pourquoi t’es pas capable d’en faire autant? » 

FAÇON 2: L’attaque miroir.  Alors que les humoristes, les chroniqueurs, les bédéistes, les auteurs, se moquent des travers de la société, moi je me moquais des travers des humoristes, des chroniqueurs, des bédéistes et des auteurs. Et dans chaque cas, si jamais ils iraient me manifester du mécontentement, je pouvais éviter le débat en servant la seule et unique réplique dont j’avais besoin pour prouver leur mauvaise foi : « Ben quoi? Je te fais exactement ce que tu fais subir aux autres.  Ce n’est pas ma faute à moi si tu n’es pas capable d’en prendre aussi facilement que t’en donnes. »  Et le plus beau, c’est qu’en attaquant les méchants, ça me mettait en position de bon, de courageux, de héros.  Et quiconque aurait osé m’en critiquer se serait automatiquement étiqueté d’hypocrite à deux faces (« Ah bon? Quand lui se permet de critiquer les autres c’est acceptable, mais quand les autres le critiquent lui ça ne l’est pas? »), de mauvaise foi (« Toutes les preuves sont là, regarde toi-même, c’est pas moi qui l’invente! ») ou de méchant lui-même. (« Sérieux, là? Tu préfères défendre celui qui attaque, et attaquer celui qui défend?  C’est vraiment ce genre de personne-là que tu es? »)

D’une façon comme de l’autre, si ces gens s’objectaient à moi de quelque façon que ce soit, je pouvais toujours dire que c’était seulement parce qu’ils m’en voulaient personnellement, à cause que c’était des frustrés, à cause que leur ego est trop démesuré pour être capable de prendre la critique, et surtout la vérité. 

Quelques exemples:

  • Lorsque je publiais MensuHell, j’y ai parodié d’autres bédéistes en faisant ressortir les pires côtés de leurs séries.
  • Toujours dans MensuHell, en 2000, ma parodie du film X-Men se moque, le temps d’une image, des parodies du film X-Men parues plus tôt dans Cracked et Safarir.
  • Avec Picouille, je me moque du style de dessin de certaines femmes bédéistes, de ceux qui les publient, de ceux qui les aiment.
  • Il y a eu ma série Les Plagiats de la BD où je dénonce des gens que pourtant j’admire et avec qui j’aimerais bien travailler un jour.
  • À l’époque où je voulais devenir humoriste, ma cible première était les autres humoristes.
  • En passant une audition devant la directrice de l’École Nationale de l’Humour, le choix de mon sujet de monologue était une attaque contre la directrice de l’École Nationale de l’Humour.
  • La seule fois où j’ai pu faire un monologue en public, c’était lors d’un spectacle de Noël donné par un organisme catholique charitable, dans un sous-sol d’église. Personne ne riait, et on m’a même coupé le micro avant la fin. La raison? Le public, tout comme l’organisme, n’était constitué que de vieux catholiques pour qui Noël et les valeurs de famille sont très importantes. Et devinez de quels sujets mon monologue se moquait du début à la fin? Je pense que ça a dû être la dernière fois qu’ils acceptaient une contribution sans d’abord faire passer une audition.
  • L’un de mes premiers projets de blogs s’appelait Et ça se permet de critiquer!  L’Idée était d’y reproduire quotidiennement une ou plusieurs chroniques de critiques professionnels publiés dans les journaux du Québec (De Pierre Foglia, Franco Nuovo, Nathalie Petrovski, Jean Barbe, etc) et de les critiquer eux sur leur travail de critique. Le projet n’a pas pu démarrer puisque je ne pouvais pas me permettre de m’abonner à tous les journaux qu’il m’eut fallu lire.
  • Lorsque je fréquentais les forums, ma logique et ma discipline m’ont parfois rapporté un poste de modérateur. Poste que je ne gardais pas longtemps, puisque j’utilisais ma logique et ma discipline pour critiquer le travail des autres modos et des administrateurs.
  • Lorsque j’étais étudiant au Cégep André Laurendeau, de qui est-ce que je me moquais dans ma chronique publiée dans le journal étudiant? Des profs? De la société? Non: Des autres étudiants.
  • J’ai même déjà écrit une parodie de When I Was your Age de Weird Al Yankovic, qui est une de ses chanson originale et non l’une de ses nombreuses parodies.  Ma version qui s’appelait I Will Exploit Them racontait comment un gars, réalisant qu’il n’avait ni la voix ni le look pour devenir chanteur populaire, a décidé de se faire une carrière en parodiant les plus grands succès musicaux de l’heure, ce qui lui assure une carrière et un succès éternel puisqu’il ne fait que surfer sur le travail, le talent et la popularité des vrais artistes qui se succèdent au top des palmarès.  Oui, vous avez bien lu, j’ai parodié Weird Al Yankovic en attaquant son physique, sa voix, son look, son art et sa carrière.  Et pourtant, c’était mon idole.

