La différence entre la fierté et l’orgueil

Je m’amuse souvent à me qualifier moi-même d’orgueilleux.  Il faut dire que j’ai toujours eu du mal à gérer les compliments.  Ça vient du fait que dans les vingt-sept premières années de ma vie, j’ai appris à survivre dans la discorde plutôt que de vivre dans l’harmonie.  Alors lorsque je me fais complimenter, je ne sais pas trop comment réagir.  Par exemple, ces temps-ci, lorsque l’on me rencontre, je me fais généralement complimenter sur le fait que j’ai l’air beaucoup plus jeune que mes 51 ans.  J’ai donc développé une routine qui m’empêche de perdre mes moyens : Lorsqu’on me dit ça, je me passe la main dans la barbe et les cheveux en répondant :

« Ah ça, c’est grâce à Miss Clairol.  Mais bon, que voulez-vous, chuis orgueilleux comme ça! »

Ça fait sourire, on jase un peu sur le sujet, et on passe à autre chose.  Bon, si j’étais vraiment orgueilleux, jamais je n’irais avouer que je me teins, et encore moins avec des produits pour femmes.  Mais en même temps, si vous lisez ce blog depuis longtemps, vous m’avez vu de nombreuses fois montrer de mes photos avant-après à chaque fois que je mets l’effort de travailler sur ma santé, ma forme physique et mon look.  J’ai même créé un autre blog, Diesel Ego, pour chroniquer en temps réel ma remise en forme du printemps 2019.  Alors puisque je m’attends toujours à me faire traiter d’orgueilleux, je prends les devants.  Après tout, on ne peut pas me faire honte sur un point de ma personnalité si c’en est un que je reconnais déjà volontiers.

Ceci dit, je me suis rendu compte avec les années que la différence entre la fierté et l’orgueil est toute simple :

  • La fierté, c’est un sentiment que l’on ressens envers soi-même, pour soi-même.  On ne ressens pas le besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit.
  • Tandis que l’orgueil, c’est quelque chose qui demande un public.  C’est ressentir le besoin irrésistible de voir nos mérites reconnus par les autres.  

Dans cette optique, l’orgueilleux peut facilement se faire contrôler par toute personne manipulatrice.

Exemple vécu il y a une vingtaine d’années : J’étais à une sortie en petit groupe d’amis.  Ayant besoin d’avoir momentanément les mains libres pour remettre de l’ordre dans sa tenue, une amie me refile son grand sac à bandoulières.  Puis on poursuit notre chemin tandis qu’elle me laisse son sac.  Quatre ou cinq minutes plus tard, comme si elle se rappelait soudain me l’avoir refilé, elle se retourne presque en sursaut, et me dit :

« Oh! J’m’excuuuuse!  Si c’est trop lourd, je vais le reprendre, si tu veux. » 

Je suppose que j’étais un brin orgueilleux, ou alors qu’elle était une excellente manipulatrice, ou bien les deux.  Mais son attitude et sa phrase ont créé en moi deux sentiments simultanés :  Celui de me sentir injustement diminué à ses yeux, et celui de vouloir lui remettre les pendules à l’heure en lui démontrant qu’elle se trompait à mon sujet.  Mon réflexe spontané fut donc de vouloir continuer à lui porter son sac en la rassurant comme quoi j’en étais capable.

Avant même que les mots sortent de ma bouche, j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond dans cette situation.  De un, avant qu’elle me dise ceci, j’avais juste hâte qu’elle le reprenne, son sac.  Le fait que j’aille soudainement envie de le lui porter, c’était un illogisme flagrant dans lequel je ne me reconnaissais pas.  Et de deux, sans pour autant être un athlète, j’avais quand même un physique costaud, tandis qu’elle passait souvent pour une anorexique.  Il était donc impossible qu’elle puisse vraiment croire son sac plus lourd pour moi que pour elle. 

J’ai donc compris qu’elle cherchait à me manipuler à lui servir volontairement d’esclave.  Sur le coup, j’étais furieux qu’elle me croit aussi crédule.  Mais ça n’était rien à côté du sentiment de déception que je ressentais.  De la trahison, de voir qu’une personne que je croyais mon amie puisse me considérer comme un imbécile manipulable juste bon à exploiter. 

