General menteurs, 4e partie: Une coïncidence trop irréelle

RÉSUMÉ : Nous sommes en automne 1997.  J’ai 29 ans.  Séparé depuis deux ans de la mère de mes enfants, je suis maintenant en couple avec Camélia, 19 ans.  J’ai un bon boulot et près du double du salaire minimum.  Son père occupe un poste haut placé à General Motors, et il n’apprécie pas que sa fille sorte avec  un père séparé.  Sous sa promesse de pouvoir acheter une auto à $150.00 par mois, et sous menace à peine voilée de perdre mon emploi si je casse le contrat,  je me laisse peu à peu manipuler à accepter contre mon gré une location à $750.00. 

Pour faciliter la compréhension, tous les montants sont ajustés en dollars d’aujourd’hui.

C’est le cœur lourd que je pars de l’Île-des-Sœurs au volant de la Cavalier quatre portes que je suis obligé de louer à $750.00 par mois, plutôt qu’avec ma Golf deux portes que je voulais acheter à $150.00 par mois.  Tout ça parce que je n’ai pas su faire la différence entre temps plein et permanent.  Qui aurait cru qu’une si simple erreur de ma part sur un contrat signé pouvait risquer de me valoir un dossier judiciaire pour fraude, et par conséquent risquer de me faire perdre mon emploi où je manipule des cartes de crédits.  Je suppose que malgré ces $600 de frais mensuels supplémentaires, je m’en tire à bon compte.

Prenant le chemin vers La Boite où je travaille, j’ai ma première leçon sur les réalités de l’heure de pointe et des embouteillages.  Je suis 50 minutes en retard lorsque j’arrive enfin.  Je viens pour m’introduire sur le parking de la boite, où une mauvaise surprise m’attend.  Pour avoir droit de m’y stationner, ça prend la vignette de stationnement de la compagnie, qui est $110.00 par mois.

« Hein?  Mais c’est $30.00 de plus que la passe autobus-métro.  Ça va pas!? »

Comme disait Gaston Lagaffe:

Je refuse de payer ça.  J’en serai quitte pour me stationner dans la rue.  Je parcours ainsi en rond toutes les rues du quartier.  Les seules places de libres sont dans des rues résidentielles qui demandent des vignettes de résidents.  Je finis par trouver une place libre et gratuite à huit coins de rues de La Boite. C’est avec une heure et demie de retard que j’entre au bureau.

Désormais, pour éviter la circulation dense et pour me trouver plus aisément du stationnement, je dois partir de chez moi deux heures plus tôt que lorsque je faisais le trajet en métro.  Au retour, passé minuit, la circulation est nulle.  Mais là, c’est dans mon quartier que je peine à trouver où me stationner, puisqu’à cette heure-là tout le monde est chez soi.  Je n’ai le véhicule que depuis trois jours, lorsque j’atrappe ma première contravention.  $70.00 pour stationnement interdit.  Et c’est comme ça que j’ai appris que certains côtés de rue doivent être libérés pour entretient de 10:00 à 11:00 am.  Encore heureux que je ne paierai pas le plein prix de la location avant trois mois.  Décidément, avoir une auto, c’est beaucoup plus de soucis qu’autre chose.

Au moins, la fin de semaine me permet de rendre l’automobile agréable. Je vais chercher Camélia chez elle, et je l’amène à St-Hilaire où nous allons nous balader dans la montagne.  Elle est heureuse et fière de moi, ce qui la rend encore plus amoureuse, et encore plus chaude au lit.  Et puis, de pouvoir me promener comme ça, moi qui aime tant faire de la route, ça fait du bien.  Avoir une auto en ville est peut-être une expérience négative, il reste qu’en campagne c’est l’idéal. Mais ça reste bien la seule chose positive que je retire d’avoir cette auto.

Un truc qui joue sur mon moral quelque chose de négatif, c’est que maintenant que j’ai un véhicule, tout le monde, les amis, la famille, les collègues, me posent les deux questions suivantes :

« Combien que l’char te coûte? »
« Combien qu’tu payes d’assurances? »

Et dans 100% des cas, après y avoir répondu, je me fais servir la réplique suivante :

« Haaan?  Tu payes donc ben cher!  Moé ça m’coute la moitié / le tiers / le quart de ça. »

Car en effet, à les entendre, tout le monde paye moins cher que moi.  Et, dans plusieurs des cas, pour des véhicules neufs.  Par conséquent, aux yeux de tout mon entourage, je passe pour un pauvre con, de m’être laissé couillonner à ce point-là.  Et quand j’essaye d’expliquer pourquoi je n’avais pas le choix, puisque mon travail était en jeu, je me fais répondre que j’ai été vraiment cave de croire que d’annuler le contrat m’aurait apporté sept ans de mauvais crédit, ou que d’avoir confondu temps plein avec permanent , c’état suffisant pour m’apporter un dossier judiciaire pour tentative de fraude. J’en ai ras le bol de cette liste de commentaires condescendants que je reçois non-stop :

« Moé, dès que j’aurais vu que ce n’était ni le char ni le prix promis, je l’aurais envoyé chier. »
« Pourquoi t’as signé le contrat avant de connaître tous les coûts? »

« Franchement!  Beau-père, ET vendeur de char?  Pourquoi t’as fait confiance à ça? »
« Pis t’as cru c’qu’y disait? »
« Trois traitement antirouille?  C’est jamais plus que deux par année. »
« 400$ la révision?  C’est 250$ partout ailleurs! »
« Deux révisions? La révision annuelle, c’est une fois l’an. »
« Tu payes pour le système d’alarme, alors qu’il leur appartient? 

« Tu payes pour les pneus, alors qu’ils leurs appartiennent? »
« Ben là!  À c’t’heure que t’as signé, ça veut dire que t’as accepté, fa que t’as pu de recours. »
« T’aurais jamais dû signer ça! »

Excellente suggestion, génie!  Maintenant, peux-tu me diriger vers la plus proche machine à remonter dans le temps, que je puisse faire comme tu viens de me suggérer?

Mercredi 24 décembre 1997, jour de paie.  La patronne nous distribue nos chèques.  Tout l’monde se réjouit du bonus de Noël de $450.00. J’ouvre mon enveloppe.  Mauvaise surprise.  Je me lève et vais voir la patronne.

« Euh, Rolande!?  C’est parce que j’ai juste mon chèque de paie habituel dans mon enveloppe.  Y’é où, mon bonus? »
« Le bonus, c’est pour les employés permanents.  Toi t’es temporaire. »

Je soupire.  Encore heureux que, le mois prochain, je n’aurai à payer que $327.76 au lieu de $750.00 pour l’auto et ses assurances.  N’empêche que ce premier mois d’utilisation du véhicule m’aura coûté $40 d’essence par semaine, donc $160.00 pour le mois. 

Je sors ma calculatrice et refais mes calculs (en arrondissant au dollar près parce que ras l’bol des sous.)

  • Une fois payés le prêt étudiant, la pension alimentaire, ma nourriture et ma part de loyer, d’électricité et de téléphone, il me reste $625 par mois.
  • Quand je croyais payer $425 pour l’auto, il me serait resté $200 par mois.
  • Maintenant que je paye $328.00, il me reste actuellement $297.00
  • Dès que je ferai des versements de $750, Je serai dans le rouge de $125. 
  • Mon seul argent de disponible, celui qui n’est pas une obligation à taux fixe, c’est mon budget de nourriture, qui va donc passer de $300.00 à $175.00 par mois.
  • Alors si je rajoute $160 d’essence par mois, il ne me restera plus que $15 par mois pour manger.

Je n’y arriverai jamais.  À ce prix-là, si je veux encore être capable de manger, je devrai abandonner l’appartement et vivre dans mon auto.  Bonne chose que j’aurai bientôt l’augmentation de mes six mois à La Boite.

Janvier 1998.  Je fais mon second paiement réduit pour l’auto, en plus de mon second versement pour l’assurance, un total de $327.76.

Nous entrons dans l’historique crise du verglas qui laissera certaines partie du Québec sans électricité pendant trois semaines.  Et ce mois-ci, je me réjouis d’avoir une auto car celle-ci me sauve la mise.

Tout d’abord, bien que La Boite soit paralysée par le manque d’électricité, les téléphones fonctionnent toujours.  Et puisque j’ai le contrat Air Canada, je suis l’un des rares qui puisse continuer de travailler.  Avec le métro paralysé, je m’y rends en auto.  Et sans personne pour surveiller le parking, je le monopolise.  Truc amusant, lorsque je reçois des appels, peu importe de où dans le monde, je n’ai qu’à dire que je suis à Montréal, ils comprennent aussitôt que je ne peux rien faire pour eux.  Le fait que nos aéroports sont paralysés par la glace, c’est une nouvelle diffusée à l’échelle de la planète.  Ça m’étonne un peu, j’avoue.  Sauf pour l’Angleterre, puisque les Rolling Stones ont eu à annuler leur spectacle prévu au Stade Olympique.

L’auto me permet également de m’occuper de mes enfants et de leur mère, qui se font trimballer d’un refuge à l’autre, généralement des gym d’écoles.  Je peux ainsi aller chercher chez eux du matériel de première nécessité, couches, lait, lit gonflables, etc, ce qui nous assure un maximum de confort.

Toute mauvaise chose a une fin.  Le courant a été rétabli.  En après-midi, le président directeur général et fondateur de La Boite nous convoque tous.  Il a une bonne nouvelle à nous annoncer :  Bien que personne n’ait pu travailler pendant trois semaines, leur salaire leur sera néanmoins versé.  La généreuse décision a été accueillie par un tonnerre d’applaudissements.  Cependant, je m’interroge.  Je vais voir ma patronne.

« Oui, Rolande, euh…  Et les rares qui, comme moi, ont travaillé pendant ces trois semaines?  Est-ce qu’on a droit à double salaire?  Ou du moins, un bonus, d’être les seuls à avoir été fidèles au poste pendant le verglas? »
« L’assurance salaire, c’est pour les employés permanents.  Toi, t’es temporaire. »

Je soupire!  Je suppose que dans de telles conditions, je dois me compter chanceux d’avoir pu travailler pendant la crise.  N’empêche que j’ai bien de la misère à me réjouir que tout le monde ait eu droit à trois semaines de congés payés, sauf moi.  Encore heureux que la semaine prochaine, ça fera six mois que je serai ici.  

Lorsque je vais voir Rolande pour lui parler de mon augmentation, devinez?

« L’augmentation aux six mois, c’est pour les employés permanents.  Toi, t’es temporaire. »

Je soupire! Trois rentrées supplémentaires d’argent dont j’aurais eu désespérément besoin, et elles me sont refusées.  Ma situation d’employé temporaire commence à me faire royalement chier.  Sur ce, Rolande me fait signer mon second contrat de six mois, au bout duquel elle me rassure de nouveau que j’aurai ma permanence à la fin de celui-ci.  Je me console en me disant que ce contrat-là, au moins, me rapporte de l’argent au lieu de m’en coûter. 

Février passe.  Ceci est le dernier mois où je paye $327.76 au lieu de $750.  Prévoyant, je me limite autant que je peux dans la nourriture, achetant des produits moins cher, limitant mes portions.  Pour sauver sur l’essence, désormais je n’utilise l’auto que pour aller travailler, et voir Camélia le samedi. 

Je songe à me trouver un second travail pour les weekends.  Je retourne au resto où je faisais la vaisselle lorsque j’étais au cégep.  Et c’est là que j’apprends que les choses ont changé depuis quelques temps dans le paysage de l’emploi au Québec.  Le travail à temps partiel de fin de semaine, ça n’existe pratiquement plus.  Par exemple, dans mon temps, au resto, il y avait quatre plongeurs : Deux à temps plein la semaine, et deux à temps partiel les weekends.  Maintenant, c’est trois plongeurs à temps plein, le premier a congé samedi-dimanche, le second lundi-mardi, et le troisième mercredi-jeudi.  Comme ça, il y a toujours deux employés en même temps, et le patron se sauve les frais d’avoir un 4eemployé.  Et c’est rendu comme ça pratiquement partout.

En désespoir de cause, je vais voir Rolande.  Certains de nos clients, comme Air Canada justement, sont ouverts 24/7.  Peut-être pourrais-je…?  Mais non, impossible!  Premièrement, au-delà de quarante heures, selon la loi, il faudrait me payer en temps supplémentaire. Et La Boite a beau faire deux milliards de chiffre d’affaire par année, le président n’accepterait pas un tel arrangement.  Et de toute façon…

« Le temps supplémentaire, c’est pour les employés permanents.  Toi, t’es temporaire. »

Lundi, 2 mars 1998.  Aujourd’hui, j’ai fait mon premier paiement complet de $750.00 pour l’auto.  Malgré mes efforts, je n’ai rien trouvé pour améliorer mes finances.  Camélia, à qui je cache la réalité de mon budget, commence à me reprocher mon avarice, de ne plus vouloir rien faire les weekends, nous qui ne nous privions jamais de sorties au cinéma, au bar ou au resto. Et puisque j’ai eu le malheur de lui dire que je me cherchais un second travail les weekends, voilà qu’elle m’accuse d’être devenu un maniaque de l’argent, prêt à négliger sa blonde juste pour faire quelques dollars de plus.

Didier, un collègue qui travaille sur mon quart de travail, mais pour un autre client de La Boite, s’interroge sur mon air déprimé et mon petit lunch où les nouilles au beurre ont remplacé le steak.  Il est ici depuis peu, et n’a donc pas fait partie de ceux qui se sont moqués de mon onéreux état d’automobiliste.  Alors je lui raconte tout, dans le détail.

