Le Petit Lexique Québécois-Français

Pour une raison qui m’échappe, bien que ce blog soit québécois, 87% de mes lecteurs sont européens.  Par conséquent, il arrive parfois que le sens de mes élucubrations leur échappe.  Pour remédier à la situation, j’ai décidé d’écrire ce billet au sujet de mots et d’expressions que nous utilisons des deux côtés de l’Atlantique, MAIS qui n’ont pas le même sens selon le pays.  C’est parti:

AGACE
France: Du verbe agacer, déranger.
Québec : Allumeuse, diminutif du terme « agace-pissette ».  Terme péjoratif utilisé par frustration et mépris.
Usage : « C’te fille-là a passé la soirée à me parler de cul, sans jamais vouloir rien faire après.  C’t’une hostie d’agace! »

ARRACHER
France: Séparer de force.
Québec : Séparer de force, avoir de la difficulté, en avoir bavé.
Usage : « J’en ai arraché au test de maths ce matin. »

AVOIR LE FEU AU CUL
France: Être excité sexuellement.
Québec : Être enragé, frustré, de très mauvaise humeur.
Usage : « Ma belle-mère m’a insulté hier, ça m’a mis le feu au cul pour toute la soirée. »  

BARRER
France: Se barrer = partir.
Québec: Verrouiller, coincer, exclure.
Usage: « Barrer la porte. » = Verrouiller la porte.
« Barrer le char. » = Verrouiller les portières de l’auto.
« Avoir le dos barré. » =
Avoir le dos coincé et très douloureux.
« Tu ne le reverra plus ici, il est barré. » = Il est banni, exclus.
« Non mais t’es pas barré, toé! » = Tu n’as aucune retenue, tu es sans-gène.

BATTERIE
France: Tambour pour orchestre.
Québec: Pile électrique.  De l’anglais battery.
Usage: « Ma flashlight marche pu, faut changer les batteries. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je joue de la batterie pour l’orchestre folklorique Turtle Scrotum. »

BAVEUX
France: Qui dégouline: Verre baveux, omelette baveuse.
Québec: Un insolent provocateur.
Usage: « Il vient de m’envoyer une photo où il embrasse mon ex, le p’tit baveux. »

BEIGNE
France: Gifle.
Québec: Beignet, donut.
Usage : « Homer Simpson mange des beignes. »
Le mot change de genre selon le continent.  En France, pour la gifle, on dit une beigne, alors qu’au Québec, pour le donut, c’est un beigne.

BEU
France: Cannabis.
Québec: Policier, vient de bœufs.  Jusque dans les années 70, l’un des critères relatifs à l’embauche des policiers était que le candidat devait être imposant, baraqué, fort comme un bœuf. Aujourd’hui, cette discrimination est interdite.  Bref, les policiers sont donc devenus les bœufs, prononcer beux, et par extension un policier devient un beu. 
Usage : « Fuck! Les beux! » = 22!  V’là les flics!
En France, le genre de beu est féminin.  De la beu = de la marijuana.
Si un français offre « un pet de beu » à un québécois, ce dernier se demandera bien pourquoi on lui offre une flatulence de policier.

BIENVENUE
France: Mot que l’on dit en accueillant quelqu’un.
Québec: Mot que l’on dit en remerciement de s’être fait remercier.  
Usage : « Merci pour les cadeaux. »  « Bienvenue! » 
Vient de l’usage anglais de dire « You’re welcome! » en réponse à « Thank you! » 
Mais on l’utilise aussi dans le sens français:  Bienvenue sur mon blog.

BLONDE
France: Femme aux cheveux blonds, idiote, bière, cigarette au tabac clair.
Québec: Femme aux cheveux blonds, idiote, bière, amie de coeur. 
Usage :  « Ma blonde. »  Amie de coeur.  Comme dans la chanson Auprès de ma blonde. 
« Joke de blonde. » = blague dans laquelle le personnage, une femme blonde, fait preuve d’une grande idiotie.  En général, il s’agit des même vieilles blagues qui se transmettent d’une génération à l’autre, en changeant le sujet selon la tendance de l’époque.  Par exemple, dans les années 70, ces mêmes blagues mettaient en vedette des belges en Europe, et des newfies (Habitants de Newfoundland / Terre-Neuve) au Québec.

