La convention sociale du « Si tu viens, tu couches! »

Hier, ma conjointe m’a fait lire un article qui peut se résumer ainsi : Voilà quatre ou cinq fois qu’une fille sort dans les bars et en party, qu’elle prend de l’alcool, qu’elle accepte de finir la soirée en compagnie d’un gars qu’elle ne connait qu’à peine, et qu’elle est victime d’agression sexuelle, ou du moins d’une tentative de, alors qu’elle voulait juste finir la soirée avec le gars de façon platonique. Ce n’est pas la première fois que Le Détesteur écrit sur le sujet.  Il y a un autre article ici et un autre qui sont différents mais qui restent sur ce même thème.

Pourquoi est-ce que je vous en parle aujourd’hui?  Je vous rassure tout de suite, je ne vais ni défendre l’un ni responsabiliser l’autre sur ces gestes.  Je vais plutôt parler de ce qui semble être une convention sociale, celle qui est à l’origine de ces agressions.  C’est la règle non-écrite du : Si tu viens, tu couches!  Et la meilleure, c’est que j’en ai déjà parlé sur ce blog, au fil des années, dans quatre billets différents, sans même m’en rendre compte.

D’abord un rappel pour les lecteurs de longue date et une précision pour les nouveaux: Dès que j’ai eu l’âge légal, j’ai rapidement compris que je ne serais jamais le genre de gars qui sort dans les bars pour draguer.  La musique trop forte qui empêche de se parler, cette même musique qui fait que tu finis la soirée avec les oreilles désagréablement engourdies, l’alcool que je ne consomme que par obligation sociale et non par plaisir, l’odeur horrible de la cigarette car à l’époque on pouvait fumer à l’intérieur, tout ça explique pourquoi je ne fais pas partie de la culture de la drague des bars.  Rajoutons à ça que, ado et jeune adulte, je cherchais à plaire aux filles en ne répétant pas moi-même les comportement qu’elles détestent chez les hommes, soit l’insistance en général, sexuelle en particulier.  Enfin, le trois quart de mon excitation sexuelle provient du fait que la fille me désire.  Alors même si une fille me dit oui mais reste passive, je perd intérêt avant même que l’acte soit consommé. 

Hey, il m’est même arrivé à deux reprises de me retrouver en situation dans laquelle la fille a changé d’idée à la dernière minute.  J’ai juste dit « Ah?  Ok, pas de problème, je comprends!  Sens-toi à l’aise.  Je te laisse le lit, je dormirai au salon. »  C’est sûr que comme tout le monde, je ressens de la déception de ne pas recevoir quelque chose que l’on m’a fait miroiter et qui me faisait envie, que ce soit sexuel ou autre.  Mais bon, ce n’était pas ma première occasion de coucher avec une fille et ce ne serait certainement pas la dernière, alors y’avait pas de quoi en faire un drame. 

Et puis, j’ai aussi mon orgueil, et celui-ci préfère la réputation de respectueux,  à celui de violeur.  Sans compter que j’ai toujours eu beaucoup plus d’amis filles et femmes que d’hommes.  J’ai donc passé ma vie à les voir comme mes égales et non comme des vide-poche qui ne nous intéressent que le temps de se la faire.

Bref, tout ça pour vous dire qu’il existe des hommes qui n’ont jamais eu et n’auront jamais la personnalité du prédateur sexuel.  Et pourtant, j’avais une libido à tout casser.  Comme quoi ça n’empêche nullement la capacité de se contrôler si on y met de la bonne volonté.

Donc, passons au sujet (et au titre) de ce billet: La convention sociale du Si tu viens, tu couches!  Voici quatre résumés de billets que j’ai déjà écrit sur ce blog:

Daniella:  Une fille que je n’ai pas vu depuis plus d’un an m’appelle à 23:00 et m’invite à passer la nuit chez elle, et elle me précise « en ami ».  J’y vais!  On jase, on se couche, mais pour l’heure qui suit, je reste totalement sourd et aveugle à tous les signes qu’elle me lance comme quoi finalement elle veut plus que ça.  Normal que je ne pige pas ses avances, elle m’a dit en ami avant que j’arrive.  Irritée, elle finit par me dire: « Pourquoi penses-tu que je t’ai fait venir ici? »  (Lire l’histoire complète.)