« Et inutile de dire que je me suis fait avoir, je le sais!  Mais bon, j’en serai quitte pour manger pas mal de nouilles pour les trois prochaines années. »
«  Mec, tu t’es fait avoir bien plus que tu ne le crois.  Tes nouilles, tu ne pourras jamais te les permettre. »
« Qu’est-ce que tu veux dire? »
« Je parle de la limite du 20 000 kilomètres. »
« Quoi, la limite du 20 000 kilomètres?  J’la dépasserai jamais, la limite du 20 000 kilomètres. »

Il prend sa calculatrice.

« 365 jours fois trois ans, ça donne 1095 jours.  20 000 kilomètres divisés par 1095 jours, tu veux voir ce que ça donne? »

Sans me laisser le temps de répondre, il me montre l’écran de sa calculatrice.

18.26

Ma mâchoire tombe.

« JE N’AI DROIT QU’À DIX-HUIT KILOMÈTRES ET QUART PAR JOUR?  J’en fais 21, juste en aller-retour entre ici et chez moi, cinq jours par semaine..  Camélia habite à Kirkland, c’est 28 kilomètres en aller simple.  Mes parents, à St-Hyacinthe, c’est 45.  C’est épouvantable! »

En panique, je mets mon téléphone à Occupé, et je sors du building, direction mon auto stationnée tout près.  Ici, vous comprendrez que, au moment d’écrire ces lignes, ça fait plus de vingt ans, donc que je ne me rappelle plus quel était le kilométrage d’inscrit sur l’auto.  Par contre, je me souviens très bien que, en se basant sur ce que j’avais parcouru en trois mois, Didier a pu calculer qu’au bout de trois ans.  Je dépassais de plus de 12 000 km la limite imposée. Multiplié par quinze sous, ça me rajoute $1800.00.

« Donc, $750 fois trente-six mois, si tu ne dépasses pas la limite, ça te coûtera $27 000.00, pour une auto que tu n’auras pas pu utiliser à ta guise.  Par contre, si tu continues comme ça, ajoutons ce $1800.00, tu auras payé $28 800.00.»

Et ça, c’est avant le coût de l’essence ($160.00 X 36 = $5 760.00) qu’il est inutile de rajouter puisque je ne peux plus me la payer de toute façon. Je suis totalement ruiné.  Mais comment est-ce possible que l’on puisse à ce point-là frauder quelqu’un, et que ça reste parfaitement légal?  Ça dépasse mon entendement.

La fin de semaine suivante, Camélia vient chez moi.  Alors qu’elle s’apprête à me faire la morale encore une fois sur le fait que je commence à la négliger, je décide de lui mettre les cartes sur tables.  Ou du moins, mon budget.  Elle savait pour le prêt étudiant, mais j’ai eu à lui révéler pour la pension.  Sa réponse :

« Mes parents avaient raison.  Un gars qui a à payer une pension alimentaire, ça n’aura jamais d’argent, et c’est sa conjointe qui va être obligée de le faire vivre. »
« Je te ferais remarquer qu’avant que ton père et toi insistiez pour que j’achète un char, il me restait $625 par mois.  Et avec ça, on pouvait faire tout ce qu’on voulait, toi et moi.  On avait l’association parfaite.  Toi tu nous conduisais, et moi je payais les sorties.  Mais noooon, ça ne te suffisait pas, fallait que tu insistes pour que j’aille un char moi aussi.  Alors que je vous avais pourtant bien dit, à ton père et à toi, que je n’en avais pas les moyens. »
 » Mais là, franchement, l’auto, ça peut pas te coûter si cher que ça! »

J’ai alors pris une feuille, et, devant elle, j’ai fait le calcul, documents officiels de GM et d’assurances à l’appui, je lui ai montré tout ce que j’ai à payer.  Elle n’a pas eu le choix de reconnaitre que l’addition montait bien à plus de $750.00.  Sur ce, je replie la feuille, le lui donne, et dit :

« Alors la prochaine fois qu’ils gueulent contre moi comme quoi je n’ai jamais d’argent, rappelle-leur que j’en avais, avant que ton père insiste pour que j’achète un char dont je n’avais même pas besoin. Tsé, la Golf à $150.00 qu’il m’a promis mais qu’on n’a jamais vu? »

Apparemment, elle leur en a parlé dès son retour chez eux.  Car le soir-même elle m’appelait pour me dire que ses parents lui ont fait comprendre que tout ce que ça prouvait, c’est que je ne sais pas tenir un budget.  C’est ce qu’ils lui répètent depuis des mois, mon papier ne fait que le confirmer. De toute façon, peu importe la raison pourquoi je n’ai plus un sou, que ça ait rapport à son père ou non, ça ne change rien au fait que je n’ai plus un sou.  Et que ça va être comme ça pour les trois prochaines années.  Et même lorsque je n’aurai plus l’auto, j’aurai toujours la pension alimentaire, qui va aller en augmentant à mesure que les besoins et les études de mes enfants grandiront.  Elle est donc d’accord avec eux que je n’ai aucun avenir.  Et se brouiller avec ses parents pour un gars comme moi, stupidement dépensier et sans avenir, ça n’en vaut pas la peine.  Ceci est donc la fin de notre relation.

Je craque!

Le lundi suivant, de mon travail, j’écris un long courriel au vendeur de GM.  Je lui dis en détail, calcul à l’appui, à quel  point le deal qu’il m’a fait signer est abusif.  Je rajoute même une liste de dix personnes, de la famille, des amis, des collègues, tous automobiliste, listant ce que chacun doit payer pour l’auto et en assurances, tous payant beaucoup moins cher que moi.  Et ce, sans « avoir droit au rabais de l’employé GM. »  Et, bien sûr, je souligne le chantage auquel il m’a soumis, en me faisant accroire faussement que j’aurais droit à un dossier judiciaire pour fraude, juste pour avoir confondu temps plein avec permanent.

Je conclus par un ultimatum : Il brise le contrat et reprend l’auto, ou je rend notre deal public, amenant tous nos documents à la police, à un avocat, aux journaux, à la télé, whatever.  Mais les gens vont savoir ce qui s’est passé.
Et avec ce nouveau phénomène qu’est internet, je n’aurai même pas besoin des médias pour étaler la chose aux yeux de tous. Et si vous songez à me poursuivre pour diffamation, bonne chance: À cause de vos magouilles, je n’ai plus un sou, alors ce n’est pas comme s’il me restait encore quelque chose à perdre.

Le lendemain, il m’appelle.  Évidemment, j’ai droit à des accusations de paranoïa, du fait que c’est facile de se laisser monter la tête par des gens qui prétendent payer moins que moi.  Il va même me dire que je n’ai pas à me défouler sur lui de mes frustration sexuelles de m’être fait domper par ma blonde.

COMMENT ÇA, QU’IL EST AU COURANT?  J’avoue que je ne m’attendais pas à celle-là.  Mais ce n’est rien à côté du coup de théâtre qu’il me sert pour conclure notre échange :

« Moi, à ta place, je ferais ben attention.  Parce tu sais, là, le fondateur et président directeur général de La Boite où tu travailles?  C’est mon petit frère.  Bonne journée. »

En effet, ils ont le même nom de famille.

Et en effet, maintenant qu’il me le dit, je réalise que oui, ils ont une physionomie et une voix assez semblable.

À SUIVRE

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General Menteurs, 3e partie: Auto-destruction financière,

RÉSUMÉ : Nous sommes en automne 1997.  J’ai 29 ans.  Séparé depuis deux ans de la mère de mes enfants, je suis maintenant en couple avec Camélia, 19 ans.  J’ai un bon boulot et près du double du salaire minimum.  Son père occupe un poste haut placé à General Motors, et il n’apprécie pas mes origines pauvres ni le fait que je suis père séparé.  Il commence à se faire à l’idée que nous sommes en couple pour durer, mais pas au fait que je ne possède pas d’automobile.  Aussi, par un de ses employés, je me laisse peu à peu manipuler à accepter des conditions de locations de plus en plus louche. 

Pour faciliter la compréhension, tous les montants d’argent sont ajustés en dollars d’aujourd’hui.

Ce qu’il y a de bien de travailler de 16 :00 à minuit, c’est que ça me laisse toute liberté requise pour faire tout ce que j’ai à faire dans une journée.  Aussi, le lendemain, je me rends au concessionnaire GM pour remettre la lettre au vendeur.  Il regarde en souriant le document qu’il sait falsifié, en disant :

« Et dire que t’étais prêt à tout abandonner pour un aussi petit détail.  Bon ben maintenant on peut compléter la transaction. »

Et c’est parti!  Il me sort de nouveaux documents.

« Puisque c’est une location, ça veut dire que le véhicule appartient toujours à GM, et qu’ils vont en reprendre possession dans trois ans.  Est-ce que c’est clair pour toi? »
« Oui! » 
« Alors signe ici! »

Je signe le papier.

« Maintenant, tu comprendras que si GM veut récupérer le véhicule, il faut s’assurer que tu ne te le fasses pas voler.  Ils sont donc obligés de t’installer un antivol.  Ça vient avec une lumière clignotante sur ton tableau de bord, pour dissuader les voleurs.  Est-ce que c’est clair pour toi? »
« Oui! » 
« Alors signe ici! »

Mon œil accroche à un détail sur le papier.

« Trois cent dollars? »
« Ben oui!  L’antivol, c’est pas gratuit.  Et faut l’installer.  Les pièces, la main d’œuvre, ça se paye! »

C’est bien à contrecœur que je signe cette nouvelle dépense imprévue.

« Maintenant, tu comprendras que quand GM va récupérer le véhicule, il aura quatre ans d’âge.  Alors pour pouvoir le revendre, ils doivent s’assurer que tu leur rendras en parfait état.  Est-ce que c’est clair pour toi? »
« Oui! » 
« Alors pour s’assurer qu’il n’a aucune trace de rouille, tu t’engages à le faire traiter à l’antirouille à l’huile à tous les quatre mois. Est-ce que c’est clair pour toi? »

Ce qui est clair pour moi, c’est que maintenant que j’ai signé le contrat de location, je n’ai pas le choix d’accepter toute nouvelle dépense aussi imprévue qu’obligatoire qu’il me lance au visage.

« Et combien ça va me coûter en plus, cette nouvelle dépense dont vous ne m’avez jamais parlé avant? »

Il me regarde d’un air aussi surpris qu’offensé.

« Ok, pourquoi tu me dis ça, là?  Tu me parles comme si tu m’accusais de te passer la crosse du siècle.  Toutes ces dépenses sont des options standards, normales, légales et obligatoires que la loi impose à GM.  Alors on se calme, s’il vous plaît!. »

Euh… Ok!  Voilà une réaction aussi surprenante que totalement disproportionnée. Mais bon, lorsque quelqu’un fait son offensé, la meilleure façon de lui répondre, c’est calmement, en phrasant la chose de manière à démontrer que c’est lui, l’imbécile qui pète un câble pour rien.  Et ça, c’est un art que je maîtrise parfaitement :

« Euh… Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.  Est-ce que c’est une nouvelle dépense? Oui!  Est-ce que vous m’en avez parlé avant? Non!  Est-ce que c’est normal, alors, que je vous demande combien ça va me coûter, cette dépense dont vous ne m’avez jamais parlé avant? Oui!  Alors pourquoi vous réagissez comme ça? »

Il n’y a rien comme poser une question embêtante à l’autre pour lui clouer le bec.  Avec la manière qu’il a de me parler comme si j’étais un imbécile, ça fait du bien de pouvoir inverser les rôles.  Aussi, pour toute réponse, il me refile le papier.  Coût de l’antirouille : $100.00.

« Par année? »
« Par séance! »
« Donc $300$ par année, c’est bien ça? »
« Ben là, c’t’évident! »
« Ben voilà! Trois-cent dollars.  Est-ce que c’était si difficile à dire? »

J’appose ma signature sur le document, je le lui rends, et d’une voix calme et souriante, je lui demande :

« Bon, alors, sur quel autre nouveau frais standard, normal, légal, obligatoire, et jusque-là caché, dois-je apposer ma signature, maintenant? »

J’avoue que, de pouvoir à mon tour le piquer avec condescendance, ça me procure une certaine satisfaction morale.  Malheureusement, ce n’est pas ça qui va améliorer mon sort.  Parce que oui, il avait d’autres frais cachés à me balancer.

« Pour s’assurer que le véhicule reste en bon état de marche, il faut le ramener ici deux fois par année pour passer en révision. »
« C’est combien? »
« $400.00 la révision, donc $800.00 par année. »

Et il me refile le papier, cette fois sans me demander si c’est clair pour moi.

« Et huit-cent piastres de plus.  Une chance que j’ai droit au rabais des employés, hm!? »

Je signe et le lui rend.  Il sort un nouveau document.

« Au Québec, du 15 décembre au 15 mars, il est illégal, selon la loi, de rouler sans des pneus d’hiver.  C’est $500.00 dollars, soit cent par pneus et cent pour l’installation. »

Cette fois, j’atteins ma limite morale, ce qui me fait perdre ma façade faussement harmonieuse. 

« Ok!  Là, là, ça va faire!  Je l’sais bien que, maintenant que j’ai signé le contrat de location AVANT que vous me balanciez tous ces frais-là, ça veut dire que je suis obligé par la loi à tous les assumer, sous peine de me retrouver avec un dossier judiciaire pour fausse déclaration, ce qui va me faire perdre ma job … »

C’est ma manière de lui ramener que je ne suis ni plus ni moins que la victime de son chantage.

« …  Et non, je ne mets pas votre parole en doute quand vous dites que ce sont des frais standard, normaux, légaux, obligatoire.  Mais là… »

Je m’empare de la calculatrice sur son bureau et je fais le compte. 

