Le manque de confiance en soi n’est qu’une mauvaise habitude

Je ne sais pas si je l’ai déjà écrit ici, et j’ai la flemme de fouiller dans une décennie de billets de blogs.  Mais lorsque j’étais enfant et jeune ado, j’étais le plus maigre et faible des garçons de la classe.  Je me souviens d’un jour de printemps, alors que j’avais 10 ans, en 5e année du primaire.  Le prof d’éducation physique a fait sortir les quatre classes de 5e.  Tous ensemble, nous avons eu à faire un sprint d’un bout à l’autre de la cour d’école.  Je suis arrivé l’avant-dernier, devant Manon la fillette rachitique.

Une autre fois, peut-être la même année, peut-être la suivante, je ne sais plus…  Même scénario, dans le sens que toutes les classes du même cycle furent réunies dans le gymnase, dans le but de créer plusieurs équipes pour un tournoi olympique.  Avez-vous déjà vécu la situation humiliante d’être choisi en dernier pour une équipe sportive?  Même humiliation ici, mais multipliée à l’infini, du fait que c’est devant tous les élèves de ton cycle, rendant du même coup ta honte universelle parmi tes pairs. 

Ce genre d’expérience m’a donné une sainte horreur des événements sportifs.  De toute façon, ce n’est pas comme si je pouvais en pratiquer un seul.  Mes parents étaient trop pauvres pour m’acheter des patins, un bat de baseball, un ballon de basket, un skate…  Pour vous donner une idée, ce n’est qu’à l’âge de onze ans, lorsque mon père travaillait à la Baie James à l’époque de la construction des grands barrages, que j’ai eu mon premier vélo. 

Ce vélo fut l’un des points les plus positifs de ma vie à ce moment-là.  À une époque où la télé n’avait que trois chaines francophones, et où les optométristes croyaient que regarder la télé plus d’une heure par jour causait la myopie chez l’enfant, je n’avais pas grand distraction.  Internet n’existait pas encore, et même si c’eut été le cas, nous n’avions pas le budget pour une connexion et encore moins un ordinateur.  Aussi, pour me distraire, je suis devenu explorateur urbain.  Je parcourais le quartier, puis la ville, la montagne, les villes environnantes.  Et puisque c’était ma seule distraction, je passais la majorité de mes temps libres sur ce vélo, de la fonte des neiges au printemps jusqu’à la première neige de l’hiver suivant.

Petit saut, trois ans plus tard.   J’ai 14 ans et je suis à la Polyvalente en secondaire III.  Pendant le cours d’éducation physique, notre prof nous amène dehors sur le terrain de sport.  Sur celui-ci, il y a une piste à deux voies pour faire des sprints sur une distance d’environ vingt-cinq mètres.  On me jumelle avec Dominic, le petit sportif toujours premier en tout.  On s’installe sur les blocs de départs.  Le prof nous donne le signal.  Je pars comme une flèche.  Je cours et…  Je m’arrête soudain, frappé par le doute.  Dominic me dépasse et termine le sprint, transformant mon doute en incompréhension.  Le prof me demande :

« Eh bien?  Pourquoi t’as arrêté? »
«  Ben… Je pensais avoir fait un faux départ. »

Je suis revenu sur mes pas, m’interrogeant encore sur ce qui venait de se passer.  Le prof m’a jumelé avec un autre.  J’ai refait le sprint, cette fois-ci en courant au maximum de mes capacités.  Et je l’ai terminé d’un bon trois mètres avant l’autre gars.

Je n’en revenais pas.  J’étais devenu rapide.  Bon, je n’avais toujours pas la résistance cardio pour être capable de faire un marathon ou un cross-country.  Mais sur de courtes distances, j’étais maintenant un remarquable sprinteur.  Et c’est avec un sentiment de surprise autant que d’incrédulité que j’ai vu mon nom en tête de la liste des coureurs, en tant que celui qui a réalisé le meilleurs temps.   Ça n’a eu que peu d’importance au bout du compte, car la moyenne de la note était établie sur une dizaine d’activités dans lesquelles j’étais toujours aussi médiocre.  Mais je m’en foutais.  Car pour la première fois de ma vie, j’étais le premier de classe dans une discipline sportive.  Après toute une vie à avoir été le gars le moins athlétique de toute l’école, le sentiment était euphorisant.

N’empêche que je me suis demandé en quel honneur est-ce que j’avais fait un bond si spectaculaire dans cette discipline sportive en particulier, et pas du tout dans les autres.  Il ne m’a pas fallu réfléchir longtemps pour comprendre que ça avait rapport à mes trois dernières années d’utilisation de mon vélo.  C’est que Saint-Hilaire, ma ville d’origine, est à flanc de montagne.  Alors évidemment, à part quelques plateaux, le terrain est tout en pentes.  Ça prend beaucoup plus d’efforts pour parcourir la place que sur terrain plat.  Ainsi, sans m’en rendre compte, j’ai musclé mes jambes et j’en ai augmenté la force.

La meilleure, c’est que si j’avais commencé à faire du vélo dans le but de renforcer mes jambes, je me serais probablement découragé au bout de quelques jours, voire quelques semaines.  Mais le fait que mon but unique était l’exploration, je ne me rendais pas compte de l’effort que je donnais.  Et ainsi, cette amélioration n’a été qu’un heureux bonus surprise.  Et surprise est le bon mot, car à ce moment-là, dans ma tête, il était tout à fait normal que je me fasse dépasser et distancer dès le départ.  Ça avait toujours été le cas.  Alors quand je n’ai pas vu Dominic devant moi, jamais je n’ai pensé que j’étais en train de le battre.  J’ai automatiquement cru que j’avais fait un faux départ.  Ce qui signifie qu’au sujet de la course, je n’avais aucune confiance en moi.  Et c’est normal.  Je ne faisais pas que me croire inférieur.  Je me savais inférieur.  J’avais de eu nombreuses expériences humiliantes dans mon passé pour me le prouver.

J’ai appris ce jour-là que quelque chose qui est la vérité absolue à une période de notre vie peut se transformer en impression erronée quelques temps plus tard.

Que l’on s’en rende compte ou non, nous sommes constamment sujet à l’évolution.  Souvent dans le négatif, il est vrai.  Mais parfois aussi dans le positif.  C’est exactement ce qui s’est passé ici :  Si le prof ne m’avait pas obligé à courir, jamais n’aurais-je essayé de le faire, et jamais n’aurais-je appris que j’étais devenu bon sprinteur.  J’aurais passé le reste de ma vie à penser que j’étais nul en course.

26 ans plus tard, je portais la flamme olympique

 Ce qui démontre qu’il ne faut jamais avoir d’idée préconçues à son propre sujet.  Surtout si cette idée est négative.  La mauvaise confiance en soi, c’est juste une mauvaise habitude qui ne fait que dresser devant nous des obstacles inutiles, et trop souvent sans pertinence.  Voilà pourquoi c’est une habitude qu’il faut s’efforcer à perdre.

Les derniers seront les premiers

Au-delà de la parabole biblique et des considérations morales, j’ai constaté plusieurs fois que oui, le fait que les derniers se retrouvent premiers, c’est une réalité psychosociale.  Et après l’avoir constaté, j’ai trouvé le moyen d’utiliser la chose à mon avantage.  Je vais vous donner quatre exemples vécus.

 1) Le titre du journal étudiant.
Je vais commencer par l’anecdote qui m’a permis de découvrir ce phénomène.  C’était un hasard, vraiment!  C’était en 2006.  Je faisais partie de l’École nationale de l’humour, programme auteur.  La classe avait décidé de créer un journal étudiant.  Il ne restait plus qu’à en trouver le titre.  Tout le monde y est allé de ses 2-3 suggestions, qui furent écrites au tableau.  Il ne restait plus qu’à les éliminer une à une.

 Quinze minutes plus tard, rendu au trois quart des éliminatoires, un jeu de mots me vient en tête.  Je claque des doigts et je le dis à voix haute :

« L’Obsédé Textuel! »

 Toute la classe se retourne vers moi.  Après une seconde ou deux de silence, tout le monde approuve joyeusement en me complimentant.  Le tableau fut effacé. Un journal étudiant était né. 

… Et mourut après son unique numéro.  Personne ne se doutait à quel point tous nos travaux, études et devoirs allaient accaparer notre temps.  Mais qu’importe!  Ça m’avait permis de me rendre compte de quelque chose qui allait me servir plus tard :  Si j’avais suggéré mon titre au tout début, peut-être qu’il aurait été choisi, et peut-être pas.  Mais je l’ai amené à la toute fin, alors que tout le monde avait passé 30 minutes à entendre ces titres, dont les 15 dernières à les regarder au tableau.  Mon titre avait donc quelque chose que les autres n’avaient plus : Le charme de la nouveauté. 

2) Le jury.
J’ai toujours voulu faire partie d’un jury dans une cause légale.  L’opportunité s’est présentée en 2009, lorsque j’ai été convoqué à ce sujet.  Une fois éliminés ceux qui ont refusé de le faire, il ne restait plus que quarante personnes qui devaient aller se placer devant la porte d’une salle en file Premières Nations (indienne n’est plus un terme acceptable) en attendant de se faire appeler par le gardien.

Le choix du jury se fait ainsi : On passe devant six personnes : Trois qui représentent la partie défenderesse, et trois qui représentent la Couronne. On doit dire notre prénom, âge et profession.  Si les deux parties sont d’accord, on est choisi pour faire partie des douze jurés. 

Or, cette méthode comporte un défaut, en ce sens qu’elle provoque chez ces six personnes un réflexe psychologique facile à exploiter : Dès qu’ils ont choisi les onze premiers jurés, ils choisissent avec beaucoup plus de précaution celui qui sera le 12e et dernier.  Face à chaque candidat, ils ont toujours un doute, au cas où le suivant conviendrait mieux.  Ainsi, lorsque le dernier de la queue entre dans la salle, il est annoncé comme tel par le gardien.  À ce moment-là, ils n’ont plus le choix : Ils le prennent!

Ce jour-là, je n’ai pas eu à utiliser ce truc, puisque j’ai été le 4e juré choisi.  Mais justement, le fait d’avoir été pris m’a permis de rester dans la salle de tri.  J’ai donc pu voir comment ces éliminatoires fonctionnaient.  À partir ce moment-là, à toutes les autres fois où j’ai participé à des éliminatoires de ce genre, je me suis placé à la fin de la ligne, et j’ai fait partie des lauréats à tous les coups.