BROSSE
France: Instrument à poils ras qui sert à frotter, polir, démêler.
Québec: Pareil.  Mais aussi une cuite. 
Usage : « J’ai viré une méchante brosse hier. » = J’ai pris une sacrée cuite la veille.

BOSSER
France: Travailler.
Québec: Se prendre pour le patron (sans l’être nécessairement), prendre le contrôle de façon malvenue, abuser de son pouvoir.  Vient de l’anglais boss
Usage : En France: « J’ai bossé tout l’été. » = J’ai travaillé tout l’été.  
Au Québec: « Je me suis fait bosser tout l’été. » = Je me suis fait abusivement donner des ordres tout l’été.
Mais on l’utilise aussi dans le sens de « bosseler »:  Par exemple sur une carrosserie: « T’as-tu fini de bosser mon auto avec ta pelle? »

JE SUIS BOURRÉ
France: Je suis ivre
Québec: J’ai trop mangé.
Usage : « J’ai abusé du buffet, hostie qu’chus bourré! »

BRANLER
France: Masturber.
Québec: Hésiter, trainer.
Usage : « C’est un mauvais employé, il branle dans le manche. »  L’expression branler dans le manche vient du levier de vitesse qui, sur les plus vieilles autos, ne fonctionnent plus très bien, et vibrent anormalement.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je me branle sur des photos cactus. »  Oui, bon, à chacun ses fantasmes, quoi.

ELLE EST BONNE!
France : Elle est baisable.
Québec : Elle est compétente (femme), elle est drôle (blague), elle est délicieuse (nourriture).
Usage : Généralement, on ne met pas le sujet, réduisant l’expression à « ‘Est bonne! »

BOULES
France : Paire de couilles.
Québec : Paire de seins.
Usage : La phrase « La danseuse nue a de belles boules. » exprime sa féminité au Québec et sa masculinité en France.

BAS
France : Le contraire de haut, évidemment.
Québec : Opposé de haut, ainsi que… Chaussettes..
Usage : « Mettre ses bas » = Enfiler des chaussettes.
« Être en pied-de-bas. » =  
Se promener en chaussettes.
Truc étrange, on dit « Avoir des bas dans les pieds », et non les pieds dans les bas, ce qui serait quand même plus logique et pas mal moins douloureux.

CHAUSSETTES
France : Ce que, au Québec, on appelle des bas.
Québec : Pantoufles.
Usage : « J’ai hâte d’arriver chez nous, enlever mes bottes et enfiler mes chaussettes. »

CAISSE
France: Contenant de bois, guichet, voiture.
Québec: Contenant de bois, guichet, boite de carton contenant 12 ou 24 bières, réseau bancaire La Caisse Populaire Desjardins, aujourd’hui Mouvement Desjardins.  
Usage : « J’ai vidé une caisse de douze. » = J’ai bu douze bières.
« Faut j’passe à la Caisse, retirer. » = Je dois passer à (un guichet automatique de) La Caisse Populaire, faire un retrait d’argent.

CAPOTER
France: Faire virer une voiture à l’envers, donc sur son capot.
Québec: Paniquer, se prendre la tête, adorer, être extrêmement ravi.  
Usage : « J’ai vu mon chum avec son ex, je capote. » = J’ai vu mon ami de coeur avec son ex, je panique.
« Je capote sur lui! » = Je l’aime / l’admire / le désire.
« J’ai gagné le tirage? OUAIS, J’CAPOTE! » = Je suis extrêmement ravi.
« Le nouveau manège? Y’é capoté! » = C’est génial.
« Il t’a quitté pour une femme de trois fois le double de ton âge?  C’est donc ben capoté! »  = Étrange, bizarre, surprenant, choquant.
Variante: Virer su’l’top!

