Une allégation mensongère vaut bien une plainte officielle

Après sept mois à mon travail comme préposé aux bénéficiaires dans un CHSLD, j’ai enfin eu droit à mon premier antagoniste. Julien, mi-trentaine, est infirmier auxiliaire. Comme moi, il fait partie d’une agence qui place des travailleurs de la santé là où il y a grand manque de personnel.

Bien qu’il soit à ce poste depuis seulement deux mois, j’ai pu rapidement voir quel genre de personne est Julien: Un pervers narcissique passif-agressif doublé d’un conflictuodépendant. Le genre à toujours chercher à prendre les autres en défauts, histoire de les rabaisser plus bas que lui.

Son narcissisme se voit jusque dans sa manière de s’habiller. Au travail, nous avons la chance d’avoir un réglement très souple en matière d’uniforme: On porte ce que l’on veut, pourvu que ça soit sobre. 95% de ceux qui travaillent à ce CHSLD choisissent de s’habiller en uniforme, de manière à montrer qu’ils sont des travailleurs du milieu de la santé. Et ça inclut les employés du ménage. Tandis que Julien choisit de s’habiller en T-shirts moulants, de manière à montrer qu’il a un beau corps d’athlète. Déjà là, dans l’image qu’il choisit de projeter autour de lui dans son milieu de travail, on voit où est sa priorité.

À quelques reprises, j’ai vu Julien s’adresser à des collègues préposés en leur posant des questions pièges, dans le but de mettre le doute au sujet de leur vitesse, leur intégrité, leur professionalisme ou leur honnêteté. Et en bon manipulateur irresponsable, jamais il ne va affirmer quoi que ce soit. Toujours, il va poser des questions embêtantes qui retournent tout contre son interlocuteur. Des questions du genre de : « Qu’est-ce qui te fait affirmer que tu es à l’heure dans ton travail? Qu’est-ce que tu perçois là-dedans comme étant un travail bien fait, selon le document officiel? Est-ce que tu as consulté ce document? Qu’est-ce qu’il disait? Pourquoi, selon toi, est-ce que la version que j’ai dans les mains en ce moment diffère de ce que tu viens de me dire? »

Vous voyez le genre de chiant.

Non seulement ai-je l’habitude de ce genre de personnes, j’ai appris avec les années comment leur tenir tête. Et c’est une bonne chose, car tel que je l’avais prévu, il a fini par me prendre pour cible.

Cette lettre que j’ai écrite à la direction du CHSLD est auto-explicative. J’ai seulement changé les noms.

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Samedi le 8 avril 2023

Bonjour.

Mon nom est Stéphane et je suis préposé à ce CHSLD depuis le 1er septembre 2022. Je vous écris cette lettre uniquement parce que je ne connais pas votre emploi du temps, afin de vous permettre de nous fixer une rencontre lorsque ça vous conviendra.

Je veux déposer formellement une plainte contre l’infirmier Julien pour atteinte à ma réputation, intimidation, et harcèlement moral, bien que nous n’en sommes qu’au début dans ce dernier cas.

J’ai pris une semaine afin de consulter des gens et à bien réfléchir afin de ne pas prendre cette décision à la légère.

Alors voici les incidents dont il est question.

Le soir du 1er ou du 2 avril 2023, je travaillais au 2e étage à l’est.  Il était environ 18h30.  Ma collègue Chantal était partie souper.  J’étais dans la chambre de Monsieur Gilles que je venais tout juste de terminer de changer et de coucher.

Alors que je m’apprêtais à sortir de la chambre, l’infirmier Julien est venu m’y rejoindre.  Il m’a demandé si j’étais à l’heure dans mon travail, avec les résidents dont je devais m’occuper.

Par observation autant que par expérience, j’ai pu constater à de nombreuses reprises par le passé que Julien cherche toujours à prendre les préposés en défaut, et qu’il le fait avec des questions pièges de ce genre-là.  Voyant clair dans son jeu, je lui ai calmement répondu que le simple fait qu’il me pose cette question, ça signifie que lui, croit que je suis en retard.

Il me répond qu’en effet, depuis le temps que je travaille ici, il est inacceptable que je prenne autant de temps à faire mon travail.  Voilà une accusation qui me surprend car lorsque je travaille de soir, le dernier résident est toujours couché entre 21h30 et 22h, ce qui est dans les temps. 

Il me demande ensuite quelles sont les personnes que je dois faire après monsieur Gilles.  Je lui réponds que j’en ai écrit la liste avec Chantal avant qu’elle parte souper, que cette liste est sur le comptoir de la cuisine, et que nous pouvons aller la consulter ensemble s’il le veut.  Plutôt que de suivre ma suggestion, il me demande si j’ai pris connaissance des nombreuses plaintes qu’il y a eu à mon sujet, en rapport à la qualité de mon travail de soir la veille.