3) Défi Diète 2008
Ici encore, c’est un peu par hasard que j’ai appliqué cette méthode.  N’empêche que les résultats furent les mêmes.  En 2007, du 1er au 22 décembre, on pouvait soumettre notre candidature pour Défi Diète 2008.  Celle-ci devait être sous forme de vidéo.  Et les vidéos étaient mises en ligne à mesure qu’elles étaient reçues.  Pendant les deux premières semaines, je les ai regardées.  En fait, j’en ai rarement regardé plus que deux par jour.  Il ne m’a pas fallu grand temps pour constater qu’elles avaient toutes les mêmes lacunes.

  • Caméra fixe, sans le moindre mouvement.
  • La personne assis ou debout, qui bouge à peine.
  • Qui improvise un discours, donc bafouille et se répète.
  • Ou qui récite un discours appris, donc d’un débit de voix non-naturel.
  • Qui dure de quatre à douze minutes.

Je plaignais les juges qui avaient à passer à travers tous ces clips, chacun plus ennuyant que le précédent.  J’ai donc décidé de leur offrir quelque chose qui allait détonner du reste des candidats, qui allait se distinguer, et qui allait le faire de manière positive.  Mon vidéo aura de la musique, de l’humour, des changements de plans, plusieurs personnages.  Et surtout, il ne durera que deux minutes et demie.

Deux jours avant la date de tombée, le 20 décembre à 11 :00, j’envoie ma vidéo, Un vaniteux pour Défi Diète.  Trois heures plus tard, à 14 :00, je reçois un courriel d’un gars de Québécor qui me dit : « Garde ça pour toi mais tu es l’un des 10 gagnants du concours.  Ta vidéo fait le tour des bureaux depuis qu’on l’a reçu et tu nous a vraiment fait passer un bon moment.  Félicitations! »

J’avais raison!

La période de recrutement des candidats n’était même pas encore terminée, que j’avais déjà gagné ma place parmi les lauréats. 

D’accord, techniquement, je n’étais pas LE dernier à avoir appliqué.  N’empêche que j’ai attendu que la majorité des candidats soumettent leur vidéos avant d’en produire un bien meilleur.  Et lorsque Québécor l’a mis en ligne, même si quelqu’un aurait voulu faire mieux que moi, il n’aurait jamais eu le temps.  Ainsi, en étant l’un des derniers, j’ai été littéralement le premier.

4) La bourse d’album de BD.
Il y a quelques années, un festival de BD offrait une bourse destinée à ceux qui travaillaient à créer leur premier album.  Le projet le plus intéressant se méritait mille dollars, et une table au festival de l’année suivante pour présenter son album.  J’ai donc mis en application ce que j’ai appris lors de l’anecdote de l’Obsédé Textuel : J’ai attendu le dernier jour de la date de tombée pour soumettre mon dossier.   Parmi les premiers dossiers qu’ils avaient reçu, et fort probablement tous lus dès la réception, il y en avait certainement dont la qualité devait être égale ou supérieure à mon projet.  Mais voilà, ils avaient été lus depuis une, deux, trois semaines.  Non seulement le charme de la nouveauté n’y était plus, les juges avaient amplement eu le temps d’en oublier.  Alors quand ils ont reçu mon projet, il avait le charme de la nouveauté, et il était tout frais dans leur mémoire au moment de prendre la décision.  Nul doute que ça m’a grandement aidé à remporter la bourse.

Il y en a qui vont dire : « Oui, mais tu ne trouverais pas ça mieux, de savoir sans l’ombre d’un doute, si tu aurais réussi, sans avoir recours à ces trucs? »  À ça je réponds que oui, dans un monde idéal, je préférerais.  Mais voilà, nous ne sommes pas dans un monde idéal.  Quand tu constates que la valeur des choses et des gens dépendent entièrement du moment où la dite chose ou personne se pointe, c’est là que tu réalises que la valeur psychosociale n’est ni une valeur sure ni une qui est constante.

Lorsque j’étais plus jeune, je frustrais toujours face à ce genre de situation.  Je prenais toujours la peine d’être le premier à donner ma candidature, histoire de montrer mon sérieux et mon désir d’avoir la place, et j’étais parfaitement qualifié.  Mais trop souvent, il arrivait exactement ça : Un dernier arrivé, quand ce n’était pas carrément un retardataire, souvent moins qualifié que moi, qui se retrouvait avec le poste.  Ça me révoltait!  Je protestais!  Je dénonçais!  Mais tout ce que ça m’apportait, c’était le mépris de la part des patrons qui n’aiment pas se faire dire qu’ils ont fait une erreur de jugement.  Ça me valait aussi des accusations d’être un loser jaloux du succès des autres. 

Avec le temps, j’ai fini par accepter le fait que ces faiblesses de comportements et de méthodes sont universelles, perpétuelles et éternelles.  Oui, les gens vont toujours avoir leur jugement influencé par le charme de la nouveauté.  Et oui, beaucoup de méthodes de classements, de choix et de qualifications sont imparfaites et ne mettent pas les candidats sur le même pied d’égalité.  Et non, ce n’est pas moi qui va pouvoir y changer quelque chose.  Il me reste donc deux choix : Ou bien je passe le reste de ma vie comme un loser frustré à brailler que c’est injuste.  Ou bien j’exploite ces failles à mon avantage et je suis un winner satisfait.

Il y en a qui vont voir cette méthode d’un mauvais œil.  Laissez-moi pourtant vous faire remarquer que vous connaissiez déjà ce principe depuis longtemps, et que vous l’avez toujours vu de manière positive.  Ça s’appelle « Être au bon endroit au bon moment. »   

La différence, c’est qu’avec ma méthode, je ne laisse pas mon sort aux mains du hasard comme un irresponsable.  Ce que je fais, c’est prendre le contrôle de ma vie.

L’approche positive face à l’adversité, 2 de 2 : L’utilité sociale du fumier

Tel que j’en ai parlé dans le billet précédent, il fut une époque où je pétais un câble solide face à tout manque de respect envers ma personne. Sur internet du moins, car étrangement les gens sont beaucoup plus polis en personne.  Après sept ans, en réalisant que ça m’apportait plus de problèmes que de solutions, j’ai décidé de changer d’approche. Finie la réplique. Finie la vengeance. Désormais, j’allais affronter les médisances avec calme, intelligence, stratégie et patience. Mon but : En tirer avantage. Désormais, quand on allait me lancer de la merde, j’allais en faire du fumier. Parce que le fumier, ça nourrit, ça renforcit, ça fait grandir. Bon, à condition d’être végétal, mais vous comprenez le symbolisme.

Arrive donc ce gars qui a décidé, il y a quinze ans, de porter atteinte à ma réputation, et qui n’a jamais arrêté depuis. Croyant probablement que j’allais leur offrir un bon show de sautage de coche, plusieurs personnes m’ont rapporté de leur propre chef ce qu’il disait à mon sujet, tout le long de ses quinze années de salissage : Paroles, copier-coller de conversations privées, extraits de textes, captures d’écran de son Facebook… Que de la haine et du mépris. Malgré tout, je n’ai aucune malice à son égard. Voilà pourquoi je vais protéger son identité en l’appelant Moron Fumier.

Pour être franc, je n’ai jamais compris ce qui a poussé Moron Fumier à démarrer une campagne de salissage à mon sujet. Tout au plus, j’ai développé une théorie avec le temps. Et même si celle-ci peut sembler être à base de méchanceté gratuite, il reste que ce sont des faits : Moron est laid, maigre, pauvre, a habité plus de vingt ans une chambre sans salle de bain en guise d’appartement. Sans emploi régulier, il se contente de gagner tout juste de quoi survivre. Du côté des amours, on ne lui a connu qu’une seule relation, qui date du siècle dernier. Littéralement!  Il est vrai que rares sont les femmes qui envisageraient l’idée de construire un futur avec une personne qui fait zéro effort pour améliorer son sort, ses finances, sa santé, son apparence, ni faire quelque chose de sa vie. Pour toutes ces raisons et plusieurs autres dont l’énumération serait fastidieuse, Moron Fumier a une très basse estime de lui-même. Et quand on ne croit pas être capable de s’élever au-dessus des autres, on rabaisse les autres plus bas que soi. C’est ce que l’on appelle le réflexe compensatoire de survie morale.

Il se trouve qu’il y a quinze ans, je traversais moi-même une période sans issue dans laquelle j’étais très bas. Comme lui, je n’avais pas d’emploi régulier. Je gagnais tout juste de quoi survivre. Toutes mes tentatives de me trouver un emploi régulier se soldaient par un échec. Et pire que lui : À cause de la mère de mes enfants, si mes revenus dépassaient le seuil de la pauvreté, alors elle me tomberait dessus avec une pension, et je recevrais des factures mensuelles du Centre Jeunesse de Québec plus onéreuses que mon propre loyer. Impossible de survivre à ça, à moins de gagner deux fois et demi le salaire minimum. J’étais donc condamné à la médiocrité. Alors pour Moron, j’étais quelque chose dont il avait besoin pour se sentir mieux avec lui-même : Une personne encore plus loser que lui.

Lorsqu’il a commencé à dire de la merde à mon sujet dans notre milieu, j’ai su que l’opportunité était venue de voir si j’étais capable de transformer cette merde en fumier. Heureusement, de mes sept ans de fréquentations catastrophiques de forums (voir billet précédent), j’avais tiré quelques leçons. Et ce sont celles-ci qui m’ont permis de tirer stratégiquement avantage de la situation.

LEÇON 1 :   Sur internet, quand on t’attaque, tu es la victime et il est l’agresseur. Mais si tu répliques, alors vous êtes deux caves qui s’obstinent sur des niaiseries.
Telle est l’opinion publique. C’est triste mais c’est ça. Ma stratégie fut donc de ne jamais répliquer, ni à Moron Fumier, ni à qui que ce soit, ni sur le net ni en personne. Et si on m’en parlait, j’évitais le sujet. Ça a porté fruit. Au bout de deux ans, les gens se demandaient pourquoi il faisait une telle fixation sur moi. Après quatre ans, ils qualifiaient la chose de harcèlement. Après six, ils en sont venus à se demander s’il n’était pas un gai en déni car son comportement avait tout de l’amoureux éconduit. Aujourd’hui, après quinze ans, j’ose à peine imaginer ce qu’ils croient.
Avantage que j’en ai tiré : Aux yeux de tous, je reste blanc comme neige. Seul lui démontre souffrir d’obsession malsaine.

