Pour les non-initiés. Un condo, diminutif de condominium, est une propriété au même titre qu’une maison. À ceci près que le condo fait physiquement partie d’un complexe immobilier, similairement à un appartement dans un édifice à logements. Or, à la différence d’un appartement que l’on loue, le condo est la propriété de celui qui y habite.
Dans le billet précédent, je raconte comment, en 2013-2014, j’ai travaillé en tant que concierge résident dans une tour à condos de luxe de 34 étages. La tour Écolo IV était présentée sous le sceau du respect de l’environnement et de l’écologie, d’où son nom.

Le travail venait avec un logis de quatre pièces. Enfin, venait avec, c’est vite dit. Contrairement à mes boulots précédents de concierge résident, ici je devais payer un loyer de $400 dollars par mois. Ce qui reste une bagatelle, quand on sait que les condos de cette tour se vendaient entre $600 000 et $1 200 000. (En argent canadien de 2013, non-ajusté pour l’inflation, mais tout de même.)
Dans notre société, les condos sont présentés comme étant une amélioration en tous points de vue, comparés aux appartements classiques. Eh bien laissez-moi vous dire que ceci est le plus grand mensonge du domaine de l’immobilier. Car dans la réalité, les condos, c’est de la merde. Ce n’est pas une opinion. C’est un fait ! Et je le sais, car non seulement y ai-je habité, ma fonction de concierge m’a permis d’explorer l’envers du décor dans toute sa sordide réalité. Allons-y par sujets
SUJET 1 : Le logement.
Dans ces logis, les seuls endroits où l’on retrouve un éclairage normal avec des ampoules normales, ce sont les placard. Pour le reste, l’endroit est trop snob pour utiliser des ampoules ordinaires achetées au Dollarama par la plèbe.
La salle à diner est éclairée par un grand luminaire au plafond, qui pend tellement bas que tu risques de le prendre sur la gueule, ce qui oblige le résident à y installer la table directement dessous. Ce luminaire est composé de minuscules ampoules, dont l’éclairage total ne semble pas dépasser 7 watts. Ampoules qui ne se vendent apparemment que sur Pluton. Je ne saurais compter le nombre d’endroits où je suis allé pour en chercher de rechange, sans jamais en trouver. Même à l’administration du condo, il n’y en avait pas. Et pourtant, j’étais concierge, alors j’avais accès à tout le stock des différents éléments en réserve.
Dans la salle de bain, au lieu de luminaires fixés au mur ou au plafond, il s’agit de petites ampoules plates enfoncées dans le plafond, sans dépasser d’un centimètre de la surface plane. Or, lorsque l’on est face au miroir, ce genre d’éclairage, qui nous arrive dans le dos, nous fait un visage ombragé et sombre. Se tailler la barbe correctement ou bien se maquiller devient un exercice impossible.
Pour ce qui est du salon et des chambres, ce n’est pas mieux. Car ces pièces sont dépourvues d’éclairage. Nulle lumière au plafond, ni au mur. Si tu veux y voir clair, c’est à toi d’acheter des lampes.
Si on tient compte que le plancher est gris foncé ou noir mat, et les murs sont gris, cet éclairage minable te fait vivre dans la pénombre éternelle. Et n’essaie pas de changer la couleur des murs pour aider à éclaircir la pièce. L’administration n’autorise qu’une palette de cinq tons de gris.
Et puisque l’on parle des murs, interdiction totale d’y planter un clou, une punaise ou quoi que ce soit d’autre pour y mettre des cadres et toiles. Seule la gommette à posters est tolérée.
Du reste, impossible de vraiment se sentir chez soi, alors que nous n’avons pas le loisir d’y placer les meubles à notre goût. Le luminaire oblige la table à être placée juste en dessous. Il y a un espace sur l’un des murs du salon pour recevoir ta télé, avec le filage pré-installé qui sort du mur, et la tablette dessous. Impossible d’installer la télé ailleurs que là. Donc obligation de mettre divans et fauteuils au mur opposé. Par conséquent, tout le monde doit disposer de ses meubles de la même manière.
Aux fenêtres, tout le monde doit avoir le même modèle de stores noirs, et de rideaux noirs. Il y a un balcon. tout noir, bien entendu. Et voici la liste de ce qui y est accepté :
- Deux chaises noires.
- Une petite table noire.
- Un barbecue. Noir, évidemment.
