Comment naît la confiance en soi

Montréal, automne 1995.  J’ai 27 ans et je suis de retour au études, au cégep, après dix ans de vie adulte.  J’ai passé la dernière moitié de cette décennie à être coincé dans une relation abusive avec la mère de mes enfants, dans laquelle je fus toujours rabaissé dans toutes les facettes de ce que je suis.

J’ai joint le journal étudiant, sans trop y croire au début, en tant qu’illustrateur et chroniqueur humoristique.  Et là, après deux mois de collaboration, à ma grande surprise, l’équipe m’offre le poste de rédacteur en chef.

Cette situation, me voir comme le patron, le dirigeant, le chef, c’est quelque chose que j’ai toujours rêvé.  Mais entre le rêve et la réalité, il y a une marge.  Notamment, le fait que jamais ce genre de truc ne m’était déjà arrivé dans la vraie vie.   Aussi, être rêveur ne m’a jamais empêché d’être réaliste.  Je leur ai donc posé la question suivante :

« Pourquoi moi? »

Ils m’ont alors dit les choses qu’ils voyaient en moi : Maturité.  Assiduité.  Sérieux.  Logique.  Et la capacité d’écrire des textes intéressants et intelligents, d’une manière assez simple pour être compréhensifs.

Et ce sont toutes des qualités que je ne me voyais pas moi-même posséder.

Flatté et ravi, j’ai accepté leur offre.  Mais un quart d’heure plus tard, je leur demandais de nouveau s’ils étaient sûrs de me vouloir comme rédacteur en chef.  Là encore, j’ai eu droit à un témoignage de mes mérites. 

Trente minutes plus tard, alors que je m’apprêtais à prendre place au bureau du rédacteur en chef, j’ai ressenti de nouveau l’impulsion de leur demander s’ils étaient vraiment sûrs et certains qu’ils voulaient bien de moi à la tête du journal.

Et c’est là que, plutôt que de leur balancer la même question une troisième fois, j’ai posé l’un des gestes les plus intelligents de ma vie :  Au lieu de les questionner eux, je me suis questionné MOI!   Non pas en me demandant pourquoi est-ce qu`ils veulent de moi.  Mais plutôt en me demandant pourquoi est-ce que j’ai tant de difficulté à y croire.  

Et c’est là que je me suis dit :  « Tous ces gens voient en moi des capacités et du mérite.  Pourquoi est-ce que je n’arriverais pas à reconnaître moi-même que je les ai, ces capacités et ce mérite?  Ils ont confiance en moi.  Pourquoi est-ce que je ne n’aurais pas moi-même confiance en moi? »

Et puis, soyons sérieux: Qu’est-ce qui risque d’arriver si je continue de leur poser cette question?  Je vais juste leur donner l’impression que je crois qu’ils ont fait erreur de me choisir.  Je vais leur mettre en tête des doutes à mon sujet.  Pour une fois que j’ai dans mon entourage des gens qui croient en moi et en mes capacités, pourquoi est-ce que j’irais agir de manière à saboter ça?

J’ai alors compris que, après avoir passé ma vie à survivre dans le mépris des autres, je n’avais jamais appris à vivre avec leur respect.  Dans de telles conditions, je peux comprendre pourquoi j’ai été aussi désemparé de ces témoignages positifs à mon égard.

Ayant réalisé ceci, j’ai décidé de ne plus les questionner, d’accepter les faits, et de me montrer digne de leur confiance.  Si à leurs yeux j’ai ce qu’il faut pour être un leader, alors je serai ce leader.  Puisque le journal m’a porté au pouvoir, alors j’allais faire tout en mon pouvoir pour offrir au cégep et à ses étudiants le meilleur journal que l’on puisse produire. 

Un mois plus tard, en voyant qu’un prof de philosophie du cégep utilisait l’un de mes articles comme sujet de devoir, alors là, plus de doute possible.  J’avais du talent, et j’avais du mérite.  Il fallait juste que je prenne mes distance avec les gens qui, tout le long de ma vie, m’ont toujours fait croire que je n’en avais aucun.  Et j’ai commencé en quittant la mère de mes enfants, mettant fin à cette relation abusive qui n’avait que trop duré.

Évidemment, après toute une vie à se faire conditionner à croire que l’on n’est pas assez bien, on ne peut pas se débarrasser de ces complexes du jour au lendemain.  Et croire que l’on a ce qu’il faut pour diriger un journal, c’est autre chose que de croire que l’on a ce qu’il faut pour plaire à une personne bien.  Je m’en suis douloureusement rendu compte l’année suivante.

Automne 1996.  J’ai 28 ans.  J’en suis à ma seconde et dernière année de Cégep.  Libéré de l’emprise de mon ex, j’habite maintenant aux résidences étudiantes, dont la construction fut achevée l’été dernier.  Ma meilleure amie, c’est Océane, une camarade de classe du cours d’Espagnol.  Une intelligente et jolie jeune femme de 19 ans avec qui j’ai énormément de goûts en commun et de passions artistiques partagées.

Un soir, chez moi, après un mois et demi de grande amitié, Océane m’a démontré qu’elle me désirait.  Je n’arrivais pas à y croire.  Elle était de neuf ans ma cadette.  Elle était déjà dans une relation.   Une relation abusive dont elle voulait se tirer, certes, mais dans une relation quand même.  Nous étions amis depuis les deux derniers mois, ce qui fait que pour moi, sans m’être jamais posé la question, il était clair que j’étais friendzoné.  Et elle m’avait dit devoir partir à 21:00, et il était déjà 21:30.  Et elle avait bu.  Dans ma tête, tout ça me démontrait qu’elle ne pouvait pas vraiment me vouloir.

Hélas, cette fois-là, je n’ai pas pensé à agir comme je l’avais fait un an plus tôt au journal.  Je ne me suis pas questionné moi.  Je l’ai questionné ELLE.  Face à mes questions trop claires et trop directes, questions qui sous-entendaient des faits et gestes immoraux de sa part, elle n’a pas su quoi me répondre.  Au final, elle s’est juste sentie idiote, ivrogne, salope, repoussée et humiliée.  Non seulement j’avais ruiné ma chance de vivre ce qui avait le potentiel d’être l’une des plus géniales et passionnées relations de ma vie, je venais également de gâcher pour toujours notre si parfaite amitié.

Et tout ça parce que, à cause de mes complexes d’infériorité, j’ai décidé à sa place qu’elle ne pouvait pas vouloir de moi.

La vie m’avait tellement conditionné à croire que j’étais un loser que je ne me posais même pas la question.  Pour moi, je l’étais.  C’était une fatalité que j’avais accepté depuis longtemps.  La vie n’avait plus besoin de m’envoyer des obstacles pour me saboter.  J’étais parfaitement capable de me saboter moi-même.  C’est ce que j’avais failli faire avec le journal l’année d’avant, et c’est ce que je venais de faire avec Océane.

Voyez-vous, plus tôt dans ce billet, lorsque je disais qu’être rêveur ne m’a jamais empêché d’être réaliste, en fait, réaliste n’est pas le bon mot.  Oui, je me croyais réaliste à ce moment-là.  Mais dans les faits, ce que j’étais vraiment, c’était défaitiste.  J’étais tellement habitué à subir des échecs et des revers, d’être un perdant, que j’ai fini par accepter ma condition d’inférieur social.  Dans ce temps-là, par réflexe de survie, un gars apprend à « ne pas s’en faire accroire. »  Il apprend à « rester à sa place. »  Sauf que dans sa tête, « sa place », c’est toujours en dernier, toujours en-dessous des autres.  Ce n’est jamais à leur égalité.  Et ce n’est surtout pas plus haut qu’eux.

Ce que ça signifie, c’est que si Océane avait été célibataire, d’accord, j’aurais eu quelques difficultés à croire qu’elle voulait de moi.  Mais j’aurais fini par y croire.  Dans mon inconscient, j’aurais cru que le fait de sortir avec moi, ça aurait été pour elle mieux que rien.  Mais là?  Puisqu’elle était déjà en couple?  Alors là, je ne suis plus seulement mieux que rien.  Je suis mieux que quelque chose.  Je suis mieux que lui!  Et encore, je n’étais pas en compétition avec lui, comme deux candidats pour obtenir le poste d’amoureux officiel d’Océane.  J’allais prendre la place de celui qui occupait ce poste depuis déjà un an.  Ça me mettait en position de supériorité sur ce gars-là.  Or, quand tu as de la misère à te croire égal aux autres, il est encore plus difficile d’imaginer que tu puisses être leur supérieur.