LEÇON 2 : Le Facebook de la personne haineuse est un excellent filtre pour assainir et améliorer ta vie sociale.
Tout le long de notre vie, on va rencontrer des gens qui vont devenir nos amis. Certains d’entre eux seront des médisants, toujours prêts à penser le pire de toi. Hélas, ça peut prendre des mois, voire des années, avant que tu constates ce trait de caractère dans cette personne. Et lorsque ça arrive, il est trop tard : Elle sait plein de chose sur toi, et peut te poignarder dans le dos et détruire ta vie. Mais lorsque Moron Fumier dit quelque chose contre moi, je peux voir tout de suite, sur les captures d’écran que l’on m’envoie, qui sont ceux qui le croient sur parole et embarquent dans ses délires. Je vois donc tout de suite qui sont les médisants du milieu.  Certains me sont inconnus, d’autres je connais de vue. Et il y en a même une coupl’ qui se comportent en ami avec moi lors des événements BD, bien que l’on ne se fréquente pas en dehors du milieu des arts.
Avantage que j’en ai tiré : Je sais de qui me méfier et à qui je peux faire confiance. Par conséquent, j’ai une vie sociale sans traitrise ni drame depuis au moins douze ans.

LEÇON 3 : Aussi étrange que ça puisse paraître, la médisance extrême contre toi va t’attirer des gens bien.
En bien, en mal, en autant qu’on en parle, que dit le cliché. J’ai pu constater moi-même qu’en effet, il n’y a pas de mauvaises formes de publicité. En juin 2015, ça faisait sept ans que je ne travaillais plus dans le milieu de la BD. Pour une raison quelconque, Moron Fumier a décidé de repartir en campagne de salissage intensive à mon sujet. Tellement que ça a amené les gens à chercher des traces de mes écrits sur le net pour voir si je suis vraiment tel que décrit.  Certains d’entre eux m’ont ensuite écrit pour me dire avoir été, et je cite, « agréablement surpris par ce qu’ils ont vu » sur mes blogs. Il y en a même un, organisateur d’événements BD, qui m’a proposé un deal : Si je pouvais mettre le contenu d’un de mes blogs BD sous forme de publication, il m’offrirait gratuitement une table à un festival.  Ainsi naquit l’Héritage Comique. J’ai imprimé 100 copies qui furent aussitôt écoulées. Dans cet événement BD, j’ai rencontré l’éditeur du recueil érotique Crémage, qui m’a proposé de revenir à la BD pour sa publication. Ça m’a rapporté de très bonnes critiques et des encouragements pour revenir à la BD et faire un album.
Avantages que j’en ai tiré : En voulant s’assurer de me faire une mauvaise réputation auprès des intervenants de la BD, Moron m’a fait une bonne réputation auprès d’eux. En voulant s’assurer que ma carrière ne redémarre jamais, Moron a redémarré ma carrière. En voulant m’empêcher toute vie sociale, Moron m’a apporté une vie sociale avec des gens bien, où règnent le respect et l’harmonie.

LEÇON 4 : Le public voit le haineux sans adversaire comme un clown, et il adore le provoquer.
Il n’y a rien qui amuse plus les gens qu’un vieux moron qui aboie dans le vide.

Ça porte les gens à le provoquer. Et en effet, d’après ce qu’on m’a rapporté, plusieurs personnes s’amusent à le piquer en lui parlant de moi. On me cite, on écrit des commentaires à mon sujet sur ses statuts de Facebook, on va même lui envoyer mon compte en tant que suggestion de nouveau contact Facebook. Tout ça pour se moquer davantage de ses réactions.
Avantage que j’en ai tiré : Je n’ai même pas besoin de l’attaquer ni de m’en moquer pour son obsession envers moi. D’autres le font. Non pas pour moi. Non pas à cause de moi. Mais bien de leur propre chef, parce que son obsession irraisonnée est risible.

LEÇON 5 : C’est un cliché, mais bon : Le succès est la meilleure revanche.
Et c’est d’autant plus vrai quand la personne a besoin de s’accrocher à l’idée que tu puisses être plus loser que lui. Par exemple, pendant des années, il a tenté de me faire passer pour un misogyne condamné au célibat. Imaginez sa réaction lorsque je me suis mis en couple avec une militante féministe, de 20 ans ma cadette, ex-mannequin, et fortement convoitée par les hommes du milieu. Et elle n’a jamais hésité à me dépeindre à ces gens comme étant à l’extrême opposé de l’image que Moron colporte de moi. Il a ensuite avancé l’idée que j’étais un pathétique loser qui tentait de revivre la gloire née de ses BD passées. Il a très mal digéré d’apprendre qu’en fait, j’avais une nouvelle série, La Clique Vidéo, qui m’a fait remporter la bourse Jacques Hurtubise de la nouvelle création d’album lors du Festival de BD de Québec de 2017.
Avantage que j’en ai tiré : Il a perdu toute crédibilité dans ses délires à mon sujet. Avant, les gens le laissaient parler sans répliquer. Mais sa tentative de campagne de protestation contre mon prix a fait qu’ils ont commencé à lui demander de se justifier. Parce que si j’ai remporté ce prix, il fallait bien que je sois qualifié. Tout ce qu’il a trouvé à répondre, c’est que je n’aurais jamais reçu un tel prix si nous avions été en 1999-2000. Ainsi, il a démontré publiquement que s’il voulait trouver des arguments contre moi, c’était tout comme sa vie sexuelle: Il lui faut remonter au siècle dernier. Comme me l’a dit en riant celle qui m’a rapporté cette anecdote : « Pour un gars qui prétend cracher sur la nostalgie, il est pas mal accro au passé. »

Jusque-là, ces avantages et gains n’étaient que passifs. Car en effet, si je les ai eus, c’est parce que je ne faisais rien. Mais voilà, je suis un homme d’action. Et si j’ai pu avoir tout ça en ne faisant rien, qu’est-ce que ça va être le jour où je vais agir?

Je me suis donc questionné sur la manière de répondre à ses attaques de manière active plutôt que passive. De vraiment faire l’effort de transformer en fumier la merde qu’il lance dans ma direction. Le défi ici, c’est de réussir à faire ça tout en restant inactif contre lui, puisque je ne dois surtout pas m’abaisser à son niveau. La question est-donc : Comment pourrais-je faire ça?

La réponse à cette question, c’est Moron Fumier lui-même qui me l’a fournie.

Une amie que l’on a en commun sur Facebook a un jour posté une publicité à base de jeu de mots qu’elle trouvait douteux. Étant moi-même un roi du calembour, je n’ai pu m’empêcher de lui en écrire un en commentaire. Aussitôt, Moron a répondu. Non pas au post lui-même, mais directement à mon commentaire. Il a écrit : « Le jeu de mot est la plus basse forme d’humour! »

Après toutes ces années, il ne se contentait plus de parler contre moi aux autres. Cette fois, il s’adressait à moi directement. C’était une provocation publique. Et je connais trop bien la mentalité de masse sur le net pour voir que pour celle-là, pas moyen de m’en tirer.  Ou bien je réponds, et je sors de la zone victime de harcèlement et je passe à celle du cave qui s’engueule pour des niaiseries. Ou bien je ne réponds pas, et je suis un lâche qui s’invite par le fait même à d’autres attaques directes publiques. J’ai donc appliqué la seule solution pour éviter ce cirque : Effacer mon commentaire, faisant disparaître du même coup sa réplique. Le tout n’est pas resté sur le net plus que dix secondes, trop peu pour que quiconque l’ait vu. Alors s’il en parle, il n’aura aucune preuve, et ça va encore passer pour l’un de ses délires.

Ceci étant réglé, je me suis penché sur la phrase qu’il m’avait écrite.  Voyez-vous, je suis un solutionnaire.  Le genre de personne qui ne se contente pas de dissimuler un problème.  Quand il y en a un, je l’aborde et je le règle.  Aussi, lorsque l’on me fait une remarque négative, au lieu de la qualifier de connerie sans pertinence, je réfléchis sur la crédibilité de celle-ci.  Si la remarque est pertinente, je règle le problème.  Si elle ne l’est pas, je passe à autre chose.

Étant grand lecteur de bande dessinée, je sais que les jeux de mots sont en grande partie responsables du succès de la série Achille Talon.  J’ai ensuite pensé à la carrière de François Pérusse qui date de 1990, et qui se base sur les jeux de mots. Ça fait presque trente ans que sa carrière ne dérougit pas : Série d’albums, émissions de télé, dessins animés, contrats publicitaires, carrière en Europe… Et bien avant lui il y avait Sol, personnage du regretté Marc Favreau, dont les monologues n’étaient que ça, des jeux de mots. Et ça en a fait le plus noble de nos humoristes.  Alors quand Moron affirme que le jeu de mot est la plus basse forme d’humour, c’est n’importe quoi, comme d’habitude.

Constater ceci m’a fait prendre conscience d’une évidence qui aurait dû me sauter aux yeux depuis le début : Moron Fumier est le roi des mauvaises décisions de vie. Car pendant toute sa vie adulte, ses opinions, ses gestes, ses décisions, sont toujours allés à l’encontre de la logique, du bon sens et des faits. Juste sa campagne de salissage contre moi le prouve. Passer quinze ans à s’acharner à me dépeindre d’une manière qui est totalement l’inverse de tout ce que tout le monde peut voir de leurs propres yeux, et continuer quand même de penser que ça puisse être crédible. Vraiment, la logique de ce gars-là est une boussole qui pointe vers le sud.

Et ça, ça voudrait dire que pour avoir du succès et réussir sa vie, il faut faire le contraire de ce que pense Moron Fumier.

J’ai alors commencé à réfléchir sur les manières de tirer avantage des jeux de mots. Mais à part dans les bandes dessinées, je ne voyais pas. J’ai alors laissé faire les jeux de mots, et j’ai passé à une autre de ses paroles haineuses que l’on m’avait déjà rapporté : « Je crache sur la nostalgie. »

S’il crache sur la nostalgie, ça veut dire que le reste du monde adore ça.

Le reste du monde étant un gros morceau, j’ai commencé modestement par le coin de pays d’où je suis originaire; La Montérégie. Il se trouve que dans mes tiroirs et vieilles boites, j’ai des photos, des articles, des cartes postales, et plein d’autres vieilles choses en provenance de cet endroit. Puisque ma famille y a vécu pendant quatre génération, c’est un sujet que je connais très bien et ce n’est pas le matériel à montrer qui me manque. J’ai donc créé, sur Facebook une page nostalgique de la Montérégie d’autrefois. Ça a décollé de manière fulgurante et ça n’arrête pas. Au moment d’écrire ces lignes, nous sommes rendus à 2 550 abonnés.

Parmi eux, je me suis fait contacter par plein de gens ravis des souvenirs que je leur rappelais. Ça va du simple citoyen jusqu’à la Mairie.  De l’organisme à but non lucratif à la compagnie multimillionnaire.  De la famille de fondateurs d’industries à la famille de grands artistes de réputation internationale. Et vous voulez savoir ce que ça m’a rapporté, cette page, depuis quelques mois?