Mais peu importe le sujet, il reste que pour faire une parodie de bande dessinée, il fallait que je sois moi-même bédéiste.  Pour critiquer les critiques, il fallait que je devienne moi-même critique.  Pour parodier un chanteur parodique, il fallait que je devienne moi-même chanteur parodique.  Pour rire des humoriste, il fallait que je deviennes moi-même humoriste.  Or, à partir du moment où on choisit de travailler dans un milieu, on ne peux plus se permettre de s’en moquer et/ou de le critiquer.  Du moins, pas si on veut réussir dans le métier.

Mais ce comportement, au fond, n’est rien d’autre que la manifestation subconsciente d’un complexe d’infériorité.  Car en agissant ainsi, je m’assure de me fournir une excuse en cas d’échec: Si je ne réussis pas à me tailler une place dans le milieu où j’évolue, ce n’est pas parce que je suis incompétent.  Non; c’est à cause que les autres me bloquent, me sabotent, m’empêchent d’avancer, pour des raisons personnelles.  Comme ça, je n’ai pas à me remettre en question, ni dans ce que je suis ni dans la qualité de mon travail. 

Mais pour ça, je dois d’abord les provoquer à avoir du ressentiment envers moi, de façon à les rendre susceptibles, frustrés, mesquins.  Exactement comme Pierre qui, après s’être mis à dos les quatre autres candidats, ne pouvait plus qu’offrir un souper presque parfait car si la nourriture était irréprochable, en revanche l’ambiance était pourrie.

L’exemple le plus flagrant dans lequel j’ai eu ce comportement est dans ce billet, lorsque je raconte dans le paragraphe Le troisième zéro comment j’ai été expulsé du cours de maths.  J’étais un cancre en mathématique, la preuve est que j’étais deux ans en retard dans ce cours.  Au lieu de reconnaitre ma faiblesse et mettre l’effort à étudier et à comprendre cette matière, j’ai préféré passer l’été à m’attaquer à une règle de mathématique qui dit qu’il est impossible de diviser par zéro. À la rentrée, j’ai attendu qu’un prof me provoque en posant lui-même la question sur le sujet (chose qui arrive au moins une fois par année) afin de lui mettre sur le dos la responsabilité de ce qui allait suivre. En prouvant en classe que j’avais trouvé non pas une mais bien trois méthodes montrant que la division par zéro était possible, je me plaçais au-dessus de la communauté scientifique internationale des mathématiciens qui affirmaient le contraire.  Par conséquent, je prouvais trois choses:

  1. J’étais un génie des maths, du moins j’étais le supérieur logique et intellectuel de mes profs.
  2. Les profs avaient mauvaise foi de refuser de l’admettre, malgré les preuves que j’étalais  devant leurs yeux.
  3. Sans raison pertinente pour me faire échouer, ils utilisaient mesquinement leur position d’autorité pour le faire, juste parce qu’ils étaient frustrés que je me prouve supérieur.

Et tout ça avec toute la classe comme témoin.  Avec quelques variantes, cette méthode s’adapte très bien à toutes les relations et à tous les milieux.  C’est ce comportement qui m’a amené à faire subir à un de mes anciens employeurs les dommage collatéraux de l’auto-importance démesurée.

