Être artiste professionnel, sauf en attitude.

Récemment, l’acteur américain Will Wheaton a raconté comment il a été contacté par le Huffington Post qui voulait republier l’un de ses vieux billets de blog.  Will leur a demandé combien ils comptaient le payer.  Ils ont répondu qu’ils ne le paieraient pas, mais qu’il pourrait profiter de l’énorme publicité que lui rapportera d’être publié sur leur page.  Will les a donc envoyé paitre.

Des histoires comme celles-là, j’en ai vu des dizaines.  J’en ai moi-même vécu une personnellement en 2009.  À ce moment-là, je vendais mes services comme caricaturiste chibi.  Voici un exemple de mon travail :

Puisque c’était facile et rapide à faire, et que ce n’était qu’une image virtuelle, je ne chargeais que $10.00 pour le visage, et $15.00 pour le corps au complet.  J’ai eu l’idée de m’associer avec un site de rencontres en leur faisant une proposition d’affaires: J’offre mes services sur leur site, et en échange je leur verse 15% de mes gains.  Ce qui suit est un résumé des quelques heures qu’ont duré notre négociation:

EUX:  D’accord, on accepte.  On va commencer en te faisant nous-mêmes une commande.  Peux-tu faire un chibi, corps complet, pour chacun des 20 membres du staff?
MOI: Bien sûr!  20 chibis à $15.00, ça fera $300.00.
EUX:  Non! C’est beaucoup trop cher.
MOI: Oh, oui, désolé, j’ai oublié de tenir compte du 15% qui vous revient.  Ça fera donc $255.00.
EUX:  On ne peut pas payer ça.
MOI:  Bon, d’accord, puisque c’est une grosse commande, et que nous allons être collègues, je veux bien vous accorder un rabais. Je vais charger comme si ce n’était que les têtes.  20 chibis à $10.00, ça fera $200.00.  Moins votre 15%, ça fait $170.00.
EUX:  Nous t’offrons plutôt un compte Membre V.I.P. sur notre site pour un an.
MOI: Merci, mais non merci.  Premièrement, je suis heureux en couple, je n’ai donc pas besoin d’être membre d’un site de rencontres.  Ensuite, votre tarif pour un an V.I.P. est de $87.00, ce qui est très loin de mes tarifs qui sont pourtant bas.  Enfin, soyons franc, faire de moi membre V.I.P. ne vous coûtera que quelques minutes et quelques touches de clavier, donc pas un sou.  Mon travail vaut bien plus que ça. Déjà que là, je vous charge presque moitié moins cher qu’à vos membres, je ne peux pas aller plus bas. 
EUX:  Ok, oublie ça!  On va plutôt faire affaire avec un VRAI professionnel. Bonne vie!

Donc, oui, les gens qui tentent de profiter des artistes en les faisant travailler pour rien (et en les insultant lorsque ça ne réussit pas), ça existe. Le Huffington Post et le site de rencontres en sont deux bons exemples. Il est normal de négocier s’il y a divergence entre vos tarifs et leur budget.  Mais travailler pour rien?  L’artiste professionnel va refuser de telles conditions.  Tout travail mérite salaire, et l’art sous toutes ses formes n’est pas une exception.

Hélas, à force de lire ou de vivre de telles histoires, l’artiste a tendance à oublier que les clients potentiels ne sont pas tous des arnaqueurs.  Par conséquent, lorsqu’il est sollicité par un client  pour un travail, il a tout de suite le réflexe de vouloir découvrir si c’en est un, histoire de l’exposer ensuite comme tel.  L’artiste a donc tendance à adopter face au client quatre attitudes totalement non-professionnelles.

ATTITUDE NON-PROFESSIONNELLE No.1: Demander au client combien ça paye.
Imaginez que vous soyez client de McDo, que vous allez au comptoir, et que vous commandez un Trio Big Mac.  Est-ce que la personne à la caisse va vous demander « Et combien comptez-vous me payer pour ça? »  Non, hein!?  Ce ne serait pas très professionnel de sa part.  Ben voilà!  Un vrai professionnel possède sa propre grille de tarifs pour ses produits et services.  Si vous n’en avez pas, comment pouvez-vous prétendre être professionnel? 