  • Un contrat d’article dans un magazine régional.
  • Un contrat pour faire un calendrier régional
  • Un poste au sein d’une fondation au nom d’un grand artiste disparu.
  • Un projet de livre biographique à son sujet.
  • Un autre livre, celui-là en chantier, au sujet d’une grande industrie régionale.
  • Un contrat pour animer une conférence au sujet de la région d’autrefois.
  • Que des contacts, tous positif, dans les hautes sphères de la société de l’endroit.

Vous constaterez que je reste vague, ne nommant pas les sujets, et encore moins les municipalités impliquées. C’est en rapport aux clauses de confidentialité. Mais vous ne perdez rien pour attendre, je ne vais certainement pas manquer de m’en vanter ici lorsque ces projets seront accomplis. Et ce ne sont que les premiers. C’est bien parti pour se succéder à vitesse folle.

Et à cette liste, je peux même rajouter l’amour. Je vous avais glissé un mot à ce sujet il y a quelques billet de cela. Eh bien oui, j’ai trouvé l’amour, le vrai, avec celle qui partagera le reste de ma vie. C’est une femme de mon ancienne région, de ma génération, ancienne camarade de classe qui me regardait à l’époque sans trop oser m’approcher, aujourd’hui musicienne de renom, fille d’un grand peintre internationalement reconnu. Nous avons tellement en commun, dans notre passé, dans nos goûts, notre mentalité, nos personnalités, que nous sommes indéniablement faits l’un pour l’autre. Et en combinant son salaire, le mien, et tout l’argent supplémentaire que me procurent ces contrats, nous avons l’œil sur une petite maison ancestrale avec stationnement, garage et terrain, où nous irons vivre ensemble l’an prochain. Après trente ans d’exil, je reviens enfin chez moi. Je suis parti de là en tant que fils du BS du village, méprisé de tous. J’y reviens en tant que l’historien du citoyen, apprécié de tout le monde.

À 51 ans, cette vie que je n’avais que jusque-là rêvée est enfin devenue réalité. Et tout ça parce que j’ai choisi de faire face à l’adversité de manière constructive plutôt que destructive.

Lorsque l’on te lance de la merde, tu as deux choix. Tu peux répliquer de la même façon, et vous finissez aux yeux de tous comme deux porcs qui se chient dessus non-stop. Ou bien, comme je le répète souvent, tu peux prendre cette merde et en faire du fumier. C’est ce que j’ai fait. Et grâce à cet engrais, jamais ma vie n’a été aussi florissante.

À tous ceux qui attendent depuis quinze ans que je prenne ma revanche sur Moron Fumier; Vous perdez votre temps.  Vrai, toute ma vie jusqu’en 2003, j’étais partisan de la vengeance. Mais ça ne m’a jamais rapporté autre chose qu’une petite satisfaction à court terme, et des ennuis à long terme. Voilà une décennie et demie que je ne me venge plus, mais ça ne fait pas de moi une victime volontaire et passive pour autant. Avec du calme, de l’intelligence, de la stratégie et de la patience, il y a toujours moyen de tirer avantage du négatif que la vie et les gens nous apportent. C’est ce que j’ai fait en partant du commentaire haineux que m’a adressé directement Moron au sujet des jeux de mots, afin de trouver la formule gagnante qui vient de m’assurer succès et prospérité pour le reste de ma vie.

Et voilà pourquoi jamais je ne ferai quoi que ce soit contre Moron. C’est peut-être un fumier. Mais c’est MON fumier!

Comment naît la confiance en soi

Montréal, automne 1995.  J’ai 27 ans et je suis de retour au études, au cégep, après dix ans de vie adulte.  J’ai passé la dernière moitié de cette décennie à être coincé dans une relation abusive avec la mère de mes enfants, dans laquelle je fus toujours rabaissé dans toutes les facettes de ce que je suis.

J’ai joint le journal étudiant, sans trop y croire au début, en tant qu’illustrateur et chroniqueur humoristique.  Et là, après deux mois de collaboration, à ma grande surprise, l’équipe m’offre le poste de rédacteur en chef.

Cette situation, me voir comme le patron, le dirigeant, le chef, c’est quelque chose que j’ai toujours rêvé.  Mais entre le rêve et la réalité, il y a une marge.  Notamment, le fait que jamais ce genre de truc ne m’était déjà arrivé dans la vraie vie.   Aussi, être rêveur ne m’a jamais empêché d’être réaliste.  Je leur ai donc posé la question suivante :

« Pourquoi moi? »

Ils m’ont alors dit les choses qu’ils voyaient en moi : Maturité.  Assiduité.  Sérieux.  Logique.  Et la capacité d’écrire des textes intéressants et intelligents, d’une manière assez simple pour être compréhensifs.

Et ce sont toutes des qualités que je ne me voyais pas moi-même posséder.

Flatté et ravi, j’ai accepté leur offre.  Mais un quart d’heure plus tard, je leur demandais de nouveau s’ils étaient sûrs de me vouloir comme rédacteur en chef.  Là encore, j’ai eu droit à un témoignage de mes mérites. 

Trente minutes plus tard, alors que je m’apprêtais à prendre place au bureau du rédacteur en chef, j’ai ressenti de nouveau l’impulsion de leur demander s’ils étaient vraiment sûrs et certains qu’ils voulaient bien de moi à la tête du journal.

Et c’est là que, plutôt que de leur balancer la même question une troisième fois, j’ai posé l’un des gestes les plus intelligents de ma vie :  Au lieu de les questionner eux, je me suis questionné MOI!   Non pas en me demandant pourquoi est-ce qu`ils veulent de moi.  Mais plutôt en me demandant pourquoi est-ce que j’ai tant de difficulté à y croire.  

Et c’est là que je me suis dit :  « Tous ces gens voient en moi des capacités et du mérite.  Pourquoi est-ce que je n’arriverais pas à reconnaître moi-même que je les ai, ces capacités et ce mérite?  Ils ont confiance en moi.  Pourquoi est-ce que je ne n’aurais pas moi-même confiance en moi? »

Et puis, soyons sérieux: Qu’est-ce qui risque d’arriver si je continue de leur poser cette question?  Je vais juste leur donner l’impression que je crois qu’ils ont fait erreur de me choisir.  Je vais leur mettre en tête des doutes à mon sujet.  Pour une fois que j’ai dans mon entourage des gens qui croient en moi et en mes capacités, pourquoi est-ce que j’irais agir de manière à saboter ça?

J’ai alors compris que, après avoir passé ma vie à survivre dans le mépris des autres, je n’avais jamais appris à vivre avec leur respect.  Dans de telles conditions, je peux comprendre pourquoi j’ai été aussi désemparé de ces témoignages positifs à mon égard.

Ayant réalisé ceci, j’ai décidé de ne plus les questionner, d’accepter les faits, et de me montrer digne de leur confiance.  Si à leurs yeux j’ai ce qu’il faut pour être un leader, alors je serai ce leader.  Puisque le journal m’a porté au pouvoir, alors j’allais faire tout en mon pouvoir pour offrir au cégep et à ses étudiants le meilleur journal que l’on puisse produire. 

Un mois plus tard, en voyant qu’un prof de philosophie du cégep utilisait l’un de mes articles comme sujet de devoir, alors là, plus de doute possible.  J’avais du talent, et j’avais du mérite.  Il fallait juste que je prenne mes distance avec les gens qui, tout le long de ma vie, m’ont toujours fait croire que je n’en avais aucun.  Et j’ai commencé en quittant la mère de mes enfants, mettant fin à cette relation abusive qui n’avait que trop duré.

Évidemment, après toute une vie à se faire conditionner à croire que l’on n’est pas assez bien, on ne peut pas se débarrasser de ces complexes du jour au lendemain.  Et croire que l’on a ce qu’il faut pour diriger un journal, c’est autre chose que de croire que l’on a ce qu’il faut pour plaire à une personne bien.  Je m’en suis douloureusement rendu compte l’année suivante.

Automne 1996.  J’ai 28 ans.  J’en suis à ma seconde et dernière année de Cégep.  Libéré de l’emprise de mon ex, j’habite maintenant aux résidences étudiantes, dont la construction fut achevée l’été dernier.  Ma meilleure amie, c’est Océane, une camarade de classe du cours d’Espagnol.  Une intelligente et jolie jeune femme de 19 ans avec qui j’ai énormément de goûts en commun et de passions artistiques partagées.

Un soir, chez moi, après un mois et demi de grande amitié, Océane m’a démontré qu’elle me désirait.  Je n’arrivais pas à y croire.  Elle était de neuf ans ma cadette.  Elle était déjà dans une relation.   Une relation abusive dont elle voulait se tirer, certes, mais dans une relation quand même.  Nous étions amis depuis les deux derniers mois, ce qui fait que pour moi, sans m’être jamais posé la question, il était clair que j’étais friendzoné.  Et elle m’avait dit devoir partir à 21:00, et il était déjà 21:30.  Et elle avait bu.  Dans ma tête, tout ça me démontrait qu’elle ne pouvait pas vraiment me vouloir.

Hélas, cette fois-là, je n’ai pas pensé à agir comme je l’avais fait un an plus tôt au journal.  Je ne me suis pas questionné moi.  Je l’ai questionné ELLE.  Face à mes questions trop claires et trop directes, questions qui sous-entendaient des faits et gestes immoraux de sa part, elle n’a pas su quoi me répondre.  Au final, elle s’est juste sentie idiote, ivrogne, salope, repoussée et humiliée.  Non seulement j’avais ruiné ma chance de vivre ce qui avait le potentiel d’être l’une des plus géniales et passionnées relations de ma vie, je venais également de gâcher pour toujours notre si parfaite amitié.

Et tout ça parce que, à cause de mes complexes d’infériorité, j’ai décidé à sa place qu’elle ne pouvait pas vouloir de moi.

La vie m’avait tellement conditionné à croire que j’étais un loser que je ne me posais même pas la question.  Pour moi, je l’étais.  C’était une fatalité que j’avais accepté depuis longtemps.  La vie n’avait plus besoin de m’envoyer des obstacles pour me saboter.  J’étais parfaitement capable de me saboter moi-même.  C’est ce que j’avais failli faire avec le journal l’année d’avant, et c’est ce que je venais de faire avec Océane.

Voyez-vous, plus tôt dans ce billet, lorsque je disais qu’être rêveur ne m’a jamais empêché d’être réaliste, en fait, réaliste n’est pas le bon mot.  Oui, je me croyais réaliste à ce moment-là.  Mais dans les faits, ce que j’étais vraiment, c’était défaitiste.  J’étais tellement habitué à subir des échecs et des revers, d’être un perdant, que j’ai fini par accepter ma condition d’inférieur social.  Dans ce temps-là, par réflexe de survie, un gars apprend à « ne pas s’en faire accroire. »  Il apprend à « rester à sa place. »  Sauf que dans sa tête, « sa place », c’est toujours en dernier, toujours en-dessous des autres.  Ce n’est jamais à leur égalité.  Et ce n’est surtout pas plus haut qu’eux.