En désignant monsieur Gilles derrière moi, je lui ai répondu, toujours aussi calme : « Ah bon?  Comme tu peux voir, monsieur est changé, il est couché, abrié, le lit est baissé, le bon nombre de ridelles sont montés, il a sa clochette d’alarme à portée de la main, les lumières sont fermées, la télé est éteinte. Et s’il y avait eu un détecteur de mouvement, je l’aurais allumé.  Alors qu’est-ce que tu perçois comme étant de la mauvaise qualité au travail ? »

Pour toute réponse, il lève la main vers moi en faisant signe de STOP et dit : « Je ressens beaucoup d’agressivité dans tes paroles. Je me vois obligé de te laisser le temps de te calmer, et on pourra poursuivre la discussion plus tard. »

J’étais abasourdi par cette accusation.  En 54 ans d’existence, je vous assure que c’est la première fois de ma vie que l’on m’accuse d’être une personne agressive.

J’insiste tout de même afin qu’il réponde à ma question.  Il me dit alors que l’on aurait observé des chaises bassines dont les roues n’étaient pas sous frein, et des résidents couchés sans jaquettes.  Je me souviens qu’en effet, la veille, au 2e étage, Madame Juliette avait elle-même enlevé sa jaquette au lit.  Mais sinon, à part ceux qui ont leurs propres pyjamas, les seuls résidents qui dorment sans jaquette le font par habitude et à leur propre demande.  Comme monsieur Albert, par exemple.   Quant aux chaises bassines sans frein dans les chambres, il est impossible que j’en sois la cause.  Par préférence personnelle, je les ai toujours déplacées en les soulevant parce que c’est plus rapide que d’enlever et remettre les freins aux quatre roues. Cette accusation de sa part est donc totalement fantaisiste.

Mon premier réflexe fut de lui faire cette précision.  Mais ne voulant pas passer pour un agressif, je suis resté silencieux.

Au retour de Chantal je vais souper. À mon retour de souper, Virginie, l’infirmière auxiliaire, me passe le message comme quoi l’infirmier Julien veut que j’aille coucher Madame Françoise. Or, cette dame, c’est l’équipe du Centre qui s’en occupe, alors que moi je suis à l’Est.  Je me renseigne auprès de Chantal qui me confirme qu’en effet, elle appartient à l’équipe du Centre.

Je vais voir Julien pour le lui dire. Il insiste comme quoi c’est à moi de faire Madame Françoise, et qu’il serait bon que je consulte le plan de travail afin que je sache bien comment faire le mien, depuis le temps que je travaille là.

Ses commentaires sont aussi rabaissants que mensongers.  Mais ne voulant pas passer encore une fois pour un agressif, je ne m’obstine pas et me dirige vers la chambre de Madame Françoise. Une fois arrivé, je vois que Rachid et Tonio, mes deux collègues de la section du Centre, y sont déjà.  Ils me confirment que ce sont bien eux qui doivent s’en occuper.

Je leur ai demandé de venir avec moi confirmer la chose auprès de Julien, ce qu’ils ont fait.  … Ce qui permet maintenant à Julien de dire que je me suis mis en gang contre lui.

Je considère que je suis une personne qui a l’esprit ouvert, en plus d’être un solutionnaire.  J’ai toujours écouté les critiques et les commentaires puisque ça me permet de m’améliorer, autant dans mon comportement que dans la qualité de mon travail.  Aussi, au lieu de rejeter les accusations de l’infirmier Julien, je me suis dit que c’était peut-être vrai, que j’ai un comportement agressif sans m’en rendre compte.  Peut-être que personne n’avait osé me le dire avant lui ?  Aussi, dès le lendemain et pour les jours qui ont suivi, je suis allé consulter, un par un, huit de mes collègues de travail.  Je leur ai demandé si je suis une personne agressive.  Ou bien si mes réponses démontrent de l’agressivité lorsqu’on me corrige dans mon travail.  En sept mois à travailler ici, si tel est le cas, ils ont bien dû le remarquer.

Ces gens sont l’infirmière Barbara, ainsi que les préposés Andréane, Brigitte, Bertrand, Raoul, Annie, Pascale, et Marie-Lise.  Ils étaient tous surpris de cette accusation. Ils m’ont au contraire rassuré que j’étais calme, doux, harmonieux, que l’on ne m’a jamais entendu protester, et que je faisais bien mon travail à partir du moment où on me disait quoi faire. 

Cependant trois d’entre eux m’ont fait réaliser quelque chose.  Lorsque Julien a vu que je ne tombais pas dans le piège de ses abus, il m’a fait miroiter un abus encore pire, en m’accusant d’être une personne agressive.

