Comment le fait d’être un Bon Gars a ruiné ma vie sociale, amoureuse et sexuelle (3e partie)

Quatre années se sont écoulées depuis ma mésaventure avec Isabelle l’infidèle et neuf depuis Daniella-l’amie-seulement. J’ai maintenant 28 ans et je suis de retour aux études au Cégep André-Laurendeau.

C’est parfois curieux la façon dont deux personnes peuvent se rencontrer. Prenez Océane et moi, par exemple. Ça se passe à la mi-octobre ’96. Ça fait un mois et demi que nous suivons le même cours d’espagnol dans la même classe avec le même prof dans le même cégep et c’est seulement à cette date là que nous nous sommes remarqués. Ce jour là, le prof a décidé que dorénavant les pupitres (et les étudiants par la même occasion) seraient disposés en fer à cheval, longeant les murs de la classe, afin qu’il puisse mieux voir tout l’monde.

À partir de là, ça se passe comme dans un roman Harlequin: Elle est là, de l’autre côté de la classe, face à moi, assise derrière son pupitre, ses livres et sa petite bouteille d’eau Naya remplie de jus de pomme. Nos regards se croisent. Elle me sourit, je lui souris… Nous répétons l’expérience plusieurs fois dans l’heure qui suit et c’est tout aussi plaisant à chaque fois. Elle a un très joli visage que deux détails distinguent des autres jolis visages anonymes cégépiens. D’abord, la forme de sa bouche, avec la lèvre supérieure un peu plus épaisse que celle inférieure et son petit nez cassé qui, plutôt que de tout gâcher, semble rendre plus humain et plus accessible un visage qui autrement aurait été trop angélique.

Comme à tous les jeudis, la seconde partie du cours est consacrée à l’oral. Aussi, lorsque Eduardo, notre prof, nous fait sortir de la classe pour qu’on se rende au lab de langues, Océane et moi nous nous arrangeons chacun de notre côté pour passer la porte au même moment et c’est le plus naturellement du monde que nous commençons à nous parler. Rendus au lab, nous nous installons l’un à côté de l’autre. Le reste du cours se déroule cependant sans communications entre nous étant donné que nous avons tous des écouteurs dans lequel on nous passe une version particulièrement soporifique de la chanson Guantanamera. Notre exercice consiste à en retranscrire les paroles, sans s’endormir si possible.

À la fin du cours, nous sortons en tout derniers du lab et, tout en continuant à jaser, nous descendons au rez-de-chaussée, direction le café étudiant. Elle semble agréablement surprise lorsque je lui révèle que je suis Steve Requin car c’est une lectrice de La Page Requin Roll.  Cette page en est une que je remplis à chaque mois de  textes et dessins humoristiques de mon cru pour la 2e année de suite dans le Vox Populi, journal étudiant où j’ai aussi déjà occupé la fonction de rédacteur en chef. Nous avons ainsi parlé durant plusieurs longues minutes jusqu’à ce que l’arrivée du cours suivant nous sépare.

Trois jours plus tard, au cour d’espagnol suivant, je croise Océane dans les escaliers et nous nous y rendons ensemble. Vous pouvez deviner notre surprise lorsque Eduardo nous demande pourquoi nous ne sommes pas retournés en classe après le lab, au dernier cour, comme il avait demandé à tout le monde de faire. Faut croire que nous étions chacun trop distrait par l’autre pour l’écouter.

Au fil des jours, l’amitié entre Océane et moi grandit rapidement. Nous nous échangeons nos numéros de téléphone, pratique encore courante en cet ère de début internet où seuls les plus riches y étaient branchés, et nous y passons des heures à parler de toutes sortes de choses. Je découvre en cette fille une âme d’artiste; libre, folle, sensible, passionnée… Son talent en danse et en musique égale celui que j’ai en texte et en dessin. Tout comme moi mais une année avant, elle a participé à Cégeps en Spectacle dans un numéro que les journalistes présents ne savaient pas trop comment commenter: En gros; tandis que 2 gars faisaient un numéro musical, elle était là, sur scène, et pleurait. De vraies larmes, là, pas du fake. J’aurais bien aimé voir ça.