Isabelle: Une collègue de travail est en couple mais me taquine souvent comme quoi elle me trouve de son goût.  On devient amis.  Un jour, je l’invite à diner.  Elle accepte.  Elle me fait comprendre qu’elle n’a aucun problème avec l’idée de tromper son conjoint.  Devant ma déception de voir qu’elle n’était pas la personne que je croyais, je mets fin à notre rendez-vous.  Désemparée, elle me demande: « Mais pourquoi est-ce que tu m’as demandé de venir ici, d’abord? » (Lire l’histoire complète.)

Océane: Une camarade de classe du cégep, elle aussi en couple.  Je lui demande de passer chez moi afin de m’amener des notes de cours.  Elle arrive, un peu saoule.  Elle me passe le message comme quoi j’ai des chances avec elle, et elle s’offre à moi passivement. Là encore, refusant de rendre cocu un pauvre gars que je ne connais pas, et refusant encore plus de profiter d’une fille sous l’effet de l’alcool, je lui demande de remettre son manteau en lui disant que je vais l’accompagner à l’arrêt de bus.  Aussi surprise que frustrée, elle me lance: « Pourquoi est-ce que tu m’as fait venir ici, au juste? » (Lire l’histoire complète.)

Geneviève: Nous sommes camarades de classe au cégep, et amis qui se voient en dehors de l’école.  Arrive une fin de semaine où elle n’a rien à faire.  Puisque je la passe chez mes parents à St-Hyacinthe, je l’invite à m’accompagner.  Elle accepte.   On couche dans le même lit, et je n’ai aucune idée derrière la tête.  Elle m’offre sa virginité.  Après l’acte, alors que je lui confie que jamais je ne me serais attendu à ce qu’elle me fasse un tel cadeau, elle répond: « Ben là? C’est pas ce que tu voulais? Pourquoi tu m’as invité à passer la fin de semaine avec toi, d’abord? »  (Lire l’anecdote complète.)

Ce n’est que par hasard, en relisant ces quatre billets, que je me suis rendu compte que ces quatre filles qui ne se connaissent pas m’ont exprimé la même chose: Dans leurs têtes, inviter seul(e), chez soi, une personne du sexe opposé, c’est une invitation au sexe.  Et accepter cette invitation, c’est dire oui au sexe. 

C’est là que je me suis mis à repenser à toutes ces histoires que j’avais entendues tout le long de ma vie, histoires récitées par des femmes, et qui se concluaient toujours de la même façon: Dès qu’un gars et une fille se retrouvent seuls chez l’un ou chez l’autre, le gars voit ça automatiquement comme une promesse de baise.  Et gare à la fille qui ne pense pas la même chose, car ils sont rares les gars qui le prennent bien.  Généralement, c’est plutôt, selon le cas:

  • Le gars l’accepte, mais exprime qu’il est déçu.
  • Le gars exprime de façon sarcastiquement négative qu’il est déçu, genre « Ouain, avoir su que je perdrais mon temps… »
  • Sans être menaçant, il insiste et insiste et insiste et insiste.
  • Il lance un long débat philosophique dans le but de te faire changer d’idée en enlignant les « Mais pourquoi? », et les « Mais pourtant, tu… ».
  • Le gars (s’il est chez la fille), reste calme, poli, non menaçant, mais il lui dit tout de même: « Désolé mais moi, j’sors pas d’ici tant qu’il ne s’est pas passé quelque chose. » comme si c’était une loi que lui-même n’avait autre choix que de suivre.
  • Le gars (chez lui) frustre et dit à la fille de partir.
  • Le gars entre dans une colère noire.
  • Le gars va carrément la forcer physiquement.
  • Ou bien le gars feint d’accepter qu’il ne se passe rien.  Mais dès que la fille est endormie, il en profite.