Ne pas oser protester face à ses abus (mensonges sur mon travail) sous la menace d’être victime d’un encore plus grand abus (atteinte à ma réputation), il y a un terme pour ça : intimidation. Ce qui est illégal.

Et puisqu’il me donne déjà la réputation d’être agressif : Atteinte à la réputation.  Ce qui est illégal.

Enfin son insistance à me chercher des problèmes, quitte à les inventer et à les créer lui-même, et ce à répétition, comme il l’a fait le soir du 1er ou du 2 avril, c’est du harcèlement moral au travail.  Ce qui est illégal.  D’accord, ce n’est qu’à ses débuts.  J’ai eu la chance de ne pas avoir à travailler avec lui depuis ce soir-là, alors ça ne s’est pas reproduit. N’empêche que ça vient de commencer.  Et que je crains que ça se reproduise.  Et craindre quelqu’un, c’est subir de l’intimidation.  Ce qui est illégal.

Je vous assure que ce n’est pas une question d’orgueil blessé de ma part.  Si j’ai commencé par interroger l’infirmière Barbara, c’est parce qu’elle est non seulement directe, elle est brusque. À plusieurs reprises à mes débuts, elle me disait quoi faire en me reprochant de tourner en rond.  Cependant, vous ne me verrez jamais porter plainte contre elle.  Car contrairement à Julien, lorsqu’elle a quelque chose à dire contre moi, c’est la vérité.  Elle me le dit directement au lieu de me poser des questions pièges.  Elle n’essaye pas de me faire passer pour ce que je ne suis pas. Elle ne me fait pas de menace. Elle est sévère mais honnête. C’est quelque chose que j’apprécie chez les gens, puisque ça me permet de m’améliorer. Chose qui n’est pas le cas avec le comportement de Julien envers moi.

Croyez-moi que je suis désolé d’en arriver là.  Mais les abus de Julien, tels que décrits ici, n’ont pas leur place dans ce milieu de travail.

Je suis disponible pour vous rencontrer lorsque cela vous conviendra, afin de pouvoir déposer ma plainte comme il se doit.
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Et j’ai signé. Et j’ai mis le tout dans une enveloppe. Que je suis allé déposer au bureau des ressources humaines. Les conséquences n’ont pas tardé. Le jour suivant, la directrice me dit qu’elle a pris compte de ma lettre et que ma plainte allait être traitée comme il se doit.

Comment tenir tête efficacement à un pervers narcissique en milieu de travail?
Il s’agit de faire comme dans ma lettre. À partir du moment où il commence, il faut lui montrer immédiatement que l’on voit clair dans son jeu. C’est ce que j’ai fait en lui disant « Le simple fait que tu me poses cette question, ça signifie que TOI, tu crois que je suis en retard. » Ceci le désempare car ça détruit immédiatement le plan qu’il s’était monté en tête contre moi.

Ensuite, pour lui enlever le contrôle de la situation, il ne faut ne pas répondre à ses questions. On lui donne plutôt des réponses différentes de ce qu’il cherche à nous faire dire. Comme j’ai fait lorsqu’il m’a demandé de qui est-ce que je devais m’occuper par la suite. Si je lui avais récité ma liste de noms, ça lui aurait donné l’opportunité de m’obstiner sur les gens à faire, ou sur l’ordre dans lequel je devais les faire. En lui répondant plutôt que Chantal m’avait établi une liste, et que cette liste était dans une autre pièce, je lui ai enlevé toute opportunité de me prendre en défaut. La preuve que sa question n’avait pas d’autre but que ça, c’est qu’il a décliné mon invitation d’aller la consulter ensemble.

Enfin, pour déstabiliser complètement le narcisse, on conclut en lui servant une preuve de sa bullshit. Ce que j’ai fait en lui démontrant que je fais bien toutes les étapes de mon travail. Et pour le piquer encore plus, je lui renvoie sa propre tournure de phrase embêtante qu’il aime tant utiliser, soit « Qu’est ce que TOI tu perçois comme étant…? » Pour quelqu’un qui ne veut prendre aucune responsabilité pour ses accusations bidon, être obligé de donner son opinion le place dans une inconfortable position.

Rendu là, le narcisse cherchera aussitôt à faire cesser la situation. Ce qu’il a fait, en me lançant son accusation farfelue d’agressivité. Or, cette pratique a un nom officiel : Gaslighting, une technique qui consiste à déformer la réalité en affirmant mensongèrement à son interlocuteur que ce dernier a eu des comportements répréhensibles. Le gaslighting est reconnu comme étant une tactique très prisée chez le pervers narcissique. En général, il l’utilise dans le but d’invalider la défense de son interlocuteur. Mais ici, c’était surtout dans le but de me faire taire, puisqu’il ne pouvait plus endurer de se faire remettre ses propres travers en face.