ATTITUDE NON-PROFESSIONNELLE No.2: Prendre automatiquement le client pour un profiteur, un malhonnête, un con, et le traiter comme tel dès le départ.
Si le client a besoin de vos services, c’est généralement parce qu’il ne connait rien au travail qu’il vous demande.  Incluant les prix.  Alors ne venez pas vous plaindre s’il vous offre un tarif ridicule, ou « de l’exposition / de la pub gratuite ».  C’est normal! 
Ce n’est pas à lui de savoir ce que votre travail vaut, c’est à vous. Le client n’est ni profiteur ni malhonnête.  Il est juste désemparé parce que vous préférez lui poser une question sur un sujet dont il ignore tout plutôt que de le renseigner. Vous lui demandez de créer lui-même votre salaire, pour ensuite en chialer si celui-ci ne répond pas à vos attentes…  Des attentes que vous ne lui avez jamais communiquées pour commencer.  Comment pouvez-vous agir de la sorte et prétendre être professionnel?

ATTITUDE NON-PROFESSIONNELLE No.3: Faire la leçon au client.
On retrouve sur le net des dizaines de variantes de l’histoire qui suit:

« Un imbécile m’a contacté pour me demander d’être photographe à son mariage.  Quand je lui ai demandé combien il comptait me payer, il m’a dit qu’il ne me paierait pas mais que le mariage comptait pas moins de 200 invités, donc que ça allait me donner beaucoup d’exposition auprès de clients potentiels qui allaient voir la qualité de mon travail. Je lui ai demandé ce qu’il faisait dans la vie.  Il m’a dit qu’il était propriétaire de restaurant.  Je lui ai alors dit que je comptais me marier bientôt et que j’aimerais retenir ses services afin de fournir la nourriture pour mes 200 invités.  J’ai rajouté que je ne pourrai pas le payer mais que ça allait lui donner beaucoup d’exposition auprès de clients potentiels qui allaient voir la qualité de son travail.  L’imbécile m’a dit que ce n’est pas comme ça que ça marche et que de toutes façons il ne peut pas se permettre de travailler pour rien, ni de donner ses produit gratuitement.  Je lui ai répondu EXACTEMENT COMME MOI, IMBÉCILE! »

Excusez-moi, mais…  Est-ce que ça ne serait-ce pas plus simple, plus rapide et beaucoup plus efficace de plutôt répondre ceci :

Bonjour.
Je suis photographe professionnel depuis X années.

J’ai déjà de l’exposition.  La preuve, c’est que sans d’abord me connaître, vous avez appris que j’en suis un.
Comme tous les professionnels, il m’est illégal de faire concurrence à mes collègues en travaillant gratuitement.
Les tarifs standards dans ma profession vont comme suit :
X dollars de l’heure pour prendre les photos.
X heures pour les transférer, choisir, reformater, retoucher.
Voici un contrat standard dans ma profession.
Pour toutes autres questions, n’hésitez pas à me recontacter.
(Document joint: ContratPhoto.docx)

Voilà qui donne au client l’opportunité de comprendre, de changer d’avis et de vous payer pour vos services.  Agir en professionnel afin de se donner la chance d’avoir des contrats payants, ou bien s’assurer de perdre ces contrats potentiels juste pour le plaisir d’insulter autrui. Choisissez selon votre personnalité.  N’empêche que si vous choisissez l’option de l’insulte qui vous ferme automatiquement des portes, comment pouvez-vous prétendre être professionnel?

ATTITUDE NON-PROFESSIONNELLE No.4: Ne pas avoir ses propres contrats.
Des fois, le client est lui-même un professionnel, alors il peut fournir un contrat.  Mais pour les autres, il faut avoir le notre.

Et en passant, parlant de contrat: Avant d’envoyer paître un client qui vous offre de vous payer en « publicité devant vous rapporter des clients », sachez que le Conseil des Créateurs Californiens vient de créer un contrat exactement pour ce genre d’offre.  Ce contrat lie légalement votre client à sa promesse de vous faire de la publicité et de vous rapporter des clients.  S’il ne vous fait pas de pub ou si ça ne vous apporte aucun client, alors il ne respecte pas les termes du contrats.  Vous pouvez donc légalement le poursuivre pour qu’il vous paye.  Vous pouvez vous le télécharger  juste ici!  Inspirez vous-en pour écrire une version adaptée à vos besoins. Parce que si vous n’avez pas de contrat à offrir à vos clients, comment pouvez-vous prétendre être professionnel?