D’accord, ça fonctionne, en ce sens que ça permet de toujours pouvoir accuser avec raisons la mauvaise foi des autres en cas d’échec.  Hélas, puisque ce comportement fait pourrir toutes les relations avec autrui, autant interpersonnelles que professionnelles. elle assure surtout que peu importe la qualité de ce que l’on fait, ça se terminera toujours par ça: Un échec!  Un échec qui, ironiquement, empêche un succès qui aurait peut-être été vraiment mérité.  Mais quand on souffre de complexe d’infériorité, ce n’est pas au succès que l’on s’attend.  C’est à l’échec!  Alors si en plus on a un ego démesuré, au lieu de remettre en question la qualité de son travail, on met ses efforts à justifier d’avance ces futurs échecs.  On provoque la haine comme excuse préventive.  On se comporte de manière à ce que notre sentiment d’infériorité fasse de notre crainte une prophétie autoréalisatrice.  En fait, rendu là, ce n’est même plus une crainte pour nous, c’est une fatalité, une conclusion évidente.  On ne se pose même pas la question si ce sera une réussite ou un échec, on sait que ce sera un échec.  Voilà pourquoi notre premier réflexe est de préparer le terrain de façon à pouvoir expliquer et/ou l’excuser, cet échec. Or, en se comportant ainsi, on provoque nous-même l’échec. 

Bref, se comporter ainsi, c’est une très mauvaise habitude qu’il faut perdre au plus vite, autant pour notre propre bien que pour celui des gens qui nous entourent. Encore faut-il commencer par se rendre compte qu’on l’a, ce comportement.

 

« Ægidius », un extrait.

Les lettres AE, lorsque reliées en Æ, se prononcent É, comme dans curiculum vitæ. Je précise car on me demande parfois comment se prononce le prénom de mon plus illustre ancêtre, Ægidius Fauteux, de qui je planifie écrire une biographie.

Enfin, quand je dis ancêtre, je ne suis pas son descendant direct.  Il s’agit en fait de mon arrière-grand-oncle.


En 1899 à l’âge de 22 ans, Ægidius Fauteux reçoit sa licence en théologie. Il n’aura cependant pas la vocation. Il poursuivra ses études en Droit et sera reçu au Barreau en 1903, mais il ne pratiquera jamais. En 1902, il fonde le journal Le rappel.  Il joint le journal La Patrie en 1905, puis La Presse en 1912.  Il consacrera sa vie à ses deux passions, le journalisme et l’histoire du Québec.

Au début des années 90, mon grand-père René Lussier a commencé à écrire la biographie de son oncle, combinant souvenirs personnels et familiaux avec les faits historiques.  Son décès en 1995 a interrompu son travail.  J’ai décidé de continuer et d’achever celui-ci dans mes temps libres, Et de nommer la chose Ægidius Fauteux, la petite histoire d’un grand historien.  En voici un extrait:

Montréal, le quartier Côte des Neiges, en début d’après-midi.

La cloche du tramway annonce l’arrivée du véhicule de transport en commun urbain. Il y a peu de voyageurs, et Ægidius est surpris de constater que ceux-ci sont constitués de vieillards malades et d’éclopés. Le wagon rouge s’immobilise devant l’arrêt situé en face du Collège Notre-Dame. Ægidius en descend en premier. Il est accueilli par un petit homme aux cheveux blancs qui ne doit pas faire plus de cinq pieds de haut et qui porte un manteau brun foncé trop grand pour lui. D’une petite voix enrouée, il dit :

« Bonjour monsieur. Est-ce que je peux vous aider ? »

À peine a t-il posé sa question que le petit homme d’apparence fragile se met à tousser. Ægidius a pitié de lui.  Histoire de lui éviter tout effort superflu, il lui répond :

« Je viens voir mon oncle, l’abbé Pierre-Louis Fauteux. Vous n’avez pas besoin de vous déplacer, je saurai bien le trouver tout seul. Merci! »

Ægidius part à pas rapides vers la bâtisse du collège. Le vieil homme le salue de la main et se retourne vers le tramway où il aide une vieille dame en béquilles à débarquer.

Debout dans son bureau, devant la fenêtre qui donne sur la cour arrière du Collège Notre-Dame, L’abbé Pierre-Louis Fauteux, regarde une trentaine d’enfants de cinq à douze ans s’amuser dehors, profitant de la récréation qui vient avec l’heure du dîner. L’homme qui fêta récemment ses cinquante ans est costaud, bien en forme, malgré cette calvitie qui trahit son âge, et cette panse bien ronde sous sa chemise noire qui témoigne de son penchant pour les plaisirs de la table. Comme quoi même le plus assidu des hommes de Dieu peut parfois être soumis à certains péchés, furent-ils capitaux, comme celui de la gourmandise.