Consciemment ou non, en me faisant ça devant nos amis, elle avait bien calculé son coup.  Si je lui rends son sac, c’est comme si je confirmais son affirmation qu’il est trop lourd pour moi.  Et si je la confronte sur cette tentative de manipulation, ça fera de moi le parano qui met une mauvaise ambiance dans notre sortie entre amis.  Elle croyait donc probablement m’avoir peinturé dans un coin.

C’était mal me connaitre. 

En courbant l’échine, j’ai retiré son sac de mes épaules en tremblotant comme s’il pesait des tonnes.  Je lui ai dit avec une voix faible et essoufflée :

« Oh!  Oui!  Ton sac est tellement louuuuurd.  Par pitié, vient en aide à la pauvre lavette que je suis. »

Devant les regards amusés, elle n’a eu d’autre choix que de reprendre le sac que je lui tendais.  Ce qui m’a permis de rajouter un truc avec une voix admirative, ce qui a bien fait rigoler tout le monde.

« Woah! Toi t’es un homme!  Un vrai! »

Si j’avais été orgueilleux, j’aurais eu peur de passer pour une mauviette, et je le lui aurais volontairement porté, son sac.  Mais voilà, je n’étais pas orgueilleux.  J’étais fier.  Trop fier pour accepter de me laisser manipuler.  Et puis sérieusement, juste à nous regarder, personne ne pouvait vraiment s’imaginer que j’étais plus faible qu’elle.  Je n’avais donc rien à prouver à qui que ce soit, et encore moins à moi-même.

D’autres membres de ma famille ne sont hélas pas aussi auto-observateurs.  Par conséquent ils se font exploiter sans limite.  Par exemple, mon oncle Armand et sa femme Diane.  Armand est menuisier et Diane a un frère qui a toujours une rénovation ou une autre à faire dans les nombreuses propriétés qu’il possède.  Alors il embauche Armand pour rénover un appartement, repeindre une maison,construire un patio, etc.  Il s’entendent sur un tarif en-dessous du salaire minimum parce que bon, en famille, faut bien s’entraider hein!?  Mais quand le travail est terminé et que vient le temps de payer, le beau-frère le fait, mais en chialant comme quoi il les a logés, nourris, qu’ils ont pris des douches quotidiennes et fait du lavage, donc utilisé de l’électricité, et que rien de tout ça n’est gratuit.  Diane, insultée, lui remet alors son argent en lui disant que s’il est avare à ce point-là, qu’il le garde donc, son argent.  Ils repartent, furieux, mais fiers de lui avoir démontré que moralement, ils valent mieux que lui.

Les manipulateurs sont très intelligents.  Ce qui aide le beau-frère à manipuler Diane à rendre l’argent, c’est justement le fait qu’ils commencent à s’entendre sur un salaire de misère.  Si le beau-frère payait Armand le véritable tarif, alors là ce serait plusieurs milliers de dollars qui seraient en cause.  Diane serait beaucoup plus réticente à y renoncer.  Son frère s’en doute bien.   Mais là?  Quand il ne s’agit que trois ou quatre cent dollars?  Sur lesquels il rechigne ensuite sur le coût des repas et de l’électricité?  C’est beaucoup plus facile pour elle de frustrer de son avarice et de tout lui remettre sur un coup de tête.  Le beau-frère a donc eu tous les services de menuiserie et de rénovation dont il avait besoin, et ça ne lui a coûté que quelques repas maison.

Le problème, c’est qu’Armand et Diane ne sont pas fiers.  Ils sont orgueilleux.  S’ils avaient de la fierté, ils refuseraient de se faire exploiter, et ils prendraient leur juste dû.  Mais puisqu’ils sont orgueilleux, leur premier (et unique) réflexe est de faire la leçon de morale au beau-frère.  Leçon qui n’a autant d’effet qu’un coup d’épée dans l’eau, puisque quand on est exploiteur on se fout bien de la morale.  

De quelques mois à quelques années plus tard, le beau-frère récidive en réembauchant Armand et Diane pour d’autres travaux.  Et eux, éternelles bonnes poires, s’imaginent qu’il a honte de son comportement passé et qu’il ne récidivera pas.  Et ça se termine encore et toujours de la même façon.  Et ça fait cinquante ans que ça dure!