C’est sûr que quand on est un acteur hollywoodien comme Will Wheaton, on peut se permettre de cracher sur un contrat à $210.00 dans une discipline artistique qui n’est pas la notre.  Mais quand on est un artiste qui vit d’accumulations de ce genre de petits contrats, on ne peut pas se permettre d’agir de façon à se fermer des portes.  Si, comme lui, le Huffington Post m’avait proposé de reproduire un de mes billets de blog, je leur aurais envoyé mes tarifs. Comme ça, plus tard, s’ils avaient vraiment voulu de mes textes, ils m’auraient recontactés pour négocier une entente de paiement.  Pareil pour le restaurateur qui se cherche un photographe.   Normal, puisqu’à leurs yeux je serais « celui qui accepte sous certaines conditions » et non pas « celui qui lui a dit NON, qui l’a insulté et qui tente de l’humilier publiquement en salissant sa réputation. »

AJOUT DU 10 MAI 2016:
Et je pratique ce que je prêche:
  Le 25 mars 2016, le magazine montréalais Urbania m’a contacté en demandant ma collaboration gratuite pour un article payant.  J’ai donné mes conditions, ils ont accepté, j’ai écrit l’article, et j’ai été payé.  Tous les détails dans ce billet.  

La convention sociale du « Si tu viens, tu couches! »

Hier, ma conjointe m’a fait lire un article qui peut se résumer ainsi : Voilà quatre ou cinq fois qu’une fille sort dans les bars et en party, qu’elle prend de l’alcool, qu’elle accepte de finir la soirée en compagnie d’un gars qu’elle ne connait qu’à peine, et qu’elle est victime d’agression sexuelle, ou du moins d’une tentative de, alors qu’elle voulait juste finir la soirée avec le gars de façon platonique. Ce n’est pas la première fois que Le Détesteur écrit sur le sujet.  Il y a un autre article ici et un autre qui sont différents mais qui restent sur ce même thème.

Pourquoi est-ce que je vous en parle aujourd’hui?  Je vous rassure tout de suite, je ne vais ni défendre l’un ni responsabiliser l’autre sur ces gestes.  Je vais plutôt parler de ce qui semble être une convention sociale, celle qui est à l’origine de ces agressions.  C’est la règle non-écrite du : Si tu viens, tu couches!  Et la meilleure, c’est que j’en ai déjà parlé ici dans quatre billets sans le savoir.

D’abord un rappel pour les lecteurs de longue date et une précision pour les nouveaux: Dès que j’ai eu l’âge légal, j’ai rapidement compris que je ne serais jamais le genre de gars qui sort dans les bars pour draguer.  La musique trop forte qui empêche de se parler, cette même musique qui fait que tu finis la soirée avec les oreilles désagréablement engourdies, l’alcool que je ne consomme que par obligation sociale et non par plaisir, l’odeur horrible de la cigarette car à l’époque on pouvait fumer à l’intérieur, tout ça explique pourquoi je ne fais pas partie de la culture de la drague des bars.  Rajoutons à ça que, ado et jeune adulte, je cherchais à plaire aux filles en ne répétant pas moi-même les comportement qu’elles détestent chez les hommes, soit l’insistance en général, sexuelle en particulier.  Enfin, le trois quart de mon excitation sexuelle provient du fait que la fille me désire.  Alors même si une fille me dit oui mais reste passive, je perd intérêt avant même que l’acte soit consommé.  Hey, il m’est même arrivé deux fois de me retrouver en situation dans laquelle la fille a changé d’idée à la dernière minute.  J’ai juste dit « Ah?  Ok, pas de problème, je comprends!  Sens-toi à l’aise.  Je te laisse le lit, je dormirai au salon. »  C’est sûr que comme tout le monde, je ressens de la déception de ne pas recevoir quelque chose que l’on m’a fait miroiter et qui me faisait envie, que ce soit sexuel ou autre.  Mais bon, ce n’était pas ma première occasion de coucher avec une fille et ce ne serait certainement pas la dernière, alors y’avait pas de quoi en faire un drame. 