Ce que ça signifie, c’est que si Océane avait été célibataire, d’accord, j’aurais eu quelques difficultés à croire qu’elle voulait de moi.  Mais j’aurais fini par y croire.  Dans mon inconscient, j’aurais cru que le fait de sortir avec moi, ça aurait été pour elle mieux que rien.  Mais là?  Puisqu’elle était déjà en couple?  Alors là, je ne suis plus seulement mieux que rien.  Je suis mieux que quelque chose.  Je suis mieux que lui!  Et encore, je n’étais pas en compétition avec lui, comme deux candidats pour obtenir le poste d’amoureux officiel d’Océane.  J’allais prendre la place de celui qui occupait ce poste depuis déjà un an.  Ça me mettait en position de supériorité sur ce gars-là.  Or, quand tu as de la misère à te croire égal aux autres, il est encore plus difficile d’imaginer que tu puisses être leur supérieur.

J’étais tellement préoccupé avec l’idée de rester à ma place, que je ne me rendais pas compte que ça faisait des années que ma place n’était plus aussi basse que j’avais été conditionné à le croire.

On ne se doute jamais des dommages collatéraux que notre propre manque de confiance en soi peut causer chez les gens qui nous entourent.  Si j’avais cru mériter le désir et l’amour d’Océane, elle aurait trouvé en nous la force de se libérer de cette relation abusive dans laquelle elle était coincée.  À la place, en la repoussant, je lui ai juste fait croire qu’elle ne méritait pas mieux que lui.  Elle a donc continué d’être en couple avec ce gars abusif.  Bref, en ayant une basse estime de moi, je lui ai donné une basse estime d’elle-même.  En n’ayant aucune confiance en moi, j’ai miné sa propre confiance en elle.

Perdre Océane, mais surtout réaliser que j’ai contribué à la conditionner à accepter d’être dans une relation malheureuse, ce fut l’une des plus dures leçons de ma vie.  Et je me suis juré que je ne l’oublierai jamais.  Voilà pourquoi j’en parle encore, aujourd’hui, vingt-trois ans plus tard.

À partir de ce moment, je me suis juré que plus jamais je manquerai de confiance en moi et en mes capacités. 

Et justement, vingt-trois ans plus tard, vous voulez voir ce que c’est capable de faire, un homme qui a confiance en lui et en ses capacités? Me voici, l’année dernière, du début du mois d’août jusqu’à la fin de décembre. 

50 ans.  222 lbs / 100,7 kgs.  Obèse.  Une jambe et les deux pieds croches.  Une fasciite plantaire aux deux pieds qui risque de m’incapaciter à marcher si j’essaye de me remettre au jogging.  Une pression sanguine qui est à la limite d’être trop basse.  Et avec une vertèbre brisée qui a demandé une convalescence qui a duré dix mois.

Comme le disent ceux qui utilisent mal cette expression, j’aurais pu choisir de vieillir avec grâce.  C’est-à-dire travailler sur mon intellect, m’habiller mieux, avoir de la classe, et ne pas me préoccuper de détails insignifiants comme l’âge et le physique.  Après tout, j’avais toutes les raisons de croire que mes meilleures années étaient derrière moi.  Tout le monde sait qu’il est impossible d’être sexy une fois que l’on a atteint la cinquantaine.

Mais voilà : J’ai confiance en moi et en mes capacités.

À la fin de décembre, une fois ma convalescence terminée, je me suis inscrit au gym.  J’ai fait des recherches sur l’alimentation.  J’ai fait des recherches sur les exercices cardio.  J’ai fait des recherches sur les exercices de musculation.  J’ai appliqué dans mon quotidien ce que j’ai appris.  J’ai créé Diesel Ego, mon blog de remise en forme.   J’ai appliqué à mon programme les trois principes qui régissent ma vie, soit le courage, la ténacité et la sagesse.  Et me voici, aujourd’hui, quatre mois plus tard.

Impossible d’être sexy après 50 ans, hm?  

Maintenant, ÇA, c’est ce que j’appelle vieillir avec grâce.  Et ça ne m’a pas pris plus que quatre mois.  En seize petites semaines, j’ai réussi là où la majorité des gens passent des années à échouer.  Et ce, malgré mon âge et mes handicaps physiques. 

La différence?  J’ai confiance en moi et en mes capacités.

Comment naît la confiance en soi?  Fais de ton mieux.  Ait le courage de toujours faire en sorte de t’améliorer.  Ait la ténacité de ne jamais abandonner.  Mais ait la sagesse de savoir ralentir quand il le faut, récupérer au besoin, ou abandonner si la cause est perdue, pour ensuite passer à autre chose.  En accumulant les réussites et en évitant habilement les échecs, tes mérites seront reconnus.  Les gens vont croire en toi.  Et quand les gens croient en nous, il est beaucoup plus facile d’y croire soi-même.  Et dès que l’on y croit, surtout après avoir fait nos preuves, alors là, tous les buts réalistes sont à notre portée.

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Y’A LIENS LÀ :

Dans ce billet, je décris de manière claire le raisonnement erroné qui m’a fait repousser Océane, et pourquoi elle a réagi comme elle l’a fait.

Sinon, vous avez ici l’histoire détaillée de ma relation avec Océane, et comment ça m’a appris ces dures leçons que j’applique encore aujourd’hui.

Diesel Ego, mon blog de remise en forme, dans lequel je décris tout mon programme d’exercice de 16 semaines, pendant que je l’ai suivi.

Autopsie du loser.  Une très grande remise en question, une auto-analyse que j’ai commencé à l’age de 25 ans et que j’ai terminée à 30.  C’est ce qui m’a fait prendre conscience de tout ce qui n’allait pas chez moi.

Et son indispensable complément, la série Pas obligé de rester loser.  Une douzaine de billets dans lequel j’explique, un sujet à la fois, comment j’ai cessé d’en être un.

La saga du casino, 3 de 3: De pire en pire.

Premier avril 1994. Maintenant que Kim a joué et perdu notre budget du mois au casino la veille, nous voilà incapables de payer le loyer, le téléphone, l’électricité, l’épicerie.  Le  prochain chèque de chômage arrivera dans deux semaines.  Non seulement celui-ci ne sera pas suffisant pour payer le loyer, de quoi vivra t’on pour les quatorze prochains jours?   

Le lendemain, Kim me propose une solution.  Elle a parlé de notre situation à sa mère.  Influencée par sa chance au jeu, la belle-mère se montre généreuse.  Aussi, elle consent à nous laisser habiter dans sa propriété.  Tandis que les parents de Kim vont continuer d’occuper tout le rez de chaussée, tout le sous-sol et la cour arrière, nous aurons l’un des appartement de l’étage au-dessus.  Et mieux encore: Nous pourrons y loger gratuitement.  Tout ce qu’elle nous demande en retour, c’est de rénover l’appartement, le nettoyer, le remettre en état. 

Je trouve cette proximité fort déplaisante.  Mais dans notre situation, on ne peut pas se permettre de cracher sur un loyer gratis.  N’empêche qu’en acceptant ce marché, je deviendrai dépendant de Kim et de sa mère, soit celles qui ont causé notre ruine financière pour commencer.  Et puisque la belle-mère refuse de me faire signer un bail, elle pourrait m’expulser n’importe quand et je n’aurais aucun recours devant la loi.  Bref, j’aurai intérêt à accepter ses abus présents et futurs si je ne veux pas me retrouver dans la rue.  Sans argent pour survivre par moi-même, est-ce que j’ai autre choix que d’accepter cet odieux marché?  

De mon appartement de Verdun, nous avons amené avec nous le peu de nourriture qu’il nous restait. Une fois le frigo bien vidé et nettoyé, j’ai coupé le courant. Inutile de laisser, le frigo et le réservoir d’eau chaude fonctionner pour rien. Puis, je vais voir le propriétaire pour le rassurer comme quoi je vais le payer éventuellement, c’est juste que je serai en retard.  (Dans les faits, je n’arriverai jamais à rattraper ce retard.  Quand je remettrai les clés de mon appartement de Verdun à la fin de juin, ce sera toujours en leur devant un mois.) 

Ainsi, durant tout le mois d’avril, je déménage mes choses au compte-goutte d’un appartement à l’autre, tout en nettoyant, réparant et repeignant.  

Pendant ce temps-là, la belle-mère maintient son infernal rythme de vie, séparant sa journée entre son travail et le casino, ne prenant que deux heures de sommeil sur vingt-quatre, et ce de façon quasi quotidienne.

Je réalise que ça commence à ne plus aller trop bien sous sa coiffure quand un soir, avant de partir, elle me dit:

« Bon ben soyez sages, les enfants, j’m’en va à ma deuxième job. »
« Quelle deuxième job? »
« Au casino. »
« C’est quoi comme job? »
« Chu payée pour m’asseoir aux machines. J’en joue pis j’gagne. »

Je reste intrigué. Je ne comprends pas pourquoi le casino l’aurait embauchée pour jouer. J’en parle à Kim qui me confirme qu’en effet, la belle-mère dit n’importe quoi. Elle n’est pas à l’emploi du casino. Elle ne fait qu’aller y jouer.  C’est juste qu’elle a décidé d’appeler ça son second emploi, probablement pour soulager sa conscience d’être devenue irraisonnablement accro au jeu.

Nous dormons toujours lorsque la belle-mère revient du casino aux petites heures du matin. Par contre, à tous les soirs lorsqu’elle revient de sa journée de travail de livreuse, c’est là qu’elle se vante à nous du montant qu’elle a gagné au casino la veille. Comme la fois où elle entre fièrement en disant à Kim :

« Devinez quoi? J’ai gagné six cent piasses hier. »
« Au oui? Pis où c’est qu’y’est, c’t’argent-là? »
« Ben là, je l’ai rejoué, qu’est-ce tu penses? M’as pas me contenter de gagner d’un p’tit montant d’même, franchement. »

Ses pertes d’argent par centaines de dollars par jour ne l’empêchent pas de me faire la morale au sujet de mes propres dépenses. Le lendemain de l’annonciation de son gain de six cent dollars rejoué et perdu, j’achète une petite poussette pliante usagée pour bébé William dans une vente de charité, au prix extrêmement dérisoire de deux dollars. La belle-mère passe un bon cinq minutes complet à gueuler comme quoi c’est niaiseux de ma part d’avoir gaspillé de l’argent pour une telle scrap.