Puis, il tentera de fuir cette situation qui a échappé à son contrôle. Chose qu’il a exprimé en disant qu’il reviendra quand je serai calmé. C’est le bon moment de l’en empêcher, en lui rappelant que s’il est venu me voir, c’est parce qu’il avait quelque chose à me dire, alors qu’il le fasse. Trop orgueilleux pour accepter d’être ainsi pris en défaut, mais désemparé et pressé de mettre fin à cette conversation qui le dérange, il dira probablement n’importe quoi avant de se replier. Exactement ce qu’il a fait, avec ses accusations de chaises aux roues non-verrouillées et de jaquettes non-mises.

À partir de ce point, la meilleure stratégie, c’est de (re)devenir passif et le laisser partir digérer cette humiliation. Pour le pervers narcissique, lui exposer que l’on voit clairement que son comportement est aussi prévisible que bidon, il n’y a pas de pire affront pour son orgueil. Il sera envahi par une impulsion incontrôlable de riposter, de se venger. Mais puisque son jugement est obscurci par sa frustration, il commettra des erreurs grossières lorsqu’il appliquera ses abus. Comme ici, alors qu’il me rajoute la tâche de m’occuper de Mme Françoise, sans avoir songé une seule seconde que tous mes autres collègues de l’étage sauraient que c’était Tonio et Rachid qui lui étaient assignés. Et que, par conséquent, ils me feraient d’excellents témoins contre lui.

Rendu à ce point, il serait tentant de continuer de lui mettre de la pression par des commentaires cinglants. Par exemple en lui retournant ses arguments favoris, comme quoi, avant de m’assigner des gens que je n’ai pas à faire, il devrait consulter le plan de travail. En ajoutant que depuis le temps qu’il est à cet emploi, il est supposé connaître son travail, en sachant quel résident est assigné à quel préposé. Or, aussi tentant que ça puisse être, il faut s’en abstenir car ça serait une erreur stratégique. Et voici pourquoi :

Ce qu’il y a de plus risible chez un pervers narcissique, c’est que dès qu’il voit que tu ne le laisse pas faire de toi la victime de ses abus, alors il inverse aussitôt la situation, en déclarant aux autres dans ton dos que c’est lui qui est la victime de tes abus. Aussi, la dernière chose à faire, c’est de lui donner de vraies raisons de se plaindre de toi. En restant passif contre lui, il sera donc obligé de mentir, d’inventer, d’exagérer et de déformer les faits, juste pour avoir quelque chose à te reprocher. Bref, de tenter de gaslighter les autres à ton sujet. Comme ici, lorsqu’il se plaint que je suis agressif et que je me ramasse des gens pour me mettre en gang pour l’intimider.

Or, en agissant ainsi, il m’a m’a donné lui-même les munitions requises pour le descendre, car il m’a permis de l’accuser avec pertinence d’atteinte à la réputation, d’intimidation et de harcèlement moral au travail. Toutes des choses qu’il n’aurait pas faites si je l’avais laissé me rabaisser avec ses questions pièges plutôt que de lui tenir tête dès le départ.

À ce point-ci, on peut quasiment dire que je l’ai influencé, voire même manipulé, à agir envers moi de manière à me donner des raisons pertinentes de déposer ces trois chefs d’accusations graves contre lui à la direction. Possible! Mais il ne faut juste pas oublier que s’il n’était pas un pervers narcissique, alors il n’agirait pas ainsi, peu importe la provoquation. Il ne fait donc que récolter les conséquences bien mérités de ses gestes inacceptables.

Ah, et la raison pour laquelle j’ai déposé plainte par lettre plutôt qu’en prenant rendez-vous pour le faire en personne et de vive voix, c’est parce que les paroles s’envolent mais les écrits restent. En personne, j’en aurais oublié en le racontant. Et la direction en aurait oublié après m’avoir écouté. Et s’ils avaient pris des notes pour mettre à son dossier, celles-ci auraient été bien minces. Tandis que là, il s’agit d’un document clair et exhaustif, déjà imprimé, qu’ils ont simplement mis à son dossier. La Direction apprécie toujours qu’on leur facilite la tâche.

Le plus grand paradoxe du pervers narcissique, c’est qu’autant il a besoin d’un public à qui divulguer vos défauts, autant il a profondément peur que ses propres défauts soient révélés à ce même public. Ce qui signifie, second paradoxe, que plus il intimide sa victime, plus il la craint. Et c’est normal. Personne ne connait mieux le comportement abusif du pervers narcissique que sa victime. Et ceci la rend dangereuse pour lui. Car comme je le répète sans cesse: Le plus grand complice de ton agresseur, c’est ton propre silence. Et face à un tel comportement, je ne suis pas homme à garder le silence.