Et puis, j’ai aussi mon orgueil, et celui-ci préfère la réputation de respectueux à celui de violeur.  Sans compter que j’ai toujours eu beaucoup plus d’amis filles et femmes que d’hommes.  J’ai donc passé ma vie à les voir comme mes égales et non comme des vide-poche qui ne nous intéressent que le temps de se la faire.

Bref, tout ça pour vous dire qu’il existe des hommes qui n’ont jamais eu et n’auront jamais la personnalité du prédateur sexuel.  Et pourtant, j’avais une libido à tout casser.  Comme quoi ça n’empêche nullement la capacité de se contrôler si on y met de la bonne volonté.

Donc, passons au sujet (et au titre) de ce billet: La convention sociale du Si tu viens, tu couches!  Voici quatre résumés de billets que j’ai déjà écrit sur ce blog:

Daniella:  Une fille que je n’ai pas vu depuis plus d’un an m’appelle à 23:00 et m’invite à passer la nuit chez elle, et elle me précise « en ami ».  J’y vais!  On jase, on se couche, mais pour l’heure qui suit, je reste totalement sourd et aveugle à tous les signes qu’elle me lance comme quoi finalement elle veut plus que ça.  Normal que je ne pige pas ses avances, elle m’a dit en ami avant que j’arrive.  Irritée, elle finit par me dire: « Pourquoi penses-tu que je t’ai fait venir ici? »  (Lire l’histoire complète.)

Isabelle: Une collègue de travail est en couple mais me taquine souvent comme quoi elle me trouve de son goût.  On devient amis.  Un jour, je l’invite à diner.  Elle accepte.  Elle me fait comprendre qu’elle n’a aucun problème avec l’idée de tromper son conjoint.  Devant ma déception de voir qu’elle n’était pas la personne que je croyais, je mets fin à notre rendez-vous.  Désemparée, elle me demande: « Mais pourquoi est-ce que tu m’as demandé de venir ici, d’abord? » (Lire l’histoire complète.)

Océane: Une camarade de classe du cégep, elle aussi en couple.  Je lui demande de passer chez moi afin de m’amener des notes de cours.  Elle arrive, un peu saoule.  Elle me passe le message comme quoi j’ai des chances avec elle, et elle s’offre à moi passivement. Là encore, refusant de rendre cocu un pauvre gars que je ne connais pas, et refusant encore plus de profiter d’une fille sous l’effet de l’alcool, je lui demande de remettre son manteau en lui disant que je vais l’accompagner à l’arrêt de bus.  Aussi surprise que frustrée, elle me lance: « Pourquoi est-ce que tu m’as fait venir ici, au juste? » (Lire l’histoire complète.)

Geneviève: Nous sommes camarade de classe au cégep et amis.  Arrive une fin de semaine où elle n’a rien à faire.  Puisque je la passe chez mes parents à St-Hyacinthe, je l’invite à m’accompagner.  Elle accepte.   On couche dans le même lit et je n’ai aucune idée derrière la tête.  Elle m’offre sa virginité.  Après l’acte, alors que je lui confie que jamais je ne me serais attendu à ce qu’elle me fasse un tel cadeau, elle répond: « Ben là? C’est pas ce que tu voulais? Pourquoi tu m’as invité à passer la fin de semaine avec toi, d’abord? »  (Lire l’anecdote complète.)

Ce n’est que le 1er mai de l’année dernière, en relisant ces quatre billets, que je me suis rendu compte que ces quatre filles qui ne se connaissent pas m’ont exprimées la même chose: Dans leurs têtes, inviter seul chez soi quelqu’un du sexe opposé, c’est une invitation au sexe.  Et accepter cette invitation, c’est dire oui au sexe. 