Dans les couloirs du collège, Ægidius tourne le coin et avance tout en parcourant des yeux les plaques sur les portes de bureaux qu’il croise. Il s’arrête devant une porte grande ouverte et y voit la mention Pierre-Louis Fauteux, directeur adjoint. Il reconnaît aussitôt la silhouette de son oncle devant la fenêtre. Il cogne à la porte afin de signaler sa présence.

« Monsieur l’abbé… euh… Monsieur le directeur… Directeur adjoint, Fauteux ?»

Le visage de l’abbé reste impassible. Sans se retourner, il l’invite, du geste de la main, à entrer. Ægidius fait quelques pas et s’immobilise à un mètre des chaises placées devant le bureau de travail en bois verni. Dehors, le frère Anselme, armé d’une cloche, sonne la fin de la récréation.

« Quelle date sommes-nous aujourd’hui? » demande le directeur adjoint.
« Le 16 juin. » répond Ægidius.
« Exact ! Vendredi, le 16 juin 1899. Et qu’est-ce qu’il s’est passé, aujourd’hui-même, il y a exactement deux cent quarante ans ? »
« Le 16 juin 1659 ? »
L’homme murmure « Hm ! » en acquiesçant d’un geste de la tête. Ægidius répond.
« Bien… C’est la date où Monseigneur François de Montmorency-Laval est arrivé de France. Quatre ans plus tard, le 26 mars 1663, il fondera le Grand Séminaire de Québec. En 1668, il mettra sur pied le Petit Séminaire de Québec en tant que résidence pour les futurs prêtres. Et en 1674, il devient le premier évêque du diocèse de Québec nouvellement fondé. »

L’abbé lève un sourcil. Visiblement l’éducation de son neveu, autant que sa mémoire, sont remarquables. Il se retourne et marche en direction de la porte de son bureau. Il adresse de bons mots au jeune homme lorsqu’il le croise.

« Très bien, cher neveu. Très, très bien! »

Il tend la main vers la porte et la pousse. Celle-ci se referme dans un bruit de loquet. Aussitôt, l’homme se retourne et son visage austère s’illumine de joie. Sans plus de retenue dans ses gestes que dans son débit de voix, il tend les bras en direction de son neveu.

« Eh ben ? Enwèye mon p’tit Gigi, viens voir ton mononc’ Pi-Wi. »

D’abord surpris, Ægidius prend lui aussi un air joyeux et ravi. En riant, ils se jettent dans les bras l’un de l’autre et se donnent une chaleureuse accolade. Il n’y a plus d’étudiant, plus d’abbé, plus de directeur. Il n’y a que deux membres proches d’une même famille enchantés de se revoir. En le serrant contre lui, Pierre-Louis donne de grandes tapes fraternelles dans le dos de son neveu.

« Non mais regarde-toi rien qu’un peu. C’est que t’es devenu un vrai homme. Quel âge que t’es rendu, là ? »
« Vingt-deux ans. J’en aurai vingt-trois le 27 septembre. »
« Ca fait que t’as terminé tes études là ? »
« Oui ! »
« Et puis ? »
« J’ai obtenu ma licence de théologie. »
« Merveilleux ! Faut fêter ça ! Un petit verre ? »
« Ce ne serait pas de refus. »

L’homme marche à grands pas vers une armoire qu’il ouvre.

« Tu vas voir, ton mononc’ Pi-Wi n’a pas rien que du vin de messe pis de l’eau bénite dans ses bouteilles. »

Ægidius a un petit sourire amusé.

« Tu ne me laissera jamais oublier ça, hm ? »
« Quoi donc ? »
« Mononc Pi-Wi. Sais-tu combien c’est difficile pour un enfant qui sait à peine parler de dire mon oncle Pierre-Louis ? Ça fait vingt ans, faudrait que t’en revienne. »

L’homme revient avec deux verres remplis de liquide ambré. Il en donne un à Ægidius.