« $300.00 l’antivol, $300.00 l’antirouille, $800.00 la révision, $500.00 les pneus, ça fait $1900.00, et ça c’est avant les taxes je suppose?  Ça veut dire plus de deux mille piastres de frais que vous m’aviez jusque-là caché.  J’ai pas c’t’argent-là, moi!  Vous avez vidé mon compte avec votre premier paiement et votre dépôt de sécurité.  Fa que, me v’là lié légalement à un char que je ne pourrai jamais sortir d’ici parce que je n’ai plus rien pour payer vos frais cachés, tout ça parce que mon beau-père, votre patron, m’a promis que je pouvais acheter à $150.00 par mois une Golf que vous n’avez pas été capable de me produire. »

Il vient pour me répondre, mais je l’interrompt.

« Et avant de protester encore comme quoi je vous accuse de quoi que ce soit, est-ce que je viens de dire quelque chose qui était faux? »
« Non, bien sûr!  Mais si tu m’avais pas interrompu, je t’aurais dit qu’on ne t’a jamais demandé de payer tout ça d’un coup.  Ces frais sont divisés par douze, pour n’en faire qu’un petit montant qui s’ajoute à ton paiement mensuel, c’est tout. »

Il reprend sa calculatrice. 

« $1900.00, plus taxes…  Divisé par douze mois…  Voilà : $184.04 par mois.  Même pas deux-cent piastres. Et tiens : Pour te montrer ma bonne volonté, il te restait encore comme frais les plaques, l’enregistrement et l’immatriculation.  On te les donne en bonus.  Ça te va? »

Sur ce, il me tend la main, tout souriant.  Ben coudonc!  Je lui serre donc la main, persuadé que mes protestations m’auront au moins épargné une coupl’ de centaines de dollars, totalement ignorant qu’en réalité il ne me sauve que 15$.  Il rajoute :

« Et comme tu dis, tu nous a déjà fait le premier paiement et le dépôt de sécurité, qui équivaut à deux paiements. Ça, ça veut dire que tes paiements sont déjà faits pour décembre, janvier et février.  Tout ce que tu auras à verser pour ces premiers trois mois-là, c’est $184.04.  Ça te laisse quatre mois avant ton premier vrai paiement, soit amplement le temps de redresser ton budget. »

J’avoue!  Enfin, une bonne surprise.  Tout fier de lui de m’avoir amadoué, il dit :

« Bon ben maintenant, tu dois nous laisser le temps d’installer l’antivol, les pneus d’hiver, faire le premier traitement à l’huile, et la première révision.  Repasse la semaine prochaine, lundi le premier décembre.  Tu en profiteras pour nous donner ton premier $184.04.  Et rassure-toi, à part ça, tu n’auras plus à nous verser un sou de plus.  Rassuré? »

Rassuré, ouais, tellement que je ne me pose même pas la question sur pourquoi une auto toute neuve aurait besoin d’une révision.

Sur le chemin qui m’amène du concessionnaire jusqu’à mon boulot, je sors un papier et un crayon de mon sac à dos et je fais un petit calcul. À mon paiement mensuel initial de $424.56, je rajoute les $184.04 de frais cachés, histoire de voir combien je devrai verser à partir de mars 1998.  Les cheveux me redressent sur la tête en voyant le total de $606.60.

« C’est pas possible!?  Mais comment ils font pour payer leurs autos, ceux qui n’ont pas droit au rabais de l’employé? »

Je multiplie par douze : $7 279.00 par année.
Je multiplie par trois : $21 837.00 en tout.

C’est décourageant!  En tout cas, il y a deux choses qui me consolent.  De un, j’aurai de nouveau un bon dossier de crédit dans trois ans.  Et de deux, au moins, il ne me chargeront plus jamais un sou de plus.  J’en serai quitte, comme il me l’a suggéré, d’utiliser les trois prochains mois pour m’en mettre de côté et ajuster mon budget. N’empêche que mon budget sera vraiment au sou près pour les trois prochaines années.  Une chance que j’ai droit à des augmentations à tous les six mois au travail.  La première sera dans deux mois. Et mieux encore: Dans un mois, il y aura le bonus de Noël, d’à peu près 400$. Voilà qui va aider à mes premiers vrais paiements.

En attendant d’en prendre possession, je me promène sur le net, sur les pages de compagnies d’assurances, histoire de me magasiner un bon deal.  J’ai la chance d’avoir plus de 25 ans, de conduire depuis plus de deux ans, et d’être non-fumeur.  Trois choses qui diminuent les primes.  Ça me permet de me faire une idée sur le prix que j’aurai à débourser. C’est juste que je ne peux pas avoir un montant précis. Puisque je n’ai pas avec moi les papiers de l’auto, je suis incapable de leur donner les renseignements requis pour me créer un dossier.  Tant pis, j’en serai quitte pour faire ça lundi, dès que j’aurai l’auto et sa paperasse.

Une semaine plus tard, lundi le premier décembre 1997, 10:00 am.  Je suis à GM, au bureau du vendeur.  Je signe les derniers papiers.  Avant d’apposer ma dernière signature, il me précise un dernier truc.

« Ce n’est pas un nouveau frais caché, dans le sens qu’il n’en tiendra qu’à toi si tu as à payer quelque chose ou non. »
 » Ok! Et c’est quoi? »
« Comme tu sais, lorsque GM reprendra le véhicule dans trois ans, il va le revendre.  L’une des choses qui diminuent la valeur d’un véhicule, c’est son kilométrage.  Voilà pourquoi, quand tu leur rendras, il ne devra pas avoir plus de 20 000 km au compteur. »

Vingt mille kilomètres?  Ça me semble assez excessif comme distance.  Ce n’est pas comme si je planifiais de faire le tour du monde avec. Il va juste me servir pour aller travailler, faire mon épicerie, voir Camélia les fins de semaine, et des fois visiter mes parents à St-Hyacinthe.  Y’a rien là!

« De toute façon, » me rassure-t’il, « s’il y a un excédent, on ne chargera seulement $0.15 le kilomètre.  Pas la mer à boire. »

En effet.  De toute façon, je ne me vois pas atteindre un tel kilométrage, et encore moins le dépasser.

« Est-ce que c’est clair pour toi? »
« Oui! » 
« Alors signe ici! »

Et voilà, dernière signature.  La paperasse est enfin complétée.  D’un des tiroirs de son bureau, le vendeur tire les clés de mon véhicule.  Il me les tend.

« Félicitations!  À partir d’aujourd’hui et pour les trois prochaines années, tu as un véhicule à ta disposition. »

Alors que je viens pour prendre les clés, il referme sa main sur le trousseau et rétracte brusquement son bras.

« Mais là, y’é pas question que j’te laisse partir avec si t’as pas d’assurances. »

Son geste, autant que ses paroles, me font l’effet d’une gifle.  J’en reste figé.  En voyant ma réaction, le vendeur part à rire.  Pas un rire de bon cœur.  Le genre de rire que l’on pousse lorsque que l’on trouve que la personne en face de nous est atteinte de crétinisme terminal.  Ce que je comprends dans son rire, c’est qu’il trouve très drôle de me coller un nouvelle dépense, tout en s’imaginant que je ne l’avais pas prévue.  Et il peut s’en laver les mains car, techniquement, comme il me l’a dit, ce n’est pas GM qui me réclame de nouveaux frais.  Ça démontre surtout que sa mise en scène avec les clés et sa réplique, c’est quelque chose qu’il a prévu d’avance pour rire de moi.  Quel désagréable personnage.  Aussi, histoire de le désarçonner, je lui demande calmement, d’une voix faussement interrogatrice et confuse :

« O-kaaay!  Et c’est drôle, d’avoir des assurances? »
« Ben là, tu savais pas que ça prend des assurances pour rouler?  Tout l’monde sait ça, franchement. »

En plein ce que je pensais :  Il continue de me prendre pour un con.  Et il ne s’en cache plus.  Je réplique, de manière à lui montrer que le plus con des deux n’est pas celui qu’il pensait.

« Ok!  Premièrement, ma réaction, c’est juste que le geste, là, de me niaiser en me présentant les clés pour me les enlever alors que j’allais les prendre, j’ai pas subi ça depuis l’école primaire, donc je ne m’attendais pas à ça de la part d’un adulte. »

Je prends mon sac à dos et je l’ouvre.

« Et ensuite, oui, en effet, comme tout le monde, je le sais, que ça prend une assurance.  La preuve, c’est que j’ai déjà fait des démarches auprès de la compagnie Wawanessa, dont j’ai les papiers ici, et qui attendent juste que je puisse leur téléphoner pour leur donner les détails au sujet du char.  Fa que, si vous me permettez de les appeler, ça va être réglé en quelques minutes. »

Sans se démonter, il se lève et prend son manteau.

« Si tu avais acheté l’auto, tu aurais pu te faire assurer n’importe où par n’importe qui.  Mais ton contrat est pour une location.  Ça signifie que le véhicule appartient toujours à GM, et GM ne fait pas affaire avec Wawanessa.  Ça fait que j’ai déjà pris rendez-vous avec un agent, qui a déjà préparé ta police d’assurance, et qui nous attend.  On y va! »

Je lui emboite le pas, avec un sentiment de frustration.  C’est que, à chaque fois que j’essaye de me protéger, que ce soit au tout début en réclamant la Golf 97 à $150.00, ou maintenant avec mes assurances, non seulement c’est toujours balayé du revers de la main comme quoi il lui est impossible de m’accommoder, il m’est impossible de vérifier s’il dit vrai.  Je suis obligé de me fier à sa parole.  Déjà que la parole d’un vendeur d’auto, la planète entière sait ce que ça vaut, le comportement de celui-là ne fait rien pour m’amener à croire que cette réputation est injustifiée. 

Nous arrivons au bureau d’assurances, où l’assureur me présente la police qu’il a préparé pour moi.  Je ne m’attendais pas à un tel tarif.

« $1500.00 par année? »
« Oui, mais c’est normal.  C’est ton premier véhicule.  Ce n’est pas comme si tu avais de l’expérience à conduire. »
« Ça fait trois ans que je conduis. »
« Tu conduis quoi?  Le char à tes parents? N’importe qui peut prétendre ça, mais c’est impossible à prouver. »
« Je suis inscrit sur l’assurance auto de mes parents. »
« N’importe qui peut inscrire n’importe qui sur ses assurances.  Ça veut pas dire que tu le conduis. »
« N’empêche que Wawanessa m’offrait une assurance qui coûtait moitié moins cher que la vo–… »
« C’est pas un char que t’as acheté, c’est une location.  GM te prête le char, mais il leur appartient toujours.  C’est normal qu’ils veulent se protéger au max, surtout quand le conducteur n’a aucune expérience. »

Qu’est-ce que vous voulez que je réplique à ça?  Résigné, je prends le stylo.  Mais au moment où je viens pour signer, je constate une erreur dans la première page de la police d’assurance.

« Euh… la case, ici… Vous avez coché « Moins de 25 ans.»  …  Je n’ai pas moins de 25 ans.  J’en ai 29.  Et ÇA, je peux le prouver. »
« Ça change rien! »
« Comment ça, ça change rien?  Je sais parfaitement que les assurances auto, ça coûte plus cher quand on a moins de 25 ans, alors ne dites pas que ça change rien! »
« Quand on dit
« moins de 25 ans », en fait, c’est une manière de dire que le chauffeur n’a pas d’expérience.  Vous dites que vous avez 29 ans, et que vous conduisez depuis trois ans, ça veut dire que vous avez eu votre permis à 26 ans, et votre premier auto à 29.  Personne ne s’attend à ce que quelqu’un aille son permis et son premier char après ses 25 ans. »

Non seulement il me rabaisse, il m’insulte, il me bullshitte à plein nez, là encore il m’est impossible de vérifier s’il dit vrai ou non.  Mes options se limitent donc à ces deux choix :

  • Signer, donc accepter de me faire frauder.
  • Refuser de signer, être obligé d’abandonner le véhicule ici, et quand même devoir le payer à tous les mois pendant trois ans.

Je signe donc, ce qui me rajoute, avec les taxes, $1724.63 par année.  Donc $143.72 par mois.  Rajouté à mes $606.60, ça signifie $750.32 par mois. 

Pendant trois ans.

$27 011.52 en tout.

Pour un véhicule qui ne m’appartiendra jamais.

Mais comment est-ce qu’ils font pour payer ça, tous les autres propriétaires d’automobiles, sans avoir eu droit comme moi au rabais de l’employé GM?

À SUIVRE

General Menteurs, 2e partie : Le piège à cons

RÉSUMÉ : Nous sommes en automne 1997.  J’ai 29 ans.  Séparé depuis deux ans de la mère de mes enfants, je suis maintenant en couple avec Camélia, 19 ans.  Son père occupe un poste haut placé dans l’administration de General Motors of Canada.  J’occupe un emploi qui me rapporte près du double du salaire minimum.  Cependant, mes origines pauvres de classe ouvrière, et le fait que je suis père séparé, m’attire le mépris de ma belle-famille.   Je fais preuve de patience, en me disant qu’ils finiront bien par se faire à l’idée. 

Le beau-père influence sa fille à me convaincre que maintenant, avec le salaire que je fais, je pourrais me payer un véhicule. Comme ça, ça ne sera pas toujours elle qui serait obligée de se déplacer lorsque l’on qu’on se voit les fins de semaines.  Il est vrai que j’habite le quartier Ahuntsic alors que ses parents et elle sont à Kirkland, un trajet de 28 kilomètres.

J’hésite!  Je n’ai jamais acheté une auto avant, et nous connaissons tous le cliché comme quoi les vendeurs d’auto sont tous des arnaqueurs qui ne sont là que pour plumer le client au max.  Ceci étant mon premier achat du genre, je crains que l’on exploite mon manque d’expérience et ma naïveté.  Et puis, à cause des retenues à la source, mes paiements de prêt étudiant, et surtout la pension alimentaire, je ne vis que sur 36% de mon chèque de paie.  Une fois que je j’ai utilisé pour payer le loyer, l’électricité, le téléphone et la nourriture, il ne m’en reste plus tellement au bout du mois.  C’est la raison pourquoi je vis en colocation.  Un loyer divisé par trois me permet de vivre économiquement.