J’étais tellement préoccupé avec l’idée de rester à ma place, que je ne me rendais pas compte que ça faisait des années que ma place n’était plus aussi basse que j’avais été conditionné à le croire.

On ne se doute jamais des dommages collatéraux que notre propre manque de confiance en soi peut causer chez les gens qui nous entourent.  Si j’avais cru mériter le désir et l’amour d’Océane, elle aurait trouvé en nous la force de se libérer de cette relation abusive dans laquelle elle était coincée.  À la place, en la repoussant, je lui ai juste fait croire qu’elle ne méritait pas mieux que lui.  Elle a donc continué d’être en couple avec ce gars abusif.  Bref, en ayant une basse estime de moi, je lui ai donné une basse estime d’elle-même.  En n’ayant aucune confiance en moi, j’ai miné sa propre confiance en elle.

Perdre Océane, mais surtout réaliser que j’ai contribué à la conditionner à accepter d’être dans une relation malheureuse, ce fut l’une des plus dures leçons de ma vie.  Et je me suis juré que je ne l’oublierai jamais.  Voilà pourquoi j’en parle encore, aujourd’hui, vingt-trois ans plus tard.

À partir de ce moment, je me suis juré que plus jamais je manquerai de confiance en moi et en mes capacités. 

Et justement, vingt-trois ans plus tard, vous voulez voir ce que c’est capable de faire, un homme qui a confiance en lui et en ses capacités? Me voici, l’année dernière, du début du mois d’août jusqu’à la fin de décembre. 

50 ans.  222 lbs / 100,7 kgs.  Obèse.  Une jambe et les deux pieds croches.  Une fasciite plantaire aux deux pieds qui risque de m’incapaciter à marcher si j’essaye de me remettre au jogging.  Une pression sanguine qui est à la limite d’être trop basse.  Et avec une vertèbre brisée qui a demandé une convalescence qui a duré dix mois.

Comme le disent ceux qui utilisent mal cette expression, j’aurais pu choisir de vieillir avec grâce.  C’est-à-dire travailler sur mon intellect, m’habiller mieux, avoir de la classe, et ne pas me préoccuper de détails insignifiants comme l’âge et le physique.  Après tout, j’avais toutes les raisons de croire que mes meilleures années étaient derrière moi.  Tout le monde sait qu’il est impossible d’être sexy une fois que l’on a atteint la cinquantaine.

Mais voilà : J’ai confiance en moi et en mes capacités.

À la fin de décembre, une fois ma convalescence terminée, je me suis inscrit au gym.  J’ai fait des recherches sur l’alimentation.  J’ai fait des recherches sur les exercices cardio.  J’ai fait des recherches sur les exercices de musculation.  J’ai appliqué dans mon quotidien ce que j’ai appris.  J’ai créé Diesel Ego, mon blog de remise en forme.   J’ai appliqué à mon programme les trois principes qui régissent ma vie, soit le courage, la ténacité et la sagesse.  Et me voici, aujourd’hui, quatre mois plus tard.

Impossible d’être sexy après 50 ans, hm?  

Maintenant, ÇA, c’est ce que j’appelle vieillir avec grâce.  Et ça ne m’a pas pris plus que quatre mois.  En seize petites semaines, j’ai réussi là où la majorité des gens passent des années à échouer.  Et ce, malgré mon âge et mes handicaps physiques. 

La différence?  J’ai confiance en moi et en mes capacités.

Comment naît la confiance en soi?  Fais de ton mieux.  Ait le courage de toujours faire en sorte de t’améliorer.  Ait la ténacité de ne jamais abandonner.  Mais ait la sagesse de savoir ralentir quand il le faut, récupérer au besoin, ou abandonner si la cause est perdue, pour ensuite passer à autre chose.  En accumulant les réussites et en évitant habilement les échecs, tes mérites seront reconnus.  Les gens vont croire en toi.  Et quand les gens croient en nous, il est beaucoup plus facile d’y croire soi-même.  Et dès que l’on y croit, surtout après avoir fait nos preuves, alors là, tous les buts réalistes sont à notre portée.

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Y’A LIENS LÀ :

Dans ce billet, je décris de manière claire le raisonnement erroné qui m’a fait repousser Océane, et pourquoi elle a réagi comme elle l’a fait.

Sinon, vous avez ici l’histoire détaillée de ma relation avec Océane, et comment ça m’a appris ces dures leçons que j’applique encore aujourd’hui.

Diesel Ego, mon blog de remise en forme, dans lequel je décris tout mon programme d’exercice de 16 semaines, pendant que je l’ai suivi.

Autopsie du loser.  Une très grande remise en question, une auto-analyse que j’ai commencé à l’age de 25 ans et que j’ai terminée à 30.  C’est ce qui m’a fait prendre conscience de tout ce qui n’allait pas chez moi.

Et son indispensable complément, la série Pas obligé de rester loser.  Une douzaine de billets dans lequel j’explique, un sujet à la fois, comment j’ai cessé d’en être un.

La saga du casino, 3 de 3: De pire en pire.

Premier avril 1994. Maintenant que Kim a joué et perdu notre budget du mois au casino la veille, nous voilà incapables de payer le loyer, le téléphone, l’électricité, l’épicerie.  Le  prochain chèque de chômage arrivera dans deux semaines.  Non seulement celui-ci ne sera pas suffisant pour payer le loyer, de quoi vivra t’on pour les quatorze prochains jours?   

Le lendemain, Kim me propose une solution.  Elle a parlé de notre situation à sa mère.  Influencée par sa chance au jeu, la belle-mère se montre généreuse.  Aussi, elle consent à nous laisser habiter dans sa propriété.  Tandis que les parents de Kim vont continuer d’occuper tout le rez de chaussée, tout le sous-sol et la cour arrière, nous aurons l’un des appartement de l’étage au-dessus.  Et mieux encore: Nous pourrons y loger gratuitement.  Tout ce qu’elle nous demande en retour, c’est de rénover l’appartement, le nettoyer, le remettre en état. 

Je trouve cette proximité fort déplaisante.  Mais dans notre situation, on ne peut pas se permettre de cracher sur un loyer gratis.  N’empêche qu’en acceptant ce marché, je deviendrai dépendant de Kim et de sa mère, soit celles qui ont causé notre ruine financière pour commencer.  Et puisque la belle-mère refuse de me faire signer un bail, elle pourrait m’expulser n’importe quand et je n’aurais aucun recours devant la loi.  Bref, j’aurai intérêt à accepter ses abus présents et futurs si je ne veux pas me retrouver dans la rue.  Sans argent pour survivre par moi-même, est-ce que j’ai autre choix que d’accepter cet odieux marché?  

De mon appartement de Verdun, nous avons amené avec nous le peu de nourriture qu’il nous restait. Une fois le frigo bien vidé et nettoyé, j’ai coupé le courant. Inutile de laisser, le frigo et le réservoir d’eau chaude fonctionner pour rien. Puis, je vais voir le propriétaire pour le rassurer comme quoi je vais le payer éventuellement, c’est juste que je serai en retard.  (Dans les faits, je n’arriverai jamais à rattraper ce retard.  Quand je remettrai les clés de mon appartement de Verdun à la fin de juin, ce sera toujours en leur devant un mois.) 

Ainsi, durant tout le mois d’avril, je déménage mes choses au compte-goutte d’un appartement à l’autre, tout en nettoyant, réparant et repeignant.  

Pendant ce temps-là, la belle-mère maintient son infernal rythme de vie, séparant sa journée entre son travail et le casino, ne prenant que deux heures de sommeil sur vingt-quatre, et ce de façon quasi quotidienne.

Je réalise que ça commence à ne plus aller trop bien sous sa coiffure quand un soir, avant de partir, elle me dit:

« Bon ben soyez sages, les enfants, j’m’en va à ma deuxième job. »
« Quelle deuxième job? »
« Au casino. »
« C’est quoi comme job? »
« Chu payée pour m’asseoir aux machines. J’en joue pis j’gagne. »

Je reste intrigué. Je ne comprends pas pourquoi le casino l’aurait embauchée pour jouer. J’en parle à Kim qui me confirme qu’en effet, la belle-mère dit n’importe quoi. Elle n’est pas à l’emploi du casino. Elle ne fait qu’aller y jouer.  C’est juste qu’elle a décidé d’appeler ça son second emploi, probablement pour soulager sa conscience d’être devenue irraisonnablement accro au jeu.