Ne compte pas y mettre une plante verte, ton vélo ou même une troisième chaise. La présence de tout élément non-autorisé sur ton balcon sera considéré comme étant de l’entreposage, et la direction te servira un avertissement sévère, suivi de sanctions si tu persistes. Et du 1er octoble au 1er avril, le balcon doit être vide. Et durant toute l’année, interdiction de mettre quoi que ce soit aux fenêtres, que ce soit directement dessus comme une affiche, ou à sa base comme des plantes. Tout ça pour que, vu de l’extérieur, la tour garde un aspect propre et uniforme.
Enfin, pour ce qui est de l’intimité, au moins deux fois par année, des gens viendront chez toi changer les filtres des conduits d’aération. Aux trois mois, il y aura l’inspection de l’électricité et de la plomberie. À tous les mois, ce sera l’inspection générale, pour vérifier que ton espace vital n’est ni négligé ni vandalisé. Car il faut absolument protéger la valeur de revente.
Ce qui nous amène à un autre aspect de leur sécurité BigBrother-esque. Chaque condo est muni de détecteurs : fumée, oxyde de carbone, humidité, température… Si tu fumes chez toi, intervention ! S’il faut trop frais chez toi, intervention ! S’il fait trop chaud, intervention ! Trop humide car tu fais cuire des spaghettis tout en prenant une douche, intervention !
En bref, tu paies aussi cher que si tu avais une maison et un terrain, sinon plus. Mais tu n’es pas chez toi. Tu as moins de droits, moins de vie privée et moins de liberté qu’un BS qui habite un taudis.
Pour ce qui est du côté pratique, on repasera. Dans la cuisine, il y a plusieurs armoires qui mesurent un pied cube. Des armoires sans tablettes. Ce qui fait que lorsque tu as rempli le bas avec des boîtes de conserve de 3 pouces de haut, le ¾ de l’espace reste vide. Ajoutons à ça le fait que la majorité des armoires sont situées tellement hautes qu’il nous faut un escabeau pour y avoir accès. Pas un simple marchepied de deux marches. Un escabeau.
La hotte avec ventilateur au-dessus de la cuisinière est reliée à un tuyau qui se termine par une petite cheminée sur le toit. Or, lorsqu’on ne l’utilise pas, le vent entre par cette cheminée et l’air froid envahit la cuisine.
Tout est électronique… Même ce qui ne devrait pas l’être. La cuisinière. La laveuse. La sécheuse. Le lave-vaisselle. Le frigo. Ça prend un diplôme en informatique pour ne réussir à utiliser qu’un tiers des fonctions de ces appareils. À la moindre panne, ce n’est pas une réparateur qu’il faut, c’est un programmeur analyste.
Le jour où je me suis présenté pour passer l’entrevue pour mon boulot à cette tour, j’étais arrivé vingt minutes en avance. Il y a une salle de bain individuelle, quoique publique, au rez-de-chaussée. J’entre et je verrouille la porte. J’enlève mon manteau. Mais il n’y a pas de crochets. La seule surface où je peux poser mon manteau est le lavabo. Celui-ci est sec. Je plie mon manteau en deux, et le dépose dedans. Aussitôt : PSSSSSHHHHHH!!!!!! Un jet d’eau tiède sur mon manteau. Je n’avais pas remarqué qu’il n’y avait pas de poignées d’eau chaude et froide de chaque côté du robinet, et j’avais encore moins remarqué le détecteur de mouvement à la base du bec verseur.
Qui a eue cette idée de cave, de mélanger plomberie et électronique ?
Et surtout, laissez-moi vous parler de la porte d’entrée du logement. Chez les gens normaux, sur la porte, on retrouve deux éléments : une poignée de porte, et un verrou. Mais ici, les deux ne font qu’un. Ce qui signifie que si ta porte est verrouillée, de l’intérieur, tu n’as qu’à tourner la poignée, et elle se déverrouille automatiquement. Ça pourrait être anodin, n’était d’un détail important : la poignée de porte n’est pas une poignée ronde. C’est une barre horizontale, que l’on tourne vers le bas pour ouvrir.

Flavie et moi avons deux chats. Et Marius, le petit matou, avait bien observé la manoeuvre pour ouvrir la porte. Alors pendant notre absence, il sautait sur la poignée et s’y agrippait. Sous le poids du chat, la poignée tournait vers le bas, la porte se déverrouillait, et elle s’ouvrait. Je ne peux plus compter le nombre de fois où on nous a signalé que mon chat se promenait dans le corridor, parce qu’il avait ouvert ma porte.