N’ayant jamais expliqué à Camélia que je vis sur à peine plus que le tiers de mon revenu à cause de la pension que je verse à mon ex, elle croit que je suis juste économe, histoire de m’en mettre de côté pour une future maison.  Devant mon hésitation, elle me rappelle alors que j’ai un beau-père super-boss chez GM. Je peux donc avoir un super bon deal. Je lui répond que je vais y réfléchir.

La fin de semaine suivante, alors que je suis chez elle, le beau-père me demande si j’y ai pensé.  Je lui répond que oui mais que tout compte fait, je considère plus sage de commencer par régler ma dette de prêt étudiant, avant de songer à me mettre une autre dette sur le dos.  Une fois cet argent remboursé, d’ici un an ou deux, alors que ma position à mon emploi sera consolidé puisque j’y serai justement depuis un an ou deux, alors là on en reparlera. 

Il me dit alors que, puisque nous sommes en novembre 1997, les concessionnaires reçoivent les modèles ’98 en ce moment, et qu’il liquident les modèles restants de cette année pour faire de la place.  Il me montre une photo d’une petite Golf deux portes.  Pour s’en débarrasser, il me le ferait à 150$ par mois (Pour vous donner une meilleure idée des coûts, tous les montants de ce texte sont ajustés en argent d’aujourd’hui) ce qui est moins cher qu’il n’en coûterait à un employé de GM, c’est tout dire.

C’est vrai que 150$ par mois, même avec mes revenus réduits, je pourrais me le permettre.  Et puis, on ne s’en cachera pas, il y a toujours un prestige relié au fait de posséder une auto.  Et soyons réalistes: C’est le père de ma blonde.  Il ne va quand même pas faire des misères à l’homme de qui sa fille est amoureuse.  Qu’est-ce qu’il gagnerait à la mettre furieuse contre lui?  J’accepte!  Il m’arrange lui-même le rendez-vous chez le concessionnaire GM de l’Île-des-Soeurs.

Petit malin que je suis, pour minimiser mes chances de me faire crosser, je décide de me faire accompagner par Camélia, que je présenterai au vendeur comme étant ma conjointe.  C’est sûr qu’il a intérêt à se tenir tranquille, le bonhomme, devant la fille de son boss et le gendre de son boss.

Nous arrivons au concessionnaire, nous rencontrons l’homme avec qui j’ai rendez-vous.   Dès le départ, pour éviter que l’on essaye de me refiler autre chose que ce qui était prévu, je lui dis que je viens pour la Golf deux portes 97 à 150$ par mois, tel que convenu avec monsieur mon-beau-père-ton-boss.  Le vendeur me dit qu’il est sincèrement désolé mais il y a eu un imprévu. En effet, ce matin, lorsqu’ils ont déplacé du garage la Golf promise pour me la montrer, ils ont vu qu’elle avait un problème avec le démarreur.  L’auto a donc été retournée chez le fabriquant.  Qu’à cela ne tienne, le vendeur a le remplacement parfait pour moi: Un Chevrolet Cavalier 97 quatre portes. « C’est pratiquement la même chose. », qu’il me dit.  

Mais bon…  Plus grande, quatre portes, plus d’options…  Il est évident que ça va être plus cher.  Et ça l’est: $336, soit un peu plus du double.  Accompagné de Camélia qui est toute heureuse de voir que je me baladerai dans un modèle moins cheap que prévu, je n’ose pas trop décliner.  Surtout que, apparemment, ce sera ça ou rien.  Ça valait bien la peine de me montrer intraitable dès le départ.

Nous allons au bureau du vendeur.  Il me demande ce que je fais dans la vie, et qu’est-ce que ça signifie côté revenus.  Alors que je commence à lui répondre que je travaille pour La Boite et en quoi ça consiste, voilà que Camélia m’interrompt: 

« Oui, mais tu garderas pas ta job! »

Je la regarde avec un air aussi surpris que scandalisé.

« Hein? Ben oui j’va la garder, ma job, pourquoi tu dis ça? »
« Toi c’que t’aimes faire, c’est du dessin. Ça t’ennuie, une job de bureau. »

Mais qu’est-ce qui lui prend de me dire des conneries pareilles, juste à ce moment-là, devant l’employé de son père? 

« D’où est-ce que tu sors c’t’idée-là?  J’ai jamais dit ça de ma vie!  Si je travaille en informatique, c’est justement parce que c’est beaucoup plus sérieux que les arts. »

Quand je disais qu’elle était conne comme un balais pas d’brosse…  J’ai l’air de quoi, maintenant?  Je commence à regretter de l’avoir amenée.

Le vendeur me demande si je suis employé permanent ou temporaire.   Je réponds que je suis permanent.  Il me dit qu’il lui faudrait un papier de la part de mes supérieurs afin de le confirmer, car c’est primordial à l’achat d’une auto, et que le contrat de vente ne peut pas être signé sans ça.  Ceci dit, il me fait confiance, on peut signer le contrat tout de suite, j’aurai juste à lui amener le document plus tard.  Ce que je fais.  Puis, il me demande un dépôt de sécurité afin qu’il puisse me réserver l’auto.  L’équivalent de deux paiements, soit $672.  Ça représente à peu près tout l’argent que j’ai en banque.  On s’éloigne de plus en plus du $150 promis. Ça me fait mal au portefeuille, mais je n’en montre pas le moindre signe.  Je sors mon carnet de chèques.  Il me dit:

« On va plutôt prendre un paiement préautorisé sur ta carte de crédit. »
« Je n’en ai pas. »
« Hein? T’as pas de carte de crédit? »

« Non! »
« Comment ça? »

La raison pour laquelle je n’ai jamais voulu en avoir une, c’est parce que mon ex, la mère de mes enfants, est un gouffre financier.  Avoir une carte de crédit tout en ayant des enfants avec elle, c’est m’assurer qu’elle dépensera son argent au Casino de Montréal, pour ensuite venir me brailler que les enfants n’ont rien à manger, me laissant le choix entre m’endetter ou les laisser crever de faim.  Mais ça, ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de dire, surtout à un parfait inconnu, surtout devant Camélia. Aussi, j’improvise une explication en tentant de me donner l’air sérieux et réfléchi.  

« Parce que c’est quoi, le crédit, dans le fond, hm?  C’est dépenser de l’argent que l’on n’a pas, ce qui égale des dettes.  Et moi, je prends mon budget au sérieux.  Et avec le salaire que je fais je n’ai jamais eu besoin d’acheter quoi que ce soit à crédit.  Et aussi parce que, jusqu’en juin dernier, j’étais encore étudiant.  Et puisque ça fait juste quatre mois que j’ai ma job actuelle, je n’ai pas encore ce qu’il faut pour que ma demande de carte soit acceptée. » 

Il me dit alors que ça change tout et que dans de telles conditions, ils ne peuvent pas me vendre l’auto.  Je suis surpris.  Il m’explique alors que de nos jours, avoir des dettes, ce n’est pas un signe de pauvreté.  Au contraire, c’est un gage de richesse.

« Puisque t’as pas de dossier de crédit, on ne peut pas consulter ton historique de paiements.  Dans ces conditions-là,  comment tu veux qu’on sache si tu es un bon payeur ou non?  De nos jours, les seules personnes qui n’ont pas de dossier de crédit, ce sont ou bien les pauvres, ou bien les criminels, puisque y’a rien qu’eux autres qui payent tout comptant.»

Et voilà comment, à 29 ans, j’ai appris les réalités de l’économie dans notre société.  Une réalité que je n’avais jamais eu à apprendre avant, ayant toujours été pauvre.  Il rajoute :

« Tsé, les histoires de tout payer cash pour pas avoir de dettes,  c’est des mentalités de nos grands-parents.  Et c’est pour ça qu’ils restaient pauvres.  Tous les adultes sérieux ont des dettes.  Penses-tu vraiment que tous ceux qui ont un char ou une maison aujourd’hui, c’est parce qu’ils l’ont payée cash?  Soyons logiques! »  

Comme si ça ne suffisait pas que Camélia me fasse passer pour un menteur ou un lâcheur, voilà qu’en plus je passe pour un pauvre et un ignorant, voire même un criminel.  Comme première impression, difficile de faire pire.  Ceci dit, je ne suis pas chaud à l’idée de payer $336 par mois au lieu de $150.  Alors si je veux tuer cette transaction dans l’œuf, aussi bien empirer mon image en révélant ce secret quelque peu honteux.

« En fait, j’en ai un, de dossier de crédit.  Mais il est mauvais.  Quand j’étais avec mon ex, la mère de mes enfants, on avait loué-pour-acheter une laveuse et une sécheuse chez Ameublement Ultra.  Et quand on s’est séparés il y a deux ans, puisqu’elle a la garde des enfants, je lui ai laissé les électros.  Mais là, c’est à moi que Ultra a envoyé les factures. Je les ai appelé pour leur expliquer la situation, comme quoi puisque c’est elle qui les a, c’est maintenant à elle de payer.  Et puisque j’avais une copie du contrat avec moi, je leur ai rappelé que nos deux noms étaient sur la facture.  La réponse du vendeur : « Oui, mais c’est votre nom qui est inscrit en premier, alors c’est à vous de payer.»  Vous comprendrez que je n’avais pas envie de payer pour quelque chose qui ne m’appartiendrait jamais.  Alors j’ai juste cessé de payer, pour la forcer ELLE à payer pour SES électros.  Ça a marché, mais quelques mois plus tard, je recevais un document disant que, puisque je n’ai pas honoré mon contrat de paiements, j’avais maintenant un mauvais dossier de crédit, ce qui m’empêcherait d’obtenir un crédit, ou une carte de crédit, pour les sept prochaines années.  Sur ces sept ans, il m’en reste encore cinq à tirer. »

Le vendeur me dit alors :

« Pis comment tu pensais avoir un char, dans ces conditions-là? »
« On m’a jamais parlé de crédit.  On m’a juste parlé d’une liquidation à 150$ par mois. »
« Oui, mais quand tu dois payer quelque chose à tant par mois, c’est parce qu’on te fait crédit.  T’as pas pensé à ça? »

Je commence à être un peu irrité de me faire prendre pour un con, et ça parait dans mon ton de voix quand je lui dit :

« Le loyer, je le paye bien à tant par mois, pis c’est pas un crédit.  Pareil pour l’électricité avec Hydro.  Pareil pour le téléphone avec Bell.  Depuis quand est-ce que payer tant par mois implique automatiquement du crédit? »

Il reste silencieux quelques secondes.  Puis, en souriant, il dit :

« J’ai la solution à tous tes problèmes : Puisque je ne peux pas te vendre l’auto, je vais te la louer sur un contrat de trois ans.  Et même si t’as mauvais dossier de crédit, je vais te faire confiance.  Après tout, mon grand boss m’aurait pas envoyé son gendre si tu pouvais pas payer, pas vrai? »

Je n’aime pas la direction que cette conversation est en train de prendre.  Il poursuit :

« Comme ça, toi, tu vas avoir ton char, et dans trois ans, si tu ne rates aucun paiement, ça va annuler ton problème avec Locations Ultra, et tu vas avoir le meilleur dossier de crédit au monde.  Quand quelqu’un peut rencontrer ses paiements d’auto, plus aucun crédit ne lui est refusé.  Visa, Mastercard, prêt auto, prêt maison… »

Tout comme pour les électroménagers, l’idée de payer pour quelque chose qui ne m’appartiendra jamais, c’est loin de me plaire.  Mais bon, je suppose que je n’ai pas le choix.  Si le crédit est aussi important dans la classe moyenne et la classe riche, mon manque de crédit équivaut à un handicap social. Déjà que la belle-famille me regarde comme si j’étais un attardé, de ne pas avoir de véhicule.  Encore heureux que ça fait trois ans que j’ai mon permis de conduire.

Le vendeur déchire le contrat de vente et sort un contrat de location.

« Puisque tu fais partie de la grande famille GM, on te fait bénéficier du rabais de l’employé, au même tarif qu’on s’était mis d’accord, soit $336 par mois.  Alors en signant ce contrat, tu t’engages à nous faire tes paiements le premier de chaque mois pendant trois ans. »

« Ok! »
« Je suppose que tu peux pas payer les trois ans d’un seul coup. »
« En effet! »
« Bon ben ça, ça veut dire qu’il faut te faire notre financement à 9.9% d’intérêts sur trois ans. »

Il sort sa calculatrice et commence à entrer ses chiffres.

« Et maintenant, bien sûr, faut calculer les taxes. »

Puis, une fois son calcul terminé, il me refile le contrat.  Les paiements mensuels viennent de passer à $424.56.  Tout en déchirant mon premier chèque de dépôt, il dit :

« Ça veut dire que le dépôt de sécurité va plutôt être de $849.12. »

J’ai la désagréable impression que je suis en train de m’enfoncer dans un piège à cons.  La seule raison pour laquelle je lui laisse le bénéfice du doute, c’est parce que je n’ai aucune expérience en achat et/ou en location d’automobile.  Donc, impossible de savoir si je me fais entuber ou non.  Et si oui, à quel point.  Mais bon, il m’a dit, devant Camélia, qu’il me faisait le rabais de l’employé.  Mentir à un client, c’est une chose, mais mentir devant la fille de son boss, au conjoint de la fille de son boss?  Ça me semble très improbable. 