La fierté naît de la confiance en soi et en ses propres capacités.  On sait ce que l’on vaut, ni plus, ni moins, et on ne laisse pas les autres décider de notre valeur à notre place.  Inversement, l’orgueil est le symptôme d’un manque total de confiance en soi.  En étant incapable de se rassurer soi-même sur sa propre valeur, l’orgueilleux a toujours besoin de se comparer favorablement à d’autres, et à recevoir l’approbation des autres. 

Et c’est ce besoin vital de trouver grâce aux yeux des autres qui fait de l’orgueilleux une personne aussi facile à manipuler et à exploiter.

Le manque de confiance en soi n’est qu’une mauvaise habitude

Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit ici, et j’ai la flemme de fouiller dans une décennie de billets de blogs.  Mais lorsque j’étais enfant et jeune ado, j’étais le plus maigre et faible des garçons de la classe.  Je me souviens d’un jour de printemps, alors que j’avais 10 ans, en 5e année du primaire.  Le prof d’éducation physique a fait sortir les quatre classes de 5e.  Tous ensemble, nous avons eu à faire un sprint d’un bout à l’autre de la cour d’école.  Je suis arrivé l’avant-dernier, devant Manon la fillette rachitique.

Une autre fois, peut-être la même année, peut-être la suivante, je ne sais plus…  Même scénario, dans le sens que toutes les classes du même cycle furent réunies dans le gymnase, dans le but de créer plusieurs équipes pour un tournoi olympique.  Avez-vous déjà vécu la situation humiliante d’être choisi en dernier pour une équipe sportive?  Même humiliation ici, mais multipliée à l’infini, du fait que c’est devant tous les élèves de ton cycle, rendant du même coup ta honte universelle parmi tes pairs. 

Ce genre d’expérience m’a donné une sainte horreur des événements sportifs.  De toute façon, ce n’est pas comme si je pouvais en pratiquer un seul.  Mes parents étaient trop pauvres pour m’acheter des patins, un bat de baseball, un ballon de basket, un skate…  Pour vous donner une idée, ce n’est qu’à l’âge de onze ans, lorsque mon père travaillait à la Baie James à l’époque de la construction des grands barrages, que j’ai eu mon premier vélo. 

Ce vélo fut l’un des points les plus positifs de ma vie à ce moment-là.  À une époque où la télé n’avait que trois chaines francophones, et où les optométristes croyaient que regarder la télé plus d’une heure par jour causait la myopie chez l’enfant, je n’avais pas grand distraction.  Internet n’existait pas encore, et même si c’eut été le cas, nous n’avions pas le budget pour une connexion et encore moins un ordinateur.  Aussi, pour me distraire, je suis devenu explorateur urbain.  Je parcourais le quartier, puis la ville, la montagne, les villes environnantes.  Et puisque c’était ma seule distraction, je passais la majorité de mes temps libres sur ce vélo, de la fonte des neiges au printemps jusqu’à la première neige de l’hiver suivant.

Petit saut, trois ans plus tard.   J’ai 14 ans et je suis à la Polyvalente en secondaire III.  Pendant le cours d’éducation physique, notre prof nous amène dehors sur le terrain de sport.  Sur celui-ci, il y a une piste à deux voies pour faire des sprints sur une distance d’environ vingt-cinq mètres.  On me jumelle avec Dominic, le petit sportif toujours premier en tout.  On s’installe sur les blocs de départs.  Le prof nous donne le signal.  Je pars comme une flèche.  Je cours et…  Je m’arrête soudain, frappé par le doute.  Dominic me dépasse et termine le sprint, transformant mon doute en incompréhension.  Le prof me demande :

« Eh bien?  Pourquoi t’as arrêté? »
«  Ben… Je pensais avoir fait un faux départ. »

Je suis revenu sur mes pas, m’interrogeant encore sur ce qui venait de se passer.  Le prof m’a jumelé avec un autre.  J’ai refait le sprint, cette fois-ci en courant au maximum de mes capacités.  Et je l’ai terminé d’un bon trois mètres avant l’autre gars.