Nous dormons toujours lorsque la belle-mère revient du casino aux petites heures du matin. Par contre, à tous les soirs lorsqu’elle revient de sa journée de travail de livreuse, c’est là qu’elle se vante à nous du montant qu’elle a gagné au casino la veille. Comme la fois où elle entre fièrement en disant à Kim :

« Devinez quoi? J’ai gagné six cent piasses hier. »
« Au oui? Pis où c’est qu’y’est, c’t’argent-là? »
« Ben là, je l’ai rejoué, qu’est-ce tu penses? M’as pas me contenter de gagner d’un p’tit montant d’même, franchement. »

Ses pertes d’argent par centaines de dollars par jour ne l’empêchent pas de me faire la morale au sujet de mes propres dépenses. Le lendemain de l’annonciation de son gain de six cent dollars rejoué et perdu, j’achète une petite poussette pliante usagée pour bébé William dans une vente de charité, au prix extrêmement dérisoire de deux dollars. La belle-mère passe un bon cinq minutes complet à gueuler comme quoi c’est niaiseux de ma part d’avoir gaspillé de l’argent pour une telle scrap.

Me faire ainsi rabaisser à répétition par quelqu’un qui est très mal placé pour me faire la morale sur mes dépenses, ça finit par me faire perdre ma patience et ma politesse.  Je sais bien qu’on ne doit pas insulter quelqu’un sous son propre toit, surtout quand la personne est ta propriétaire et qu’elle peut t’expulser à la moindre saute d’humeur.  Mais il y a quand même bien des limites à se faire chier dessus.  Surtout quand le sujet de dispute est un achat nécessaire qui a si peu coûté.  Aussi, même si nous sommes devant son mari et sa fille, je me permet de lui répondre:

« Dépenser deux piasses au sous-sol d’église et revenir avec une poussette, ou dépenser six cent piasses au casino et revenir avec rien…  C’est quoi le plus niaiseux? »
« C’est toé! »

Qu’est-ce que vous voulez répliquer face à une mauvaise foi pareille?

Mai 1994. Au bout de ces deux mois à deux heures de sommeil par jour, le bilan n’a rien de brillant. En plus de jouer au casino tout l’argent cash qu’elle reçoit quotidiennement lors de ses livraisons de lait, elle a vidé ses comptes de banques incluant celui de son mari. Par conséquent, elle n’a plus rien pour payer ses factures mensuelles.  Comme Kim et moi le mois dernier.  À ceci près que la belle-mère possède plusieurs biens de valeur, ce qui lui permet de s’en tirer. 

Et ce premier bien de valeur dont elle se voit obligée de se départir, c’est la belle Lincoln Continental dont elle était si fière. Elle n’en tire qu’un peu plus de la moitié de sa valeur réelle. Elle n’a pas le choix, la banque menace de reprendre la maison. L’argent obtenu de la vente de l’auto lui permet de remettre ses états de comptes à zéro. Elle ira jouer le reste au Casino.

N’empêche que si elle a appris sa leçon et qu’elle arrête maintenant, sa vie peut encore reprendre son cours normal d’antan, sans pertes à essuyer.

Juin 1994. Elle insiste. Ses pertes et ses dettes sont telles qu’elle vend ses placements, ses assurances vie et sa collection de monnaie rare. Je ne sais pas si elle utilise cet argent pour jouer ou bien pour payer ses dettes, mais à la fin de ce mois, soit lundi le 27, alors que je suis au logement d’en haut dans lequel nous avons enfin fini de nous installer, je reçois la visite d’une jeune femme qui se dit huissier.  Ça augure mal.

Juillet 1994. Incapable d’honorer ses paiements mensuels, la belle-mère en est réduite à vendre les seules choses de valeur qui lui reste, soit son camion réfrigéré et son permis d’exclusivité sur son territoire de livraison. De toute façon, elle n’a même plus l’argent nécessaire pour payer à Québon le lait qu’elle revend. En désespoir de cause, elle s’obstine à aller au casino, en jouant les miettes qui lui restent dans une dernière tentative de se refaire.

Août 1994. La belle-mère est incapable de faire les paiements de la maison.  Et cette fois, il ne lui reste plus rien à vendre.  Par conséquent, la banque en reprend possession.  Ceci m’affectera personnellement de deux répercussions aussi inattendues que fâcheuses et injustes. 

La première répercussion : Je reçois une facture par la poste, à mon nom, dans laquelle la banque me réclame le plein montant du loyer selon l’estimation de la ville, qui est de trois cent cinquante dollars par mois.   Mieux encore: Puisque la belle-mère ne rembourse plus la banque depuis juin (Car oui, elle a préféré jouer cet argent, chose qu’elle nous avait jusque-là cachée) ils me réclament trois mois de loyer, pour un total de $1050.00.
(À l’époque, le salaire minimum était de $5.85 de l’heure.  Aujourd’hui, il est $12.00.  Donc, en argent d’aujourd’hui, la banque me réclamait l’équivalent de $2 153.86)

Et pourquoi est-ce que la facture est à mon nom?  Parce que Kim, étant la fille de la propriétaire, elle y échappe, puisque la loi permet de loger gratuitement des membres de la famille.  Étrangement, le fait que je sois le père de son fils, ce n’est pas suffisant pour me considérer légalement comme étant de la famille. 

Refusant de payer pour les conneries de la belle-mère, je décide de tirer avantage de son refus de me faire signer un bail.  J’appelle la banque au numéro fourni avec la facture.  Je discute avec une représentante de la banque au téléphone, qui me demande:

« Écoutez monsieur, si vous n’habitez pas à cette adresse, comment ça se fait que nous avons votre nom sur le document du huissier en date du vingt-sept juin dernier? »
« 
Parce que oui, c’est moi qui lui ai ouvert la porte. Mais la fille m’a juste dit qu’elle était huissier, qu’elle travaillait pour la banque, et qu’elle voulait savoir mon nom. Elle m’a jamais dit ce qu’elle venait constater au juste.  Et surtout, elle ne m’a jamais demandé si j’habitais là. »
« 
Qu’est-ce que vous faisiez dans ce logement, d’abord? »
« 
Je suis le chum de Kim Sinclair, qui se trouve à être la fille de la propriétaire, fa que je la visitais, c’est tout. »
« Et vous répondez toujours à la porte à sa place quand vous la visitez? »
« Oui, quand elle est au sous-sol à faire du lavage, comme c’était le cas cette fois-là.  Et si vous voulez une preuve, je vais vous envoyer une copie de mon bail attestant que j’habite au 5855 avenue Verdun à Verdun. Chu su’l’BS, j’peux quand même pas me payer deux logements. »

Elle n’insiste pas et ma facture est annulée. Encore heureux qu’elle ait marché dans mon bluff, car si j’habitais vraiment au 5855 avenue Verdun à Verdun le jour ou madame la huissière est passé, ce n’est plus le cas maintenant.  De tous les problèmes que me causeront la famille Sinclair depuis que j’ai eu le malheur de commencer à fréquenter Kim, ça demeurera le seul et unique duquel j’arriverai à me tirer.  Au bout du compte, le fait que je n’ai jamais signé de bail à la belle-mère, ça aura contribué à me tirer de cette situation, puisque la banque n’aura aucune preuve que j’y habitais.  Et après ça, on dira encore que deux négatifs ne font pas un positif.   

Quant à la belle-mère, la banque lui a faite une offre: Elle peut continuer d’occuper tout le rez de chaussée, le sous-sol et le terrain, mais à condition quelle puisse leur payer un loyer, toujours calculé selon l’évaluation municipale.  Combien?  Oh, une bagatelle: $900.00 par mois ($1 846.15 en argent de 2018) Et dans son cas aussi, multiplié par trois ($5 538.46) pour cause d’arrérages.  Évidemment, après s’être ruinée au casino, elle ne le pouvait pas.  Elle a donc été priée de vider les lieux.  

Cinq mois après avoir gagné son véhicule de luxe, la belle-mère a tout perdu.  Vingt longues années de dur labeur, de sacrifices et d’économies, évaporés en vingt petites semaines de jeu.  Pendant ce temps-là, j’utilise toujours la poussette usagée pour bébé William que j’ai achetée pour deux dollars.  Voilà qui démontre clairement c’est laquelle de nous deux, finalement, la personne la plus niaiseuse.