Je signe le contrat.  Je lui fais son chèque de dépôt de sécurité.  Il me fixe rendez-vous pour la semaine suivante, pour que je lui amène la certification de mon statut d’employé permanent.  Nous repartons.  Camélia est fière de moi.  Moi, je le suis un peu moins.  Le premier paiement et le dépôt de sécurité vont me gober tout ce que j’ai en banque, incluant le chèque de paie que j’ai sur moi.  Est-ce que ça leur coûte vraiment si cher que ça, à tous ceux qui ont une auto?  Inutile de poser à question à Camélia, puisque sa voiture lui a été refilée par son père.

Lorsque, la semaine suivante, je reçois le document demandé à ma patronne, je saute au plafond.  Ça dit que je suis employé temporaire.  C’est que, naïf et inexpérimenté des termes employés dans les boulots plus élevés que laveur de vaisselle, j’ai cru que permanent voulait dire à temps plein, du 40h/semaine.  Ma patronne m’explique :

« Tu as été engagé ici pour deux contrats consécutifs de six mois pour t’occuper de la page web d’Air Canada.  Puisque tu es employé à contrat, ça fait de toi un employé temporaire.  Mais rassure-toi, dans un an et demi, à la fin de ton second contrat, tu obtiendras ta permanence ici. »

Voilà qui me rassure, et à plus d’un niveau.  C’est que plus j’y pense, et plus je me rends compte que ça n’a pas d’allure, de me mettre cette troisième dette sur le dos.  Une fois tout payé, loyer, électricité, téléphone, prêt étudiant, pension alimentaire et maintenant auto, il ne me restera plus que $200 par mois.  Quand je pense que je fais (l’équivalent en argent d’aujourd’hui de) $58.000.00 par année, c’est ridicule d’être toujours aussi pauvre.  Alors dans le fond, ne pas avoir ma permanence, donc ne pas rencontrer les critères du contrat de location, c’est beaucoup mieux comme ça.  Mon bon dossier de crédit, je l’aurai dans cinq ans, lorsque le mauvais dossier actuel expirera, voilà tout.

J’appelle le vendeur pour lui expliquer la situation.  Il me rit au nez.

« Non mais c’est quoi, cette génération de lâcheux, toujours à abandonner au premier obstacle? »
« Ben là! Vous m’avez dit que je ne peux pas louer l’auto si je ne suis pas employé permanent. Je suis employé temporaire. Chus supposé faire quoi? »

Il me dit que, puisque le contrat est signé depuis une semaine, apporter ce papier maintenant ferait de moi un fraudeur, puisque ça prouve que j’ai déclaré faussement être permanent.   Sûr, ça annulerait le contrat.  Mais puisqu’il est déjà signé, non seulement je perdrais mon dépôt de sécurité, je devrais payer une amende salée.  Et ça m’apporterait un mauvais dossier de crédit de 7 ans qui repartirait à zéro, sans tenir compte des deux ans déjà passées.  De quoi vais-je avoir l’air face à toute ma belle-famille, de me retrouver de nouveau sans crédit, et peut-être avec un dossier judiciaire pour tentative de fraude?

« Tu m’as dit qu’à ta job, tu reçois des appels de gens qui te donnent leurs numéros de carte de crédit pour payer leurs billets d’avion parce qu’ils ne veulent pas l’écrire sur internet. Penses-tu que tu vas pouvoir la garder longtemps, cette job-là, avec un dossier judiciaire pour fraude? »

Ses paroles me donnent froid dans le dos. Perdre mon emploi si bien payé, je n’imagine rien de pire. Du même souffle, il me propose la solution: Puisque je travaille de soir à La Boite, pendant que le staff est minime, je n’ai qu’à aller fouiller dans les bureaux désertés, trouver du papier à en-tête de ma job, et réécrire la lettre, en changeant le mot temporaire pour permanent.

Je ne peux pas croire qu’il me propose une crocherie pareille.  Il devine mon hésitation et me dit :

« Tsé, ce papier-là, c’est juste une formalité bureaucratique.  C’est GM Canada qui veut ça, pour s’assurer que l’acheteur travaille, donc qu’il va pouvoir payer. Mais dans l’fond ça sert à rien.  Pis regarde : En faisant ça, tu sauves la face auprès de ta belle-famille, pis tu vas sauver la mienne parce que tu vas sauver mon contrat de location.  Toi tu t’évites des ennuis financiers et judiciaires, et à moi tu m’évites d’être celui qui va être obligé de faire perde sa job au gendre de mon boss.  En faisant ça, tu nous sauves tous les deux. »

Dans quoi est-ce que je me suis fourré?  Ou bien j’accepte de produire un document avec une fausse déclaration et une fausse signature, ce qui est calissement illégal.  Ou alors je perds mon dépôt de $849.12, j’aurai sept nouvelles années de mauvais dossier de crédit, et je me retrouverai avec un dossier judiciaire pour déclaration frauduleuse, ce qui me fera perdre mon travail. Un travail comme celui-là, que j’ai eu par connexion, ce n’est pas avec mes études en Arts et Lettres au Cégep que je m’en décrocherai un autre. Je ne peux pas me permettre ça.   

Je n’ai vraiment pas le choix.

Ce soir-là, je fais ce que le vendeur m’a suggéré.  Pendant ma pause, je me lève.  Je vais au bureau des ressources humaines, désert à cette heure-ci.  Je fouille partout.  Je trouve le papier à lettres.  Je reviens à mon poste de travail.  J’introduis le papier dans l’imprimante.  Je réécris la lettre.  Je l’imprime.  J’imite la signature de ma patronne.  Puis, j’observe mon œuvre.  À part pour le fait que le mot permanent a remplacé temporaire, c’est à s’y méprendre.  Mais pour une fois, je ne suis pas tellement fier de mon œuvre. 

« Est-ce que c’est vraiment aussi compliqué et tortueux que ça pour tout le monde, d’avoir accès à une auto? »

À SUIVRE

General Menteurs, 1e partie: Travailler sur sa vie

À chaque fois que j’écris un nouveau billet, j’en poste le lien sur mon compte Facebook, sur le groupe Mes Prétentions de Sagesse et sur mon Twitter.  Aussi, sur mon Facebook, sous le lien vers mon billet au sujet des dangers à acheter une bagnole d’occasion, j’ai reçu le commentaire suivant : « Anecdote vécue? » 

J’étais loin de m’imaginer que ces deux petits mots allaient amorcer une discussion qui allait m’enlever des épaules un poids moral vieux de 21 ans, et qui a empoisonné mon existence depuis.

Il y a 20-à-25 ans, j’étais beaucoup plus naïf qu’aujourd’hui.  Inutile de dire que du côté des leçons de vie, l’une n’attendait pas l’autre et je les subissait à la dure.  Et non seulement j’avais le don de toujours prendre des mauvaises décisions, on aurait dit que le hasard et le destin faisaient tout pour se liguer contre moi pour gâcher ma vie et mes finances, et ce de manière tellement implacable que je ne pouvais rien faire.  Il m’arrivait le genre de hasards tellement imprévisible, tellement incroyable, et surtout tellement improbables, que lorsque je le racontais, je n’avais que des réactions négatives. 

Pour ceux qui me croyaient : J’étais con, stupide, irréfléchi, ou alors je faisais exprès pour toujours me mettre dans des situations foireuses, parce que c’était impossible que tant de hasards aussi mauvais qu’extraordinaires arrivent juste dans le but de tout faire foirer.
Pour ceux qui ne me croyaient pas : J’étais un irresponsable qui mettait toujours le blâme sur les autres au lieu de se regarder lui-même, un chialeux qui fait dans la victimisation, un pôÔôvre petit toujours harcelé parce que personne ne l’aime et tous sont contre lui, incluant le destin qui s’acharne sur lui, bou-hou-hou.

L’histoire que je vais vous raconter aujourd’hui est celle qui m’a value tout ce mépris.  C’est la raison pour laquelle je ne l’ai jamais mise en ligne avant.  Mais depuis la discussion qui a suivi la question « Anecdote vécue? », j’ai compris beaucoup de choses qui changent totalement la donne. 

Cette histoire sera longue, aussi je la posterai en plusieurs parties.  Ça va comme suit :

C’est à 25 ans que j’ai eu l’une de mes premières et plus dures leçons de vie :  Le mythe de la grosse laide qui compense en étant gentille, eh bien c’est juste ça : Un mythe.  Quand tu ne t’aimes pas, tu ne peux pas imaginer que l’on puisse t’aimer.  Convaincue qu’il était inévitable que je la quitte, elle me faisait la vie dure, pour me faire payer d’avance cette future traîtrise de ma part qui n’existait que dans son imagination.  Et pour s’assurer que je reste dans cette relation abusive, elle a lâché la pilule sans m’en parler, et je me suis retrouvé avec une paternité imposée sans que je sois prêt à l’assumer, financièrement ou autrement.

La voilà, ma récompense, pour avoir eu la maturité de regarder au-delà du physique.

Désolé si la vraie vie n’est pas politically correct, mais les faits sont les faits. 

J’ai décidé de prendre mes responsabilités paternelles. À l’époque, je n’avais pas mon diplôme de 5e secondaire.  Et un gars sans diplômes, ça ne se fait pas offrir les meilleurs boulots.  Ne voulant pas élever mes enfants dans la pauvreté, je suis retourné aux études.  Tout d’abord aux cours aux adultes, où j’ai obtenu les deux années de maths qui me manquaient à cause de ma dyscalculie.  Et ensuite, à 27 ans, au cégep, pour me spécialiser. J’ai joint le journal étudiant.  Un mois et demi plus tard, on m’offrait le poste de rédacteur en chef.  Jusque-là, ma prise en main donnait des résultats positifs, et l’avenir semblait prometteur.

Mais voilà, au cégep, il y a des filles.  Ce simple fait a fortement déplu à la mère de mes enfants, ce qui a rendu la relation encore plus abusive.  Au point où, devant mon refus d’arrêter les études, elle me fasse expulser de la maison par la police sous de fausses accusations de violence conjugales.  C’est une femme et une mère, alors évidemment on l’a cru sur parole.  La police m’a sorti de là.  Elle a changé les serrures.  J’ai eu à retourner vivre chez mes parents.  À St-Hyacinthe.  À 42 km de mon cégep.

J’aurais pu me laisser démolir moralement et tout abandonner, de voir qu’elle avait ainsi gâché mes efforts pour faire quelque chose de ma vie.  J’ai choisi de persévérer.  J’ai affronté les obstacles, fait fi de la distances, et je n’ai pas lâché mes études.  Hélas, un prêt étudiant calculé pour une personne qui habite près de son école, ça ne peut pas éponger le coût du transport St-Hyacinthe / Montréal / St-Hyacinthe cinq jours semaine.  Trois semaines avant la fin de session, je n’ai plus un sou.  Je ne peux donc plus voyager.  Je manque les examens.  Je coule ma session.  Une année perdue, un prêt étudiant gaspillé.

L’année suivante, à 28 ans, j’ai fait ce que j’avais à faire : Je me suis trouvé un travail à temps plein à laver de la vaisselle dans un restaurant.  Je suis allé habiter au résidences étudiantes du cégep.  J’ai demandé et obtenu un nouveau prêt étudiant.  J’ai gardé mon boulot pendant les fins de semaines.  Et j’ai recommencé le cégep à zéro. 

Toujours au journal étudiant, j’y rencontre Camélia, 19 ans, à ce moment-là en couple avec un de nos journalistes. 

Pour Camélia, l’idéal masculin devait avoir de belles valeurs et prendre son avenir au sérieux.  Ce sont deux qualités qu’elle retrouvait chez ce gars-là.  Or, dans son cas, il y avait une raison :  C’était un fanatique religieux.  Et sa foi contrôlait sa vie de couple au point où il lui imposait de plus en plus de restrictions.  Retrouvant chez moi ses qualités sans ses défauts, elle est tombée en amour avec moi.  Mince, belle, jeune, qui ressent de l’amour et non de la possessivité envers moi, avec un bon avenir, bombe sexuelle… Pourquoi dirais-je non à ça?

Bonus absolument non négligeable, c’était une fille de riche.  Je ne sais pas quel était le titre du poste de son père au juste, mais c’était un super boss haut placé chez General Motors.  Raison de plus pour croire que contrairement à mon ex, elle ne me fera jamais une paternité dans le dos pour que je l’entretienne pour les 20 prochaines année 

Au début, ses parents m’appréciaient car j’étais une sérieuse amélioration sur sa relation précédente.  Hélas, il est arrivé un moment où ils se sont demandés qu’est-ce que je faisais au cégep, alors que j’avais dix ans de plus que les autres étudiants.  Croyant naïvement qu’ils apprécieraient un homme assez vaillant pour se tirer de la misère et agir convenablement pour faire quelque chose de sa vie, je le leur ai expliqué.

Et aussitôt, à leurs yeux, j’étais devenu le genre de merde qu’ils ne voulaient pas que leur fille fréquente. 

Camélia me rapportait parfois leurs paroles.  Ils lui mettaient en tête que j’étais un irresponsable, de ne pas avoir fait avorter mon ex, alors que je n’avais pas les moyen de partir en famille.  Ensuite, j’étais un lâche d’avoir abandonné mes enfants.  Ils lui disaient de se méfier, de ne pas me marier ni fonder une famille avec moi, parce que ça prouvait que j’allais les abandonner eux aussi un jour.  Et surtout, un gars qui a à payer une pension alimentaire, ça n’aura jamais d’argent, donc ce sera elle qui sera obligée de me faire vivre.

Quelques semaines plus tard, l’épouse de mon bon copain Carl (le gars super-winner de la vie, de qui j’ai parlé quelquefois dans ce blog) m’offre du travail pour la boite où elle est employée.  Un très grande boite qui faisait deux milliards de chiffre d’affaires par année.  En dollars canadiens, mais tout de même.  J’entre au salaire de $14.00 de l’heure, alors que le salaire minimum était de $7.35.  J’en gagnais donc presque le double.  Voilà qui allait pouvoir leur rebattre le caquet à mon sujet.