Je n’en revenais pas.  J’étais devenu rapide.  Bon, je n’avais toujours pas la résistance cardio pour être capable de faire un marathon ou un cross-country.  Mais sur de courtes distances, j’étais maintenant un remarquable sprinteur.  Et c’est avec un sentiment de surprise autant que d’incrédulité que j’ai vu mon nom en tête de la liste des coureurs, en tant que celui qui a réalisé le meilleurs temps.   Ça n’a eu que peu d’importance au bout du compte, car la moyenne de la note était établie sur une dizaine d’activités dans lesquelles j’étais toujours aussi médiocre.  Mais je m’en foutais.  Car pour la première fois de ma vie, j’étais le premier de classe dans une discipline sportive.  Après toute une vie à avoir été le gars le moins athlétique de toute l’école, le sentiment était euphorisant.

N’empêche que je me suis demandé en quel honneur est-ce que j’avais fait un bond si spectaculaire dans cette discipline sportive en particulier, et pas du tout dans les autres.  Il ne m’a pas fallu réfléchir longtemps pour comprendre que ça avait rapport à mes trois dernières années d’utilisation de mon vélo.  C’est que Saint-Hilaire, ma ville d’origine, est à flanc de montagne.  Alors évidemment, à part quelques plateaux, le terrain est tout en pentes.  Ça prend beaucoup plus d’efforts pour parcourir la place que sur terrain plat.  Ainsi, sans m’en rendre compte, j’ai musclé mes jambes et j’en ai augmenté la force.

La meilleure, c’est que si j’avais commencé à faire du vélo dans le but de renforcer mes jambes, je me serais probablement découragé au bout de quelques jours, voire quelques semaines.  Mais le fait que mon but unique était l’exploration, je ne me rendais pas compte de l’effort que je donnais.  Et ainsi, cette amélioration n’a été qu’un heureux bonus surprise.  Et surprise est le bon mot, car à ce moment-là, dans ma tête, il était tout à fait normal que je me fasse dépasser et distancer dès le départ.  Ça avait toujours été le cas.  Alors quand je n’ai pas vu Dominic devant moi, jamais je n’ai pensé que j’étais en train de le battre.  J’ai automatiquement cru que j’avais fait un faux départ.  Ce qui signifie qu’au sujet de la course, je n’avais aucune confiance en moi.  Et c’est normal.  Je ne faisais pas que me croire inférieur.  Je me savais inférieur.  J’avais de eu nombreuses expériences humiliantes dans mon passé pour me le prouver.

J’ai appris ce jour-là que quelque chose qui est la vérité absolue à une période de notre vie peut se transformer en impression erronée quelques temps plus tard.

Que l’on s’en rende compte ou non, nous sommes constamment sujet à l’évolution.  Souvent dans le négatif, il est vrai.  Mais parfois aussi dans le positif.  C’est exactement ce qui s’est passé ici :  Si le prof ne m’avait pas obligé à courir, jamais n’aurais-je essayé de le faire, et jamais n’aurais-je appris que j’étais devenu bon sprinteur.  J’aurais passé le reste de ma vie à penser que j’étais nul en course.

26 ans plus tard, je portais la flamme olympique

 Ce qui démontre qu’il ne faut jamais avoir d’idée préconçues à son propre sujet.  Surtout si cette idée est négative.  La mauvaise confiance en soi, c’est juste une mauvaise habitude qui ne fait que dresser devant nous des obstacles inutiles, et trop souvent sans pertinence.  Voilà pourquoi c’est une habitude qu’il faut s’efforcer à perdre.

Les derniers seront les premiers

Au-delà de la parabole biblique et des considérations morales, j’ai constaté plusieurs fois que oui, le fait que les derniers se retrouvent premiers, c’est une réalité psychosociale.  Et après l’avoir constaté, j’ai trouvé le moyen d’utiliser la chose à mon avantage.  Je vais vous donner quatre exemples vécus.

 1) Le titre du journal étudiant.
Je vais commencer par l’anecdote qui m’a permis de découvrir ce phénomène.  C’était un hasard, vraiment!  C’était en 2006.  Je faisais partie de l’École nationale de l’humour, programme auteur.  La classe avait décidé de créer un journal étudiant.  Il ne restait plus qu’à en trouver le titre.  Tout le monde y est allé de ses 2-3 suggestions, qui furent écrites au tableau.  Il ne restait plus qu’à les éliminer une à une.

