Trois chansons de dragueurs qui racontent la même anecdote (et qui ont la même conclusion homophobe)

Il y a un nouveau scandale ces jours-ci au sujet de l’orientation sexuelle d’un personnage de fiction. Jon Kent, fils de Clark Kent et de Lois Lane, a hérité des pouvoirs de son père, et est aujourd’hui un jeune Superman. Et celui-ci est ouvertement bisexuel.

On pourrait penser que les nombreuses protestations actuelles sur le sujet démontrent que la société est encore intolérante à ce genre de chose. Or, le simple fait qu’existe ce personnage et que l’on lui donne cette orientation, ça aurait été encore impensable au siècle dernier où la bisexualité, surtout masculine, était taboue. Mais surtout, elle était vue comme étant un signe de loserisme flagrant et extrême chez l’homme hétéro.

À l’époque, on disait que c’était de deux choses l’une: ou bien l’homme était hétéro, ou bien il était homo. Il n’y avait pas d’entre-deux. Pour qu’un homme soit bi, il fallait qu’il entre dans l’une de ces trois catégories:

  • Jeune et confus, donc « ça ne durera pas. »
  • Incontrôlable obsédé sexuel pathologique qui devrait se faire soigner car il baise tout ce qui bouge, alors cachez vos enfants et vos animaux domestiques.
  • Hétéro qui n’a rien pour séduire les femmes. Il ne lui reste donc que l’option loser qui est de se payer des putes. Ou bien pire encore, l’option gratuite, qui démontre qu’il est loser désespéré trop radin et/ou trop pauvre pour se payer une femme: être obligé de s’abaisser à satisfaire ses désirs sexuels avec des hommes gais.

C’est de ce dernier point dont il est question ici.

Au Québec, sur une période de dix ans, soit de 1986 à 1995 inclusivement, nous avons pu entendre à la radio trois chansons qui racontaient essentiellement la même anecdote.  C’est-à-dire :

  • Un homme sort en boite dans le but de draguer.
  • Il décrit l’endroit, l’ambiance, les conquêtes potentielles.
  • Il tente sa chance.
  • Il accumule les revers.
  • Il n’a plus aucune autre option, à part accepter de coucher avec un autre homme.
  • Il rentre chez lui aux petites heures du matin. 
  • Et seul, parce qu’il n’est pas désespéré à ce point-là, tout de même.

La première chanson vient du Québec et les deux autres de France.  Par ordre chronologique, il s’agit de :

ARRÊTE DE BOIRE – Rock et Belles Oreilles, 1986
Rock et Belles Oreilles, ou RBO, est composé essentiellement de quatre, cinq ou six membres, tout dépendant de l’époque. Ils ont eu plusieurs émissions à la radio, à la télé, et ont composé et interprété de nombreuses chansons humoristiques qui ont eu beaucoup de succès. Leur premier fut Ça Rend Rap, jeu de mots avec Saran Wrap. Et le second, encore plus populaire que le premier, fut Arrête de Boire.

Il n’y a pas eu de vidéoclip filmé pour cette chanson.

Donc, ça commence alors que l’homme va à la disco dans le but de draguer. 

Minuit passé, quand les gens font dodo
Moi je m’en vais cruiser à la disco.

Tous les soirs je sors dans les bars.

Il commence par décrire l’endroit et les conquêtes potentielles.

Là-bas au bar, je spotte une fille
Elle me regarde, me déshabille
.

Sur le plancher de danse, je vais tenter ma chance
Avec une fille qui a l’air du sosie de Martine St-Clair

Il essaie de se rapprocher de ces femmes, et il accumule les revers.

« Salut! Tu viens souvent ici? »
« Oui mais j’pense que je r’viendrai pu. »

« Heille! Va jouer ailleurs! », qu’elle me dit
Un coup d’genou dans les parties.

Incapable de plaire aux femmes, il ne lui reste plus que l’option de se taper un gai, s’il veut satisfaire ses désirs sexuels.

J’ai tant dansé, j’ai tant cruisé, sans jamais avoir pogné
Que j’pense que j’vas virer aux gais, aux gais, aux gais.

Mais puisqu’il n’est pas désespéré à ce point-là, il rentre chez lui, seul.

Je rentre chez nous, saoul comme un trou
Je rentre à la maison, seul comme un toton.
Je rentre à la maison, me faire un Dîner Swanson.

Deux ans plus tard, deux Français nous arrivent avec une chanson qui raconte exactement la même chose. Est-ce un hasard ou bien se sont-ils inspirés de RBO? Mystère!