Avec elle, je me sens sur un pied d’égalité peu importe le sujet que nous abordons. Elle fait preuve d’une grande culture et d’une excellente ouverture d’esprit. Nous nous entendons si bien, c’est comme si nos neuf ans de différence d’âge n’a aucune importance. Elle vient même chez moi une fois ou deux, histoire de voir de quoi ont l’air les fameuses résidences étudiantes récemment construites. J’habite en effet aux Résidences André-Laurendeau, un mini bloc appartement de trois étages contenant soixante 1½ conçu pour les étudiants de notre cégep.

Je me rend compte qu’Océane commence à m’intéresser au-delà de la simple amitié, mais ayant été trop déçu par les filles, je n’ai plus envie de m’engager avec quelqu’un. Je suis célibataire depuis un an et ça me convient parfaitement, même si je ressens parfois des manques sur le plan sexuel.   De toutes façons, l’éventualité d’une intimité possible entre Océane et moi se trouve tuée dans l’oeuf quelques jours plus tard lorsque je la vois par hasard un matin dans le bus qui nous emporte au métro Angrignon. Elle est là, endormie, blottie contre un gars qui a son bras passé derrière elle. Au moment de débarquer, elle me voit et me salue d’un geste et sourire discret.

Plus tard au cégep alors que nous marchons vers notre cours d’Écriture Québécoise, l’autre classe que nous avons en commun, je lui demande si ce gars là est son chum. Elle répond par l’affirmative. Je trouve étrange qu’elle ne m’en ait pas parlé avant mais je m’abstiens de lui en faire la remarque. Nous n’avons plus jamais parlé de lui par la suite mais le fait de le savoir présent dans sa vie simplifiait grandement la mienne. Débarrassé de la possibilité que nous puissions un jour former un couple, éventualité qui me déchirait vu mon besoin de rester seul, notre relation continue d’évoluer sur le chemin de la grande amitié. Jusqu’au jour où…

Ce matin là, ayant mal réglé mon réveil la veille, je me lève tard et par conséquent je manque le cours d’espagnol. Je me rend donc au casier d’Océane et j’écris sur sa porte: « Yo, O! Comme t’as dû le remarquer, j’ai manqué le cours d’espagnol ce matin. Est-ce que tu pourrais passer chez moi ou bien me téléphoner pour me résumer le cours svp. Merci. »  J’ai signé et je suis parti chez moi.

Le soir venu alors que je termine de souper et que je m’apprête à m’installer devant la télé et regarder Entertainment Tonight, Océane entre chez moi en coup de vent, sans cogner, et me dit d’un ton mi-scandalisé mi-amusé:

OCÉANE: Tu m’as appelé « Yo, O ! » ?

Inutile de dire que cette entrée en  fanfare a failli me donner un arrêt cardiaque, surtout qu’à l’heure qu’il est rendu, je ne m’attendait plus à sa visite. Encore heureux que je suis encore habillé. Comme quoi je devrais verrouiller ma porte, des fois.

Océane semble bien joyeuse et enjouée, mais je sens comme un petit je-ne-sais-quoi de différent en elle. Elle m’a l’air un peu plus speedée que d’habitude. Elle s’assoit à table devant moi et me dit d’un ton quasi autoritaire:

OCÉANE: C’est pas le temps d’écouter la TV.  J’ai faim.

Tandis que j’éteins la télé, elle rajoute qu’elle ne peut rester que jusqu’à 21h00 car il faut absolument qu’elle rentre chez elle faire un important devoir à rendre pour le lendemain.  Je comprends, et lui sert une assiette des raviolis farcis à la viande que je me suis préparé tout à l’heure, arrosée de ma recette de sauce rosée personnelle.    Elle décline cependant les ustensiles que je lui apporte. À la place, elle prend les raviolis un par un, les porte à sa bouche, en suce toute la sauce, les mange, se suce les doigts et recommence avec un autre, tout en buvant au goulot de son éternelle bouteille d’eau Naya, contenant cette fois-ci du jus de raisin.

Après le souper, elle me parle de toutes sortes de choses, allant de sa musique préférée à son cheminement artistique, de ses relations avec les autres à ses études, de sa famille à cet accident qui l’a envoyé face contre trottoir alors qu’elle était enfant, expliquant son nez cassé.  Je l’écoute avec délectation.  Puis, elle commence à me poser toutes sortes de questions: Si je fume, si je bois, si je prends de la drogue, ou si je l’ai déjà fait par le passé.  Je lui répond que non.  Avec un petit sourire, elle me montre sa bouteille de Naya encore pleine au ¼ de jus. En la pointant du doigt, elle me demande:

OCÉANE: Est-ce que tu sais ce que c’est, ça ?
MOI: Ben, du jus de raisin !?