CASSÉ
France: Brisé, interrompu, contré.
Québec: Brisé, couple arrivé à terme, être financièrement fauché.  
Usage : « T’as entendu ça? Marilou et Alexandre, y’ont cassé. » = Ils ne sont plus en couple.
« Aller au cinéma? Oublie-ca, chus cassé! » = Je n’ai plus un sou.

CAVE
France: Sous-sol, remise à vins.
Québec: Sous-sol, imbécile.  
Usage : « Hostie qu’t’es cave. » = Quel imbécile vous êtes.

CHAUD
France: Contraire de froid, près du but.
Québec: Contraire de froid, ivre.  
Usage : « Y’a passé la soirée à boire, y’é chaud. »   Vient du fait que l’alcool dilate les capillaire des veines, permettant un plus grand afflux sanguin, réchauffant ainsi le visage, les mains et les pieds, qui sont d’habitude plus froids que le reste du corps.  On utilise aussi les termes dérivés chaudasse ou chaudaille.

CHIÂLER
France: Pleurer.
Québec: Se plaindre de façon constante, protester de manière insistante, faire des reproches répétitifs.  
Usage : « T’es jamais content, maudit chiâleux!? »   

CHIARD
France: Enfant, gamin, garnement.
Québec: Une tâche pénible et difficile.  
Usage : « J’ai essayé de faire moi-même mon rapport d’impôts mais c’était trop un chiard, fa que (« ce qui fait que ») j’ai pris un comptable. » 

CRISSER
France: Grincer.
Québec: Verbe à multiples usages, désignant une action brusque.  Comme beaucoup de nos jurons, crisse a des origines religieuses catholique, et vient de Christ.   Crisse et ses variantes, tout comme le mot schtroumpf dans le langage des Schtroumpfs, remplace aussi bien un nom, un verbe, un qualificatif ou une exclamation. 
Usage :  « Crisser une volée. » = Foutre une raclée.
« Crisser aux vidanges. » = Jeter aux ordures sans ménagement.
« Crisser les brakes. » = Appliquer les freins en panique.
« J’m’en crisse! » = Je m’en fous.
« Être en crisse. » = Être fâché.
« [Action quelconque] en crisse. » = Exprimer que le sujet  de discussion est de niveau supérieur, aussi bien dans le positif que dans le négatif.  Exemple: Il court en crisse = il court très vite.  Il joue en crisse = c’est un excellent musicien. Ça pue en crisse = C’est particulièrement nauséabond.
« [Action quelconque] comme le crisse. » = Contrairement à l’exemple précédent, comme le crisse n’est utilisé que pour exprimer du négatif.  Ex: Y’é lette comme le crisse! = il est très laid!
« Oreille de crisse. » = Tranche de lard séchée frite dans l’huile qui a pris la forme d’une oreille lors de sa cuisson.  Selon l’une des nombreuses légendes sur l’origine du nom, ça viendrait de crispers (croustilles) mal interprété en Christ ears, et traduit comme tel.
« Ça goûte le crisse. » = Ça goûte mauvais.
« Un crisse de bon deal. » = Une très bonne affaire.
« Au plus crisse! » = Le plus rapidement possible.
« P’tit crisse. » = Petit voyou, garnement.
« Elle m’a crissé-là! » = Elle a rompu avec moi.
« C’est crissement l’fun! » = C’est vachement amusant.
« Mon char est décrissé. » = Mon auto est démolie.
« Décrisse d’icite! » =
Veuillez s’il vous plaît évacuer céans dans les plus brefs délais.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « La neige crisse sous mes bottes. »

CROSSE
France: Partie postérieure d’un fusil.
Québec: Partie postérieure d’un fusil, bâton de hockey, sport (la crosse ou lacrosse), branlette, arnaque. 
Usage :  « Cette annonce, c’est une crosse. » = Cette publicité est une arnaque.
« Tu suces-tu ou tu crosses yink? » (Yink = rien que) = Pratiques-tu la fellation sur ton partenaire ou bien ne fais-tu que le branler?