Je dois avouer un truc : Camélia et moi n’avions rien à faire ensemble.  Oh, il y avait une très forte chimie sexuelle entre nous.  Mais à part ça, nous n’avions rien en commun.  Les discussions ne tournaient qu’autour de sujets généraux d’une ennuyante banalité.  Élevée dans la soie, elle ne connaissait rien de la vie et avait zéro débrouillardise.  Par exemple, un soir où elle m’aidait à faire le repas, je lui ai refilé l’ouvre-boite.  Elle me regarde, confuse, en me demandant qu’est-ce que je voulais qu’elle fasse avec ça.  Elle n’avait jamais vu un ouvre-boite non-électrique de sa vie.  Et son ignorance n’avait d’égale que sa maladresse et sa stupidité.  C’est en son honneur que j’ai créé l’expression « Utile comme un balai pas-d’brosse. » 

Qu’est-ce que je faisais avec elle, alors?  Simple : Sa stupidité involontaire valait mille fois mieux que la mesquinerie volontaire de mon ex.  Et après tout l’ignorance, ça a le mérite de se guérir.  Mais surtout, elle était mon ticket vers une meilleure vie.  Non pas dans le sens où je planifiais de l’exploiter financièrement.  Mais plutôt parce qu’en l’épousant, surtout avec le salaire que je faisais, je ferais officiellement partie de l’élite de la société.  Et ça, étant issu de la classe ouvrière-et-BS pauvre, ça a toujours été mon but dans la vie.  Un but enfin à ma portée, pour peu que je sois patient et conciliant avec elle.  Avec le temps, en voyant bien que je suis aussi vaillant qu’irréprochable, ses parents finiraient bien par se faire une raison.  Et avec l’expérience que je prends dans mon travail de bureau, qui sait, peut-être qu’éventuellement, mon millionnaire de beau-père me trouvera une place en administration à GM, m’assurant le salaire qui me permettra de faire vivre sa fille dans le luxe auquel elle est habituée.

Malheureusement, je me faisais des idées.  Dans les faits, l’élite méprise le parvenu.  Même si j’avais réussi à me tirer de la merde, pour eux j’en avais toujours l’odeur.  Il n’était pas question que leur fille fasse sa vie avec quelqu’un comme moi.

De plus, les choses n’étaient pas aussi roses pour moi que je voulais le faire croire.  Les mauvaises décisions de mon passé sabotent mon présent en m’empêchant de récolter le juste fruit de mes efforts.  Traduction :  En plus des retenues normales à la source, mon salaire part dans deux autres directions :

Direction 1 : Mon prêt étudiant inutile.  Et si je dis que mes études ont été inutiles, c’est parce que, que je sois allé au cégep ou non, je me la serais quand même faite offrir par la femme de Carl, ma carrière actuelle.  Si je m’étais juste contenté de rester assis en me tournant les pouces en attendant que la job de rêve me tombe dessus, comme le gros lâche sans-cœur paresseux que mes beaux-parents disent que je suis, ça serait arrivé.  Mais voilà, en me prenant en main, en faisant ce que j’avais à faire, en ayant la volonté de mettre mon temps et mes efforts là où il le fallait, je me suis juste endetté, donc appauvri.

Direction 2 : La pension alimentaire.  Et celle-là est assez salée.  Voici pourquoi: Mon ex était sur le BS.  Le BS, c’est le gouvernement.  Le gouvernement veut diminuer au max les chèques des prestataires.  J’ai donc eu droit au tarif maximum pour la pension.  Puis, ils amputent le chèque de BS de mon ex du montant exact que je lui verse en pension.  Ainsi, même si je lui verse maintenant une grosse pension, elle ne reçoit pas un sou de plus, et moi je suis pénalisé pour avoir commis le crime (involontaire) de devenir père.  

Qui aurait cru que le fait de baiser sans protections avec sa blonde qui prend la pilule et retourner aux études pouvaient être de si mauvaises décisions de vie!?  Bref, toutes ces retenues gobent 64% de mes revenus, ce qui fait que je vis avec encore moins d’argent maintenant que lorsque je travaillais au salaire minimum à laver de la vaisselle.   Au moins, j’arrive à cacher ce fait à Camélia, histoire de ne pas donner raison à la belle-famille.

Bref, dans les apparences, je suis prospère, et mes faits, gestes et paroles envers Camélia sont irréprochables.  La belle-famille ne peut plus rien dire contre moi sans faire preuve de mauvaise foi.

… Ce qui oblige le beau-père à prendre les choses en main.

À SUIVRE

La saga du casino, 3 de 3: De pire en pire.

Premier avril 1994. Maintenant que Kim a joué et perdu notre budget du mois au casino la veille, nous voilà incapables de payer le loyer, le téléphone, l’électricité, l’épicerie.  Le  prochain chèque de chômage arrivera dans deux semaines.  Non seulement celui-ci ne sera pas suffisant pour payer le loyer, de quoi vivra t’on pour les quatorze prochains jours?   

Le lendemain, Kim me propose une solution.  Elle a parlé de notre situation à sa mère.  Influencée par sa chance au jeu, la belle-mère se montre généreuse.  Aussi, elle consent à nous laisser habiter dans sa propriété.  Tandis que les parents de Kim vont continuer d’occuper tout le rez de chaussée, tout le sous-sol et la cour arrière, nous aurons l’un des appartement de l’étage au-dessus.  Et mieux encore: Nous pourrons y loger gratuitement.  Tout ce qu’elle nous demande en retour, c’est de rénover l’appartement, le nettoyer, le remettre en état. 

Je trouve cette proximité fort déplaisante.  Mais dans notre situation, on ne peut pas se permettre de cracher sur un loyer gratis.  N’empêche qu’en acceptant ce marché, je deviendrai dépendant de Kim et de sa mère, soit celles qui ont causé notre ruine financière pour commencer.  Et puisque la belle-mère refuse de me faire signer un bail, elle pourrait m’expulser n’importe quand et je n’aurais aucun recours devant la loi.  Bref, j’aurai intérêt à accepter ses abus présents et futurs si je ne veux pas me retrouver dans la rue.  Sans argent pour survivre par moi-même, est-ce que j’ai autre choix que d’accepter cet odieux marché?  

De mon appartement de Verdun, nous avons amené avec nous le peu de nourriture qu’il nous restait. Une fois le frigo bien vidé et nettoyé, j’ai coupé le courant. Inutile de laisser, le frigo et le réservoir d’eau chaude fonctionner pour rien. Puis, je vais voir le propriétaire pour le rassurer comme quoi je vais le payer éventuellement, c’est juste que je serai en retard.  (Dans les faits, je n’arriverai jamais à rattraper ce retard.  Quand je remettrai les clés de mon appartement de Verdun à la fin de juin, ce sera toujours en leur devant un mois.) 

Ainsi, durant tout le mois d’avril, je déménage mes choses au compte-goutte d’un appartement à l’autre, tout en nettoyant, réparant et repeignant.  

Pendant ce temps-là, la belle-mère maintient son infernal rythme de vie, séparant sa journée entre son travail et le casino, ne prenant que deux heures de sommeil sur vingt-quatre, et ce de façon quasi quotidienne.

Je réalise que ça commence à ne plus aller trop bien sous sa coiffure quand un soir, avant de partir, elle me dit:

« Bon ben soyez sages, les enfants, j’m’en va à ma deuxième job. »
« Quelle deuxième job? »
« Au casino. »
« C’est quoi comme job? »
« Chu payée pour m’asseoir aux machines. J’en joue pis j’gagne. »

Je reste intrigué. Je ne comprends pas pourquoi le casino l’aurait embauchée pour jouer. J’en parle à Kim qui me confirme qu’en effet, la belle-mère dit n’importe quoi. Elle n’est pas à l’emploi du casino. Elle ne fait qu’aller y jouer.  C’est juste qu’elle a décidé d’appeler ça son second emploi, probablement pour soulager sa conscience d’être devenue irraisonnablement accro au jeu.

Nous dormons toujours lorsque la belle-mère revient du casino aux petites heures du matin. Par contre, à tous les soirs lorsqu’elle revient de sa journée de travail de livreuse, c’est là qu’elle se vante à nous du montant qu’elle a gagné au casino la veille. Comme la fois où elle entre fièrement en disant à Kim :

« Devinez quoi? J’ai gagné six cent piasses hier. »
« Au oui? Pis où c’est qu’y’est, c’t’argent-là? »
« Ben là, je l’ai rejoué, qu’est-ce tu penses? M’as pas me contenter de gagner d’un p’tit montant d’même, franchement. »

Ses pertes d’argent par centaines de dollars par jour ne l’empêchent pas de me faire la morale au sujet de mes propres dépenses. Le lendemain de l’annonciation de son gain de six cent dollars rejoué et perdu, j’achète une petite poussette pliante usagée pour bébé William dans une vente de charité, au prix extrêmement dérisoire de deux dollars. La belle-mère passe un bon cinq minutes complet à gueuler comme quoi c’est niaiseux de ma part d’avoir gaspillé de l’argent pour une telle scrap.

Me faire ainsi rabaisser à répétition par quelqu’un qui est très mal placé pour me faire la morale sur mes dépenses, ça finit par me faire perdre ma patience et ma politesse.  Je sais bien qu’on ne doit pas insulter quelqu’un sous son propre toit, surtout quand la personne est ta propriétaire et qu’elle peut t’expulser à la moindre saute d’humeur.  Mais il y a quand même bien des limites à se faire chier dessus.  Surtout quand le sujet de dispute est un achat nécessaire qui a si peu coûté.  Aussi, même si nous sommes devant son mari et sa fille, je me permet de lui répondre:

« Dépenser deux piasses au sous-sol d’église et revenir avec une poussette, ou dépenser six cent piasses au casino et revenir avec rien…  C’est quoi le plus niaiseux? »
« C’est toé! »

Qu’est-ce que vous voulez répliquer face à une mauvaise foi pareille?

Mai 1994. Au bout de ces deux mois à deux heures de sommeil par jour, le bilan n’a rien de brillant. En plus de jouer au casino tout l’argent cash qu’elle reçoit quotidiennement lors de ses livraisons de lait, elle a vidé ses comptes de banques incluant celui de son mari. Par conséquent, elle n’a plus rien pour payer ses factures mensuelles.  Comme Kim et moi le mois dernier.  À ceci près que la belle-mère possède plusieurs biens de valeur, ce qui lui permet de s’en tirer. 

Et ce premier bien de valeur dont elle se voit obligée de se départir, c’est la belle Lincoln Continental dont elle était si fière. Elle n’en tire qu’un peu plus de la moitié de sa valeur réelle. Elle n’a pas le choix, la banque menace de reprendre la maison. L’argent obtenu de la vente de l’auto lui permet de remettre ses états de comptes à zéro. Elle ira jouer le reste au Casino.

N’empêche que si elle a appris sa leçon et qu’elle arrête maintenant, sa vie peut encore reprendre son cours normal d’antan, sans pertes à essuyer.

Juin 1994. Elle insiste. Ses pertes et ses dettes sont telles qu’elle vend ses placements, ses assurances vie et sa collection de monnaie rare. Je ne sais pas si elle utilise cet argent pour jouer ou bien pour payer ses dettes, mais à la fin de ce mois, soit lundi le 27, alors que je suis au logement d’en haut dans lequel nous avons enfin fini de nous installer, je reçois la visite d’une jeune femme qui se dit huissier.  Ça augure mal.

Juillet 1994. Incapable d’honorer ses paiements mensuels, la belle-mère en est réduite à vendre les seules choses de valeur qui lui reste, soit son camion réfrigéré et son permis d’exclusivité sur son territoire de livraison. De toute façon, elle n’a même plus l’argent nécessaire pour payer à Québon le lait qu’elle revend. En désespoir de cause, elle s’obstine à aller au casino, en jouant les miettes qui lui restent dans une dernière tentative de se refaire.

Août 1994. La belle-mère est incapable de faire les paiements de la maison.  Et cette fois, il ne lui reste plus rien à vendre.  Par conséquent, la banque en reprend possession.  Ceci m’affectera personnellement de deux répercussions aussi inattendues que fâcheuses et injustes. 

La première répercussion : Je reçois une facture par la poste, à mon nom, dans laquelle la banque me réclame le plein montant du loyer selon l’estimation de la ville, qui est de trois cent cinquante dollars par mois.   Mieux encore: Puisque la belle-mère ne rembourse plus la banque depuis juin (Car oui, elle a préféré jouer cet argent, chose qu’elle nous avait jusque-là cachée) ils me réclament trois mois de loyer, pour un total de $1050.00.
(À l’époque, le salaire minimum était de $5.85 de l’heure.  Aujourd’hui, il est $12.00.  Donc, en argent d’aujourd’hui, la banque me réclamait l’équivalent de $2 153.86)

Et pourquoi est-ce que la facture est à mon nom?  Parce que Kim, étant la fille de la propriétaire, elle y échappe, puisque la loi permet de loger gratuitement des membres de la famille.  Étrangement, le fait que je sois le père de son fils, ce n’est pas suffisant pour me considérer légalement comme étant de la famille. 