Pour toute réponse, elle me la tend en disant de goûter.  Bien que je n’ai jamais vraiment aimé le jus de raisin, je prends la bouteille, la porte à ma bouche, j’en prends une gorgée.  La morsure du liquide dans ma gorge m’étouffe quasiment.

MOI: Que… Que c’est ça ?  Du vin rouge ?

Elle me répond en souriant.

OCÉANE: Oui!
MOI: Fa que…  Le jus de pomme dans les cours d’espagnol…
OCÉANE: Vin blanc.

Ainsi, Océane boit à l’école.  J’en reviens pas!  Je repose la bouteille en lui demandant si elle fait ça souvent.  Lorsqu’elle me répond que c’est quotidien, je me risque à lui demander si elle n’a pas un problème d’alcoolisme ou quelque chose du genre.  Elle rit de mes allégations.

OCÉANE: Le vin à petite doses tous les jours est excellent pour le cœur et les artères, tu sais.  Mais je t’accorde que j’en ai peut-être un p’tit peu abusé aujourd’hui.

Je comprends mieux son entrée en fanfare dans mon appartement.  Il me semblait aussi qu’Océane était un peu plus calme que ça, d’habitude.  Tandis que j’essaye d’assimiler cette nouvelle information à son sujet, elle me demande pourquoi je suis pogné à ce point là ? Je ne suis pas sûr de comprendre… Elle élabore:

OCÉANE: Est-ce que tu t’es déjà regardé agir ? Tu es tellement froid avec les autres. Jamais je ne te vois toucher les gens ou bien les prendre dans tes bras. Moi, je suis une personne pour qui le toucher est important. Que ce soit avec mes amis de gars ou de fille, on n’a pas peur de se toucher, se prendre par la main, se serrer l’un contre l’autre quand vient le temps de se quitter… Pour moi, c’est ça la normalité. Tu peux pas rester renfermé sur toi-même toute ta vie. Merde, il ne faut pas avoir peur comme ça de montrer ton affection aux autres.

J’avoue que toute saoule qu’elle peut être, elle marque un point. C’est vrai que je peux sembler froid aux yeux d’une personne aussi extravertie mais c’est toujours comme ça que je me suis comporté avec les gens. Et puis étrangement, je me suis toujours senti mal à l’aise de me faire toucher par une fille sauf si c’est dans un but sexuel et /ou si la fille est ma blonde.

Et puis il y a un petit détail à ne pas négliger: Mon âge.  Avec les 9, 10 ou 11 ans que j’ai de plus que mes amies cégepiennes, si j’étais un peu plus colleux avec elles, j’aurais trop l’impression d’être un genre de vieux vicieux. Je lui explique. Elle me répond que pour ce qui est de l’âge, on ne m’en donnerait pas plus que 22-23, ensuite qu’on peut voir dans la façon même dont j’ai rangé mon appartement que je suis un gars qui s’impose trop de discipline. Tout est TROP rangé. Pour une fois que j’arrive à garder un appartement propre, j’me le fais reprocher maintenant. J’aurai tout entendu.

Elle continue son interrogatoire: Après l’alcool et les autres drogues, elle veut savoir si je sors dans les bars, si je drague… Je ne peut que répondre par la négative.

OCÉANE: Regarde-toi. T’as 28 ans pis t’as pas le moindre souvenir de trips de jeunesse. Qu’est-ce que t’attend pour commencer à vivre ?
MOI: Ben, rendu à mon âge…
OCÉANE: Fuck ton âge ! T’es un cégépien, tu te tiens avec des jeunes, t’as pas l’air tellement plus vieux que nous autres. Y’est pas trop tard. Regarde-les, ceux qui ont ton âge… Ils ont tous une carrière et des enfants. S’ils n’ont pas pris le temps de vivre leur jeunesse, c’est trop tard pour eux, mais toi t’as une chance unique qu’eux autres n’auront jamais. T’es redevenu cégépien après 10 ans de vie adulte. T’as une seconde chance de tripper, de te laisser aller, de revivre la jeunesse que t’as pas eue. Tu peux pas laisser ça se perdre comme ça.