J’aurais donné gros pour voir sur son visage le choc que ça a dû lui faire, d’apprendre par la Direction que non seulement avais-je porté plainte contre lui, j’ai passé une semaine complète à en discuter avec huit de nos collègues. Et que aucun d’entre eux ne sont d’accord avec l’image qu’il colporte de moi. Ce qui signifie qu’au moment de cette rencontre, il devait bien se douter que les ragots ont eu le temps de faire leur chemin, donc que la majorité du personnel et de l’administration étaient fort probablement au courant de ses agissements. Et il ne peut même pas retourner la situation contre moi en m’accusant d’atteinte à sa réputation, puisqu’il y a eu des témoins pouvant corroborer le trois quart de ce que j’ai dénoncé. Sans oublier les autres préposés qui ont été sa cible, avant que ce soit à mon tour.

Pour l’instant, le CHSLD le garde car il y a grand manque de personnel. Mais puisqu’il est un employé d’une agence, et non un employé du CHSLD, il n’est pas membre du syndicat, et n’a donc personne pour le protéger. Il sait très bien qu’à la prochaine plainte qu’il y aura à son sujet, fut-elle de moi ou d’un autre, il sera renvoyé sans autre forme de procès.

Depuis ce jour, lorsque l’on se croise, il ne me parle pas et il ne me regarde pas. Et s’il arrive que nous sommes dans la même pièce en présence d’autres personnes et qu’il a à prendre la parole, son ton de voix est beaucoup plus doux qu’à son habitude.

S’il a passé de loup à agneau, c’est parce que j’ai su lui démontrer, et ce dès les premiers instants où il a tenté de m’imposer ses abus, que ce comportement ne passait pas avec moi.

C’était son choix de devenir mon agresseur. Mais c’était mon choix de ne pas devenir sa victime.

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Y’A LIENS LÀ

Il y a 15 ans, j’ai écrit un billet de blog intitulé Commettre l’erreur de pardonner. Celui-ci explique clairement que le principe du pardon est une mentalité de lâche, et que celle-ci ne fait qu’encourager les abus à continuer. Et je le fais en démontrant avec logique comment chaque argument pro-pardon n’a rien de pertinent.

7 réactions étranges de ton entourage lorsque tu publies ton premier livre.

Il y a quelques billets de ça, j’expliquais que j’ai profité du temps libre que m’accordait mon chômage de 2021-2022 afin d’écrire un essai intitulé Le sucre rouge de Duplessis.  Délaissant la fiction pour l’Histoire du Québec, j’y raconte la naissance, les débuts difficiles et le sabotage de l’industrie du sucre québécois de 1936 à 1960 sous le règne des Bleus, c’est-à-dire les Conservateurs de l’Union Nationale de Maurice Duplessis. Et si dans le titre le sucre est rouge, c’est justement parce que cette industrie a été créée par les Rouges, les Libéraux, le Parti Libéral d’Adélard Godbout.

Non seulement suis-je le premier à écrire un livre au sujet de l’histoire de l’industrie du sucre québécois, j’ai déterré un scandale duplessiste que l’Union Nationale avait réussi à faire oublier pendant 70 ans.  Aussi bien dire que mon livre écrit une page inédite de l’Histoire du Québec.

Une page que, à mon grand étonnement, je n’avais toujours pas réussi à placer chez un éditeur un an et demi plus tard.  J’avais pourtant tout pour qu’ils se l’arrachent : C’est de la politique. C’est de l’Histoire du Québec. C’est une biographie d’un politicien. C’est un sujet inédit. ÇA PARLE DE DUPLESSIS, BOUD’VIARGE !  Et pourtant…

Le plus difficile lorsque l’on reçoit ces lettres génériques pré-écrites des éditeurs qui nous refusent, c’est que l’on reste dans l’ignorance des raisons de ce refus.  Est-ce que mon texte est mal écrit ?  Est-ce que ce sujet ne présente aucun intérêt ? Est-ce parce que cette maison en particulier a déjà atteint son quota de publications historique / politique / biographique pour cette année-là ?  Est-ce que ces éditeurs ont un parti-pris politique que mon livre offense? Je veux bien corriger la situation. Mais pour ça, il faut d’abord que je sache où se situe le problème avec mon manuscrit.

Que je n’arrive pas à placer mes fictions, soit !  Mon style personnel, mes histoires et les thèmes que j’y aborde ne plaisent qu’à peu de gens.  Dans de telles conditions, je peux comprendre pourquoi pas un de mes récits de fiction ne fut accepté pour publications.  Mais pour celui-là ?