C’est là que je me suis mis à repenser à toutes ces histoires que j’avais entendues tout le long de ma vie, histoires récitées par des femmes, et qui se concluaient toujours de la même façon: Dès qu’un gars et une fille se retrouvent seuls chez l’un ou chez l’autre, le gars voit ça automatiquement comme une promesse de baise.  Et gare à la fille qui ne pense pas la même chose, car ils sont rares les gars qui le prennent bien.  Généralement, c’est plutôt, selon le cas:

  • Le gars l’accepte, mais exprime qu’il est déçu.
  • Le gars exprime de façon sarcastique qu’il est déçu, genre « Ouain, avoir su que je perdrais mon temps… »
  • Sans être menaçant, il insiste et insiste et insiste et insiste.
  • Il lance un long débat philosophique dans le but de te faire changer d’idée en enlignant les « Mais pourquoi? », et les « Mais pourtant, tu… ».
  • Le gars (s’il est chez la fille), reste calme, poli, non menaçant, mais il lui dit tout de même: « Désolé mais moi, j’sors pas d’ici tant qu’il ne s’est pas passé quelque chose. » comme si c’était une loi que lui-même n’avait autre choix que de suivre.
  • Le gars frustre et dit à la fille de partir.
  • Le gars entre dans une colère noire.
  • Le gars va carrément la forcer physiquement.
  • Ou bien le gars feint d’accepter qu’il ne se passe rien.  Mais dès que la fille est endormie, il en profite.

Et c’est là, en repensant à tout ça, que j’ai compris qu’existait cette convention sociale qui dit que  Si tu viens, tu couches!  Ces quatre filles connaissaient cette règle. Et en venant chez moi, elles acceptaient de s’y conformer. Voilà pourquoi elles étaient désemparées de mon manque de réaction: Parce que moi aussi j’aurais été supposée la connaitre, cette convention sociale.  SURTOUT EN TANT QU’HOMME, puisque c’en est une que les hommes ont toujours imposé d’instinct aux filles et aux femmes.

Constater ceci m’a permis de comprendre rétroactivement certaines autres expériences avec…:

Véronique: Après une sortie entre amis d’où elle est ressortie trop saoule pour conduire, j’ai insisté pour prendre le volant.  Elle a refusé de m’indiquer le chemin pour se rendre chez elle et, à son insistance, nous sommes plutôt allés chez moi.  J’ai toujours ressenti un malaise à l’idée de profiter d’une fille trop saoule pour savoir ce qu’elle faisait. Mais voilà, elle n’était ni comateuse ni passive, elle me draguait directement avec insistance. Voyant que logiquement ça ne pouvait pas être un viol de ma part, j’ai fini par céder.  Pendant l’acte, elle m’a dit sur un ton moqueur: « Essaye pas de dire le contraire, c’t’évident que quand t’invites une fille saoule chez vous, c’est dans le but de la sauter. »

Rosemarie: Collègue de travail qui commence par me demander de l’accompagner jusque devant chez elle en bus car elle a peur des transports en commun le soir.  Rendu là, elle me dit que le prochain bus est dans quarante minutes, alors aussi bien l’attendre chez elle.  Rendu là, elle se met en déshabillé, me sert à boire et me dit: « Ne pense pas que je vais te laisser repartir ce soir si tu a accepté de m’accompagner jusqu’ici. »  C’est direct, chose que j’apprécie d’habitude.  N’empêche que j’avais la désagréable impression d’avoir été piégé.

Camélia: Amie du cégep.  Il y avait attirance réciproque mais rien n’était sûr. Elle me fait le coup du « J’ai raté mon dernier bus, est-ce que je pourrais coucher chez toi? ».  Elle me dit qu’elle n’est pas à l’aise avec l’idée de partager le lit avec moi.  Pas de problème, je m’installe par terre.  Un quart d’heure après l’éteinte des lumières, elle change d’idée et m’invite à la rejoindre.  Deux minutes plus tard, elle m’embrasse passionnément et m’arrache mon caleçon.  Surprise passée, je passe à l’acte.  Elle m’avouera le lendemain qu’elle s’attendait à ce que je la prenne de force. (On ne peut pas s’appeler Requin sans donner cette impression, apparemment.)  Donc, dans sa tête, en s’invitant chez moi, elle me passait le message comme quoi c’était exactement ce qu’elle voulait de moi. Voilà pourquoi elle a commencé par m’opposer une résistance de principe, en disant ne pas être à l’aise de partager le lit avec moi.  Elle s’attendait d’abord à ce que j’essaye de la convaincre de me laisser dormir à ses côtés, et ensuite, une fois couchés, que je tente ma chance sexuellement.  Surprise de voir qu’au contraire je respectais ses limites sans discuter, elle a bien été obligée de prendre l’initiative.