CHAR
France:
 Moyen de transport individuel de l’époque romaine, tiré par un ou plusieurs chevaux.  Ou alors: Char d’assaut, un tank.  
Québec: 
Automobile.
Usage :
« J’ai pogné un accident, mon char y’é toutte décrissé. »
Jusque dans les années 70, il y avait d’autres expressions telles:
« Le gros char. » =
Le train.
« Le p’tit char. » =
Le tramway.
« La track des chars. » =
Le chemin de fer.
« C’est pas les gros chars. »  
Se dit de quelque chose qui a peu de valeur, qui est de mauvaise qualité.

CULOTTE
France: Sous-vêtement féminin.
Québec: La petite culotte = sous vêtements féminin, tandis que les culottes, au pluriel = Pantalon pour hommes.
Usage : « J’me suis assis sur du goudron, j’ai toutt’ taché mon fond d’culottes. »
À l’époque où seuls les hommes portaient le pantalon, on disait de la mégère qui dominait son mari que « C’est elle qui porte les culottes dans le couple. »  On utilise encore l’expression « Mettre ses culottes! » pour dire faire un homme de soi.

CARTABLE
France: Mallette pour documents.
Québec: Classeur à anneaux.
Usage : « Mettez vos feuilles lignées dans vos cartables. »

CHÂSSIS
France: Structure rigide sur laquelle sont attachés tous les éléments d’un mécanisme.  Exemple: Châssis d’automobile.
Québec: Fenêtre.
Usage : « Y fait chaud, rouvre-donc l’châssis. »  Vient du fait que justement, tous les éléments de la fenêtre sont attachés à un châssis.

CHAUDIÈRE
France: Équipement de chauffage à l’eau.
Québec: Seau.
Usage : « Il m’a pitché une chaudière d’eau glacée su’à tête. »

DÉPANNEUR
France : Service de remorquage pour véhicule en panne.  Au Québec, on dit plutôt la remorqueuse, ou bien le towing.
Québec : Petite épicerie-bazar de quartier ouverte toute la semaine, généralement de 8 :00 à 22 :00, mais certaines chaines comme le Couche-Tard sont ouvertes 24h.  Nommée ainsi car, avant 1992, tous les commerces étaient fermés le dimanche.  Ainsi, ce commerce, ouvert 7 jours et au-delà des heures des autres commerces, dépanne en cas de besoin.
Usage : « J’m’en va chercher du lait au dépanneur. »

ÉCOEURANT
France: Qui écoeure, qui dégoûte.
Québec: Selon le contexte et l’intonation de la voix, il peut s’agir d’une situation qui écoeure, d’une personne dégoûtante, d’un truc formidable, ou bien d’un homme très admirable par sa beauté et/ou ses talents.
Usage : « Je suis écoeuré par cette société de merde. » = Être dégoûté, découragé, comme au sens européen.
« Il est écoeurant ce gars-là, à ne jamais se laver. » = Être dégoûtant.
« Il m’a menacé de tout raconter, l’hostie d’écoeurant. » = Être un salopard.
« WOW! Ces ailes de poulet sont écoeurantes. » = Formidable!  Dans ce cas-ci, formidablement délicieuses.
« As-tu vu le nouveau prof de gym? Y’é écoeurant. » = Être particulièrement beau, sexy, attirant, irrésistible.
« Ce peintre est vraiment écoeurant. » = Être extrêmement talentueux.
L’utilisation positive de ce mot au Québec s’apparente au principe comme quoi une personne et/ou une chose puisse atteindre un tel niveau de perfection qu’elle en décourage la compétition. Bref; qu’elle l’écoeure.