Ce qui m’amène à la seconde répercussion: Il me faut de nouveau déménager, alors que l’on vient à peine de finir de s’installer, après que j’aille passé deux mois à tout rénover de fonds en combles.  

Les beaux parents déménageront dans un appartement misérable de Lachine.  La belle-mère ne travaillera plus jamais par la suite. Elle vivra de la pension de son mari pour qui cette aventure marquera le début de la retraite. Au moins, avec lui qui contrôle les finances, il pouvait s’assurer que les frais mensuels (Loyer, électricité, téléphone, etc.) soient payés en premier. Elle continuera de jouer le peu qu’il leur reste, tout en refusant obstinément de reconnaître qu’elle a un problème de jeu.  Et elle continua de vivre ainsi jusqu’à sa mort en 2011, dû à un cancer causé par quarante ans de tabagisme intense.  Elle est donc morte comme elle a vécu: Victime de ses mauvaises décisions.

La saga du casino m’aura appris quelque chose à la dure: Pas besoin d’être soi-même accro au jeu pour voir sa vie ruinée par celui-ci.  Il suffit que quelqu’un de notre proche entourage le soit.

La saga du casino, 2 de 3: Pour le pire…

Début de mars 1994. Le lendemain de sa soirée au Casino où ils lui ont remis les clés de la Lincoln Continental, la belle-mère n’a de cesse d’admirer son véhicule. Puis, en soirée, après avoir soupé, elle se change et repart au casino en disant:

« Bon ben à c’t’heure que j’ai gagné le char, m’as aller gagner l’argent pour les plaques, les assurances pis l’enregistrement. »

Et devinez quoi?  C’EST ARRIVÉ!   Le hasard a voulu qu’elle en revienne ce soir-là avec plusieurs milliers de dollars, soit de quoi couvrir toutes les dépenses relatives à l’auto. Après ce coup-là, la belle-mère deviendra totalement accro au casino, voyant la chose comme le juste retour de karma d’une longue vie de misère, de travail acharné et de sacrifices.

Petit historique de la famille Sinclair (D’après ce que Kim m’en a dit.)
Les Sinclair viennent de Charlevoix.  Vers la fin des années 1970, sans consulter son mari, la (future) belle-mère a pris la décision de vendre la maison et d’installer la petite famille à Montréal. Elle se foutait bien du fait que son mari et leurs filles Kim et Muriel se retrouvaient brusquement déracinés. Elle voyait la grande ville comme étant une terre d’opportunité, l’équivalent du American Dream, capable de faire sa fortune. Après divers emplois, elle a pu s’en mettre assez de côté pour se payer un camion réfrigérant et est devenue livreuse de produits laitiers pour Québon.

A force de temps, de travail et de sacrifices, elle a réussi à devenir propriétaire d’une maison à revenus, soit le triplex dans lequel ils vivent en ce moment. Or, elle fit son achat avant de le faire inspecter par la ville.  Par conséquent, elle s’était bien faite avoir. La maison lui avait été vendue en tant que quadruplex.   Lorsqu’un inspecteur passa, il lui signala que l’appartement du sous-sol était illégal, puisqu’il n’y a qu’une seule sortie, ce qui enfreint toutes les règles de sécurité.

Ensuite, un des logements du haut était loué à un BS.  Un an après l’achat de la maison, il est parti en devant plusieurs mois de loyer. La belle-mère a dépensé beaucoup en frais légaux pour le retracer et le traîner en cour. Elle y a appris, à son grand désarroi, que quand tu poursuis une personne qui est sans le sou, le plus que la Cour peut faire, c’est lui donner l’ordre de rembourser à coup de quelques dizaines de dollars par mois, montant dérisoire quand le loyer en retard et les dépenses légales montent à plusieurs milliers de dollars. Le locataire n’a payé ce montant dérisoire qu’une seule fois, avant de disparaître de nouveau. La belle-mère ayant perdu assez d’argent dans cette aventure comme ça, elle n’a eu d’autre choix que de laisser tomber.

Enfin, la vieille dame qui habitait au logement restant est partie vivre en foyer pour personnes âgées.  Et c’est ainsi que cette maison qui devait générer un revenu de trois loyers, qui aurait pu payer l’hypothèque et bien plus, s’est transformée en gouffre financier.

Suite à son expérience avec le locataire BS, la belle-mère considère qu’on ne peut pas se fier aux jeunes.  Aussi, elle ne veut louer qu’à des personnes âgées.  Mais voilà, quand ces gens cherchent un appartement, ils essayent d’éviter les escaliers autant que possible. Les deux logements du 2e étage ne trouvent donc pas preneurs et sont vacants depuis des années.

Malgré tout, à force de travail, d’épargne et à mener une vie bien rangée, elle accumulait peu à peu: Des véhicules, des placements, une collection de monnaie rare, etc…  Son seul excès, c’était le tabagisme, fumant un ou deux paquets par jour.

Le travail de livreuse de la belle-mère lui prend 14 heures par jour, 6 jours par semaine. Son horaire de la journée s’établit ainsi: Lever à 5:30, départ à 6:00 vers l’entrepôt de Québon. Le temps d’y arriver et de remplir le camion de sa commande de lait de la journée, elle repart à 7:30 pour commencer ses livraisons à 8:00, et les terminer à 17:00. Puis, après le souper, elle fait sa comptabilité de la journée jusqu’à 22:00. Puis, elle va se coucher et dort jusqu’au lendemain matin, 5:30.

À partir du moment où la belle-mère devient accro au casino en cette fin d’hiver 1994, son horaire de la journée reste inchangé de 5:30 à 17:00. Cependant, une fois revenue à la maison, elle mange maintenant à toute vitesse, fait sa comptabilité, puis se change et part au volant de sa Lincoln Continental en direction du casino. De nos jours, le casino opère 24/7.  Mais à ses débuts, il était fermé de 3:00 à 6:00 am.  Elle y reste donc jusqu’à la fermeture, à trois heures du matin. Elle revient à la maison et dort de 3:30 à 5:30, puis elle se lève et repart travailler. Elle maintiendra ce rythme infernal à deux heures de sommeil par jour de façon quasi quotidienne pendant au moins deux mois.

Mais entre-temps …

Dernier jour de mars 1994. Voilà un mois et demi que Kim et moi sommes allés au casino pour la première et dernière fois.  Et nous subissons encore les conséquences de son excès de dépenses.   Attablés à notre appartement de Verdun, nous faisons nos comptes. En comptant l’argent que Kim a en banque dans notre compte conjoint et en l’ajoutant à celui du chèque de chômage qu’elle va recevoir demain chez sa mère, et en soustrayant nos factures mensuelles, on constate qu’il va nous manquer cinquante dollars pour pouvoir payer les quatre cent du loyer à remettre demain.

Il me vient alors une idée. Un plan logique, à risque minime.  Je l’expose à Kim:

« On pourrait prendre un risque calculé. »
« C’est à dire? »
« On pourrait aller au casino, mais en limitant nos dépenses à cinquante piasses. Si on gagne, notre problème est réglé. Si on perd, on va être dans le trou de cent piasses au lieu de cinquante, mais ça ne va pas nous mettre dans l’trouble tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, ça va pouvoir se régler à ton prochain chèque de chômage dans deux semaines. »
« Ouais! Ça a ben d’l’allure. Ok, let’s go! »

Nous passons à un guichet automatique. Kim retire cinquante dollars (On pouvait retirer des multiples de 10 à l’époque), et on se rend au casino. Une fois arrivés, on se le sépare en vingt-cinq pièces de un dollar chacun, et on part chacun de notre côté.

Probablement influencé par le gain de la belle-mère, je m’assois aux machines qui entourent une Lincoln Continental.  Pour gagner l’auto, il faudrait que je joue la mise maximale de trois dollars et que les trois chiffres 7 apparaissent sur mon écran. Je joue en alternant au hasard la mise, mettant parfois un dollar, parfois deux, parfois trois.

Et là, tout juste après avoir mis trois dollars, J’AI LE TRIPLE SEPT!