 Quinze minutes plus tard, rendu au trois quart des éliminatoires, un jeu de mots me vient en tête.  Je claque des doigts et je le dis à voix haute :

« L’Obsédé Textuel! »

 Toute la classe se retourne vers moi.  Après une seconde ou deux de silence, tout le monde approuve joyeusement en me complimentant.  Le tableau fut effacé. Un journal étudiant était né. 

… Et mourut après son unique numéro.  Personne ne se doutait à quel point tous nos travaux, études et devoirs allaient accaparer notre temps.  Mais qu’importe!  Ça m’avait permis de me rendre compte de quelque chose qui allait me servir plus tard :  Si j’avais suggéré mon titre au tout début, peut-être qu’il aurait été choisi, et peut-être pas.  Mais je l’ai amené à la toute fin, alors que tout le monde avait passé 30 minutes à entendre ces titres, dont les 15 dernières à les regarder au tableau.  Mon titre avait donc quelque chose que les autres n’avaient plus : Le charme de la nouveauté. 

2) Le jury.
J’ai toujours voulu faire partie d’un jury dans une cause légale.  L’opportunité s’est présentée en 2009, lorsque j’ai été convoqué à ce sujet.  Une fois éliminés ceux qui ont refusé de le faire, il ne restait plus que quarante personnes qui devaient aller se placer devant la porte d’une salle en file autochtone (indienne n’est plus un terme acceptable) en attendant de se faire appeler par le gardien.

Le choix du jury se fait ainsi : On passe devant six personnes : Trois qui représentent la partie défenderesse, et trois qui représentent la Couronne. On doit dire notre prénom, âge et profession.  Si les deux parties sont d’accord, on est choisi pour faire partie des douze jurés. 

Or, cette méthode comporte un défaut, en ce sens qu’elle provoque chez ces six personnes un réflexe psychologique facile à exploiter : Dès qu’ils ont choisi les onze premiers jurés, ils choisissent avec beaucoup plus de précaution celui qui sera le 12e et dernier.  Face à chaque candidat, ils ont toujours un doute, au cas où le suivant conviendrait mieux.  Ainsi, lorsque le dernier de la queue entre dans la salle, il est annoncé comme tel par le gardien.  À ce moment-là, ils n’ont plus le choix : Ils le prennent!

Ce jour-là, je n’ai pas eu à utiliser ce truc, puisque j’ai été le 4e juré choisi.  Mais justement, le fait d’avoir été pris m’a permis de rester dans la salle de tri.  J’ai donc pu voir comment ces éliminatoires fonctionnaient.  À partir ce moment-là, à toutes les autres fois où j’ai participé à des éliminatoires de ce genre, je me suis placé à la fin de la ligne, et j’ai fait partie des lauréats à tous les coups.

3) Défi Diète 2008
Ici encore, c’est un peu par hasard que j’ai appliqué cette méthode.  N’empêche que les résultats furent les mêmes.  En 2007, du 1er au 22 décembre, on pouvait soumettre notre candidature pour Défi Diète 2008.  Celle-ci devait être sous forme de vidéo.  Et les vidéos étaient mises en ligne à mesure qu’elles étaient reçues.  Pendant les deux premières semaines, je les ai regardées.  En fait, j’en ai rarement regardé plus que deux par jour.  Il ne m’a pas fallu grand temps pour constater qu’elles avaient toutes les mêmes lacunes.

  • Caméra fixe, sans le moindre mouvement.
  • La personne assis ou debout, qui bouge à peine.
  • Qui improvise un discours, donc bafouille et se répète.
  • Ou qui récite un discours appris, donc d’un débit de voix non-naturel.
  • Qui dure de quatre à douze minutes.

Je plaignais les juges qui avaient à passer à travers tous ces clips, chacun plus ennuyant que le précédent.  J’ai donc décidé de leur offrir quelque chose qui allait détonner du reste des candidats, qui allait se distinguer, et qui allait le faire de manière positive.  Mon vidéo aura de la musique, de l’humour, des changements de plans, plusieurs personnages.  Et surtout, il ne durera que deux minutes et demie.

Deux jours avant la date de tombée, le 20 décembre à 11 :00, j’envoie ma vidéo, Un vaniteux pour Défi Diète.  Trois heures plus tard, à 14 :00, je reçois un courriel d’un gars de Québécor qui me dit : « Garde ça pour toi mais tu es l’un des 10 gagnants du concours.  Ta vidéo fait le tour des bureaux depuis qu’on l’a reçu et tu nous a vraiment fait passer un bon moment.  Félicitations! »

J’avais raison!