FINE
France: Mince, alcool (eau-de-vie de vin).
Québec: Gentille.
Usage : « T’es donc ben fine d’être venue m’aider. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Ce mannequin a une taille fine. »

FOUFOUNE
France: Au singulier : La vulve.
Québec: Au pluriel : Les fesses.
Usage : « Papa va taper les foufounes. » = Papa va faire panpan-cucul.
Depuis 1983, on a un bar nommé Foufounes Électriques à Montréal, dont le nom fait sourciller plus d’un touriste européen qui passe par là.

FIFI
France: Neveu de Donald, frère de Riri et Loulou
Québec: Homosexuel efféminé.  Dérivatif de fifille, généralement réduit à fif.
Usage : « J’me suis fait cruiser par un fifi. »

FOURRER
France: 
Farcir une nourriture par une autre nourriture.  Exemple: Chocolats fourrés aux noisettes.
Québec:
Mettre à un endroit, arnaquer, baiser.  Pas dans le sens d’embrasser, on parle ici de l’acte sexuel.  
Usage :
« Où c’est qu’t’as encore fourré les clés? » = Où as-tu mis les clés?
« J’me suis vraiment fait fourrer en achetant c’te bazou-là. » = Je me suis bien fait avoir en achetant cette bagnole. 
« Hostie que j’la fourrerais dans l’cul, elle. » = Diantre, je ressens fichtrement le désir de copuler sodomistement avec cette demoiselle.

GALERIE
France: Endroit où on tient des expositions.
Québec: Balcon.
Usage : « La vieille d’en face passe ses journées assise sur la galerie. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je suis allé à l’exposition Images de Bites de Dali à la galerie d’art. »

GOMME
France: Gomme à effacer.
Québec: Chewing-gum.
Usage : « Ferme la bouche quand tu mâches ta gomme. »

GOMMER
France: Effacer.
Québec: Couvrir accidentellement quelque chose d’une substance collante ou poisseuse.
Usage : « J’ai changé ma chaîne de vélo, j’ai les mains toutes gommées. »

GOSSES
France: Enfants.
Québec: Couilles.
Usage : « L’estie d’bitch m’a calissé un coup d’pied dans les gosses. »

GRAINE
France:  Un repas, comme dans « Casser la graine. »  Ou alors un exemple à suivre, comme dans « Prenez-en de la graine. »
Québec: Miettes ou pénis.
Usage : « Mon toaster est full de graines de toasts. »
« Ta femme divorce parce que tu l’as trompée?  T’aurais dû garder ta graine dans tes culottes. »

Mais on l’utilise aussi dans le sens français, en féminin de grain.

GUGUSSE
France:  Clown, individu grotesque.
Québec: Un truc, un machin, une pièce de mécanisme, généralement de petite taille.  Mot utilisé lorsque l’on ne connait pas le nom du truc en question. 
Usage : « J’ai perdu la gugusse pour ouvrir la boite de sardines. »
À l’origine, dans les années 70, on disait plutôt gogosse, mais puisque gosses désigne les couilles, l’expression fut dévulgarisée en gugusse.

INNOCENT
France: Non-coupable.
Québec: Imbécile.
Usage : « T’as encore confondu le fer à friser avec un suppositoire, maudit innocent? »
Vient du fait que si un crime est commis par une personne atteinte d’une déficience intellectuelle, elle n’est pas en mesure de distinguer le bien du mal.  Ce geste n’étant donc pas délibérément malfaisant, il est considéré comme étant accidentel.  La personne est donc automatiquement déclarée innocente.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français, évidemment!

LIMONADE.
France : Boisson gazeuse à saveur de citron.
Québec : Boisson non-gazeuse à saveur de citron.

LIQUEUR
France : Boisson à forte teneur d’alcool.
Québec : Boisson gazeuse, coca.
Usage : « On donne pas d’la liqueur brune aux enfants. » Car en effet, les colas foncés contiennent de la caféine, contrairement aux colas clairs, et sont donc décommandés pour les moins de 12 ans.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: Jusque dans les années 70, les commerces de La Société des Alcools du Québec (SAQ) se nommaient La Commission des Liqueurs.