Pendant deux secondes, je crois avoir gagné l’auto, mais la machine commence à me verser une chute de pièces de un dollar. Je déchante un peu en réalisant que pour que je puisse gagner l’auto, il aurait fallu que sortent dans l’ordre le 7 bleu, le 7 blanc et le 7 rouge. Dans mon cas, les couleurs étaient dans le désordre. Cependant, je ne m’en plains pas car cette combinaison me rapporte deux cent quarante dollars. Satisfait et heureux que mon plan ait fonctionné, je remercie le ciel d’être venu me donner ce très apprécié coup de pouce. Je ramasse mes gains, me lève et viens pour partir.  Mais Kim, qui avait déjà perdu sa part, arrive et ne l’entend pas de la même façon.

« Tu vas quand même pas sacrer l’camp juste comme tu commences à être chanceux? »
« Pourquoi rester? On a gagné l’argent qui nous manque pour le loyer, on a récupéré notre mise de départ, pis on se retrouve en plus avec cent quarante piasses en bonus. Ça va nous permettre de faire une bonne épicerie.  Ou même, tiens, de te permettre de rembourser ce qui reste de ta dette à la Caisse Populaire.   J’trouve qu’on est déjà assez chanceux comme ça. »
« Come on!  Tu serais vraiment un estie d’cave d’abandonner une machine qui commence à cracher. »
« Ça c’est le genre de mentalité qui perd son homme.  C’est exactement en pensant comme ça que tu t’es endettée ici le mois dernier. »
« C’est pas pareil.  Là, c’est pas de l’argent qui provient de mon compte de banque.  C’est d’l’argent du Casino. »
« Faut savoir quand s’arrêter si on veut pas toute perdre. J’aime ben mieux être reconnaissant de ce que j’ai eu plutôt que d’être frustré de ce que j’ai pas. »

Je viens pour partir vers le guichet dans le but d’échanger mes pièces contre de l’argent en papier, mais elle m’empoigne par la chemise pour me retenir et continue de m’insulter de plus belle  pour mon manque d’ambition.  Craignant qu’elle me fasse une scène en plein casino, je lui refile une vingtaine de dollars pour qu’elle puisse continuer à jouer. Elle les perd en trois minutes et m’en réclame davantage.

Comme je la connais, je sais trop bien que je n’aurai pas fini d’en entendre parler si j’insiste pour que l’on parte tout de suite. Je lui suggère donc un compromis: Moi je rentre à la maison avec les cent dollars qui manquent à notre budget, et je lui laisse le reste qu’elle pourra continuer de jouer. Elle accepte.

Je rentre à la maison, satisfait d’avoir sauvé la situation et fier d’avoir su jouer de façon intelligente. C’est dommage pour l’épicerie, quand même. Bah! Si c’est ce que ça prend pour qu’elle ait sa leçon et que ça lui fasse perdre ses envies de jouer, ça aura valu le coût.  En comparant ma manière de jouer avec la sienne, elle verra bien qu’il n’y a pas plus vrai que le proverbe qui dit « Qui ne risque rien n’a rien, qui risque tout perd tout. »

Le lendemain matin, j’appelle Kim afin de lui demander si elle a reçu et déposé son chèque de chômage, afin que je puisse aller payer mon loyer. (En cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, ça signifie que j’appelle la ligne de maison, chez ses parents)  Ça ne répond pas.

Je sens que ça augure mal.

Je la rappelle en vain à toutes les heures, de dix heures du matin jusqu’à dix-sept heures trente, soit au moment où ses parents reviennent de travailler. Son père me répond qu’elle n’est pas là, mais qu’il lui fera le message de me rappeler.

Le soir venu, c’est passé vingt-trois heures que Kim me rappelle enfin. Elle est en pleurs, dans un état de grande déprime. Elle m’explique qu’hier elle a perdu tout ce que je lui ai refilé au casino.  Alors ce matin, dès qu’elle a reçu son chèque de chômage par la poste, elle n’a pas accepté de rester sur cet échec. Elle est tout de suite allé l’échanger pour ensuite filer au casino pour le jouer.

Après l’avoir tout perdu, refusant toujours l’échec, elle a continué sur sa lancée. Elle a retiré de notre compte commun l’argent de l’électricité, l’argent du téléphone, l’argent des produits pour bébé William, le reste de l’argent du loyer, et elle a terminé sa lancée en jouant toute la monnaie dans ses poches, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que quinze sous, soit trop peu pour la moindre machine.  Elle n’a même pas mangé de la journée, pour ne pas « perdre » au restaurant du Casino de l’argent qui aurait pu la faire gagner.

Je regarde sur la table de cuisine, contemplant les cent dollars que j’ai ramené du casino hier, et je me sens m’effondrer moralement. Hier, il me manquait cinquante dollars pour payer mon loyer. Aujourd’hui, à cause de la stupidité et de l’hypocrisie de Kim, il m’en manque trois cent. Et je ne parle que du loyer, car je n’ai maintenant plus rien non plus pour payer les factures de téléphone et d’électricité.

Plus je fais des efforts pour me sortir de la merde, et plus les agissements de Kim m’y renfoncent encore plus profondément. Au moins, mon cent dollars permettra d’acheter des produits de première nécessité pour bébé William. Mais à part ça, nous sommes totalement ruinés.  

À quoi ça sert d’agir de façon intelligente et réfléchie quand notre sort dépend de gens qui se comportent de façon imbécile?

 

À CONCLURE

La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

Cette histoire se passe lorsque j’avais 25 ans, à l’époque où j’étais jeune père de mon premier fils, vivant avec Kim, ma conjointe.

Février 1994. La tante de Kim, une des sœur de ma belle-mère, vient leur rendre visite lors d’un matin enneigé. Elle est descendue exprès de Charlevoix dans son beau char sport de luxe pour aller faire un tour au Casino de Montréal nouvellement construit. Elle nous invite à l’y accompagner.

Au début, Kim ne tient pas à ce que je vienne avec elles car, me dit-elle, il s’agit d’une sortie entre membres de sa famille. Je n’ai absolument rien contre ça, et je me porte volontaire pour rester à la maison et garder William. Je n’ai jamais mis les pieds dans un casino, mais je considère que je suis trop pauvre pour aller risquer le peu d’argent que j’ai dans des jeux de hasard. Sans compter que je n’ai jamais eu la fièvre du jeu et je tiens à ce que ça reste ainsi.

Kim change alors d’avis et insiste pour que je les accompagne. Je refuse en lui expliquant mon point de vue, mais ça ne la rend que plus insistante. Le père de Kim n’aime pas non plus l’idée d’y aller. Problème réglé: C’est lui qui gardera William. Je me vois donc obligé de les accompagner. J’ai appris ce jour-là que les sièges arrières d’une auto sport de luxe, c’est très étroit et inconfortable. Payer si cher pour un véhicule si peu pratique. Décidément, je ne comprendrai jamais les riches.

Et nous voilà au Casino, ancien pavillon de la France de l’Expo 67.

Kim me fournit quarante dollars. J’en échange la moitié en pièces de un dollar et l’autre moitié en pièces de vingt-cinq sous. On se sépare.

Je joue environs une heure et demi avec mes vingt-cinq sous, mais je finis par tout perdre, à trois pièces près. Je décide donc d’arrêter les frais et d’aller me faire ré-échanger mes vingt pièces de un dollar contre un billet de vingt. Je me rends au comptoir d’échange et leur donne les pièces. La fille au comptoir les met sur un compteur automatique qui affiche $20.00. La fille dépose sur le comptoir devant moi un billet de dix, un billet de cinq, deux billets de deux, et quatre pièces vingt-cinq sous.

« Que c’est ça? »
« Votre argent monsieur. »
« C’est parce que si j’ai pris la peine de vous donner vingt pièces de une piasse, c’est pour avoir un billet de vingt. Est-ce que je pourrais en avoir un s’il vous plaît? »
« J’m’excuse. C’est le règlement. Chu obligé de donner un peu de monnaie aux clients sur leur départ. »

Je mets ma main dans ma poche, j’en ressors trois pièces de vingt-cinq sous et je les lui montre.

« J’en ai déjà, des vingt-cinq cennes. Si j’avais voulu de la monnaie, je vous aurais demandé de la monnaie. »

Le client a toujours raison, surtout s’il refuse de se laisser marcher sur les pieds. La fille reprend l’argent et me remet un billet de vingt. Je la remercie et pars en me demandant bien c’est quoi la logique de ce règlement stupide.