PANIQUE AU DANCING – Zap Shaker, 1988
Zap Shaker est un trio formé de Dominique Sylvère Jacquin et des frères Daniel et Joe Nathan Dahan. En 1989, ils changent de nom pour Sylvère et les Zap, le temps de sortir Mama Gouyé, avant de redevenir Zap Shaker, puis de se séparer en 1992. Les frères Dahan se sont fait ensuite connaître sous le nom de Trampoline. À ma connaissance, leur seul succès à avoir traversé l’Atlantique est Panique au Dancing.

L’homme va au bar dans le but de draguer.  Il commence par décrire l’endroit et les conquêtes potentielles.

Ça clope à gogo,
ça bouge sur le tempo,
ça mouille les maillots
Ça gémit, ça s’effleure

et ça s’secoue comme un shaker
Blacks, blancs, beurs.
Les jeans moulés, les minijupes,

et les Marylin et les balais
Les petits lolos, les chambre d’écho,

les dures, les très mollos
Et go go go.

Il tente sa chance et accumule les revers.

Je fonce dans le troupeau,
j’en prends une au lasso
C’est good pour le slow
J’ai la touffe d’un héros
Elle dit:  « Zappe, zappe, je suis sur une autre affaire. »
Ah! C’est la guerre!?

Je sors les dollars,
je m’pose au bar
j’ai l’œil en rut sur les pétards.
Encore un canon,

faut j’sois béton
« Hello! Je suis le champion de la super-position. »
(Panique au dancing, panique au dancing)
Elle me fait: « No comprendo! Ciao, ciao!
Et encore un bide!

Et lorsqu’il croit enfin en avoir trouvé une qui veut de lui, pas de chance, c’est un homme.

Par Belles-et-putes, v’la une comète.
Faut pas qu’je foire, faut j’me la mette.
L’air Sainte-Nitouche.  Mes seins, pas touche…
Ça y est, j’ai une touche! 

« Alors baby, would you light my fire? »
« Bien sssûr, beau garçççon! »
Aaah merde! Un travelo!  La queue d’la comète.

Et au matin, il rentre chez lui bredouille.

J’me casse, eh!  Cinq heures du mat, Paris s’éveille.  Pas de « Crac! Boum! Hue! »

Cette chanson est truffée d’amusantes tournures de phrases et de jeux de mots, tels Belzébuth / belles et putes, l’étoffe d’un héros / la touffe d’un héros, superposition / super position, ou bien les capotes sont cuites.  Il y a aussi des références qui échappent au Québécois moyen.  Par exemple :

« Black, blanc, beur » ne fait pas que décrire le fait que les clients du dancing sont noirs, blancs et maghrébiens. C’était un slogan qui parlait de la jeunesse désoeuvrée dans la France des années 80, et remonterait à 1984. Il faisait référence au drapeau Français, remplaçant bleu-blanc-rouge par black-blanc-beur.  Puis, ce slogan a été récupéré dans les années 90 lors de la victoire d’une équipe de foot de France (donc de soccer) dont les membres étaient majoritairement de ces trois origines.

« Crac! Boum! Hue! »  D’après Les Playboys, chanson de Jacques Dutronc, qui utilise cette onomatopée en rapport avec l’acte sexuel.

« Nous avons les moyens de vous faire danser, »  dit avec l’accent allemand, est en rapport à cette phrase entendue dans je ne sais plus trop quel film de guerre, dans lequel un membre de la Résistance se fait interroger par un officier nazi qui lui dit « Nous avons les moyens de vous faire parler. »

« You know what? I’m happy! » est un mème pré-internet.  Il s’agit d’une phrase prononcée per Droopy, célèbre chien d’allure dépressive de dessin animé, créé en 1943.

Vers le milieu des années 90, en entrevue, les membres de Zap Shaker étaient surpris que l’on se rappelle encore d’eux en rapport à Panique au Dancing.  Aujourd’hui, vu le côté kitsch, misogyne et homophobe de cette chanson, ils préféreraient probablement qu’on les oublie.

Ce qui nous amène à :

COOL BABY COOL – Roman Photo, Sorti en France en 1994, puis au Québec en 1995.
Roman Photo est un projet musical français qui a eu trois hits au milieu des années 90 avec des chansons se basant sur du sampling de succès de l’époque Disco.  Deux d’entre eux se sont rendus jusqu’au Québec. Il s’agit de Souds of Summer, puis de la chanson dont il est question ici, Cool Baby Cool.

Là encore, pas de vidéoclip tourné, seulement une version sono.

Et ici encore, même formule: l’homme va en disco dans le but de draguer.  Il commence par décrire l’endroit et les conquêtes potentielles. 