Me faire ainsi rabaisser à répétition par quelqu’un qui est très mal placé pour me faire la morale sur mes dépenses, ça finit par me faire perdre ma patience et ma politesse.  Je sais bien qu’on ne doit pas insulter quelqu’un sous son propre toit, surtout quand la personne est ta propriétaire et qu’elle peut t’expulser à la moindre saute d’humeur.  Mais il y a quand même bien des limites à se faire chier dessus.  Surtout quand le sujet de dispute est un achat nécessaire qui a si peu coûté.  Aussi, même si nous sommes devant son mari et sa fille, je me permet de lui répondre:

« Dépenser deux piasses au sous-sol d’église et revenir avec une poussette, ou dépenser six cent piasses au casino et revenir avec rien…  C’est quoi le plus niaiseux? »
« C’est toé! »

Qu’est-ce que vous voulez répliquer face à une mauvaise foi pareille?

Mai 1994. Au bout de ces deux mois à deux heures de sommeil par jour, le bilan n’a rien de brillant. En plus de jouer au casino tout l’argent cash qu’elle reçoit quotidiennement lors de ses livraisons de lait, elle a vidé ses comptes de banques incluant celui de son mari. Par conséquent, elle n’a plus rien pour payer ses factures mensuelles.  Comme Kim et moi le mois dernier.  À ceci près que la belle-mère possède plusieurs biens de valeur, ce qui lui permet de s’en tirer. 

Et ce premier bien de valeur dont elle se voit obligée de se départir, c’est la belle Lincoln Continental dont elle était si fière. Elle n’en tire qu’un peu plus de la moitié de sa valeur réelle. Elle n’a pas le choix, la banque menace de reprendre la maison. L’argent obtenu de la vente de l’auto lui permet de remettre ses états de comptes à zéro. Elle ira jouer le reste au Casino.

N’empêche que si elle a appris sa leçon et qu’elle arrête maintenant, sa vie peut encore reprendre son cours normal d’antan, sans pertes à essuyer.

Juin 1994. Elle insiste. Ses pertes et ses dettes sont telles qu’elle vend ses placements, ses assurances vie et sa collection de monnaie rare. Je ne sais pas si elle utilise cet argent pour jouer ou bien pour payer ses dettes, mais à la fin de ce mois, soit lundi le 27, alors que je suis au logement d’en haut dans lequel nous avons enfin fini de nous installer, je reçois la visite d’une jeune femme qui se dit huissier.  Ça augure mal.

Juillet 1994. Incapable d’honorer ses paiements mensuels, la belle-mère en est réduite à vendre les seules choses de valeur qui lui reste, soit son camion réfrigéré et son permis d’exclusivité sur son territoire de livraison. De toute façon, elle n’a même plus l’argent nécessaire pour payer à Québon le lait qu’elle revend. En désespoir de cause, elle s’obstine à aller au casino, en jouant les miettes qui lui restent dans une dernière tentative de se refaire.

Août 1994. La belle-mère est incapable de faire les paiements de la maison.  Et cette fois, il ne lui reste plus rien à vendre.  Par conséquent, la banque en reprend possession.  Ceci m’affectera personnellement de deux répercussions aussi inattendues que fâcheuses et injustes. 

La première répercussion : Je reçois une facture par la poste, à mon nom, dans laquelle la banque me réclame le plein montant du loyer selon l’estimation de la ville, qui est de trois cent cinquante dollars par mois.   Mieux encore: Puisque la belle-mère ne rembourse plus la banque depuis juin (Car oui, elle a préféré jouer cet argent, chose qu’elle nous avait jusque-là cachée) ils me réclament trois mois de loyer, pour un total de $1050.00.
(À l’époque, le salaire minimum était de $5.85 de l’heure.  Aujourd’hui, il est $12.00.  Donc, en argent d’aujourd’hui, la banque me réclamait l’équivalent de $2 153.86)

Et pourquoi est-ce que la facture est à mon nom?  Parce que Kim, étant la fille de la propriétaire, elle y échappe, puisque la loi permet de loger gratuitement des membres de la famille.  Étrangement, le fait que je sois le père de son fils, ce n’est pas suffisant pour me considérer légalement comme étant de la famille. 

Refusant de payer pour les conneries de la belle-mère, je décide de tirer avantage de son refus de me faire signer un bail.  J’appelle la banque au numéro fourni avec la facture.  Je discute avec une représentante de la banque au téléphone, qui me demande:

« Écoutez monsieur, si vous n’habitez pas à cette adresse, comment ça se fait que nous avons votre nom sur le document du huissier en date du vingt-sept juin dernier? »
« 
Parce que oui, c’est moi qui lui ai ouvert la porte. Mais la fille m’a juste dit qu’elle était huissier, qu’elle travaillait pour la banque, et qu’elle voulait savoir mon nom. Elle m’a jamais dit ce qu’elle venait constater au juste.  Et surtout, elle ne m’a jamais demandé si j’habitais là. »
« 
Qu’est-ce que vous faisiez dans ce logement, d’abord? »
« 
Je suis le chum de Kim Sinclair, qui se trouve à être la fille de la propriétaire, fa que je la visitais, c’est tout. »
« Et vous répondez toujours à la porte à sa place quand vous la visitez? »
« Oui, quand elle est au sous-sol à faire du lavage, comme c’était le cas cette fois-là.  Et si vous voulez une preuve, je vais vous envoyer une copie de mon bail attestant que j’habite au 5855 avenue Verdun à Verdun. Chu su’l’BS, j’peux quand même pas me payer deux logements. »

Elle n’insiste pas et ma facture est annulée. Encore heureux qu’elle ait marché dans mon bluff, car si j’habitais vraiment au 5855 avenue Verdun à Verdun le jour ou madame la huissière est passé, ce n’est plus le cas maintenant.  De tous les problèmes que me causeront la famille Sinclair depuis que j’ai eu le malheur de commencer à fréquenter Kim, ça demeurera le seul et unique duquel j’arriverai à me tirer.  Au bout du compte, le fait que je n’ai jamais signé de bail à la belle-mère, ça aura contribué à me tirer de cette situation, puisque la banque n’aura aucune preuve que j’y habitais.  Et après ça, on dira encore que deux négatifs ne font pas un positif.   

Quant à la belle-mère, la banque lui a faite une offre: Elle peut continuer d’occuper tout le rez de chaussée, le sous-sol et le terrain, mais à condition quelle puisse leur payer un loyer, toujours calculé selon l’évaluation municipale.  Combien?  Oh, une bagatelle: $900.00 par mois ($1 846.15 en argent de 2018) Et dans son cas aussi, multiplié par trois ($5 538.46) pour cause d’arrérages.  Évidemment, après s’être ruinée au casino, elle ne le pouvait pas.  Elle a donc été priée de vider les lieux.  

Cinq mois après avoir gagné son véhicule de luxe, la belle-mère a tout perdu.  Vingt longues années de dur labeur, de sacrifices et d’économies, évaporés en vingt petites semaines de jeu.  Pendant ce temps-là, j’utilise toujours la poussette usagée pour bébé William que j’ai achetée pour deux dollars.  Voilà qui démontre clairement c’est laquelle de nous deux, finalement, la personne la plus niaiseuse.

Ce qui m’amène à la seconde répercussion: Il me faut de nouveau déménager, alors que l’on vient à peine de finir de s’installer, après que j’aille passé deux mois à tout rénover de fonds en combles.  

Les beaux parents déménageront dans un appartement misérable de Lachine.  La belle-mère ne travaillera plus jamais par la suite. Elle vivra de la pension de son mari pour qui cette aventure marquera le début de la retraite. Au moins, avec lui qui contrôle les finances, il pouvait s’assurer que les frais mensuels (Loyer, électricité, téléphone, etc.) soient payés en premier. Elle continuera de jouer le peu qu’il leur reste, tout en refusant obstinément de reconnaître qu’elle a un problème de jeu.  Et elle continua de vivre ainsi jusqu’à sa mort en 2011, dû à un cancer causé par quarante ans de tabagisme intense.  Elle est donc morte comme elle a vécu: Victime de ses mauvaises décisions.

La saga du casino m’aura appris quelque chose à la dure: Pas besoin d’être soi-même accro au jeu pour voir sa vie ruinée par celui-ci.  Il suffit que quelqu’un de notre proche entourage le soit.

La saga du casino, 2 de 3: Pour le pire…

Début de mars 1994. Le lendemain de sa soirée au Casino où ils lui ont remis les clés de la Lincoln Continental, la belle-mère n’a de cesse d’admirer son véhicule. Puis, en soirée, après avoir soupé, elle se change et repart au casino en disant:

« Bon ben à c’t’heure que j’ai gagné le char, m’as aller gagner l’argent pour les plaques, les assurances pis l’enregistrement. »

Et devinez quoi?  C’EST ARRIVÉ!   Le hasard a voulu qu’elle en revienne ce soir-là avec plusieurs milliers de dollars, soit de quoi couvrir toutes les dépenses relatives à l’auto. Après ce coup-là, la belle-mère deviendra totalement accro au casino, voyant la chose comme le juste retour de karma d’une longue vie de misère, de travail acharné et de sacrifices.

Petit historique de la famille Sinclair (D’après ce que Kim m’en a dit.)
Les Sinclair viennent de Charlevoix.  Vers la fin des années 1970, sans consulter son mari, la (future) belle-mère a pris la décision de vendre la maison et d’installer la petite famille à Montréal. Elle se foutait bien du fait que son mari et leurs filles Kim et Muriel se retrouvaient brusquement déracinés. Elle voyait la grande ville comme étant une terre d’opportunité, l’équivalent du American Dream, capable de faire sa fortune. Après divers emplois, elle a pu s’en mettre assez de côté pour se payer un camion réfrigérant et est devenue livreuse de produits laitiers pour Québon.

A force de temps, de travail et de sacrifices, elle a réussi à devenir propriétaire d’une maison à revenus, soit le triplex dans lequel ils vivent en ce moment. Or, elle fit son achat avant de le faire inspecter par la ville.  Par conséquent, elle s’était bien faite avoir. La maison lui avait été vendue en tant que quadruplex.   Lorsqu’un inspecteur passa, il lui signala que l’appartement du sous-sol était illégal, puisqu’il n’y a qu’une seule sortie, ce qui enfreint toutes les règles de sécurité.

Ensuite, un des logements du haut était loué à un BS.  Un an après l’achat de la maison, il est parti en devant plusieurs mois de loyer. La belle-mère a dépensé beaucoup en frais légaux pour le retracer et le traîner en cour. Elle y a appris, à son grand désarroi, que quand tu poursuis une personne qui est sans le sou, le plus que la Cour peut faire, c’est lui donner l’ordre de rembourser à coup de quelques dizaines de dollars par mois, montant dérisoire quand le loyer en retard et les dépenses légales montent à plusieurs milliers de dollars. Le locataire n’a payé ce montant dérisoire qu’une seule fois, avant de disparaître de nouveau. La belle-mère ayant perdu assez d’argent dans cette aventure comme ça, elle n’a eu d’autre choix que de laisser tomber.