Pour la seconde fois ce soir: Touché! Vrai, je me suis toujours empêché de vivre toute sortes de trucs dans mon adolescence mais c’est tout simplement parce que contrairement aux autres jeunes, je réfléchissais avant d’agir. L’alcool, la cigarette, la drogue, les bars, la drague, ce sont toutes des habitudes qu’on essaie tant bien que mal de se départir lorsqu’on est adulte. Dans ce cas là, pourquoi est-ce que je commencerais ? Où serait la logique de vouloir prendre le risque de me créer délibérément une addiction ? S’il est vrai que la majorité de ceux qui ont vécu ces trips n’en sont pas restés accrochés, il y en a tout de même trop pour qui ce fut le cas. En conclusion, la meilleure façon d’arrêter, c’est encore de ne pas commencer. C’est là la façon de penser qui a régi ma vie et jusqu’à maintenant je n’ai pas eu à m’en plaindre.

Ou est-ce que je me trompe ?

Qu’en était-il de ma vie sociale adolescente à chaque fois que j’ai exprimé ma façon de penser à mon entourage ? Ha ! D’après vous ?  Si j’ai eu le temps  d’apprendre à dessiner aussi bien pendant mon adolescence, ce n’est sûrement pas en passant mes soirées dans les partys et autres activités qui se font en gang. Et que sont devenus tous ces gens que je trouvais idiots de se livrer à des activités qui, dans le meilleur des cas, ne leur rapporteraient rien ? Aux dernières nouvelles, ils ont tous réussi mieux que moi dans la vie.

Océane vient de faire quelque chose que personne n’avait réussi à faire avant: mettre le doute dans mon esprit au sujet de mes convictions.

Souriant légèrement, Océane me demande si je suis gai. Je lui répond que non.   Bisexuel ?  Ça non plus. Elle ne me croit pas. Elle dit que nous sommes tous bisexuel à un certain degré puisque nous avons tous eu nos premières expériences de masturbations en commun avec quelqu’un du même âge et du même sexe que nous, fut-il membre de notre famille, ami ou voisin. Je ricane un peu de sa théorie.

MOI: Tu sais, en tant qu’enfant unique, seul de mon groupe d’âge dans toute la famille et ayant passé ma vie dans un quartier de St-Hilaire composé presque exclusivement de retraités, je n’ai jamais vécu de trucs semblables. Les seules fois où j’ai touché un sexe d’homme dans ma vie, c’était le mien et that’s it.

J’avoue qu’après la remise en question qu’elle vient de me faire vivre au sujet de mes règles de vie, ça me rassure de voir qu’elle puisse se fourvoyer à mon sujet. Sauf que sans que je ne m’en soit rendu compte, Océane vient de donner un tournant sexuel à la conversation.

Prétextant vouloir « voir de quoi » (quoi au juste, je ne l’ai jamais su.), elle me demande de mettre ma paume gauche en contact avec sa droite. J’aime bien le toucher de sa main mais je me demande bien ce qu’elle va m’inventer cette fois-ci. Elle fait un commentaire comme quoi j’ai une main douce et délicate, avec de bien courts doigts par contre pour un gars. Amusé, je lui prend le poignet de ma main libre afin qu’on puisse ajuster nos doigts à la même hauteur, qu’on voit qui les a les plus longs. Avec une voix aussi douce que son regard, elle me dit:

OCÉANE: Est-ce que tu réalises que depuis le temps qu’on se connaît, c’est la première fois que tu me touches ?

Tiens, c’est vrai. On se touche, ce n’est pas ma blonde, ce n’est pas dans un but sexuel, et pourtant je me sens bien. Tandis que nos mains restent en contact, je caresse délicatement son avant-bras du bout de mes doigts. Elle ferme les yeux et ouvre légèrement sa si jolie bouche. Nous vivons un moment.  Nous sommes bien.  Cessant de caresser son avant-bras, je viens pour poser ma main sur ta table, mais j’accroche sa bouteille de Naya et la renverse.  Je la redresse à toute vitesse.  Je prends un mouchoir et essuie le petit dégât.  Je dis:

MOI: Le vin renversé, ça me rappelle un truc que j’ai vu dans un film hier… La fille renverse volontairement sa flûte de champagne, puis s’est trempé les deux doigts dedans, et les a donné à sucer à son copain. Il l’a fait, et  bientôt ses baisers sont remontés le long de son bras, ils l’a embrassée, et tu devines le reste.