Il est tard, les cafés ont fermé.
La discothèque est pleine à craquer.
Ok, ok, j’avance, j’essuie
Le disk jockey joue du funky.

« J’essuie » comme dans essuyer des revers, je suppose. Détail original : contrairement aux deux premières chansons, celle-ci commence non pas au début de la soirée, mais plutôt alors que ça fait cinq heures qu’il est dans ce bar

Ça fait cinq heures que j’tourne en rond
Je trouve le temps vraiment trop long
Je bois des bulles de mousse et de bons tons
J’entends des « Oooh! »
Blasé de tout, soudain complètement fou.

Elle!  J’la vois, je l’appelle.
Mon Dieu c’qu’elle est belle.
Canon, une bombe, d’la vraie dynamite
Les pages centrales de « Lui » dans mon orbite
Elle me dit « Moi, c’est Claire! »
Comme l’éclair

À chacune il sert le discours / refrain qui suit :

Viens!
Prends ma main.
J’vais t’raconter l’histoire d’un amour sans retard
Sans gare, sans fard, sans part, ni désespoir
Genre de bêtises qu’on dit par pur hasard
La nuit est belle,
Tu m’ensorcelles, baby.
Surtout l’accroche de ton porte-jarretelles.
Dans mes yeux, luit, observe, c’est la lueur de mon envie
Regarde bien, au fond tu verras mon lit.

Plus le temps avance, plus il accumule les insuccès. La première à qui il sert ce refrain lui répond :

« Ah, mais tu planes, toi, ou quoi?  Salut! »

La seconde, alors qu’il dit que « ça fait six heures que j’tourne en rond », lui réplique :

« T’en fais trop, mec.  J’en ai marre. Salut! »

Et à la troisième, alors que « ça fait sept heures que j’tourne plus rond », c’est la fille qui l’approche en disant :

« Salut, moi c’est lise.  Tu viens? »

Le « Tu viens ? » sous-entend qu’il s’agit d’une prostituée.  Et ceci marque le début de son désespoir, alors qu’il commente « Ok, ok, je m’enlise. »

Apparemment, il la vire, car voici la suite et fin de l’histoire :

La fille s’est envolée
sur l’air de pas trop y toucher
Le genre de tarte à oublier.
Le plan s’évère sévère.
Mon calme a des ratés,
Je deviens cinglé
Ce soir je récidive
Je persévère sévère

« Salut mon bichon. Tu danses? »

la voix de cette dernière phrase semble venir d’un homme gai.  Ainsi, s’escalade le loserisme du dragueur : Après avoir passé plus de sept heures à draguer en vain les femmes célibataires libres, on passe à plus bas; la pute qui offre ses services.  Enfin, déchéance totale, il ne lui reste plus que des gais et/ou travelos comme option.

Ici, pas de mention qu’il rentre chez lui seul.  Mais on se doute bien que c’est le cas.  S’il a passé sept heures à draguer en vain les femmes, et qu’il a refusé de payer pour du sexe, ce n’est certainement pas pour se contenter d’un homme.

Le côté homophobe que l’on reconnaît aujourd’hui à ce genre d’histoire vient du fait qu’à l’époque, l’homosexualité était une source acceptable de moqueries.  Cette orientation était considérée inférieure, du fait qu’aux yeux de la majorité de la population, un homme, un vrai, ça baise une femme.  Et que, dans l’ignorance populaire, si un homme aime les hommes, c’est parce qu’il se prend pour une femme.  D’où ces quatre raisonnements tordus :

  • Un homme, un vrai, ça attire les femmes.  Si tu n’en attires pas, tu n’es pas un homme.
  • Un homme, un vrai, ça se voit dans son allure, qu’il est hétéro.  Si tu attires un gai, c’est parce que tu as l’air gai.  Voilà qui explique automatiquement aux yeux du public la raison de tes bides auprès des femmes.
  • Un homme, un vrai, ça baise des vraies femmes.  Si tu baises une fausse femme, donc un gai, tu es un loser désespéré.
  • Mais surtout, et c’est ce qui ressort de ces trois chansons, et c’est que peu importe à quel point il est désespéré, un homme, un vrai, ça ne s’abaisse pas à baiser avec un autre homme. Voilà pourquoi ils repartent chez eux, seuls.

Certes, il nous reste encore bien du chemin à faire pour que toutes les différentes orientations sexuelles soient normalisées, et surtout respectées. Mais quand on voit celui que l’on a parcouru depuis le début du 21e siècle, il y a de l’espoir comme quoi les choses changent peu à peu pour le mieux.