J’ai fini par trouver moi-même où se situait le problème.  Au lieu de ne me limiter qu’aux détails importants afin de créer un récit fluide, j’avais placé dans le livre tous les résultats de mes recherches.  Incluant la biographie quasi-complète de Louis Pasquier, gérant de la raffinerie de sucre de Mont-Saint-Hilaire de 1946 à 1951.  À cause de ça, ce n’est qu’à la 72e page que l’on arrivait enfin au sujet principal.  Tout ça pour des détails qui n’intéresseront pas le lectorat québécois.  J’ai donc fait le ménage dans mon manuscrit, élaguant 64 pages de détails inutiles.  J’ai changé le titre original trop long, L’industrie du sucre au Québec sous le règne de Maurice Duplessis, pour quelque chose de plus court, plus punché, et qui attire même la curiosité.

Je me trouvé ensuite une maison d’éditions qui existe depuis 2009, et qui a dans son catalogue des ouvrages sur l’Histoire du Québec. Je lui ai envoyé cette nouvelle version.  J’ai rapidement reçu son acceptation de me publier, et deux jours plus tard je signais le contrat. Et aujourd’hui j’ai en main des copies de mon premier livre fraîchement sorti de l’imprimerie. 

Avant même qu’il ne soit publié, il était déjà annoncé sur les sites des chaines de librairies Renaud-Bray et Archambault.  Au dire de mon éditeur, il est très difficile pour un nouvel auteur d’être accepté par ces deux chaines, à moins que celles-ci croient que le sujet du livre a le potentiel d’être un best-seller.

Donc avais-je raison de croire en mon produit ?  Puisqu’au moment d’écrire ces lignes, le livre est chez le distributeur et prend le chemin des librairies, seul le temps le dira.  En attendant, depuis que mon entourage a appris que j’avais écrit un livre qui allait être publié, j’ai eu droit aux sept réactions suivantes.

RÉACTION 1 : On te donne des conseils irréalistes, propres à tuer ta carrière dans l’œuf.
Dès le départ, on me demande des détails au sujet de mon contrat.  J’explique donc que la première édition sera de 3000 exemplaires, que je recevrai 10% du prix de vente qui sera de $29.95 pour 250 pages, et que ça montera à 15% si on doit en imprimer d’autres éditions.  Que le format sera de 9 X 6 pouces, ce qui est un format standard pour un livre à couverture souple avec un tel nombre de pages. 

Scandalisés, ces gens me disent que 10% ce n’est pas assez.  Que je mérite au moins 40% pour tout le travail que j’ai fait.  Et que si mon éditeur veut que mon livre se vende, alors il devra prendre mon œuvre au sérieux.  C’est à dire en faire un beau livre, format 8.5 X 11, et avec couverture rigide avec jacket contour. Et que je ferais mieux de prendre un avocat afin de faire valoir mes droits auprès de cet éditeur qui est, de toute évidence, un arnaqueur de première.

Bref, de bons conseils, si le but ici est de me mettre les éditeurs à dos et m’assurer que je ne serai jamais publié nulle part pour le reste de ma vie. Sans compter que si le livre était publié selon leurs suggestions, il devrait coûter $60 pour être rentable. Qui voudrait payer ça? J’ai déjà de la misère à croire qu’on voudra payer $29.95 + taxes.

Si ces gens connaissaient le monde de l’édition, ils sauraient qu’au contraire j’ai eu droit à un très bon contrat avec des avantages qui ne sont pas donnés à tous.  Surtout pour un auteur inconnu. Car oui, je signe sous mon vrai nom plutôt que Steve Requin. Et j’ai beau avoir été publié dans divers journaux et magazines pendant vingt ans ans (1988-2008), je n’ai encore jamais fait mes preuves en tant qu’auteur de livres. Et nous sommes en pleine crise de la presse écrite, alors qu’internet a contribué à faire disparaître un nombre incroyable de magazines, journaux et maisons d’éditions parce que trop de gens ont remplacé le papier par l’écran. Alors soyons réalistes : en m’acceptant comme nouvel auteur, ils prennent un risque.

RÉACTION 2 : On fait appel à ta conscience environementale.
« Est-ce que tu te rends compte du nombre d’arbres qui devront être sacrifiés pour publier ton livre ?  Et l’essence qui polluera l’atmosphère, provenant des camions de livraison des distributeurs ?  Et quand les gens l’auront lu, il ne leur servira plus à rien.  Il va se retrouver dans les poubelles.  Et même s’ils le mettent à recycler, ça se retrouvera dans les sites d’enfouissements, parce que l’industrie du recyclage est bidon. »

D’accord, celle-là date d’il y a une douzaine d’années, alors que j’écrivais un roman de fiction intitulé Les Forces Occultes du Mont-Saint-Hilaire. Mais comment oublier une telle opinion qui exprime qu’écrire un livre fait de son auteur un Hitler écologique?

RÉACTION 3 : On se prend soi-même pour un écrivain.
Parce que la nouvelle version de mon manuscrit a été acceptée du premier coup au premier éditeur à qui je l’ai envoyé, il y en a qui se sont mis en tête que ça signifie qu’il est extrêmement facile de devenir auteur : tu écris un livre, tu l’envoie, il est publié, et tu deviens plus riche et célèbre que Stephen King et JK Rowling réunis.  