J’avoue que c’était un peu par provocation que je lui ai dit ça, surtout que le film dont je faisait référence était Lunes de Fiel, et qu’il s’agissait de lait et non de champagne, du lait qu’elle se versait sur elle-même.  N’empêche qu’à ma grande surprise, Océane prend sa bouteille de Naya, renverse délibérément du vin sur la table, y trempe sa main et l’approche de mon visage.

Quand j’étais à l’école secondaire, je n’étais vraiment pas beau.  Aussi, il arrivait parfois que des filles fassent semblant de s’intéresser à moi juste pour se foutre de ma gueule.  Sachant trop bien qu’Océane avait déjà un chum, je lui dit que je n’aime pas qu’on se moque de moi. Je lui prend la main et lui essuie les doigts mais elle les retrempe de nouveau dans le vin et revient offrir à ma bouche ses doigts délicieusement humectés. Je ne comprends plus rien.

MOI: Océane… À quoi tu joues ?
OCÉANE: Je ne joue pas ! Me murmure t’elle doucement.

Je peux sentir mon envie d’elle qui monte à toute vitesse, autant dans ma tête que dans mon pantalon.  A t’elle seulement idée à quel point cette façon d’agir peut être dangereuse ?

MOI: Écoute Océane, arrête ça s’il te plait… Tu ne t’en rends peut-être pas compte mais je… heu… C’est en train de m’allumer ce que tu fais là. Si tu veux savoir la vérité, j’ai envie de toi en ce moment, mais…  J’ai vraiment pas envie de m’engager dans une relation sérieuse. J’voudrais pas t’en faire accroire.  Tu sais, genre, coucher avec toi, pis te dire ça après que ça soit fait. J’ai pas envie d’abuser de ta confiance. Et puis… Et puis, t’as déjà un chum, toi, non ?

Elle soupire comme quelqu’un à qui on fait un reproche et que ça la dérange.

OCÉANE: C’est pas mon chum. Je sais que je ne passerai pas ma vie avec lui. C’est juste un copain pour moi.
MOI: N’empêche que vous sortez ensemble, non?
OCÉANE: Dans sa tête, peut-être, mais pour moi c’est non !  J’ai essayé de casser avec lui le mois passé au téléphone. Tu sais ce qu’il a fait ? Il a pris sa ceinture et il a commencé à s’étrangler à l’autre bout de la ligne en me disant que si je ne voulais plus de lui, alors c’en était fini de sa vie. Je me suis sentie obligée de rester avec lui mais pour moi, ça s’est terminé le jour là.

Ça se tient.  Avec les filles à problèmes avec qui j’ai sorti par le passé, j’ai subi plus souvent qu’à mon tour le chantage pour éviter une rupture, aussi je trouve son explication tout à fait crédible.  Il reste quand même un détail qui me dérange.

MOI: M’ouais…  N’empêche que tu as bu un peu trop ce soir, je ne voudrais pas profiter de la situation pour abuser de toi.
OCÉANE: Chus pas saoule.
MOI: Peut-être, mais il y a aussi le fait que pour lui, vous sortez ensemble. Je me met à sa place… J’aimerais pas que ma blonde se trouve en compagnie d’un gars qui se foutrait complètement du fait que la fille ait un chum. Je n’aimerais pas qu’on me le fasse, donc je ne pourrais pas lui faire ça.

Mes yeux aperçoivent soudain l’heure sur le micro-ondes sur le comptoir derrière elle.  Surpris, je me confond soudain en excuses.

MOI: Oh!  Excuse-moi!
OCÉANE: Quoi ?
MOI:  Y’est déjà neuf heures et demie. S’cuse moi, c’est de ma faute, je n’ai pas vu le temps passer.

Pour toute réponse, elle referme les yeux et entrouvre la bouche de nouveau.  Je ne comprends pas.

MOI: Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu m’as dit que tu devais partir faire ton devoir, que c’est quelque chose d’urgent…

Elle ne bouge toujours pas.