Je déambule en cherchant machinalement la sortie. Et c’est là que je constate un truc qui ne m’avait pas frappé à mon arrivée. L’intérieur du casino est fait en cercle. L’entrée est à une extrémité, le comptoir de change est à l’autre bout complètement, et il n’a a pas de chemin qui mène directement de l’un à l’autre. Le client qui vient d’échanger ses pièces contre des billets doit passer à travers un compliqué dédale de machines avant de trouver la sortie, et puisque nous sommes dans un cercle, même un gars comme moi qui a un très bon sens de l’orientation peut facilement se perdre. Dans ce temps-là, tant qu’à avoir encore un peu de monnaie en main, on a le réflexe de céder à la tentation de les jouer dans une machine, ne serait-ce que pour s’en débarrasser. C’est ce que je fais avec mes soixante-quinze sous. La machine m’entretient ainsi un bon quart d’heure avant de finir par tout me gober.

Pendant une seconde, je ressens l’envie d’aller ré-échanger mon billet de vingt contre de la monnaie pour continuer à jouer. Je me ressaisis aussitôt parce que c’est là que je réalise l’arnaque.

Ainsi, le règlement obligeant les caissières à toujours rendre un peu de monnaie avec les billets, le fait que le comptoir de change se situe à l’extrême opposé de la sortie, le fait qu’il faut repasser dans un labyrinthe désorientant pour aller de l’un à l’autre, la structure en cercle sans points de repères, tout ça a été créé de manière à inciter les gens à dépenser encore plus. Cet endroit n’est rien d’autre qu’un immense piège à cons. Je trouve ça révoltant. Je viens de passer moins de deux heures au Casino de Montréal, et ça m’a suffi pour m’en dégoûter à tout jamais.

Je retrouve Kim et lui fait part de mes constatations en lui exprimant mon désir de partir d’ici. Les affaires ont l’air de rouler mieux pour elles car ni Kim ni sa mère ni sa tante n’ont envie de partir pour le moment. Bah, au rythme où l’endroit dépouille les gens, je me dis que ce n’est qu’une question de temps.

N’ayant rien d’autre à faire, je me promène dans la place et observe, ce qui me permet de constater certaines choses qui ne font que renforcer mes principes contre ce genre d’endroit. D’abord, l’heure n’est affichée nulle part ici. Même les employés ne portent pas de montre. Je m’en rends compte parce que je commence à avoir faim, ce qui me porte à croire qu’il doit être près de midi, mais je ne peux pas le vérifier car j’ai oublié ma montre chez Kim. La seule raison logique que je vois pour que le casino ne donne pas l’heure à ses clients, c’est pour qu’ils ne voient pas le temps passer, et ainsi jouent plus longtemps. Cette théorie se confirme lorsque je vois que plusieurs dizaines de serveurs vont et viennent sans cesse dans la place en distribuant gratuitement des boissons non-alcoolisées. Alors que j’en demande une, je me fais répondre :

« Désolé monsieur, les boissons ne sont offertes qu’aux gens qui sont assis à une machine. »

Je comprends aussitôt le principe : Avec l’estomac toujours plein, les joueurs ne ressentent pas la faim, ce qui fait qu’ils perdent encore plus toute notion du temps.

Et je n’ai pas encore parlé de toutes ces lumières à couleurs vives qui clignotent sans cesse, gardant les gens dans un état de frénésie. Moi-même, une personne calme de nature, je n’arrive que difficilement à me mettre en état de tranquillité devant ces flashs incessants. Et il n’y a pas que les lumières: Depuis que je suis entré ici, tout ce que j’entends, ce sont les centaines de ♫ DING-DING-DING-DING ♫ et des ♫ TOUNG-TOUNG-TOUNG-TOUNG ♫ incessant des machines, souvent entrecoupés des ♫DRIIIIIING♫ de celles qui sont gagnantes. Non seulement ça remplit l’air d’un sentiment éternel de possibilité de gagner, mais à la longue ça nous abrutit. Lorsque j’ai joué tout à l’heure, j’ai pu constater par moi-même que quand on est assis en face d’une machine et que l’on fixe l’écran, le son et les lumières nous empêchent d’avoir des pensées cohérentes pendant qu’on y joue, ce qui nous met dans un état de quasi hypnose. Mettre de l’argent dans la machine devient alors un réflexe, et on joue en ne pensant plus à rien. Je constaterai plus tard que quand on passe la journée à entendre ces cloches, on continue de les entendre lorsque l’on revient chez soi, en particulier quand on se couche le soir. Ça fait que le casino nous reste en tête plusieurs heures après que l’on en soit partis, ce qui ne peut que nous inciter à y retourner.

Je n’en reviens pas de comment tout dans l’organisation de cet endroit semble avoir été pensé de façon à pouvoir influencer les gens, au point où ça en devient quasiment du contrôle mental de masse. Les organisateurs du casino savent comment le cerveau humain réagit selon tel ou tel stimulus, et ils s’arrangent pour provoquer ceux qui vont dans le meilleur de leurs intérêts. Pour être franc, je ne sais pas si je dois en être révolté ou bien si je dois admirer une telle ingéniosité. Ça prend une grande compréhension de la psychologie humaine pour pouvoir mettre sur pied un tel concept.

Je perdrai cependant toute admiration que j’ai pour leur ingéniosité en constatant que le guichet automatique de la Caisse Populaire situé au casino est réglé de façon à avoir deux fonctions qui, si elles sont encore légales en 1994, n’en sont pas moins immorales. Primo, ce guichet ne te dis jamais la balance de l’argent qu’il reste dans ton compte, ni à l’écran ni sur reçu imprimé. Il t’est donc impossible de savoir jusqu’à quel point tu peux dépenser. Secundo, et celle-là me répugne particulièrement, c’est que la machine te permet de retirer plus d’argent que ce que tu as dans ton compte.  C’est ainsi que Kim verra son compte de la Caisse Pop se retrouver dans le rouge de plusieurs centaines de dollars qu’elle a eu à rembourser à la caisse, et ce avec intérêts. Encore heureux que j’ai décidé de garder mon vingt dollars.

Suite à cette mauvaise expérience, ni Kim ni moi ne retournons au casino. Sa mère, par contre, y retourne souvent, et elle a assez de chance pour presque toujours en revenir avec quelques petits gains.

Un soir cependant, c’est plus qu’un simple petit gain qu’elle ramène. Elle a remporté une voiture. Et pas n’importe laquelle: Une Ford Lincoln Continental de l’année. Le genre de véhicule tellement luxueux que tu as quasiment besoin d’un brevet de pilote pour conduire, tellement le tableau de bord est complexe. C’est Kim qui m’annonce la chose au téléphone avec une voix très déprimée.

« Moé j’y va une seule fois pis j’m’endette par-dessus à’ tête avec la Caisse Pop. Pis elle, à y va pis à gagne un char. Fuck, là, à’ pas besoins d’un autre char, à’ l’a déjà une Audi. Pourquoi c’est tout l’temps ceux qui le méritent moins qui ont toujours toute? Hostie qu’c’est pas juste. »

Bien que je ressente moi-même un peu de frustration du fait que ce prix ait été remporté par une personne aussi mesquine, je peux honnêtement dire que mon problème principal avec ça n’a rien à voir avec la jalousie. C’est juste que je sens que ça augure mal.  Avec la personnalité des femmes de la famille Sinclair, c’est le genre d’événement qui risque d’avoir des répercussions qui peuvent nous mettre dans de gros ennuis.

Le lendemain soir, c’est en grandes pompes que la belle-mère ira prendre possession de son véhicule. D’abord, une grosse limousine blanche passera la prendre et l’amènera au casino. Ensuite… Et bien ensuite je ne sais pas, parce que je désapprouve ce qui est en train de se passer, alors je refuse d’y aller. Kim, sa sœur et son père accompagneront la belle-mère, mais moi je prétexterai avoir à m’occuper de William pour rester à la maison. De toute façon, dans la journée, elle me passe le message de manière non-subtile comme quoi il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans la limousine. Ce qui est totalement faux, démontrant une fois de plus la personnalité mesquine de la belle-mère.

En tenant bébé William dans mes bras pendant que je lui donne le biberon, je regarde la belle-famille entrer dans le long véhicule de luxe qui détonne particulièrement dans cette rue de Saint-Henri, réputé quartier pauvre. Je suppose que ça explique la présence de quelques curieux sur les trottoirs. Le chauffeur en uniforme leur tient la porte ouverte et la referme derrière eux. Puis il retourne au volant et ils partent. Je regarde l’impressionnante voiture disparaître au coin.