Enfin, la vieille dame qui habitait au logement restant est partie vivre en foyer pour personnes âgées.  Et c’est ainsi que cette maison qui devait générer un revenu de trois loyers, qui aurait pu payer l’hypothèque et bien plus, s’est transformée en gouffre financier.

Suite à son expérience avec le locataire BS, la belle-mère considère qu’on ne peut pas se fier aux jeunes.  Aussi, elle ne veut louer qu’à des personnes âgées.  Mais voilà, quand ces gens cherchent un appartement, ils essayent d’éviter les escaliers autant que possible. Les deux logements du 2e étage ne trouvent donc pas preneurs et sont vacants depuis des années.

Malgré tout, à force de travail, d’épargne et à mener une vie bien rangée, elle accumulait peu à peu: Des véhicules, des placements, une collection de monnaie rare, etc…  Son seul excès, c’était le tabagisme, fumant un ou deux paquets par jour.

Le travail de livreuse de la belle-mère lui prend 14 heures par jour, 6 jours par semaine. Son horaire de la journée s’établit ainsi: Lever à 5:30, départ à 6:00 vers l’entrepôt de Québon. Le temps d’y arriver et de remplir le camion de sa commande de lait de la journée, elle repart à 7:30 pour commencer ses livraisons à 8:00, et les terminer à 17:00. Puis, après le souper, elle fait sa comptabilité de la journée jusqu’à 22:00. Puis, elle va se coucher et dort jusqu’au lendemain matin, 5:30.

À partir du moment où la belle-mère devient accro au casino en cette fin d’hiver 1994, son horaire de la journée reste inchangé de 5:30 à 17:00. Cependant, une fois revenue à la maison, elle mange maintenant à toute vitesse, fait sa comptabilité, puis se change et part au volant de sa Lincoln Continental en direction du casino. De nos jours, le casino opère 24/7.  Mais à ses débuts, il était fermé de 3:00 à 6:00 am.  Elle y reste donc jusqu’à la fermeture, à trois heures du matin. Elle revient à la maison et dort de 3:30 à 5:30, puis elle se lève et repart travailler. Elle maintiendra ce rythme infernal à deux heures de sommeil par jour de façon quasi quotidienne pendant au moins deux mois.

Mais entre-temps …

Dernier jour de mars 1994. Voilà un mois et demi que Kim et moi sommes allés au casino pour la première et dernière fois.  Et nous subissons encore les conséquences de son excès de dépenses.   Attablés à notre appartement de Verdun, nous faisons nos comptes. En comptant l’argent que Kim a en banque dans notre compte conjoint et en l’ajoutant à celui du chèque de chômage qu’elle va recevoir demain chez sa mère, et en soustrayant nos factures mensuelles, on constate qu’il va nous manquer cinquante dollars pour pouvoir payer les quatre cent du loyer à remettre demain.

Il me vient alors une idée. Un plan logique, à risque minime.  Je l’expose à Kim:

« On pourrait prendre un risque calculé. »
« C’est à dire? »
« On pourrait aller au casino, mais en limitant nos dépenses à cinquante piasses. Si on gagne, notre problème est réglé. Si on perd, on va être dans le trou de cent piasses au lieu de cinquante, mais ça ne va pas nous mettre dans l’trouble tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, ça va pouvoir se régler à ton prochain chèque de chômage dans deux semaines. »
« Ouais! Ça a ben d’l’allure. Ok, let’s go! »

Nous passons à un guichet automatique. Kim retire cinquante dollars (On pouvait retirer des multiples de 10 à l’époque), et on se rend au casino. Une fois arrivés, on se le sépare en vingt-cinq pièces de un dollar chacun, et on part chacun de notre côté.

Probablement influencé par le gain de la belle-mère, je m’assois aux machines qui entourent une Lincoln Continental.  Pour gagner l’auto, il faudrait que je joue la mise maximale de trois dollars et que les trois chiffres 7 apparaissent sur mon écran. Je joue en alternant au hasard la mise, mettant parfois un dollar, parfois deux, parfois trois.

Et là, tout juste après avoir mis trois dollars, J’AI LE TRIPLE SEPT!

Pendant deux secondes, je crois avoir gagné l’auto, mais la machine commence à me verser une chute de pièces de un dollar. Je déchante un peu en réalisant que pour que je puisse gagner l’auto, il aurait fallu que sortent dans l’ordre le 7 bleu, le 7 blanc et le 7 rouge. Dans mon cas, les couleurs étaient dans le désordre. Cependant, je ne m’en plains pas car cette combinaison me rapporte deux cent quarante dollars. Satisfait et heureux que mon plan ait fonctionné, je remercie le ciel d’être venu me donner ce très apprécié coup de pouce. Je ramasse mes gains, me lève et viens pour partir.  Mais Kim, qui avait déjà perdu sa part, arrive et ne l’entend pas de la même façon.

« Tu vas quand même pas sacrer l’camp juste comme tu commences à être chanceux? »
« Pourquoi rester? On a gagné l’argent qui nous manque pour le loyer, on a récupéré notre mise de départ, pis on se retrouve en plus avec cent quarante piasses en bonus. Ça va nous permettre de faire une bonne épicerie.  Ou même, tiens, de te permettre de rembourser ce qui reste de ta dette à la Caisse Populaire.   J’trouve qu’on est déjà assez chanceux comme ça. »
« Come on!  Tu serais vraiment un estie d’cave d’abandonner une machine qui commence à cracher. »
« Ça c’est le genre de mentalité qui perd son homme.  C’est exactement en pensant comme ça que tu t’es endettée ici le mois dernier. »
« C’est pas pareil.  Là, c’est pas de l’argent qui provient de mon compte de banque.  C’est d’l’argent du Casino. »
« Faut savoir quand s’arrêter si on veut pas toute perdre. J’aime ben mieux être reconnaissant de ce que j’ai eu plutôt que d’être frustré de ce que j’ai pas. »

Je viens pour partir vers le guichet dans le but d’échanger mes pièces contre de l’argent en papier, mais elle m’empoigne par la chemise pour me retenir et continue de m’insulter de plus belle  pour mon manque d’ambition.  Craignant qu’elle me fasse une scène en plein casino, je lui refile une vingtaine de dollars pour qu’elle puisse continuer à jouer. Elle les perd en trois minutes et m’en réclame davantage.

Comme je la connais, je sais trop bien que je n’aurai pas fini d’en entendre parler si j’insiste pour que l’on parte tout de suite. Je lui suggère donc un compromis: Moi je rentre à la maison avec les cent dollars qui manquent à notre budget, et je lui laisse le reste qu’elle pourra continuer de jouer. Elle accepte.

Je rentre à la maison, satisfait d’avoir sauvé la situation et fier d’avoir su jouer de façon intelligente. C’est dommage pour l’épicerie, quand même. Bah! Si c’est ce que ça prend pour qu’elle ait sa leçon et que ça lui fasse perdre ses envies de jouer, ça aura valu le coût.  En comparant ma manière de jouer avec la sienne, elle verra bien qu’il n’y a pas plus vrai que le proverbe qui dit « Qui ne risque rien n’a rien, qui risque tout perd tout. »

Le lendemain matin, j’appelle Kim afin de lui demander si elle a reçu et déposé son chèque de chômage, afin que je puisse aller payer mon loyer. (En cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, ça signifie que j’appelle la ligne de maison, chez ses parents)  Ça ne répond pas.

Je sens que ça augure mal.

Je la rappelle en vain à toutes les heures, de dix heures du matin jusqu’à dix-sept heures trente, soit au moment où ses parents reviennent de travailler. Son père me répond qu’elle n’est pas là, mais qu’il lui fera le message de me rappeler.

Le soir venu, c’est passé vingt-trois heures que Kim me rappelle enfin. Elle est en pleurs, dans un état de grande déprime. Elle m’explique qu’hier elle a perdu tout ce que je lui ai refilé au casino.  Alors ce matin, dès qu’elle a reçu son chèque de chômage par la poste, elle n’a pas accepté de rester sur cet échec. Elle est tout de suite allé l’échanger pour ensuite filer au casino pour le jouer.

Après l’avoir tout perdu, refusant toujours l’échec, elle a continué sur sa lancée. Elle a retiré de notre compte commun l’argent de l’électricité, l’argent du téléphone, l’argent des produits pour bébé William, le reste de l’argent du loyer, et elle a terminé sa lancée en jouant toute la monnaie dans ses poches, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que quinze sous, soit trop peu pour la moindre machine.  Elle n’a même pas mangé de la journée, pour ne pas « perdre » au restaurant du Casino de l’argent qui aurait pu la faire gagner.

Je regarde sur la table de cuisine, contemplant les cent dollars que j’ai ramené du casino hier, et je me sens m’effondrer moralement. Hier, il me manquait cinquante dollars pour payer mon loyer. Aujourd’hui, à cause de la stupidité et de l’hypocrisie de Kim, il m’en manque trois cent. Et je ne parle que du loyer, car je n’ai maintenant plus rien non plus pour payer les factures de téléphone et d’électricité.

Plus je fais des efforts pour me sortir de la merde, et plus les agissements de Kim m’y renfoncent encore plus profondément. Au moins, mon cent dollars permettra d’acheter des produits de première nécessité pour bébé William. Mais à part ça, nous sommes totalement ruinés.  

À quoi ça sert d’agir de façon intelligente et réfléchie quand notre sort dépend de gens qui se comportent de façon imbécile?

 

À CONCLURE

La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

Cette histoire se passe lorsque j’avais 25 ans, à l’époque où j’étais jeune père de mon premier fils, vivant avec Kim, ma conjointe.

Février 1994. La tante de Kim, une des sœur de ma belle-mère, vient leur rendre visite lors d’un matin enneigé. Elle est descendue exprès de Charlevoix dans son beau char sport de luxe pour aller faire un tour au Casino de Montréal nouvellement construit. Elle nous invite à l’y accompagner.

Au début, Kim ne tient pas à ce que je vienne avec elles car, me dit-elle, il s’agit d’une sortie entre membres de sa famille. Je n’ai absolument rien contre ça, et je me porte volontaire pour rester à la maison et garder William. Je n’ai jamais mis les pieds dans un casino, mais je considère que je suis trop pauvre pour aller risquer le peu d’argent que j’ai dans des jeux de hasard. Sans compter que je n’ai jamais eu la fièvre du jeu et je tiens à ce que ça reste ainsi.