Durant une bonne vingtaine de minutes, j’ai beau lui poser des questions, lui dire que c’est elle même qui m’a dit qu’elle devait partir à cette heure là, lui demander ce qu’elle attend de moi, etc… Rien à faire, elle reste là, sans broncher, impassible, passive, offerte. Bon sang c’que je peux avoir envie d’elle, si seulement elle était célibataire et à jeun. Mais elle n’est ni l’une ni l’autre et si je cède à la tentation, nous risquons de le regretter tous les deux un jour. Je ne veux pas que notre amitié soit gâchée à cause d’une histoire de sexe sans lendemain. Son amitié compte beaucoup trop pour moi pour que je puisse courir ce risque. Aussi, dans un suprême effort de volonté, je me lève, je met mon manteau, je lui tend le sien et dit:

MOI: Viens, je te raccompagne à l’arrêt d’autobus.

Elle ne bronche toujours pas. Cette fois, la situation commence à m’exaspérer. C’est vrai, quoi!  Lorsqu’une fille dit NON à un gars, il faut absolument la respecter­  Par contre, lorsque c’est un gars qui le dit à une fille, on ne le prend pas au sérieux et il se fait complètement ignorer. Or, je déteste autant ne pas être pris au sérieux que me faire ignorer. Aussi, c’est avec un ton légèrement exaspéré que je lui dis:

MOI: S’il te plaît Océane.  J’ai pas envie de me fâcher après toi.

En entendant ces paroles, c’est plutôt elle qui se fâche. Elle cesse son mutisme, me regarde et dit avec une évidente colère dans la voix:

OCÉANE: Je ne me suis jamais imposée à personne. Si tu veux que je m’en aille, t’as juste à me le dire, je vais m’en aller !
MOI: Hein ? heu… Mais non voyons, je ne veux pas que tu partes, mais, c’est toi qui m’a dit que…

En se levant, elle me pose une question qui me déroute un peu:

OCÉANE: Pourquoi est-ce que tu m’as fait venir ici au juste ?
MOI: Ben, pour savoir ce qui s’est passé au cour d’espagnol que j’ai manqué.  Tu t’souviens pas ?  C’est ça que j’ai écrit sur ta case.
OCÉANE: C’est tout ?
MOI: C’est tout !

On ne pourra jamais me reprocher d’avoir attiré une amie chez moi sous un faux prétexte dans le but de la sauter. Je les respecte trop pour même songer à leur tendre ce genre de piège. Elle marche jusqu’à son sac d’école, l’ouvre, en retire ses notes de cours et me les donne.

OCÉANE: Tiens, tu me les rendras au prochain cours.

Je la remercie et lui donne son manteau.

OCÉANE: T’es pas obligé de m’accompagner à l’arrêt de bus.
MOI: Pas de problème, ça va, ça me tente. Et puis, à cette heure ci, tu pourrais l’attendre longtemps. Ça va être moins plate si t’as quelqu’un avec qui parler.

Je la raccompagne donc à l’arrêt de bus.  Je ne manque pas de la rassurer en lui disant que si elle avait été célibataire et à jeun, j’aurais été extrêmement heureux d’amener ma relation avec elle au niveau physique.  Je me montre aussi compréhensif que possible.

MOI: Tu sais, tu comptes beaucoup pour moi, et je t’estime beaucoup trop pour te permettre de faire des choses pas correctes à ton chum.  Mais je veux que tu saches que je ne porte pas de jugements contre toi, ok ? Tu avais un peu bu, c’est ce qui explique ton écart de conduite, mais c’est correct, je comprends. Tu n’as pas à te sentir mal, ce sont des choses qui arrivent.

Elle parle peu, et lorsqu’elle le fait, c’est pour répondre de façon monosyllabique à mes questions.  Le bus arrive rapidement, nous nous quittons en nous donnant des petits becs sur les joues. En regardant le bus l’amener au métro Angrignon, je me sens fier d’avoir résisté à mes bas instincts. Je me sens fier d’avoir réussi par mon abstinence à sauver notre amitié de la catastrophe dans laquelle elle a bien failli se jeter. Quelle chance elle a, cette fille, d’avoir un ami aussi réfléchi et pur que moi.  C’est pas tous les gars qui auraient su résister à leurs bas instincts ainsi.

Comment peut-on être encore aussi naïf de penser ainsi à 28 ans?

La suite et fin de mon histoire avec Océane dans le prochain billet.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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8 commentaires pour Comment le fait d’être un Bon Gars a ruiné ma vie sociale, amoureuse et sexuelle (3e partie)

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