N’importe quel BS qui habite dans un taudis peut verrouiller sa porte de façon sécuritaire. Mais lorsque tu habites dans un condo de luxe, un chat est capable de déverrouiller ta porte et la laisser grande ouverte pour tous les voleurs.
Et c’est ÇA, le condo de luxe, qui est supposé être supérieur à n’importe quel autre logement ? Désolé mais la seule chose dans un condo qui est supérieure aux autres, c’est son coût.
SUJET 2: Les résidents.
Avoir de l’argent et avoir de la classe, c’est deux. Je l’ai appris à la dure.
Au 1er étage, on retrouve un gym, deux saunas, une piscine, et un jacuzzi. Dans la salle de bain et douche des femmes, située entre le gym et la piscine, je retrouvais une bien mauvaise surprise deux ou trois fois par mois. L’un des lavabos était taché et rempli de cheveux. Parce qu’il y en a avait toiujours une qui venait se teindre les cheveux ici, plutôt que chez elle.
La palme du manque de savoir vivre revint à une Karen qui allait s’installer dans le jacuzzi, avec tout son kit pour se racler la corne des pieds. Lorsqu’elle en ressortait, elle laissait derrière elle une eau complètement dégoûtante, remplie de ses vieilles peaux de pieds.

Pourquoi salir ta propriété d’un million de dollars, quand tu peux dégueulasser les espaces publics, qui seront nettoyés par le gars de ménage, pas vrai ?
Également, résider dans une tour à condos de luxe n’est pas un signe d’intelligence. Pour entrer dans le parking intérieur, il faut apposer une carte à puce sur le lecteur, près de la porte d’entrée, côté conducteur. La porte se lève, l’auto entre, et la porte se referme. Eh bien au moins une fois par mois, on pouvait voir un conducteur placé derrière l’automobiliste qui avait ouvert la porte, tenter de sauver 30 secondes en s’élançant avant que la porte se referme, plutôt que d’attendre son tour et la rouvrir avec sa carte. À tout coup, cette manoeuvre accrochait la porte descendante avec le toit de l’auto, brisant la porte et abimant son véhicule. Le propriétaire de Door Doctor faisait des affaires d’or juste avec notre clientèle.
Une tour à condos de luxe, ce n’est pas une place pour les enfants. À l’extérieur, il n’y a pas un parc, pas une balançoire, pas un carré de sable, rien. L’accès aux pelouses est interdites, sauf aux employés. Et de toute façon, il y a des réglements contre le bruit. Il n’y a donc pas grand place pour jouer.
C’est dans cette tour à condos que j’ai assisté à l’Halloween le plus triste de ma vie. Les enfants déguisés, accompagnés de leurs parents, faisaient les étages en cognant aux portes. Ils ne vivront jamais l’excitation de se promener en groupe d’enfants dans les rues à la tombée de la nuit, dans la brise fraîche automnale aux odeurs de feuilles mortes. Leurs rues sont les corridors. Leur décor sont les murs de couleur unie. Leur lune est l’éclairage en néons. La brise sort du conduit de ventilation. Le parfum dans l’air est le shampooing à tapis. Leurs différentes maisons sont les différents numéros sur chacune de ces portes qui, autrement, sont toutes le clone de la porte voisine.
Mais hey, ils vivent dans une tour à condos de luxe. Leur vie est une réussite.
SUJET 3 : La qualité de l’endroit.
Dans les publicités, Écolo IV se vendait comme étant un endroit très écologique. Un article consacré aux tours en parlait en ces termes : « Le quartier Pointe-Nord est certifié LEED Or (le seul au Québec et l’un des rares au Canada), ce qui signifie que vous vivrez un mode de vie plus vert […] des bâtiments à haute efficacité énergétique, la récupération des eaux de pluie et des toits verts. » On parlait entre autres, de la géothermie qui aidait à chauffer l’édifice, ainsi que de panneaux solaires sur le toit. Lorsque je suis entré en fonction, les panneaux solaires étaient inexistants. La récupération de l’eau de pluie ? Où ça ?

Quant aux pompes géothermiques, elles ne fonctionnaient déjà plus. De toute façon, chaque logis et chaque corridor avait son thermostat. Alors pour ce que ça changeait.
Les mercredis et les dimanches, il fallait que je lave les planchers des trois étages de parking intérieurs. Les laver au boyau d’incendie. Je ne sais pas combien de million de litres d’eau potable j’ai eu à gaspiller pour cette tâche. Bravo l’écologie.