La période de recrutement des candidats n’était même pas encore terminée, que j’avais déjà gagné ma place parmi les lauréats. 

D’accord, techniquement, je n’étais pas LE dernier à avoir appliqué.  N’empêche que j’ai attendu que la majorité des candidats soumettent leur vidéos avant d’en produire un bien meilleur.  Et lorsque Québécor l’a mis en ligne, même si quelqu’un aurait voulu faire mieux que moi, il n’aurait jamais eu le temps.  Ainsi, en étant l’un des derniers, j’ai été littéralement le premier.

4) La bourse d’album de BD.
Il y a quelques années, un festival de BD offrait une bourse destinée à ceux qui travaillaient à créer leur premier album.  Le projet le plus intéressant se méritait mille dollars, et une table au festival de l’année suivante pour présenter son album.  J’ai donc mis en application ce que j’ai appris lors de l’anecdote de l’Obsédé Textuel : J’ai attendu le dernier jour de la date de tombée pour soumettre mon dossier.   Parmi les premiers dossiers qu’ils avaient reçu, et fort probablement tous lus dès la réception, il y en avait certainement dont la qualité devait être égale ou supérieure à mon projet.  Mais voilà, ils avaient été lus depuis une, deux, trois semaines.  Non seulement le charme de la nouveauté n’y était plus, les juges avaient amplement eu le temps d’en oublier.  Alors quand ils ont reçu mon projet, il avait le charme de la nouveauté, et il était tout frais dans leur mémoire au moment de prendre la décision.  Nul doute que ça m’a grandement aidé à remporter la bourse.

Il y en a qui vont dire : « Oui, mais tu ne trouverais pas ça mieux, de savoir sans l’ombre d’un doute, si tu aurais réussi, sans avoir recours à ces trucs? »  À ça je réponds que oui, dans un monde idéal, je préférerais.  Mais voilà, nous ne sommes pas dans un monde idéal.  Quand tu constates que la valeur des choses et des gens dépendent entièrement du moment où la dite chose ou personne se pointe, c’est là que tu réalises que la valeur psychosociale n’est ni une valeur sure ni une qui est constante.

Lorsque j’étais plus jeune, je frustrais toujours face à ce genre de situation.  Je prenais toujours la peine d’être le premier à donner ma candidature, histoire de montrer mon sérieux et mon désir d’avoir la place, et j’étais parfaitement qualifié.  Mais trop souvent, il arrivait exactement ça : Un dernier arrivé, quand ce n’était pas carrément un retardataire, souvent moins qualifié que moi, qui se retrouvait avec le poste.  Ça me révoltait!  Je protestais!  Je dénonçais!  Mais tout ce que ça m’apportait, c’était le mépris de la part des patrons qui n’aiment pas se faire dire qu’ils ont fait une erreur de jugement.  Ça me valait aussi des accusations d’être un loser jaloux du succès des autres. 

Avec le temps, j’ai fini par accepter le fait que ces faiblesses de comportements et de méthodes sont universelles, perpétuelles et éternelles.  Oui, les gens vont toujours avoir leur jugement influencé par le charme de la nouveauté.  Et oui, beaucoup de méthodes de classements, de choix et de qualifications sont imparfaites et ne mettent pas les candidats sur le même pied d’égalité.  Et non, ce n’est pas moi qui va pouvoir y changer quelque chose.  Il me reste donc deux choix : Ou bien je passe le reste de ma vie comme un loser frustré à brailler que c’est injuste.  Ou bien j’exploite ces failles à mon avantage et je suis un winner satisfait.

Il y en a qui vont voir cette méthode d’un mauvais œil.  Laissez-moi pourtant vous faire remarquer que vous connaissiez déjà ce principe depuis longtemps, et que vous l’avez toujours vu de manière positive.  Ça s’appelle « Être au bon endroit au bon moment. »   

La différence, c’est qu’avec ma méthode, je ne laisse pas mon sort aux mains du hasard comme un irresponsable.  Ce que je fais, c’est prendre le contrôle de ma vie.