« Ah, je l’sais bien, mais c’était tellement mignon. Santé ! »

L’homme salue son neveu et avale son verre d’un trait. L’imitant, Ægidius fait également cul sec. Aussitôt il grimace, ouvre la bouche et expire bruyamment, surpris par la morsure du liquide.

« HHHH…. C’était quoi ça ? »
«  Du whisky ! Mais attention, c’est du bon vieux scotch importé directement d’Écosse. Rien à voir avec la pisse de cheval à base de seigle qu’ils distillent en Alberta. Je remets ça ? »

Déclinant poliment du geste, Ægidius dépose son verre sur le bureau. Ça n’arrête pas Pierre-Louis qui s’en sert un second. Cette fois-ci, il n’en prend qu’une gorgée. Puis, il tapote fièrement l’épaule de son neveu.

« Tu peux pas savoir à quel point je suis fier de pouvoir bientôt te compter parmi nous. »

Pierre-Louis avance à pas lent vers le mur où est encadrée sous verre une grande carte du Québec.

« Tu vois, ici au Québec, chaque petit village a son église. Et dans les grandes villes comme Montréal où la population est gigantesque, chaque quartier en a une, deux, trois, voire même dix, pour servir toute cette population. Nous administrons les hôpitaux, les organismes de charité, les orphelinats. Sans oublier l’éducation. Chacune des petites écoles, chaque collège comme celui-ci, chaque université, est sous administration catholique. De plus, chaque entreprise possède sa chapelle et son prêtre entre leurs murs. Chaque mairie a son curé qui récite aux politiciens la prière du matin. Chaque caserne militaire a son aumônier. L’Assemblée Nationale ne peut pas commencer son travail avant la prière matinale. Nous sommes partout. Depuis les deux cent quarante dernières années, soit depuis le débarquement de François de Montmorency-Laval, comme tu l’as si bien cité tantôt, c’est nous qui administrons le territoire. Même Sir Wilfrid Laurier, le premier Canadien français à occuper le siège de premier ministre du Canada, a moins de pouvoir que nous dans le pays. C’est sous notre influence qu’il a créé les écoles catholiques au Manitoba lorsqu’il est monté au pouvoir il y a trois ans. Et grâce à lui, dans les écoles anglaises, les élèves Canadiens français ont maintenant droit à une demi-heure d’enseignement religieux à la fin des classes. Mais la politique étant ce qu’elle est, il a à faire face à beaucoup d’opposition, contrairement à l’église. Puisque le Canada fait partie de l’Empire Britannique, le Royaume-Uni s’attend à ce que l’on envoie l’armée pour les aider dans la Seconde Guerre des Boers qui fait rage ne ce moment. Laurier est pris entre les Canadiens anglais impérialistes fidèles à la couronne britannique, qui veulent que l’on envoie nos troupes, et les Canadiens français qui s’y opposent fortement. Avec lui trop occupé pour nous aider, c’est vraiment pas la job qui manque. C’est pourquoi l’église a vraiment besoin d’un garçon éduqué et intelligent dans ton genre. Dis-moi quand t’es prêt à commencer, je te donne le titre que tu veux, la fonction que tu veux, dans la région que tu veux. »

Ægidius qui, jusque-là, regardait son oncle, baisse les yeux, embarrassé. Il pousse un léger soupir. Sa réaction laisse l’homme d’église quelque peu perplexe.

« Eh bien ! J’avoue que je m’attendais à un peu plus d’enthousiasme. »
« Je suis désolé mon oncle, c’est que… J’ai bien peur que je vais vous décevoir. »

Même s’il ne sait pas encore pas ce qui trouble son neveu, Pierre-Louis voit bien le malaise dans ses gestes. Aussi, il dépose son verre de scotch et s’approche du jeune homme. Une main sur l’épaule, il l’entraine vers les chaises en l’invitant à s’asseoir. Lui-même prend l’autre chaise et s’assoit face lui.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Ægidius ? »

Le jeune homme reste d’abord silencieux, mais le ton de voix rassurant de son oncle le met en confiance. Après un nouveau soupir qui exprime bien le fardeau moral qui pèse sur lui, il dit :

« J’ai essayé. J’ai vraiment essayé. Je ne peux pas être un homme d’église. Je n’ai juste pas la vocation. »
« Je vois ! Et… Quand est-ce que tu t’en es rendu compte ? »
« Je sais pas… Je… »
« Dis-moi la vérité. »
« Je… Écoutez, il ne faudrait pas croire que… Je veux dire, j’ai énormément de respect pour… Je ne voudrais pas… »

Pierre-Louis pose une main rassurante sur l’épaule de son neveu.