Et c’est là que, en repensant à tout ça, j’ai compris qu’existait cette convention sociale non-écrite-et-non-dite comme quoi  Si tu viens, tu couches!  Océane, Isabelle et Geneviève connaissaient d’instinct cette règle, et en venant chez moi, elles acceptaient de s’y conformer.  Daniella, même truc de manière inverse: Elle connaissait cette règle lorsqu’elle m’a invité chez elle.  Et en voyant que j’acceptait d’y aller, elle a cru que j’acceptais de m’y conformer.  Voilà pourquoi elles étaient désemparées de mon manque de réaction: Parce que moi aussi, j’aurais été supposée la connaitre, cette convention sociale.  SURTOUT EN TANT QU’HOMME, puisque c’en est une que les hommes ont toujours imposé d’instinct aux filles et aux femmes.

Constater ceci m’a permis de comprendre rétroactivement certaines autres expériences avec…:

Vanessa: Après une sortie entre amis d’où elle est ressortie trop saoule pour conduire, j’ai insisté pour prendre le volant.  Elle a refusé de m’indiquer le chemin pour se rendre chez elle et, à son insistance, nous sommes plutôt allés chez moi.  J’ai toujours ressenti un malaise à l’idée de profiter d’une fille trop saoule pour savoir ce qu’elle faisait. Mais voilà, elle n’était ni comateuse ni passive, elle me draguait directement avec insistance. Voyant que logiquement ça ne pouvait pas être un viol de ma part, j’ai fini par céder.  Au moment de passer à l’acte, elle m’a dit sur un ton moqueur: « Heille, tout l’monde sait que quand un gars invite une fille saoule chez lui, c’est dans le but de la sauter.  Essaye pas de dire le contraire!  »  (Pour lire l’article complet.)

Rosemarie: Collègue de travail qui commence par me demander de l’accompagner jusque devant chez elle en bus car elle a peur des transports en commun le soir.  Rendu là, elle me dit que le prochain bus est dans quarante minutes, alors aussi bien l’attendre chez elle.  Rendu là, elle se met en déshabillé, me sert à boire et me dit: « Ne pense pas que je vais te laisser repartir ce soir si tu a accepté de m’accompagner jusqu’ici. »  C’est direct, chose que j’apprécie d’habitude.  N’empêche que j’avais la désagréable impression d’avoir été piégé.

Camélia: Amie du cégep.  Il y avait attirance réciproque mais rien n’était sûr. Elle me fait le coup du « J’ai raté mon dernier bus, est-ce que je pourrais coucher chez toi? ».  Elle me dit qu’elle n’est pas à l’aise avec l’idée de partager le lit avec moi.  Pas de problème, je m’installe par terre.  Un quart d’heure après l’éteinte des lumières, elle change d’idée et m’invite à la rejoindre.  Deux minutes plus tard, elle m’embrasse passionnément et m’arrache mon caleçon.  Surprise passée, je passe à l’acte.  Elle m’avouera le lendemain qu’elle s’attendait à ce que je la prenne de force. (On ne peut pas s’appeler Requin sans donner cette impression, apparemment.)  Donc, dans sa tête, en s’invitant chez moi, elle me passait le message comme quoi c’était exactement ce qu’elle voulait de moi. Voilà pourquoi elle a commencé par m’opposer une résistance de principe, en disant ne pas être à l’aise de partager le lit avec moi.  Elle s’attendait d’abord à ce que j’essaye de la convaincre de me laisser dormir à ses côtés, et ensuite, une fois couchés, que je tente ma chance sexuellement.  Surprise de voir qu’au contraire je respectais ses limites sans discuter, elle a bien été obligée de prendre l’initiative.

Bref, ce sont trois autres exemples de femmes et filles qui connaissaient, qui acceptaient et qui utilisaient la convention sociale du Si tu viens, tu couches.