Bref, ce sont trois autres exemples de femmes et filles qui connaissaient, qui acceptaient et qui utilisaient la convention sociale du Si tu viens, tu couches.

« Es-tu gay? » 
Des sept filles mentionnées dans ce texte, Isabelle, Océane et Geneviève me l’ont posée toutes les trois, cette question.  C’est dire à quel point elles avaient de la difficulté à croire qu’un homme puisse respecter leurs limites sans discuter.  Ce n’est pas comme si partager un lit platoniquement avec une fille était quelque chose hors du commun pour moi.  J’ai accompagné plusieurs fois en voyage mon amie, la photographe Isabelle Stephen.  (Pas la même Isabelle que mentionnée plus haut) Par soucis économique, on a toujours pris une chambre d’hôtel à un seul lit que nous avons toujours partagé sans autre but que d’y dormir.  Pareil avec ma BFF Stéphanie.  La seule raison pourquoi on ne referais plus ça maintenant, c’est que ça fait quelques années que j’ai commencé à ronfler.

À ce point-ci, vous vous demandez peut-être: Et ça ne t’es jamais arrivé, de penser d’avance que si la fille vient chez toi, c’est comme si elle acceptait de baiser avec toi?  Oui, bien sûr que ça m’est arrivé.  Sauf que ces filles-là, j’avais déjà couché avec elles par le passé.  J’espérais donc que ça se reproduise.  Mais voilà, l’avoir déjà fait une fois n’était pas pour autant une garantie qu’il y aurait une suite.  Il y en a avec qui ce fut oui, et d’autres non.  Pour ces dernières, je ne vous cacherai pas que j’étais très déçu.  Mais jamais je ne leur ai fait voir de quelque façon que ce soit, ni en insistant, ni en faisant la gueule.  Ce n’est pas parce qu’une fille te laisse le droit de passage entre ses cuisses une fois que ça signifie qu’elle t’a remis des billets de saison. 

J’en reviens à la fille dont je parle au début.  Rassurez-vous, mon but en écrivant ce billet n’est pas de la blâmer sur le fait qu’elle ignore la convention sociale du si tu viens, tu couches.  Ce serait très hypocrite de ma part puisque moi-même, ce n’est qu’il y a un an et demi, à l’âge de 45 ans, que j’ai fini par découvrir qu’elle existait, cette règle non-écrite. 

En fait, mon but, c’est d’abord de dire que cette règle existe, et ensuite de dire qu’elle ne devrait pas exister.

Je me méfie de ceux qui me disent…

Je me méfie de ceux qui me disent avoir l’esprit ouvert, être respectueux et tolérants. L’expérience m’a appris que ces gens sont souvent intolérants et irrespectueux envers tous ceux qu’ils jugent ne pas être aussi ouvert d’esprit qu’eux.

Je me méfie de ceux qui me disent détenir la vérité sur une personne ou sur un sujet. L’expérience m’a appris que cette vérité est plus souvent une opinion qu’un fait.

Je me méfie de ceux qui me disent des phrases préconçues, des formules toutes faites, des proverbes et des citations. L’expérience m’a appris que ces gens ont tellement peur d’exprimer leurs propres opinions qu’ils préfèrent se cacher derrière celles des autres. Ça leur donne un semblant de crédibilité, puisqu’ils démontrent ne pas être les seule à le penser.  Et ça leur permet de se laver les mains de toute responsabilité s’ils font erreur, puisque cette opinion ne vient pas d’eux.

Je me méfie de ceux qui me disent avoir des principes ou un code de conduite. L’expérience m’a appris que tout ce que ça démontre, c’est que s’ils ont besoin de suivre ce code, c’est parce que leur véritable personnalité est le contraire de ces principes et de cette conduite. Or, personne ne peut se refouler éternellement. La preuve: Au premier signe de frustration, ils vont ou bien se montrer sous leur vrai jour en bafouant ce code et ces principes plus souvent que ceux qui n’en ont supposément pas, ou bien utiliser ce code et ces principes à la lettre de façon à te contrarier, t’insulter, te créer des obstacles.

Je me méfie de ceux qui me disent que je n’ai pas à me faire de soucis avec eux, car eux m’acceptent et me tolèrent tel que je suis. L’expérience m’a appris que ça signifie qu’ils pensent (ou pire encore: essayent de me convaincre) qu’il y a quelque chose en moi qui devrait me rendre inacceptable et intolérable aux yeux de la population générale.