« Ægidius, oublie que je suis un homme d’église, d’accord ? C’est ton oncle qui te parle. Ton ami ! Si ce que tu me dis est la stricte vérité, alors rien de ce que tu puisse me dire ne sera un manque de respect. Alors parle-moi s’il te plaît. »

Rassuré, quoique toujours un peu mal à l’aise, Ægidius accepte de de confier.

« Je ne crois pas en Dieu ! »

Comme si cette révélation avait demandé un effort nécessitant un temps pour récupérer, Ægidius reste silencieux quelques secondes. Puis, après un profond soupir, il reprend la parole.

« Enfin, si, mais… Ah, je ne sais pas trop. Quand j’étais petit et que les religieuses nous apprenaient le petit catéchisme à l’école, je ne pouvais jamais m’empêcher de voir certaines incongruités dans ce que l’on nous disait. Par exemple, Adam et Eve, qui n’ont eu que deux fils. Comment est-ce que la race humaine a pu exister dans de telles conditions ? Et après avoir tué Abel, Cain ne voulait pas quitter le territoire de peur que les autres le mettent à mort. Quels autres, puisque la race humaine n’était supposément constituée que de trois personnes ? »
« Je vois ! Les questions classiques. »
« Quand on m’a envoyé au séminaire dans le but de faire de moi un homme d’église, je me disais que j’allais enfin apprendre les réponses à mes questions. Que l’on allait me donner des faits. Mais non ! Tout ce que l’on reçoit de nos éducateurs, c’est ce que l’on est destiné à donner au peuple : Des textes flous et aucune preuve tangible pour en appuyer les dires. Toute question directe sur un sujet nébuleux nous mérite une réponse en paraboles aussi claire que du jus de boudin. Tout ce que je puis dire après ces douze années d’études, c’est que non seulement je ressors de là avec mille fois plus de questions que quand j’y suis entré, pas une seule personne, pas un seul fait, pas le moindre artéfact n’a pu me prouver l’existence de Dieu. Et on me demande de croire, croire, croire. Mais comment est-ce que je puis croire quelque chose qui est impossible à prouver ? »

Ægidius se tait. Tel un enfant honteux qui aurait posé un geste qu’il sait inacceptable, il ose à peine lever les yeux vers son oncle. Il conclut son témoignage :

« Dans de telles condition, je ne peux pas, en toute bonne foi, joindre l’église. Je ne serais rien d’autre qu’un hypocrite. »

La main de l’abbé se resserre doucement sur l’épaule du jeune homme qui comprend que ce geste se veut réconfortant. Il rajoute :

« Je suis désolé mon oncle, je ne voulais pas vous manquer de respect, ni à vous ni à vos croyances. »

L’homme fait un sourire triste. Soupirant lui aussi, il répond ;

« Non Ægidius. En te confiant à moi, en me disant une vérité qui va en sens contraire de mes convictions, tu me témoigne d’une grande confiance. Tu me démontres que tu me sais capable de comprendre malgré nos différents points de vue. Ce n’est pas me manquer de respect, ça. Bien au contraire. Et t’as pas à cesser de me tutoyer non plus. »

Ces paroles rassurent le jeune homme. Celui-ci lève enfin les yeux pour regarder en face son oncle qui poursuit :

« Tu sais Ægidius, tu es peut-être juste trop intelligent pour joindre l’église. Toute ta vie, je te voyais aller. Tu as toujours été curieux, fasciné par les détails, toujours à chercher le comment du pourquoi. Tu es né avec un esprit qui a une grande soif de connaissances. Tu as un cerveau logique, mathématique. Pour toi, chaque réaction doit correspondre à une action antérieure. Tu as l’esprit d’un savant, mon petit. Et dans de telles conditions, en effet, ce serait du gaspillage de le perdre dans un environnement dans lequel ni toi ni ton intelligence ne pourrait s’épanouir. Tout comme l’église n’a pas vraiment besoin dans ses rangs de quelqu’un qui va répondre Euh, ben, on n’a pas de preuves scientifique là, là, mais…à quelqu’un qui va lui demander si Dieu existe. »

Bien que le jeune homme soit un peu embarrassé, l’amusante image mentale qu’il se fait de cette scène met sur son visage un petit sourire amusé.