Kim change alors d’avis et insiste pour que je les accompagne. Je refuse en lui expliquant mon point de vue, mais ça ne la rend que plus insistante. Le père de Kim n’aime pas non plus l’idée d’y aller. Problème réglé: C’est lui qui gardera William. Je me vois donc obligé de les accompagner. J’ai appris ce jour-là que les sièges arrières d’une auto sport de luxe, c’est très étroit et inconfortable. Payer si cher pour un véhicule si peu pratique. Décidément, je ne comprendrai jamais les riches.

Et nous voilà au Casino, ancien pavillon de la France de l’Expo 67.

Kim me fournit quarante dollars. J’en échange la moitié en pièces de un dollar et l’autre moitié en pièces de vingt-cinq sous. On se sépare.

Je joue environs une heure et demi avec mes vingt-cinq sous, mais je finis par tout perdre, à trois pièces près. Je décide donc d’arrêter les frais et d’aller me faire ré-échanger mes vingt pièces de un dollar contre un billet de vingt. Je me rends au comptoir d’échange et leur donne les pièces. La fille au comptoir les met sur un compteur automatique qui affiche $20.00. La fille dépose sur le comptoir devant moi un billet de dix, un billet de cinq, deux billets de deux, et quatre pièces vingt-cinq sous.

« Que c’est ça? »
« Votre argent monsieur. »
« C’est parce que si j’ai pris la peine de vous donner vingt pièces de une piasse, c’est pour avoir un billet de vingt. Est-ce que je pourrais en avoir un s’il vous plaît? »
« J’m’excuse. C’est le règlement. Chu obligé de donner un peu de monnaie aux clients sur leur départ. »

Je mets ma main dans ma poche, j’en ressors trois pièces de vingt-cinq sous et je les lui montre.

« J’en ai déjà, des vingt-cinq cennes. Si j’avais voulu de la monnaie, je vous aurais demandé de la monnaie. »

Le client a toujours raison, surtout s’il refuse de se laisser marcher sur les pieds. La fille reprend l’argent et me remet un billet de vingt. Je la remercie et pars en me demandant bien c’est quoi la logique de ce règlement stupide.

Je déambule en cherchant machinalement la sortie. Et c’est là que je constate un truc qui ne m’avait pas frappé à mon arrivée. L’intérieur du casino est fait en cercle. L’entrée est à une extrémité, le comptoir de change est à l’autre bout complètement, et il n’a a pas de chemin qui mène directement de l’un à l’autre. Le client qui vient d’échanger ses pièces contre des billets doit passer à travers un compliqué dédale de machines avant de trouver la sortie, et puisque nous sommes dans un cercle, même un gars comme moi qui a un très bon sens de l’orientation peut facilement se perdre. Dans ce temps-là, tant qu’à avoir encore un peu de monnaie en main, on a le réflexe de céder à la tentation de les jouer dans une machine, ne serait-ce que pour s’en débarrasser. C’est ce que je fais avec mes soixante-quinze sous. La machine m’entretient ainsi un bon quart d’heure avant de finir par tout me gober.

Pendant une seconde, je ressens l’envie d’aller ré-échanger mon billet de vingt contre de la monnaie pour continuer à jouer. Je me ressaisis aussitôt parce que c’est là que je réalise l’arnaque.

Ainsi, le règlement obligeant les caissières à toujours rendre un peu de monnaie avec les billets, le fait que le comptoir de change se situe à l’extrême opposé de la sortie, le fait qu’il faut repasser dans un labyrinthe désorientant pour aller de l’un à l’autre, la structure en cercle sans points de repères, tout ça a été créé de manière à inciter les gens à dépenser encore plus. Cet endroit n’est rien d’autre qu’un immense piège à cons. Je trouve ça révoltant. Je viens de passer moins de deux heures au Casino de Montréal, et ça m’a suffi pour m’en dégoûter à tout jamais.

Je retrouve Kim et lui fait part de mes constatations en lui exprimant mon désir de partir d’ici. Les affaires ont l’air de rouler mieux pour elles car ni Kim ni sa mère ni sa tante n’ont envie de partir pour le moment. Bah, au rythme où l’endroit dépouille les gens, je me dis que ce n’est qu’une question de temps.

N’ayant rien d’autre à faire, je me promène dans la place et observe, ce qui me permet de constater certaines choses qui ne font que renforcer mes principes contre ce genre d’endroit. D’abord, l’heure n’est affichée nulle part ici. Même les employés ne portent pas de montre. Je m’en rends compte parce que je commence à avoir faim, ce qui me porte à croire qu’il doit être près de midi, mais je ne peux pas le vérifier car j’ai oublié ma montre chez Kim. La seule raison logique que je vois pour que le casino ne donne pas l’heure à ses clients, c’est pour qu’ils ne voient pas le temps passer, et ainsi jouent plus longtemps. Cette théorie se confirme lorsque je vois que plusieurs dizaines de serveurs vont et viennent sans cesse dans la place en distribuant gratuitement des boissons non-alcoolisées. Alors que j’en demande une, je me fais répondre :

« Désolé monsieur, les boissons ne sont offertes qu’aux gens qui sont assis à une machine. »

Je comprends aussitôt le principe : Avec l’estomac toujours plein, les joueurs ne ressentent pas la faim, ce qui fait qu’ils perdent encore plus toute notion du temps.

Et je n’ai pas encore parlé de toutes ces lumières à couleurs vives qui clignotent sans cesse, gardant les gens dans un état de frénésie. Moi-même, une personne calme de nature, je n’arrive que difficilement à me mettre en état de tranquillité devant ces flashs incessants. Et il n’y a pas que les lumières: Depuis que je suis entré ici, tout ce que j’entends, ce sont les centaines de ♫ DING-DING-DING-DING ♫ et des ♫ TOUNG-TOUNG-TOUNG-TOUNG ♫ incessant des machines, souvent entrecoupés des ♫DRIIIIIING♫ de celles qui sont gagnantes. Non seulement ça remplit l’air d’un sentiment éternel de possibilité de gagner, mais à la longue ça nous abrutit. Lorsque j’ai joué tout à l’heure, j’ai pu constater par moi-même que quand on est assis en face d’une machine et que l’on fixe l’écran, le son et les lumières nous empêchent d’avoir des pensées cohérentes pendant qu’on y joue, ce qui nous met dans un état de quasi hypnose. Mettre de l’argent dans la machine devient alors un réflexe, et on joue en ne pensant plus à rien. Je constaterai plus tard que quand on passe la journée à entendre ces cloches, on continue de les entendre lorsque l’on revient chez soi, en particulier quand on se couche le soir. Ça fait que le casino nous reste en tête plusieurs heures après que l’on en soit partis, ce qui ne peut que nous inciter à y retourner.

Je n’en reviens pas de comment tout dans l’organisation de cet endroit semble avoir été pensé de façon à pouvoir influencer les gens, au point où ça en devient quasiment du contrôle mental de masse. Les organisateurs du casino savent comment le cerveau humain réagit selon tel ou tel stimulus, et ils s’arrangent pour provoquer ceux qui vont dans le meilleur de leurs intérêts. Pour être franc, je ne sais pas si je dois en être révolté ou bien si je dois admirer une telle ingéniosité. Ça prend une grande compréhension de la psychologie humaine pour pouvoir mettre sur pied un tel concept.

Je perdrai cependant toute admiration que j’ai pour leur ingéniosité en constatant que le guichet automatique de la Caisse Populaire situé au casino est réglé de façon à avoir deux fonctions qui, si elles sont encore légales en 1994, n’en sont pas moins immorales. Primo, ce guichet ne te dis jamais la balance de l’argent qu’il reste dans ton compte, ni à l’écran ni sur reçu imprimé. Il t’est donc impossible de savoir jusqu’à quel point tu peux dépenser. Secundo, et celle-là me répugne particulièrement, c’est que la machine te permet de retirer plus d’argent que ce que tu as dans ton compte.  C’est ainsi que Kim verra son compte de la Caisse Pop se retrouver dans le rouge de plusieurs centaines de dollars qu’elle a eu à rembourser à la caisse, et ce avec intérêts. Encore heureux que j’ai décidé de garder mon vingt dollars.

Suite à cette mauvaise expérience, ni Kim ni moi ne retournons au casino. Sa mère, par contre, y retourne souvent, et elle a assez de chance pour presque toujours en revenir avec quelques petits gains.

Un soir cependant, c’est plus qu’un simple petit gain qu’elle ramène. Elle a remporté une voiture. Et pas n’importe laquelle: Une Ford Lincoln Continental de l’année. Le genre de véhicule tellement luxueux que tu as quasiment besoin d’un brevet de pilote pour conduire, tellement le tableau de bord est complexe. C’est Kim qui m’annonce la chose au téléphone avec une voix très déprimée.

« Moé j’y va une seule fois pis j’m’endette par-dessus à’ tête avec la Caisse Pop. Pis elle, à y va pis à gagne un char. Fuck, là, à’ pas besoins d’un autre char, à’ l’a déjà une Audi. Pourquoi c’est tout l’temps ceux qui le méritent moins qui ont toujours toute? Hostie qu’c’est pas juste. »

Bien que je ressente moi-même un peu de frustration du fait que ce prix ait été remporté par une personne aussi mesquine, je peux honnêtement dire que mon problème principal avec ça n’a rien à voir avec la jalousie. C’est juste que je sens que ça augure mal.  Avec la personnalité des femmes de la famille Sinclair, c’est le genre d’événement qui risque d’avoir des répercussions qui peuvent nous mettre dans de gros ennuis.

Le lendemain soir, c’est en grandes pompes que la belle-mère ira prendre possession de son véhicule. D’abord, une grosse limousine blanche passera la prendre et l’amènera au casino. Ensuite… Et bien ensuite je ne sais pas, parce que je désapprouve ce qui est en train de se passer, alors je refuse d’y aller. Kim, sa sœur et son père accompagneront la belle-mère, mais moi je prétexterai avoir à m’occuper de William pour rester à la maison. De toute façon, dans la journée, elle me passe le message de manière non-subtile comme quoi il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans la limousine. Ce qui est totalement faux, démontrant une fois de plus la personnalité mesquine de la belle-mère.

En tenant bébé William dans mes bras pendant que je lui donne le biberon, je regarde la belle-famille entrer dans le long véhicule de luxe qui détonne particulièrement dans cette rue de Saint-Henri, réputé quartier pauvre. Je suppose que ça explique la présence de quelques curieux sur les trottoirs. Le chauffeur en uniforme leur tient la porte ouverte et la referme derrière eux. Puis il retourne au volant et ils partent. Je regarde l’impressionnante voiture disparaître au coin.

« Mon p’tit Will, t’es mieux d’ben attacher ta tuque. Parce que de la façon que je connais ta mère pis ta grand-mère, j’ai bien peur qu’on est en train d’assister au début de la fin. »

Cette impression se révélera prophétique.

À SUIVRE