Je me méfie de ceux qui me disent que je dois toujours assumer mes faits, gestes et paroles. L’expérience m’a appris que si on ose leur faire la moindre remarque au sujet de leurs propres faits, gestes et paroles, ils entrent dans un état de colère, de frustration et de déni infini, car ils sont eux-mêmes incapables de les assumer.

Je me méfie de ceux qui me disent des choses vagues en appelant ça de la subtilité. L’expérience m’a appris que la subtilité est l’art d’essayer de se faire passer pour plus brillant que son interlocuteur en lui disant des choses de façon délibérément floues, soit parce qu’on est trop lâche pour être capable de s’exprimer clairement, soit parce qu’on cherche à faire passer l’autre pour un cave.

Je me méfie de ceux qui me disent spontanément qu’ils sont fidèles, sans que je leur ais posé de questions à ce sujet. L’expérience m’a appris que cette personne va immanquablement tromper son/sa conjoint(e) (ou du moins essayer) dans les trois mois qui vont suivre cette déclaration.

Je me méfie de ceux qui me disent à répétition à quel point je peux leur faire confiance. L’expérience m’a appris que s’ils craignent à ce point là que l’on puisse s’en méfier, c’est parce qu’il y a de bonnes raisons.

Je me méfie de ceux qui me disent être cultivés, ne s’intéresser qu’à tout ce qui est classique et lever le nez sur tout ce qui est actuel ou à la mode. L’expérience m’a appris qu’ils tentent de cacher leur incapacité de s’adapter aux temps qui changent sans cesse, en snobant la majorité qui, eux, y arrivent très bien.  Pour une personne ayant cette incapacité, le passé représente la sécurité, puisque celui-ci ne change pas.

Je me méfie de ceux qui me disent être les seuls qui m’apprécient. L’expérience m’a appris que ces gens veulent juste nous isoler des autres afin de nous abuser sans que personne puisse nous le faire constater.

Je me méfie de ceux qui me disent être sans cesse persécutés par les autres, entourés de gens qui ne cherchent qu’à leur nuire, aussi bien voisins que collègues de travail que camarades de classe. L’expérience m’a appris qu’il suffit de fréquenter ces gens durant quelques semaines pour comprendre pourquoi tout le monde les détestent.

Je me méfie de ceux qui me disent des tonnes de compliments et à quel point ils m’admirent, m’apprécient et sont attirés par moi alors qu’on se connaît à peine. L’expérience m’a appris qu’il suffit de ne pas répondre positivement à leurs avances pour que leur amour devienne haine, leur attirance devienne dégoût et leurs compliments deviennent insultes.

Je me méfie de ceux qui me disent que la jalousie, ou tout autre défaut de comportement qu’ils ont, sont des agissements tout à fait normaux. L’expérience m’a appris qu’il sont incapables de faire face à leurs propres travers, donc que la seule façon pour eux de dealer avec ce qu’ils sont, c’est de colporter l’idée erronée que tout le monde est (ou devrait être) aussi pire qu’eux.

Je me méfie de ceux qui me disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. L’expérience m’a appris que l’excuse de ne dire rien d’autre que la vérité est trop souvent utilisée afin de manquer de délicatesse et de politesse, de façon à se justifier pour insulter les autres, tout en tentant de les empêcher de protester.

Je me méfie de ceux qui me disent que ce n’est pas eux, ça, de mal agir comme ils viennent de le faire. L’expérience m’a appris qu’au contraire non seulement c’est eux puisqu’ils le font, mais qu’en plus ce sont des irresponsables puisqu’ils le nient, et qu’ils vont recommencer car ils préfèrent nier leurs problèmes de comportement plutôt que d’y faire face et de travailler dessus.

Bref, Je me méfie de ceux qui me disent ce que je dois penser plutôt que de me laisser me faire ma propre opinion, que ce soit sur les choses, sur eux, sur les autres ou sur moi-même.

Oui, je sais, ma dernière phrase peut aussi signifier que je ne vaux pas nécessairement mieux que ceux de qui je dit me méfier. C’est ça l’idée: Toujours réfléchir avant d’écouter ce que disent les autres, qui qu’ils soient.

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