« Es-tu gay? » 
Des sept filles mentionnées ici, Isabelle, Océane et Geneviève me l’ont posée toutes les trois, cette question.  C’est dire à quel point elles avaient de la difficulté à croire qu’un homme puisse respecter leurs limites sans discuter.  Ce n’est pas comme si partager un lit platoniquement avec une fille était quelque chose hors du commun pour moi.  J’ai accompagné plusieurs fois en voyage mon amie, la photographe Isabelle Stephen.  (Qui n’est pas l’autre Isabelle mentionnée plus haut) Par soucis économique, on a toujours pris une chambre d’hôtel à un seul lit que nous avons toujours partagé sans autre but que d’y dormir.  Pareil avec ma BFF Stéphanie.  La seule raison pourquoi on ne referais plus ça maintenant, c’est que ça fait quelques années que j’ai commencé à ronfler.

À ce point-ci, vous vous demandez peut-être: « Et ça ne t’es jamais arrivé, de penser d’avance que si la fille vient chez toi, c’est comme si elle acceptait de baiser avec toi? »  Oui, bien sûr que ça m’est arrivé, avec quelques filles.  Sauf que ces filles-là, j’avais déjà couché avec elles par le passé.  J’espérais donc que ça se reproduise.  Mais voilà, l’avoir déjà fait une fois n’était pas pour autant une garantie qu’il y aurait une suite.  Il y en a avec qui ce fut oui, et d’autres non.  Pour ces dernières, je ne vous cacherai pas que j’étais déçu.  Mais jamais je ne leur ai fait voir de quelque façon que ce soit, ni en insistant, ni en faisant la gueule.  Ce n’est pas parce qu’une fille te laisse le droit de passage entre ses cuisses une fois que ça signifie qu’elle t’a remis des billets de saison. 

Ou plus clairement: Il n’y a pas de mal à espérer et se faire des attentes. Par contre, harceler et/ou frustrer contre celles qui n’y répondent pas positivement, alors ça, non!

J’en reviens à la fille dont je parle au début, qui accepte sans cesse des invitation chez des inconnus, pour être ensuite surprise d’être sollicitée sexuellement à chaque coup.  Rassurez-vous, mon but en écrivant ce billet n’est pas de la blâmer sur le fait qu’elle ignore la convention sociale du si tu viens, tu couches.  Ce serait très hypocrite de ma part puisque moi-même, ce n’est qu’à l’âge de 45 ans que j’ai fini par découvrir qu’elle existait, cette règle non-écrite-et-non-dite. 

En fait, mon but, c’est d’abord de dire que cette règle existe, et ensuite de dire qu’elle ne devrait pas exister.  

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Psychologie et comportement social. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour La convention sociale du « Si tu viens, tu couches! »

  1. planetenais dit :

    Ce que tu dis là est consternant et pourtant vrai du point de vue de l’expérience : on vit dans un monde où les relations hommes/femmes sont régies par un tas de « normes » totalement stupides qui empêchent bien des personnes d’être à l’aise dans des situations tout à fait banales. Dès qu’un homme et une femme sont seuls tous les deux, que ce soit en privé ou en public, on est tous là à présupposer qu’il se passe quelque chose de plus que de l’amitié, peu importe les intentions réelles des personnes.

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    • Steve Requin dit :

      Et comment! Dans mon texte, je parle de ma meilleure amie, Stéphanie. Nous nous fréquentons depuis l’été de 2002. Le premier jour où nous allons à une activité ensemble (un salon du livre), une autre amie déjà sur place me prend à part et me dis: « Tu n’es plus avec Karine? » (ma conjointe de l’époque.) On ne compte plus les fois où des gens ont automatiquement assumés que nous étions en couple, juste parce que nous nous tenons ensemble. Pourtant, on ne se colle pas, on ne se touche pas, nous avons un comportement public semblable à frère et soeur.

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      • planetenais dit :

        C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas vraiment de garçons dans mes amis, parce qu’à chaque fois ou presque que je me suis bien entendue avec un garçon les gens se sont moqués gentiment en faisant des sous entendus, du coup je me suis tenue à l’écart des garçons un certain temps tellement cette attitude me dégoutait

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