LUMIÈRE
France: Clarté.
Québec: Clarté, ampoule, feu de circulation, phares d’auto, intelligence.  
Usage: « La lumière est brûlée. » = L’ampoule est grillés.
« La lumière verte. » = Le feu vert.
« Avance jusqu’à la lumière. » = Roule jusqu’au feu de circulation.
« Mes lumières de char. » = Mes phares d’auto.
« Hostie qu’t’es pas une lumière, toé! »  = Diantre, mais vous n’êtes point brillant, monsieur.

MEDIUM
France: Clairvoyant.
Québec: Unité de mesure équivalent à « moyen », pour la taille d’un T-shirt, ou la température sur une cuisinière.
Usage : « J’rentre pu dans des chandails médium, il me faut du large. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Est-ce qu’on sait ce qu’est devenue Jojo Médium? »

PAQUETER
France:
Faire des paquets.
Québec:
Saouler fortement.  
Usage : 
« On s’est paqueté la fraise. » = On s’est saoulés la gueule.

PELOTE
France: Matériel compacté en une boule, généralement de la ficelle ou de la laine à tricoter. 
Québec:  Désignant d’abord le pubis, c’est devenu un synonyme de vagin.  Se prononce  plote, s’écrit souvent plotte.  Mot très vulgaire. 
Usage : « J’ai la plotte en sang. » = Je suis menstruée.
« C’te fille-là, c’t’une crisse de plotte! » = Cette fille est une salope.
« Y’a d’la plotte icite à soir. » = Je constate la présence de plusieurs femmes à cette soirée.
« Ma plotte! » = Terme macho et dégradant utilisé par certains hommes pour désigner leur amante.  D’ailleurs, en général, dans leur vocabulaire, le mot plotte remplace femme.
« Plotte à cash. » = Femme qui ne s’intéresse qu’au pognon des hommes.
« Maudite gang de plottes! » = Bande de lâches.
« J’ai la plotte à terre! » = Je suis épuisé.

PÉTARD
France: Petit explosif, joint de marijuana, parfois diminué à pet, comme dans « Un pet de beu. » 
Québec: Petit explosif, personne sexy.
Usage : « Woah! R’garde-moi l’pétard la-bas!  J’te dis que j’y ferais pas mal. »

POCHE
France: Sac, espace de rangement du pantalon ou d’un manteau.
Québec: Sac, espace de rangement du pantalon ou d’un manteau, ennuyant, scrotum, incompétent, mauvais, jeu de cornhole
Usage : « Ce roman est poche. » = Ennuyant, sans intérêt.
« Il se gratte la poche. » =
Se gratter le scrotum.
« J’ai poché mon examen » =
Avoir échoué un contrôle.
« Je suis trop poche au hockey pour aimer ça. » Je suis trop mauvais/incompétent dans ce sport pour aimer y jouer.
« Jouer aux poches. »  = Variante domestique du jeu de cornhole.  Jeu qui consiste à lancer de petites poches de sable ou de grains sur une boite de bois dans laquelle il y a plusieurs trous, généralement 9, chaque trou valant un nombre X de points.

AVOIR DU POT
France: Être chanceux.
Québec: Posséder de la marijuana.
Bien que ça s’écrive de la même façon, la prononciation est différente.  En France, c’est pô, au Québec c’est pote.
Usage : « Hey man, t’as-tu du pot? »
 Avec l’accent, ça sonne: « Heille manne, t’as-tu du pote? »

PORTABLE
France: Téléphone cellulaire.
Québec: Ordinateur à piles, laptop.
De nos jours, avec les téléphones qui ont les fonctions d’un ordi et vice-versa, le terme portable est désuet.