Refusant de payer pour les conneries de la belle-mère, je décide de tirer avantage de son refus de me faire signer un bail.  J’appelle la banque au numéro fourni avec la facture.  Je discute avec une représentante de la banque au téléphone, qui me demande:

« Écoutez monsieur, si vous n’habitez pas à cette adresse, comment ça se fait que nous avons votre nom sur le document du huissier en date du vingt-sept juin dernier? »
« 
Parce que oui, c’est moi qui lui ai ouvert la porte. Mais la fille m’a juste dit qu’elle était huissier, qu’elle travaillait pour la banque, et qu’elle voulait savoir mon nom. Elle m’a jamais dit ce qu’elle venait constater au juste.  Et surtout, elle ne m’a jamais demandé si j’habitais là. »
« 
Qu’est-ce que vous faisiez dans ce logement, d’abord? »
« 
Je suis le chum de Kim Sinclair, qui se trouve à être la fille de la propriétaire, fa que je la visitais, c’est tout. »
« Et vous répondez toujours à la porte à sa place quand vous la visitez? »
« Oui, quand elle est au sous-sol à faire du lavage, comme c’était le cas cette fois-là.  Et si vous voulez une preuve, je vais vous envoyer une copie de mon bail attestant que j’habite au 5855 avenue Verdun à Verdun. Chu su’l’BS, j’peux quand même pas me payer deux logements. »

Elle n’insiste pas et ma facture est annulée. Encore heureux qu’elle ait marché dans mon bluff, car si j’habitais vraiment au 5855 avenue Verdun à Verdun le jour ou madame la huissière est passé, ce n’est plus le cas maintenant.  De tous les problèmes que me causeront la famille Sinclair depuis que j’ai eu le malheur de commencer à fréquenter Kim, ça demeurera le seul et unique duquel j’arriverai à me tirer.  Au bout du compte, le fait que je n’ai jamais signé de bail à la belle-mère, ça aura contribué à me tirer de cette situation, puisque la banque n’aura aucune preuve que j’y habitais.  Et après ça, on dira encore que deux négatifs ne font pas un positif.   

Quant à la belle-mère, la banque lui a faite une offre: Elle peut continuer d’occuper tout le rez de chaussée, le sous-sol et le terrain, mais à condition quelle puisse leur payer un loyer, toujours calculé selon l’évaluation municipale.  Combien?  Oh, une bagatelle: $900.00 par mois ($1 846.15 en argent de 2018) Et dans son cas aussi, multiplié par trois ($5 538.46) pour cause d’arrérages.  Évidemment, après s’être ruinée au casino, elle ne le pouvait pas.  Elle a donc été priée de vider les lieux.  

Cinq mois après avoir gagné son véhicule de luxe, la belle-mère a tout perdu.  Vingt longues années de dur labeur, de sacrifices et d’économies, évaporés en vingt petites semaines de jeu.  Pendant ce temps-là, j’utilise toujours la poussette usagée pour bébé William que j’ai achetée pour deux dollars.  Voilà qui démontre clairement c’est laquelle de nous deux, finalement, la personne la plus niaiseuse.

Ce qui m’amène à la seconde répercussion: Il me faut de nouveau déménager, alors que l’on vient à peine de finir de s’installer, après que j’aille passé deux mois à tout rénover de fonds en combles.  

Les beaux parents déménageront dans un appartement misérable de Lachine.  La belle-mère ne travaillera plus jamais par la suite. Elle vivra de la pension de son mari pour qui cette aventure marquera le début de la retraite. Au moins, avec lui qui contrôle les finances, il pouvait s’assurer que les frais mensuels (Loyer, électricité, téléphone, etc.) soient payés en premier. Elle continuera de jouer le peu qu’il leur reste, tout en refusant obstinément de reconnaître qu’elle a un problème de jeu.  Et elle continua de vivre ainsi jusqu’à sa mort en 2011, dû à un cancer causé par quarante ans de tabagisme intense.  Elle est donc morte comme elle a vécu: Victime de ses mauvaises décisions.

La saga du casino m’aura appris quelque chose à la dure: Pas besoin d’être soi-même accro au jeu pour voir sa vie ruinée par celui-ci.  Il suffit que quelqu’un de notre proche entourage le soit.

La saga du casino, 2 de 3: Pour le pire…

Début de mars 1994. Le lendemain de sa soirée au Casino où ils lui ont remis les clés de la Lincoln Continental, la belle-mère n’a de cesse d’admirer son véhicule. Puis, en soirée, après avoir soupé, elle se change et repart au casino en disant:

« Bon ben à c’t’heure que j’ai gagné le char, m’as aller gagner l’argent pour les plaques, les assurances pis l’enregistrement. »

Et devinez quoi?  C’EST ARRIVÉ!   Le hasard a voulu qu’elle en revienne ce soir-là avec plusieurs milliers de dollars, soit de quoi couvrir toutes les dépenses relatives à l’auto. Après ce coup-là, la belle-mère deviendra totalement accro au casino, voyant la chose comme le juste retour de karma d’une longue vie de misère, de travail acharné et de sacrifices.

Petit historique de la famille Sinclair (D’après ce que Kim m’en a dit.)
Les Sinclair viennent de Charlevoix.  Vers la fin des années 1970, sans consulter son mari, la (future) belle-mère a pris la décision de vendre la maison et d’installer la petite famille à Montréal. Elle se foutait bien du fait que son mari et leurs filles Kim et Muriel se retrouvaient brusquement déracinés. Elle voyait la grande ville comme étant une terre d’opportunité, l’équivalent du American Dream, capable de faire sa fortune. Après divers emplois, elle a pu s’en mettre assez de côté pour se payer un camion réfrigérant et est devenue livreuse de produits laitiers pour Québon.

A force de temps, de travail et de sacrifices, elle a réussi à devenir propriétaire d’une maison à revenus, soit le triplex dans lequel ils vivent en ce moment. Or, elle fit son achat avant de le faire inspecter par la ville.  Par conséquent, elle s’était bien faite avoir. La maison lui avait été vendue en tant que quadruplex.   Lorsqu’un inspecteur passa, il lui signala que l’appartement du sous-sol était illégal, puisqu’il n’y a qu’une seule sortie, ce qui enfreint toutes les règles de sécurité.

Ensuite, un des logements du haut était loué à un BS.  Un an après l’achat de la maison, il est parti en devant plusieurs mois de loyer. La belle-mère a dépensé beaucoup en frais légaux pour le retracer et le traîner en cour. Elle y a appris, à son grand désarroi, que quand tu poursuis une personne qui est sans le sou, le plus que la Cour peut faire, c’est lui donner l’ordre de rembourser à coup de quelques dizaines de dollars par mois, montant dérisoire quand le loyer en retard et les dépenses légales montent à plusieurs milliers de dollars. Le locataire n’a payé ce montant dérisoire qu’une seule fois, avant de disparaître de nouveau. La belle-mère ayant perdu assez d’argent dans cette aventure comme ça, elle n’a eu d’autre choix que de laisser tomber.

Enfin, la vieille dame qui habitait au logement restant est partie vivre en foyer pour personnes âgées.  Et c’est ainsi que cette maison qui devait générer un revenu de trois loyers, qui aurait pu payer l’hypothèque et bien plus, s’est transformée en gouffre financier.

Suite à son expérience avec le locataire BS, la belle-mère considère qu’on ne peut pas se fier aux jeunes.  Aussi, elle ne veut louer qu’à des personnes âgées.  Mais voilà, quand ces gens cherchent un appartement, ils essayent d’éviter les escaliers autant que possible. Les deux logements du 2e étage ne trouvent donc pas preneurs et sont vacants depuis des années.

Malgré tout, à force de travail, d’épargne et à mener une vie bien rangée, elle accumulait peu à peu: Des véhicules, des placements, une collection de monnaie rare, etc…  Son seul excès, c’était le tabagisme, fumant un ou deux paquets par jour.

Le travail de livreuse de la belle-mère lui prend 14 heures par jour, 6 jours par semaine. Son horaire de la journée s’établit ainsi: Lever à 5:30, départ à 6:00 vers l’entrepôt de Québon. Le temps d’y arriver et de remplir le camion de sa commande de lait de la journée, elle repart à 7:30 pour commencer ses livraisons à 8:00, et les terminer à 17:00. Puis, après le souper, elle fait sa comptabilité de la journée jusqu’à 22:00. Puis, elle va se coucher et dort jusqu’au lendemain matin, 5:30.

À partir du moment où la belle-mère devient accro au casino en cette fin d’hiver 1994, son horaire de la journée reste inchangé de 5:30 à 17:00. Cependant, une fois revenue à la maison, elle mange maintenant à toute vitesse, fait sa comptabilité, puis se change et part au volant de sa Lincoln Continental en direction du casino. De nos jours, le casino opère 24/7.  Mais à ses débuts, il était fermé de 3:00 à 6:00 am.  Elle y reste donc jusqu’à la fermeture, à trois heures du matin. Elle revient à la maison et dort de 3:30 à 5:30, puis elle se lève et repart travailler. Elle maintiendra ce rythme infernal à deux heures de sommeil par jour de façon quasi quotidienne pendant au moins deux mois.

Mais entre-temps …

Dernier jour de mars 1994. Voilà un mois et demi que Kim et moi sommes allés au casino pour la première et dernière fois.  Et nous subissons encore les conséquences de son excès de dépenses.   Attablés à notre appartement de Verdun, nous faisons nos comptes. En comptant l’argent que Kim a en banque dans notre compte conjoint et en l’ajoutant à celui du chèque de chômage qu’elle va recevoir demain chez sa mère, et en soustrayant nos factures mensuelles, on constate qu’il va nous manquer cinquante dollars pour pouvoir payer les quatre cent du loyer à remettre demain.

Il me vient alors une idée. Un plan logique, à risque minime.  Je l’expose à Kim:

« On pourrait prendre un risque calculé. »
« C’est à dire? »
« On pourrait aller au casino, mais en limitant nos dépenses à cinquante piasses. Si on gagne, notre problème est réglé. Si on perd, on va être dans le trou de cent piasses au lieu de cinquante, mais ça ne va pas nous mettre dans l’trouble tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, ça va pouvoir se régler à ton prochain chèque de chômage dans deux semaines. »
« Ouais! Ça a ben d’l’allure. Ok, let’s go! »

Nous passons à un guichet automatique. Kim retire cinquante dollars (On pouvait retirer des multiples de 10 à l’époque), et on se rend au casino. Une fois arrivés, on se le sépare en vingt-cinq pièces de un dollar chacun, et on part chacun de notre côté.

Probablement influencé par le gain de la belle-mère, je m’assois aux machines qui entourent une Lincoln Continental.  Pour gagner l’auto, il faudrait que je joue la mise maximale de trois dollars et que les trois chiffres 7 apparaissent sur mon écran. Je joue en alternant au hasard la mise, mettant parfois un dollar, parfois deux, parfois trois.

Et là, tout juste après avoir mis trois dollars, J’AI LE TRIPLE SEPT!

Pendant deux secondes, je crois avoir gagné l’auto, mais la machine commence à me verser une chute de pièces de un dollar. Je déchante un peu en réalisant que pour que je puisse gagner l’auto, il aurait fallu que sortent dans l’ordre le 7 bleu, le 7 blanc et le 7 rouge. Dans mon cas, les couleurs étaient dans le désordre. Cependant, je ne m’en plains pas car cette combinaison me rapporte deux cent quarante dollars. Satisfait et heureux que mon plan ait fonctionné, je remercie le ciel d’être venu me donner ce très apprécié coup de pouce. Je ramasse mes gains, me lève et viens pour partir.  Mais Kim, qui avait déjà perdu sa part, arrive et ne l’entend pas de la même façon.

« Tu vas quand même pas sacrer l’camp juste comme tu commences à être chanceux? »
« Pourquoi rester? On a gagné l’argent qui nous manque pour le loyer, on a récupéré notre mise de départ, pis on se retrouve en plus avec cent quarante piasses en bonus. Ça va nous permettre de faire une bonne épicerie.  Ou même, tiens, de te permettre de rembourser ce qui reste de ta dette à la Caisse Populaire.   J’trouve qu’on est déjà assez chanceux comme ça. »
« Come on!  Tu serais vraiment un estie d’cave d’abandonner une machine qui commence à cracher. »
« Ça c’est le genre de mentalité qui perd son homme.  C’est exactement en pensant comme ça que tu t’es endettée ici le mois dernier. »
« C’est pas pareil.  Là, c’est pas de l’argent qui provient de mon compte de banque.  C’est d’l’argent du Casino. »
« Faut savoir quand s’arrêter si on veut pas toute perdre. J’aime ben mieux être reconnaissant de ce que j’ai eu plutôt que d’être frustré de ce que j’ai pas. »

Je viens pour partir vers le guichet dans le but d’échanger mes pièces contre de l’argent en papier, mais elle m’empoigne par la chemise pour me retenir et continue de m’insulter de plus belle  pour mon manque d’ambition.  Craignant qu’elle me fasse une scène en plein casino, je lui refile une vingtaine de dollars pour qu’elle puisse continuer à jouer. Elle les perd en trois minutes et m’en réclame davantage.

Comme je la connais, je sais trop bien que je n’aurai pas fini d’en entendre parler si j’insiste pour que l’on parte tout de suite. Je lui suggère donc un compromis: Moi je rentre à la maison avec les cent dollars qui manquent à notre budget, et je lui laisse le reste qu’elle pourra continuer de jouer. Elle accepte.

Je rentre à la maison, satisfait d’avoir sauvé la situation et fier d’avoir su jouer de façon intelligente. C’est dommage pour l’épicerie, quand même. Bah! Si c’est ce que ça prend pour qu’elle ait sa leçon et que ça lui fasse perdre ses envies de jouer, ça aura valu le coût.  En comparant ma manière de jouer avec la sienne, elle verra bien qu’il n’y a pas plus vrai que le proverbe qui dit « Qui ne risque rien n’a rien, qui risque tout perd tout. »

Le lendemain matin, j’appelle Kim afin de lui demander si elle a reçu et déposé son chèque de chômage, afin que je puisse aller payer mon loyer. (En cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, ça signifie que j’appelle la ligne de maison, chez ses parents)  Ça ne répond pas.

Je sens que ça augure mal.