J’avais avec l’aspirateur le même problème qu’avec les ampoules. Impossible de trouver des sacs de remplacement de ce modèle. On m’a même envoyé en emprunter à notre voisin, Écolo III. Mais eux non plus n’utilisaient pas ce modèle. Quant à Écolo I et II, ils étaient situés à l’autre bout de l’ile. Alors pas le choix : j’avais défait précautionneusement la couture du fond du sac, ce qui me permettait de le vider rapidement. Ensuite, je refaisais le pli et je faisais tenir avec quelques petites pinces en métal. Une solution de BS pour une tour à condos de luxe.
Il y a 200 ans, le premier soucis en matière d’habitation, c’était la solidité. Voilà pourquoi on retrouve encore aujourd’hui de nombreuses maisons construites à cette époque. Mais aujourd’hui, le soucis premier, c’est l’économie. Un proprio qui veut faire construire une tour à condos de luxe commence par faire un appel d’offre. Les différentes compagnies de constructions soumettent leur candidatures. Le proprio choisit la compagnie qui demande le coût le plus bas. La compagnie reçoit l’argent. Avec celui-ci, le proprio de la compagnie doit acheter les matériaux, payer ses employés, et se payer lui-même. Alors s’il veut augmenter son profit, il achète les matériaux les moins chers. Et c’est ainsi qu’une tour à condos qui se présente comme étant de luxe est en réalité une amas de stock de basse qualité qui commence à briser de partout avant même son inauguration. Je ne mentais pas, dans le billet précédent, lorsque je disais qu’il survenait quatre fois plus de bris dans cette tour neuve que dans l’édifice construit en 1964 où je travaillais avant ça.
Je parlais tantôt du Jacuzzi pollué par la corne de pieds rapées par une riche sans-gène qui se croit tout permis. Je vide le jacuzzi de son eau. Je lave et désinfecte. Je remets l’eau. Mais voila, puisque c’est construit cheap, il n’y a pas d’eau chaude, seulement un robinet d’eau froide. Celle-ci est supposée réchauffer peu à peu par le système qui pompe l’eau et la chauffe. Or, l’eau froide sur les tuiles chaudes ont créé un choc thermique qui les ont fait craquer.
Les toilettes étaient également bas de gamme. Les parois du réservoir d’eau étaient très minces. Aussi, l’hiver, entre l’eau glacée et le chauffage de la salle de bain, les réservoirs craquaient et brisaient, créant des dégats d’eau qui allaient parfois envahir les condos jusqu’à trois étages en dessous.
L’édifice lui-même ne valait pas mieux. Au bord de l’eau, là où Écolo IV est situé, il y a de grands vents. Par un glacial soir de janvier, ce vent a emporté deux fenêtres panoramiques du 22e étage. Heureusement, elles se sont plantées dans des bancs de neiges, ne faisant aucune victime.
Je parlais tout à l’heure que chaque condo contient des détecteurs, entre autres de température. Les jours de grands froids, il n’était pas rare que je doive m’introduire dans un condo pour aller refermer la porte du balcon, et tenter de la garder fermée. Sous le froid, le matériel bas de gamme constituant la porte se contractait. Le verrou débarquait de son loquet, et le vent ouvrait la porte, refroidissant le logement.
Encore plus aberrant : les fenêtres ouvraient vers l’intérieur. Quiconque ouvrait une fenêtre en hiver ne pouvait plus la refermer. Car une fois exposée à la chaleur de l’appartement, la fenêtre dilatait. Et ainsi, devenait trop large pour le cadre de fenêtre, toujours contracté par le froid.
SUJET 4 : Le quartier.
Ajoutons à ça le fait qu’à l’époque, je n’avais pas de véhicule. Et qu’il n’y avait aucun trottoir pour relier Ecolo IV jusqu’au marché d’alimentation. Je devais traverser à pied des boulevards et des terres pleins, ce qui n’était ni évident ni prudent. Mais c’était ça ou payer un taxi.
Pas un seul dépanneur tout près. Alors si on manquait de lait au déjeuner, aussi bien aller au Café-Resto. Un déjeuner pour Flavie et moi, c’était un jour complet de salaire. Souper au resto-bar d’à-côté, c’était deux jours et demi de paye. Ça m’a permis de constater que si les tours Ecolo étaient un endroit pour les riches, en revanche ce n’était pas du tout un endroit pour le devenir.
Pour toutes ces raisons, même si je devenais millionnaire, jamais on ne me verra habiter un condo. Et encore moins un qui a des prétentions de luxe, mais qui tombe en pièce et qui risque de s’écrouler à tout moment. J’aime mieux aller vivre avec les BS dans un taudis.