PQ
France: Papier cul.
Québec: Parti Québécois (politique), Province de Québec (Remplacé officiellement par QC depuis les années 80).
Usage : « René Lévesque, en tant que chef du PQ, était notre meilleur représentant au cabinet. » (Jeu de mots intentionnel)

SAOULER
France : Enivrer, et énerver.
Québec : Enivrer seulement.
Usage : « Elle m’a saoulé toute la nuit. »

SÉCHER
France : Ne pas se présenter à ses cours.
Québec : Attendre en vain, avoir été oublié.
Usage : « Elle a dit qu’elle serait là avant minuit, elle m’a fait sécher toute la nuit. »

SÉRAPHIN
France : Petit ange.
Québec : Avare, Harpagon.
Usage : « C’est pour une bonne cause, fais-pas ton Séraphin. »  Vient de Séraphin Poudrier, personnage reconnu pour sa grande avarice, créé par l’auteur québécois Claude-Henri Grignon, tiré de la série Les (Belles Histoires des) Pays d’En-Haut, d’abord écrit en romans, puis adaptés à la radio, la télé et le cinéma.

TANK
France: Char d’assaut.
Québec: Char d’assaut, mais aussi réservoir, puisque les anglais utilisent également le mot tank en ce sens.  Sauf qu’on le prononce tinque. 
Usage : « La tank à gaz. » = Le réservoir à essence.
« La tank à eau chaude. » =
Le chauffe-eau.
« Tanker »
prononcer tinqué = Mettre de l’essence dans le réservoir.

TANNER
France: Travailler dans une tannerie.
Québec: Énerver, saouler dans le sens non-alcoolique du terme. 
Usage : « Chuis tanné, là! » = Alors là, j’en ai marre.

TICKET
France: Billet de cinéma, (avoir un) ticket = plaire.
Québec: Se prononce Tsikette: Contravention.
Usage : « J’ai pogné un ticket de stationnement. »

TOTON
France: Toupie.
Québec: Sein, ou idiot.
Usage : « La chick a des gros totons! »  = Cette demoiselle a une généreuse poitrine.
 » T’es donc ben toton! » =
Non mais quel idiot!

TOUTOU
France: Chien.
Québec: Animal en peluche.
Usage : « Avec quel toutou veux-tu dormir? »

TURLUTTE
France: Fellation.
Québec: Chant traditionnel québécois utilisant des sons modulés au lieu de mots, popularisé par La Bolduc.
Usage :

UNE P’TITE BITE
France: Un petit pénis.
Québec: Équivalent de « Un peu. »
Usage : « Si je veux du pop-corn? Ouais, j’vais en prendre une p’tite bite. » Vient de la tendance québécoise à s’inspirer des expressions anglophone, dans ce cas-ci « A little bit. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Il se disait viril…  J’ai rien senti, avec sa p’tite bite de Schtroumpf. »

VADROUILLE
France: Promenade, voyage.
Québec: Serpillière.
Usage : « Passe la vadrouille, y’a encore un saoulon qui a vomi aux toilettes. »

VIDANGES
France: Filtrer du liquide usé (eau, huile, etc) ou la remplacer par de la neuve.
Québec: Rebuts, déchets, poubelles.
Usage : « Sortir les vidanges. » = Mettre les poubelles sur le trottoir le jour du passage des éboueurs.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Chus allé au garage, faire faire la vidange d’huile sur mon char. »

VOYAGE
France: Partir à l’étranger, trip de drogues.
Québec: Partir à l’étranger, étonnement, transport de matériel.
« Un voyage de [terre, bois ou autres matériaux] » = Un plein véhicule de matériel à déplacer.
« Ah ben j’ai mon voyage! » = Ça alors, c’est pas croyable!
Dans ce dernier cas, il faut probablement prendre voyage dans le sens de voir, puisque dire « J’ai mon voyage! » signifie aussi 
« Alors là, j’aurai tout vu! »

C’est tout ce que j’ai trouvé pour l’instant.  Il ne me reste plus qu’à terminer avec cette leçon de vocabulaire tirée du film Bon Cop, Bad Cop.  Parce que toute bonne leçon de langue étrangère se doit de commencer par les jurons.