« Tu me demandes si Dieu existe, mon cher neveu ? Je ne te donnerai pas de paraboles ni de réponses floues. Je vais te donner la réponse la plus logique qui soit pour cette question : Si on le savait, on serait des savants. Mais nous, nous croyons. Nous sommes donc des croyants. La science et la foi sont deux choses qui n’ont aucun rapport entre elles. Essayer d’utiliser le premier pour expliquer le second, c’est comme essayer d’utiliser une règle de grammaire pour résoudre une équation mathématique. Ça ne se fait juste pas. Tu comprends ? »

Pendant quelques secondes, Ægidius semble réfléchir. Puis, il redresse la tête. Tout en regardant son oncle, il acquiesce d’un signe de tête.

« Ce que je comprends… C’est que je ne peux pas comprendre, finalement. »
« T’as tout compris ! »

Ægidius pose sa main sur celle de son oncle. Les deux hommes se regardent. Bien qu’ils comprennent qu’ils ne verront jamais les choses du même œil, ça ne les empêche pas de ressentir ce soutient et ce respect qui les unis. Pierre-Louis conclut avec ces paroles rassurantes :

« Allez, ne t’en fais pas. T’as pas la vocation ? T’as pas la vocation, voilà tout. De toutes façons, avec moi, mon cousin Joseph-Anselme, et mon autre neveu Adélard, il y a déjà bien assez de Fauteux comme ça dans les ordres. L’honneur de la famille est plus que sauf. »

L’homme se lève et invite son neveu à faire de même.

« Remarque, si comme Saint-Thomas tu as besoin de voir pour croire, j’ai justement l’homme qu’il te faut ici. Tu connais notre portier, Alfred Béssette ? »
« Le petit monsieur au cheveux blancs qui m’a accueilli à la descente du tramway ? »
« C’est ça ! Si je te dis le frère André ? »
« Le guérisseur ? Celui dont on parle dans les journaux ? »
« Celui-là même. Eh bien c’est lui ! »

Ægidius se montre fort incrédule.

« Voyons donc ? Le petit monsieur malade, là ? C’est lui le frère André ? C’est votre guérisseur, ça ? Soyons sérieux, il est tellement mal en point qu’il ne passera pas l’hiver. Il a un rhume carabiné en plein mois de juin. Si jamais il éternue, il va se dévier la colonne. »
« Et pourtant, depuis 1877, soit depuis vingt-deux ans, ses dons de thaumaturge sont des faits reconnus et archivés dans nos… »

L’abbé est interrompu alors que l’on cogne à la porte de son bureau.

« Entrez ! »

La porte s’ouvre, Frère Anselme entre, visiblement ennuyé.

« Je suis désolé de vous déranger Monsieur le Directeur, mais on vient de recevoir des inspecteurs des autorités sanitaires de la ville, à cause du vieux graisseux, encore. Ils vous attendent en bas. »
« Merci Frère Anselme, j’arrive tout de suite. »

Le Frère Anselme se retire promptement, toujours avec cet air en rogne au visage. Ægidius est perplexe.

« Le vieux graisseux? » S’interroge-t-il.
« Le frère André, justement. Sa manie de brûler de l’huile d’olive devant sa statue de St-Joseph lui a valu ce triste sobriquet de la part de certains autres frères. Il faut dire qu’il est un peu simple d’esprit. Ses frasques ont le don d’irriter la confrérie qui ne l’apprécient pas tellement. »

Ægidius, perplexe, se gratte la tête.

« Eh bien ! Un guérisseur malade que même sa propre congrégation ne respecte pas. Si c’est ça qui est supposé me donner la foi, c’est qu’on croit vraiment aux miracles. »

Et maintenant que j’ai rendu la chose publique, me voilà bien obligé de continuer, et éventuellement d’achever.  😉