Je la trouve un peu rabaissante, cette mentalité à la « si TOI tu as réussi dans cette discipline que tu as pratiqué toute ta vie adulte, alors ça signifie que tout le monde peut faire aussi bien que toi et même mieux, plus rapidement, et en improvisant.« 

Trois d’entre eux se sont aussitôt mis à l’écriture de leurs projets de roman et ils me textaient quotidiennement pour me dire le nombre de pages où ils étaient rendus.  Ils ont tous abandonnés au bout de deux semaines, après avoir écrit 26, 31 et 32 pages.

J’avais un autre ami comme ça il y a une quinzaine d’années. Il a passé quelques semaines à écrire (et s’en vanter quotidiennement sur Facebook) un roman d’horreur, qu’il a transformé à mi-chemin en scénario de film… Pour s’arrêter au bout de 50 pages, en demandant sur Facebook s’il y avait parmi ses contacts des gens qui ont eux-mêmes des contacts avec l’industrie du cinéma.  « Parce que je ne vais pas perdre mon temps à écrire un scénario de film si personne n’est intéressé à le tourner », écrivit-il.  

Ça fait ses premiers pas dans une discipline où ça ne connait rien, ça n’a pas fait ses preuves, et ça exige un traitement meilleur que ce que reçoivent les professionnels chevronnés et reconnus dans le milieu. Pas surprenant que leur reconversion en auteur ne dépasse jamais trois semaines.

RÉACTION 4 : On te demande de te sacrifier par conscience sociale.
Il y a parmi mes connaissances des gens qui ont des tendances Social Justice Warriors.  Ils m’ont expliqué que l’une des chaines où mon livre sera vendu a déjà refusé de vendre des livres écrit par des gens trans. Ce qui veut automatiquement dire que cette chaine fait la promotion de la transphobie.  Et qu’en acceptant d’être vendu chez eux, je fais partie du problème en encourageant ce régime d’oppression.

Il y a des centaines, des milliers d’auteurs, dont les livres sont vendus à cette chaine.  Mais c’est à moi que l’on demande de torpiller ma carrière naissante d’auteur, comme si ça allait régler le problème (si tel est vraiment le problème pour commencer), sous peine d’être jugé comme étant transphobe.

RÉACTION 5 : On cherche tes vraies motivations cachées.
Dialogue entre un collègue de travail et moi datant d’il y a quelques jours.

LUI : « De tous les premiers ministres du Québec, pourquoi avoir écrit sur Duplessis ? »
MOI : « Un jour, un homme nommé Michel Cormier m’a contacté pour me montrer des documents provenant de son grand-père, Louis Pasquier, qui était gérant de la raffinerie de sucre de Saint-Hilaire.  Il voulait en savoir plus sur son rôle dans l’industrie du sucre au Québec.  Mes recherches m’ont démontré que Maurice Duplessis y était étroitement lié. »
LUI : « Ouais, mais pourquoi Duplessis ?  Il y a eu plein d’autres premiers ministres au Québec.  Ce sont tes convictions politiques ?  Tu es anti-conservateurs ? »
MOI : « Je n’ai aucun parti-pris politique.  C’est juste qu’il avait rapport à la création de la raffinerie de sucre, et… »
LUI : « Oui, mais pourquoi parler de LUI en particulier ? »

Qu’est-ce qu’il y a de si difficile à comprendre dans la phrase « l’industrie du sucre québécois a été créée sous le régime de Duplessis » ?

Il y a une question qui me fait particulièrement tiquer et que j’ai reçu presque à chaque fois que j’étais en train d’écrire un projet de livre : « À qui est-ce que ton livre s’adresse? » À ça, j’ai rapidement trouvé une réponse à la mesure de cette question: « Mon livre s’adresse aux gens qui sont intéressé par le sujet sur lequel j’écris. » Cette réponse n’a jamais été appréciée par ceux qui l’ont reçue. Mais c’est normal. Personne n’aime se faire démontrer qu’il a posé une question stupide.

RÉACTION 6: On exige que tu (re)devienne artiste à temps plein.
Pendant deux décennies, j’étais en effet artiste à temps plein, publié dans de nombreux périodiques. Durant cette période, j’ai toujours vécu avec un revenu me permettant à peine de vivre seul. Et ça ne s’est pas arrangé avec l’arrivée d’internet qui a précipité la disparition de nombreux journaux et magazines. Ce qui eut comme conséquence qu’en 2010, je ne me trouvais plus de travail du tout.