Je la rappelle en vain à toutes les heures, de dix heures du matin jusqu’à dix-sept heures trente, soit au moment où ses parents reviennent de travailler. Son père me répond qu’elle n’est pas là, mais qu’il lui fera le message de me rappeler.

Le soir venu, c’est passé vingt-trois heures que Kim me rappelle enfin. Elle est en pleurs, dans un état de grande déprime. Elle m’explique qu’hier elle a perdu tout ce que je lui ai refilé au casino.  Alors ce matin, dès qu’elle a reçu son chèque de chômage par la poste, elle n’a pas accepté de rester sur cet échec. Elle est tout de suite allé l’échanger pour ensuite filer au casino pour le jouer.

Après l’avoir tout perdu, refusant toujours l’échec, elle a continué sur sa lancée. Elle a retiré de notre compte commun l’argent de l’électricité, l’argent du téléphone, l’argent des produits pour bébé William, le reste de l’argent du loyer, et elle a terminé sa lancée en jouant toute la monnaie dans ses poches, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que quinze sous, soit trop peu pour la moindre machine.  Elle n’a même pas mangé de la journée, pour ne pas « perdre » au restaurant du Casino de l’argent qui aurait pu la faire gagner.

Je regarde sur la table de cuisine, contemplant les cent dollars que j’ai ramené du casino hier, et je me sens m’effondrer moralement. Hier, il me manquait cinquante dollars pour payer mon loyer. Aujourd’hui, à cause de la stupidité et de l’hypocrisie de Kim, il m’en manque trois cent. Et je ne parle que du loyer, car je n’ai maintenant plus rien non plus pour payer les factures de téléphone et d’électricité.

Plus je fais des efforts pour me sortir de la merde, et plus les agissements de Kim m’y renfoncent encore plus profondément. Au moins, mon cent dollars permettra d’acheter des produits de première nécessité pour bébé William. Mais à part ça, nous sommes totalement ruinés.  

À quoi ça sert d’agir de façon intelligente et réfléchie quand notre sort dépend de gens qui se comportent de façon imbécile?

 

À CONCLURE

La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

Cette histoire se passe lorsque j’avais 25 ans, à l’époque où j’étais jeune père de mon premier fils, vivant avec Kim, ma conjointe.

Février 1994. La tante de Kim, une des sœur de ma belle-mère, vient leur rendre visite lors d’un matin enneigé. Elle est descendue exprès de Charlevoix dans son beau char sport de luxe pour aller faire un tour au Casino de Montréal nouvellement construit. Elle nous invite à l’y accompagner.

Au début, Kim ne tient pas à ce que je vienne avec elles car, me dit-elle, il s’agit d’une sortie entre membres de sa famille. Je n’ai absolument rien contre ça, et je me porte volontaire pour rester à la maison et garder William. Je n’ai jamais mis les pieds dans un casino, mais je considère que je suis trop pauvre pour aller risquer le peu d’argent que j’ai dans des jeux de hasard. Sans compter que je n’ai jamais eu la fièvre du jeu et je tiens à ce que ça reste ainsi.

Kim change alors d’avis et insiste pour que je les accompagne. Je refuse en lui expliquant mon point de vue, mais ça ne la rend que plus insistante. Le père de Kim n’aime pas non plus l’idée d’y aller. Problème réglé: C’est lui qui gardera William. Je me vois donc obligé de les accompagner. J’ai appris ce jour-là que les sièges arrières d’une auto sport de luxe, c’est très étroit et inconfortable. Payer si cher pour un véhicule si peu pratique. Décidément, je ne comprendrai jamais les riches.

Et nous voilà au Casino, ancien pavillon de la France de l’Expo 67.

Kim me fournit quarante dollars. J’en échange la moitié en pièces de un dollar et l’autre moitié en pièces de vingt-cinq sous. On se sépare.

Je joue environs une heure et demi avec mes vingt-cinq sous, mais je finis par tout perdre, à trois pièces près. Je décide donc d’arrêter les frais et d’aller me faire ré-échanger mes vingt pièces de un dollar contre un billet de vingt. Je me rends au comptoir d’échange et leur donne les pièces. La fille au comptoir les met sur un compteur automatique qui affiche $20.00. La fille dépose sur le comptoir devant moi un billet de dix, un billet de cinq, deux billets de deux, et quatre pièces vingt-cinq sous.

« Que c’est ça? »
« Votre argent monsieur. »
« C’est parce que si j’ai pris la peine de vous donner vingt pièces de une piasse, c’est pour avoir un billet de vingt. Est-ce que je pourrais en avoir un s’il vous plaît? »
« J’m’excuse. C’est le règlement. Chu obligé de donner un peu de monnaie aux clients sur leur départ. »

Je mets ma main dans ma poche, j’en ressors trois pièces de vingt-cinq sous et je les lui montre.

« J’en ai déjà, des vingt-cinq cennes. Si j’avais voulu de la monnaie, je vous aurais demandé de la monnaie. »

Le client a toujours raison, surtout s’il refuse de se laisser marcher sur les pieds. La fille reprend l’argent et me remet un billet de vingt. Je la remercie et pars en me demandant bien c’est quoi la logique de ce règlement stupide.

Je déambule en cherchant machinalement la sortie. Et c’est là que je constate un truc qui ne m’avait pas frappé à mon arrivée. L’intérieur du casino est fait en cercle. L’entrée est à une extrémité, le comptoir de change est à l’autre bout complètement, et il n’a a pas de chemin qui mène directement de l’un à l’autre. Le client qui vient d’échanger ses pièces contre des billets doit passer à travers un compliqué dédale de machines avant de trouver la sortie, et puisque nous sommes dans un cercle, même un gars comme moi qui a un très bon sens de l’orientation peut facilement se perdre. Dans ce temps-là, tant qu’à avoir encore un peu de monnaie en main, on a le réflexe de céder à la tentation de les jouer dans une machine, ne serait-ce que pour s’en débarrasser. C’est ce que je fais avec mes soixante-quinze sous. La machine m’entretient ainsi un bon quart d’heure avant de finir par tout me gober.

Pendant une seconde, je ressens l’envie d’aller ré-échanger mon billet de vingt contre de la monnaie pour continuer à jouer. Je me ressaisis aussitôt parce que c’est là que je réalise l’arnaque.

Ainsi, le règlement obligeant les caissières à toujours rendre un peu de monnaie avec les billets, le fait que le comptoir de change se situe à l’extrême opposé de la sortie, le fait qu’il faut repasser dans un labyrinthe désorientant pour aller de l’un à l’autre, la structure en cercle sans points de repères, tout ça a été créé de manière à inciter les gens à dépenser encore plus. Cet endroit n’est rien d’autre qu’un immense piège à cons. Je trouve ça révoltant. Je viens de passer moins de deux heures au Casino de Montréal, et ça m’a suffi pour m’en dégoûter à tout jamais.

Je retrouve Kim et lui fait part de mes constatations en lui exprimant mon désir de partir d’ici. Les affaires ont l’air de rouler mieux pour elles car ni Kim ni sa mère ni sa tante n’ont envie de partir pour le moment. Bah, au rythme où l’endroit dépouille les gens, je me dis que ce n’est qu’une question de temps.

N’ayant rien d’autre à faire, je me promène dans la place et observe, ce qui me permet de constater certaines choses qui ne font que renforcer mes principes contre ce genre d’endroit. D’abord, l’heure n’est affichée nulle part ici. Même les employés ne portent pas de montre. Je m’en rends compte parce que je commence à avoir faim, ce qui me porte à croire qu’il doit être près de midi, mais je ne peux pas le vérifier car j’ai oublié ma montre chez Kim. La seule raison logique que je vois pour que le casino ne donne pas l’heure à ses clients, c’est pour qu’ils ne voient pas le temps passer, et ainsi jouent plus longtemps. Cette théorie se confirme lorsque je vois que plusieurs dizaines de serveurs vont et viennent sans cesse dans la place en distribuant gratuitement des boissons non-alcoolisées. Alors que j’en demande une, je me fais répondre :

« Désolé monsieur, les boissons ne sont offertes qu’aux gens qui sont assis à une machine. »

Je comprends aussitôt le principe : Avec l’estomac toujours plein, les joueurs ne ressentent pas la faim, ce qui fait qu’ils perdent encore plus toute notion du temps.

Et je n’ai pas encore parlé de toutes ces lumières à couleurs vives qui clignotent sans cesse, gardant les gens dans un état de frénésie. Moi-même, une personne calme de nature, je n’arrive que difficilement à me mettre en état de tranquillité devant ces flashs incessants. Et il n’y a pas que les lumières: Depuis que je suis entré ici, tout ce que j’entends, ce sont les centaines de ♫ DING-DING-DING-DING ♫ et des ♫ TOUNG-TOUNG-TOUNG-TOUNG ♫ incessant des machines, souvent entrecoupés des ♫DRIIIIIING♫ de celles qui sont gagnantes. Non seulement ça remplit l’air d’un sentiment éternel de possibilité de gagner, mais à la longue ça nous abrutit. Lorsque j’ai joué tout à l’heure, j’ai pu constater par moi-même que quand on est assis en face d’une machine et que l’on fixe l’écran, le son et les lumières nous empêchent d’avoir des pensées cohérentes pendant qu’on y joue, ce qui nous met dans un état de quasi hypnose. Mettre de l’argent dans la machine devient alors un réflexe, et on joue en ne pensant plus à rien. Je constaterai plus tard que quand on passe la journée à entendre ces cloches, on continue de les entendre lorsque l’on revient chez soi, en particulier quand on se couche le soir. Ça fait que le casino nous reste en tête plusieurs heures après que l’on en soit partis, ce qui ne peut que nous inciter à y retourner.

Je n’en reviens pas de comment tout dans l’organisation de cet endroit semble avoir été pensé de façon à pouvoir influencer les gens, au point où ça en devient quasiment du contrôle mental de masse. Les organisateurs du casino savent comment le cerveau humain réagit selon tel ou tel stimulus, et ils s’arrangent pour provoquer ceux qui vont dans le meilleur de leurs intérêts. Pour être franc, je ne sais pas si je dois en être révolté ou bien si je dois admirer une telle ingéniosité. Ça prend une grande compréhension de la psychologie humaine pour pouvoir mettre sur pied un tel concept.

Je perdrai cependant toute admiration que j’ai pour leur ingéniosité en constatant que le guichet automatique de la Caisse Populaire situé au casino est réglé de façon à avoir deux fonctions qui, si elles sont encore légales en 1994, n’en sont pas moins immorales. Primo, ce guichet ne te dis jamais la balance de l’argent qu’il reste dans ton compte, ni à l’écran ni sur reçu imprimé. Il t’est donc impossible de savoir jusqu’à quel point tu peux dépenser. Secundo, et celle-là me répugne particulièrement, c’est que la machine te permet de retirer plus d’argent que ce que tu as dans ton compte.  C’est ainsi que Kim verra son compte de la Caisse Pop se retrouver dans le rouge de plusieurs centaines de dollars qu’elle a eu à rembourser à la caisse, et ce avec intérêts. Encore heureux que j’ai décidé de garder mon vingt dollars.

Suite à cette mauvaise expérience, ni Kim ni moi ne retournons au casino. Sa mère, par contre, y retourne souvent, et elle a assez de chance pour presque toujours en revenir avec quelques petits gains.

Un soir cependant, c’est plus qu’un simple petit gain qu’elle ramène. Elle a remporté une voiture. Et pas n’importe laquelle: Une Ford Lincoln Continental de l’année. Le genre de véhicule tellement luxueux que tu as quasiment besoin d’un brevet de pilote pour conduire, tellement le tableau de bord est complexe. C’est Kim qui m’annonce la chose au téléphone avec une voix très déprimée.

« Moé j’y va une seule fois pis j’m’endette par-dessus à’ tête avec la Caisse Pop. Pis elle, à y va pis à gagne un char. Fuck, là, à’ pas besoins d’un autre char, à’ l’a déjà une Audi. Pourquoi c’est tout l’temps ceux qui le méritent moins qui ont toujours toute? Hostie qu’c’est pas juste. »

Bien que je ressente moi-même un peu de frustration du fait que ce prix ait été remporté par une personne aussi mesquine, je peux honnêtement dire que mon problème principal avec ça n’a rien à voir avec la jalousie. C’est juste que je sens que ça augure mal.  Avec la personnalité des femmes de la famille Sinclair, c’est le genre d’événement qui risque d’avoir des répercussions qui peuvent nous mettre dans de gros ennuis.

Le lendemain soir, c’est en grandes pompes que la belle-mère ira prendre possession de son véhicule. D’abord, une grosse limousine blanche passera la prendre et l’amènera au casino. Ensuite… Et bien ensuite je ne sais pas, parce que je désapprouve ce qui est en train de se passer, alors je refuse d’y aller. Kim, sa sœur et son père accompagneront la belle-mère, mais moi je prétexterai avoir à m’occuper de William pour rester à la maison. De toute façon, dans la journée, elle me passe le message de manière non-subtile comme quoi il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans la limousine. Ce qui est totalement faux, démontrant une fois de plus la personnalité mesquine de la belle-mère.

En tenant bébé William dans mes bras pendant que je lui donne le biberon, je regarde la belle-famille entrer dans le long véhicule de luxe qui détonne particulièrement dans cette rue de Saint-Henri, réputé quartier pauvre. Je suppose que ça explique la présence de quelques curieux sur les trottoirs. Le chauffeur en uniforme leur tient la porte ouverte et la referme derrière eux. Puis il retourne au volant et ils partent. Je regarde l’impressionnante voiture disparaître au coin.

« Mon p’tit Will, t’es mieux d’ben attacher ta tuque. Parce que de la façon que je connais ta mère pis ta grand-mère, j’ai bien peur qu’on est en train d’assister au début de la fin. »

Cette impression se révélera prophétique.

À SUIVRE