« Mon p’tit Will, t’es mieux d’ben attacher ta tuque. Parce que de la façon que je connais ta mère pis ta grand-mère, j’ai bien peur qu’on est en train d’assister au début de la fin. »

Cette impression se révélera prophétique.

À SUIVRE

Parfois, c’est juste la faute des autres.

Il y a deux ans, j’écrivais un long statut sur Facebook que je comptais recycler en billet de blog.  Je l’ai ensuite oublié.  Puis, il m’est revenu il y a quelques jours, grâce à leur fonction Vos souvenirs / On this day.  Voici donc la chose dans son intégralité:

Steve Requin
19 août 2016 
Voilà un an que je n’ai plus de dossier judiciaire, certificat de la GRC à l’appui. Également, voilà un an que, depuis la fin de mon dernier contrat à long terme, je suis en chômage.  Cependant, je ne chôme pas (si je puis dire) puisque je me cherche du travail, faisant de 8 à 14 applications par semaine via la page d’Emploi Québec.

Tout ce que j’ai trouvé en un an, ce furent deux jobs temporaires, pour remplacer des travailleurs absents pour vacances. Au moins, la dernière m’a rapporté une belle lettre de recommandation vantant mes mérites.

N’empêche que jamais je n’ai eu autant de difficulté à me trouver un emploi. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai dit à parents et amis: « Ben voyons donc! Quand j’avais un dossier judiciaire et presque pas d’expérience, ça me prenait maximum trois semaines pour trouver un emploi. Maintenant que j’ai full d’expérience et un dossier clean, personne ne veut m’embaucher?  Ça n’a aucun sens! »

Mon père n’a jamais aimé la femme rude qui fut mon patron du 21 septembre 2012 au 21 septembre 2014 .  Aussi, il m’a dit: « Ça doit être c’te (mot d’église) de vieille sacoche-là qui t’mets des bâtons dins roues. À’ t’a jamais apprécié malgré toutte c’que t’as faite pour elle, la vieille (mot d’église). » Mon père a toujours été prompt à soupçonner n’importe qui pour n’importe quoi, alors je m’y attendais de sa part. Mais bon, ce n’est pas ça qui va expliquer mon problème, et encore moins le régler.

Il y a deux semaines, le jour-même où je terminais mon contrat de cinq semaines à la clinique, on m’offre du travail. Un vieux couple italien sont propriétaires d’un édifice à logements et se cherchent un concierge. Ils ont reçu mon CV. La Signora m’appelle. En fait, elle m’appelle « Stéphane Gauthier », ce qui n’est pas du tout mon nom de famille. Je le lui dis. Elle vérifie auprès de son mari, et en effet, son mari lui avait dit d’appeler un autre Stéphane, c’est juste qu’elle a mélangé nos CV.

Et c’est là que son ton change. La Signora me dit, d’une voix sévère et méprisante que les gens comme moi, ça ne se trouve pas de travail. Je lui ai demandé de s’expliquer. Elle me dit que son mari a appelé mes anciens patrons. Et que celle pour qui j’ai travaillé en 2012-2014 lui a dit que j’étais un employé incompétent, pas fiable, paresseux, sans-coeur… Totalement le contraire de l’homme dépeint dans la lettre de recommandation que j’ai eue de la clinique à mon départ.

Je n’en revenais pas. Je ne sais pas ce qui m’a donné le plus grand choc. Le fait que, depuis un an, cette mégère ment à mon sujet dans le but de saboter mes chances de me trouver un emploi auprès de tous ceux à qui j’ai soumis ma candidature. Ou bien le fait que, pour une fois, malgré le fait que son jugement était hâtif et irréfléchi, mon père avait raison.

J’ai réécris mon CV. J’ai enlevé cet emploi. Je suis retourné sur Emploi-Québec. J’ai fait 10 applications avec ce nouveau CV.

… Et à ce jour, j’ai reçu 7 retours d’appels sur ces 10.

SEPT!
EN UNE SEMAINE!!!

La morale de cette histoire: Je sais bien qu’il ne faut pas voir nos problèmes comme étant toujours de la faute des autres. Et en effet, toute personne responsable commence par chercher en soi la source du problème, afin de faire en sorte d’y remédier. N’empêche que ouais, parfois, ça peut vraiment être de la faute des autres.

__________
Rien à rajouter, sinon que j’ai été chanceux sur deux points.  Tout d’abord, que la Signora se trompe de CV.  Et ensuite qu’elle ait possédé le genre de personnalité condescendante qui la pousse à faire la leçon aux autres, ce qui fit qu’elle n’était que trop heureuse de me rapporter les paroles de mon ex-patronne.  Sans ça, qui sait, je serais peut-être encore à me rechercher un emploi aujourd’hui, et à me demander (en vain) qu’est-ce qui ne va pas chez moi.

Et après ça, on dira encore que deux négatifs ne font pas un positif.  Comme quoi la vie n’est pas une équation mathématique.

 

L’évolution du point de vue (1ère partie)

Lorsque je regarde celui que j’étais dans la jeune vingtaine, je constate que je ne suis plus du tout la même personne.  En particulier de la façon dont je vois les choses.

 Par exemple :

Héros à l’époque, pitoyable aujourd’hui.
Jetez un oeil à cette vidéo d’une course de cinq kilomètres, dans laquelle un homme s’écroule d’épuisement à dix mètres de la ligne d’arrivée, distance qu’il met ensuite trois minutes à franchir. 

Cette vidéo n’existait pas lorsque j’étais dans la vingtaine, mais j’ai déjà été témoin d’une scène semblable.

Ma mentalité à l’époque :   Le fait qu’il a déployé un effort physique surhumain qui l’a vidé de toutes ses forces, et qu’il trouvait malgré tout assez de volonté pour se traîner jusqu’à la ligne d’arrivée par ses propres moyens, en refusant toute aide.  Quelle détermination.  Quel courage. Ce gars-là était mon héros.  Un modèle à suivre.

Ma mentalité maintenant :  Je trouve ce gars stupide, voire carrément pitoyable. 

Qu’est-ce qui a changé en moi? Plusieurs choses.  Avant, je n’étais nullement athlétique.  Tout le long de mon école primaire et secondaire, j’étais toujours le dernier en gym.  Alors pour moi, le fait que tout le reste de la population était plus en forme que moi, c’était mon quotidien.  C’était une fatalité que, même si je détestais, j’avais toujours acceptée.  Voilà pourquoi j’étais porté d’instinct à me reconnaître en ce gars-là, pour qui c’est cent fois plus difficile que pour tout le monde de réussir.  

Il y a huit ans, plutôt que d’avoir du ressentiment envers les bons coureurs, j’ai décidé d’en devenir un.  Je me suis renseigné sur la façon de commencer à m’entraîner.  J’ai investi l’effort physique et mental requis.  Je me suis mis à la course de façon intelligente, de manière à me renforcer, plutôt que de m’endommager.  Et, peu à peu, je suis devenu capable de courir sur de plus en plus longues distances sans mettre ma santé en jeu.  En trois mois et demi d’entrainement, ma distance de course non-stop a passé de 200 mètres à 5.2 km.     

Ce qui fait que maintenant, lorsque je visionne cette vidéo, au lieu de ne regarder que lui, je regarde les 86 autres personnes qui le dépassent (je ne blague pas, je les ai vraiment comptés) et qui terminent leur cross-country sans pour autant être incommodés.  Si tous ces gens sont capables de le faire en étant à peine essoufflés, alors pourquoi est-que lui est sur le bord de crever?  Tout ce que cette situation démontre, c’est que contrairement à eux, il ne s’est pas préparé adéquatement. 

Lorsque j’ai découvert cette vidéo il y a dix ans, j’avais une curieuse sensation en regardant cette scène.  Quelque chose me dérangeait.  Je n’aurais pas pu dire quoi exactement, mais j’avais la vague impression que quelque chose ne collait pas.  Comme s’il y avait un illogisme en quelque part.  Il faut dire qu’à ce moment-là, ça prendra encore deux ans avant que je me mette moi-même à la course.

Aujourd’hui, avec l’expérience que j’ai en course, lorsque je regarde de nouveau cette scène, je vois immédiatement d’où me venait cette impression :  S’il avait été le dernier à arriver, je ne me serait pas posé de question.  Sa position parmi les coureurs aurait concordé avec sa piètre condition physique.

Mais LÀ, il se fait dépasser par 86 personne au final, et il y en a encore plein d’autres qui passent la ligne d’arrivée après lui.  Si ce gars-là est aussi faible, vous ne trouvez pas ça étrange que, tout le long de la course, il se trouvait devant tous ces gens-là? 