Comme je m’en suis souvent vanté sur ce blog, en partant de rien, j’ai mis dix ans à grimper les échelons de carrière et de salaire. J’ai commencé à faire du ménage dans un garage de bus avant de devenir concierge dans un édifice construit en 1964, puis concierge en chef dans une tour à condos, surintendant dans une usine de portes et fenêtres, support technique pour BMO. Et enfin, préposé aux bénéficiaires, malgré une pause-chômage d’un an entre deux contrats. Et à toujours avoir cette soif de monter plus haut, je songe maintenant à poursuivre mes études pour devenir infirmier auxiliaire.

Mais voilà, maintenant que j’ai un livre publié, tout le monde tente de m’encourager à lâcher ma carrière stable qui paie très bien pour retourner exercer celle qui me laissait dans la misère et sans véhicule. Bizarrement, dans la têtes des gens, un auteur, c’est forcément riche. C’est parce que les gens pensent que si un livre se vend $20, alors ce $20 va dans la poche de son auteur. En réalité, un auteur ne touche que 10% à 15% du prix de vente avant les taxes, ce qui signifie de $2.00 à $2.50. Et si un auteur Américain ou Français peut en vivre confortablement, ce n’est pas le cas au Québec. Comparons:

  • Population des États-Unis: 316 millions. Tu vends ton livre à 0,1% de la population, ça fait 316 000 copies de vendues, ce qui te rapporte $790 000.00.
  • Population de la France: 66 millions. Tu vends ton livre à 0,1% de la population, ça fait 66 000 copies de vendues, ce qui te rapporte $165 000.00.
  • Population du Québec: 8 millions. Tu vends ton livre à 0,1% de la population, ça fait 8 000 vendus, ça te rapporte $20 000 dollars. Soit $2 720 en dessous du seuil de la pauvreté.

Et ce n’est pas non plus comme si ton livre allait vendre 8 000 nouvelles copies à chaque année.

RÉACTION 7 : On te prend pour un con.
Dialogue arrivé pas plus tard qu’hier entre une madame de 81 ans et moi.

ELLE : « Combien tu le vend, ton livre ? »
MOI : « En librairies, il est $29.95 plus taxes. »
ELLE : « Hey ! Tu vas devenir riche. »
MOI : « Non ! Je reçois 10% sur chaque copie vendue, c’est-à-dire $2.99. »
ELLE : « Hein !? Comment ça ? »
MOI : « Parce qu’il faut payer l’éditeur, l’imprimeur, le distributeur et les librairies. »
ELLE : « De qué-c’est qu’y’ont d’affaire à prendre ton argent, eux-autres ?  C’est des maudits voleurs.  Laisse-toé pas faire.  Porte plainte, ma grand’foi. »
MOI : « Mais non !  Créer un livre, ce n’est pas gratuit.  Il faut donner un salaire à ceux qui ont travaillé dessus pour l’éditer, l’imprimer, le distribuer et le vendre. »
ELLE : « Pis combien de temps t’as travaillé dessus, toi ? »
MOI : « Ben, avec mes recherches pis l’écriture, ça m’a pris un bon trois ans. »
ELLE : « T’as travaillé trois ans pour que ça te rapporte trois piastres ?  Pourquoi tu perds ton temps de même ?  T’es donc ben niaiseux ! »

Alors voilà ! Nous, les auteurs, sommes tous des cons qui perdent leur temps.  Si c’est une sage madame de 81 ans qui le dit, alors ça doit être vrai. C’est fou ce que l’on peut apprendre sur soi-même lorsque l’on débute dans une nouvelle carrière.

Et c’est justement ça, la source du problème: je débute dans une nouvelle carrière. Oui, d’accord, j’ai déjà écrit quelques romans, certains que je laisse en ligne faute d’éditeurs intéressés, comme Un été à Saint-Ignace-de-Montrouge, ou bien Riverstock, le concert du siècle, et aussi Les Forces Occultes du Mont-Saint-Hilaire dont je parle plus haut. Mais à 54 ans, je suis au début de ma carrière d’auteur de livre publié par un vrai éditeur. Il est donc normal que jusqu’à ce point-ci de ma vie, je ne fréquentais nullement des gens du monde de l’édition. Et mon entourage non plus. Puisqu’ils ne connaissent rien à ce milieu, ils peuvent seulement s’imaginer comment ça marche. Or, l’imagination et la réalité, c’est deux choses bien différentes.

Les auteurs de métier, eux, ne vivent pas ce genre de situations. Et c’est parce qu’ils évoluent entre gens qui fréquentent ce milieu, donc qui se comprennent.


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Y’a liens là:

En juin 2015, j’écrivais ce billet de blog dont le titre dit tout: 20 raisons pourquoi je ne publierai jamais de livres. Bien que certains détails soient un peu dépassés aujourd’hui (le plus évident étant que j’ai fini par en publier un), ce billet décrit toujours plusieurs réalités du monde de l’édition que ne peuvent connaitre la population générale.