Ça ne peut vouloir dire qu’une seule chose : Tandis qu’eux courraient à rythme modéré afin de conserver leur énergie, lui a dû sprinter tout le long pour tous les dépasser.  Ça explique pourquoi il était devant eux, ça explique son état d’épuisement total, et ça confirme que comme bien des gens qui ne connaissent rien au sport dans lequel ils ont décidé de se démarquer, il croyait probablement qu’il lui suffirait juste de se pousser à fond non-stop avec volonté et détermination pour montrer à tous qu’il est capable de faire bien mieux qu’eux.  Il était convaincu que les préparatifs et l’entrainement n’étaient qu’une stupide et inutile perte de temps. Je suppose que le fait que quelques personnes aient franchis la ligne d’arrivée après lui, ça lui a permis de se vanter qu’il a tout de même eu raison de le penser. 

S’il s’était préparé correctement, s’il avait couru de la bonne manière, il n’aurait pas fini cette course au bout du rouleau.  Ce qui en revient à dire que les problèmes qu’il a subi durant cette course, c’est lui-même qui se les ai causés.  Ce gars-là a été lui-même son propre obstacle. 

Hier, quand j’étais encore ignorant, ce gars-là était mon héros.  Aujourd’hui, un gars qui a besoin de se pousser à l’épuisement physique total  pour faire égal ou mieux qu’une personne qui ne sera que légèrement fatiguée d’avoir accompli la même tâche, je n’appelle plus ça un modèle à suivre.  C’est plutôt le modèle parfait de tout ce qu’il ne faut pas faire. C’est le parfait exemple du loser qui a quelque chose à (se) prouver.

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Bientôt: Généreux altruiste à l’époque, dépensier irresponsable aujourd’hui.  

 

Le jour où tout a basculé, l’épilogue. (ou 5e partie)

Presque deux mois depuis mon dernier billet.  Ceci a beau être mon blog, j’y parle rarement de ma vie au-jour-le-jour.  Je ferai exception aujourd’hui. 

 Donc :

Quoi de neuf depuis ma série de quatre billets intitulés Le Jour où tout a basculé?  Oh, pas mal tout, je dirais.  Dans l’ordre :

La ville.   Après 28 ans passés à Montréal, me voilà à 160 kilomètres à l’Est, à Sherbrooke.

Le déménagement :  Je me suis trouvé un appartement, et j’ai déménagé deux fois en six semaines.  C’est que je commençais à travailler pour La Firme le 28 mai, mais mon logement ne se libérait que le 1er juillet.  Coup de chance, le logement juste au-dessus du mien était libre, lui aussi jusqu’en juillet. J’y ai donc vécu mon premier mois et demi ici dans mes boites, sans télé ni internet.  

L’appartement.  À Montréal, j’avais un 4½, minuscule balcon avant, pour $630.00. Celui-ci était au milieu du bloc-appartements, entouré de voisins :  En haut, des enfants qui couraient partout avec des boules de bowling attachées au pieds, si je me fie au bruit.  Mon voisin d’à côté aimait beaucoup la musique, qu’il faisait jouer jusqu’à 3-4 heure du matin.  Enfin, mon voisin d’en bas était visiblement pas bien dans sa tête, vu son habitude mensuelle de passer de 30 à 45 minutes à cogner sur son plafond / mon plancher en nous accusant de faire du bruit, alors que Flavie et moi dormions.  Enfin, l’appartement était fait en long, ce qui fait que les seules pièces à être bien éclairées étaient aux extrémités, sois la chambre de Flavie, et la moitié du salon. 

Aujourd’hui, j’habite un grand 5½ qui occupe tout le second étage, bien éclairé avec des fenêtres à toutes les pièces, avec un grand balcon arrière.  Et même si je ne suis qu’au 2e, je suis à flanc de colline, ce qui fait que j’ai une superbe vue de la rivière et de la ville.  Mon voisin d’en bas est un retraité tranquille.  Mon voisin d’en haut est un étudiant tranquille.  J’ai même mon propre espace de stationnement, parfait pour l’auto de mes parents lorsqu’ils me visitent.  Et tout ça pour $550.00.  Ça fait au moins vingt ans que l’on ne trouve plus ça à Montréal, du 100$-la-pièce.  En fait, mon 4½ à $630.00 était considéré comme une bonne affaire.

L’électricité : L’an dernier, Hydro Québec m’a chargé 52$ pour le mois de juillet.  Cette année, toujours pour juillet, Hydro Sherbrooke m’a chargé 22$. 

La technologie.  Je n’ai jamais eu envie de posséder un cellulaire.  D’abord, je n’ai jamais été un grand parleur téléphonique.  Et ensuite, de toute façon, ces cinq dernières années, les boulots de conciergerie que j’ai occupé venaient tous avec un cell avec service de base.  Mais là, pour le travail, pour des raisons de sécurité, je dois avoir accès à une application nommé  Secur-id Soft Token.  Ce programme fournit un code de huit chiffres dont nous avons besoin pour se loguer dans divers programmes pour effectuer notre boulot.  Or, cette clé change à toutes les 30 secondes.  C’est dire à quel point La Firme prend la sécurité au sérieux.  Je me suis donc débarrassé de ma ligne de téléphonique au mur, désormais inutile.  Alors me voilà avec un téléphone android Lesbian Gay Queer.  

Avoir ce téléphone m’a tout de même permis d’avoir quelques connexions internet sans trop dépenser mes données, en utilisant le wifi gratuit de divers commerces, ce qui m’a familiarisé à la fois avec les commerces de mon quartier, et à l’utilisation du net sur petit écran.

La télé : J’ai une dizaine de postes de base de plus qu’à Montréal.  Et alors que là-bas je payais pour avoir dix chaines supplémentaires, ici j’en ai quinze.  Pour le même prix. 

Le boulot :  Alors qu’en conciergerie, j’étais toujours debout, à me promener dans quatre bâtisses de trois étages, ici je travaille assis, à mon bureau, à répondre au téléphone.  J’avais trente minutes pour manger, ici j’ai une heure.  Mon travail était physique et éreintant, ici c’est calme et relaxe.  Là-bas je ne pouvais me consacrer à rien d’autre qu’au travail, ici j’ai tout le temps d’écrire et dessiner entre les appels que je reçois.  J’habitais à quarante minutes à pied de mon travail, ici c’est vingt.

Le salaire : Je n’entrerai pas dans les détails puisque c’est un tabou social, mais ouais, je gagne plus cher ici qu’à Montréal.

Les avantages sociaux : En conciergerie, je n’en avais aucun.  Ici, contre une douzaine de dollars retirés sur chaque paie, je suis couvert à 80% sur tous mes frais médicaux.  Ça veut dire les soins des yeux, examens, opérations, lunettes.  Le dentiste, rendez-vous, soins, chirurgies.  Les orthèses.  Les médicaments prescrits.  Le dermatologue.  Le physiothérapeute.  L’examen annuel au médecin de famille.  Les frais de laboratoires, etc.  Et lorsque je pourrai reprendre l’activité physique, je pourrai me prévaloir du rabais corporatif de 50% au gym.

 À part le cell qui me coûte 35$ de plus qu’une ligne classique, j’ai tellement plus pour tellement moins que j’en ressors gagnant partout.  En fait, il n’y a que sur un point que l’on pourrait croire que j’ai perdu quelque chose : 

 Mon couple :  Flavie et moi avons rompu nos fiançailles.  La vie nous amenait peu à peu sur des chemins différents depuis un an et demi.  Et maintenant, avec elle qui part pour la Finlande pour ses études, et moi à Sherbrooke pour mon boulot, nos avenirs ne correspondent tout simplement plus.  Nous avons donc mis fin à notre relation de couple, dans la collaboration et l’harmonie.  Nous avons tout de même eu cinq belles années, et nous ne regrettons rien.  Nous gardons le contact, et on se considère toujours comme étant membres d’une même famille.  D’ailleurs, j’ai la garde de nos deux chats, ainsi que de notre mobilier commun.  À son retour dans deux ans, je lui laisserai le choix entre reprendre ses meubles, ou bien je lui achèterai du neuf.  Je serai obligé de me remeubler de toute façon.

 Bref, sur tous les points, mes conditions de vie se sont améliorées.  Je ne regrette nullement d’avoir changé de ville et de travail.