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Petit exemple d’amitié toxique

C’est symbolique, bien sûr. Et, comme d’habitude, les sexes sont interchangeables. Mais sinon, ouais, on en a tous connus au moins une de ce genre-là:

Camping Chez Roger, jour 5 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe Kim qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs, que je ne vois que comme étant des rednecks attardés.  De plus, je ne cesse d’accumuler les expériences négatives et les blessures.  Cependant, depuis 24 heures, les choses semblent être (enfin) revenues à la normale. 

En ce 5e jour au Camping Chez Roger, tout va bien.  La fin de semaine du Grand Don étant terminée, il m’a fait grand plaisir d’expédier mon bandeau mauve dans la première poubelle venue.  Aucune raison de garder ce souvenir négatif.  

Le matin a été sans histoires.  Le midi totalement sans événement marquant.  Et là, aux alentours de 14:00, Kim et moi profitons du bel après-midi ensoleillé.    Et cette fois, j’ai bien pris soin d’acheter de la crème solaire et de m’en enduire.  Si les choses peuvent continuer de bien aller pour les deux autres jours qu’il nous reste à passer ici, notre séjour devrait me laisser un souvenir somme toute agréable.  

Nous sommes installés, Kim et moi, sur une grande table de pique-nique entre la plage et la la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration.  Nous sommes en compagnie d’une mémé qu’on ne connait pas du tout, et qui est venue s’asseoir à notre table sans y être invitée.  Elle a été attirée par le fait que nous sommes en train de mettre des photos de nos enfants dans un nouvel album photo.  Tout le monde sait que les mémés virent gagas lorsqu’il est question de bébés, et celle-là ne fait pas exception.  Kim est en grande conversation avec elle.  Moi, je n’y participe que si on me pose des questions.  Appelez-moi antisocial si ça vous chante, n’empêche que j’ai horreur des inconnus qui m’imposent leur présence sans y avoir été invités.  Surtout lorsque je n’ai rien en commun avec l’inconnu(e) en question.  Sérieux, là, qu’est-ce que vous voulez qu’un gars de 26 ans et une mémé qui en a trois fois le double peuvent bien trouver à se raconter?  Mais bon, puisque sa présence ne semble pas déranger Kim, je la tolère.  Aussi, pendant qu’elles parlent, je m’occupe en continuant de monter seul l’album photo.

Du coin de ma vision périphérique, je vois un quatuor de douchebags dans la mi-vingtaine qui se rapproche de nous.  Je crois d’abord qu’ils vont juste passer leur chemin.  Mais non! Ils s’approchent, et s’arrêtent tous les quatre à côté de moi en me regardant silencieusement, avec au visage un air irrité.  Je me demande ce qu’ils peuvent bien me vouloir.  Après tout, je ne les connais pas, moi, ces gars-là.

« Oui ? Je peux-tu vous aider? »
« Le monde comme toé, on n’en veut pas icite! »

Ces paroles nous mettent bouche bée tous les trois. Je sens la tension qui monte, mais je n’ai pas la moindre idée du comment et du pourquoi.  Kim leur demande

« Euh… C’est quoi, votre problème? »
« Toé, on t’a rien d’mandé, mêle-toé de c’qui te r’garde! »

Aussitôt, la mémé intervient.

« Voyons Luc! Franchement!  C’est quoi qu’y s’passe? »
« Y s’passe que l’monde comme lui, y’ont pas leu’place icite. »
« Ben voyons donc, Luc!  Tu dois te tromper de personne.  Monsieur, y’é ben correct! 
  Ça fait une heure que sa femme pis lui sont avec moi, pis qu’y me montrent des photos de leurs enfants. »

En entendant ça, les gars se regardent entre eux, l’air surpris et hésitants. Deux d’entre eux jettent un oeil aux photos sur la table. L’un me dit:

« C’est tes enfants? »
« Bah ouais!  Lui, c’est mon plus vieux, William.  Pis celui-là c’est Alexandre, qui a quatre mois.  Pis leur mère, c’est ma femme, juste ici. »

Ils nous regardent, puis se regardent entre eux.  J’entends l’un dire « Oh shit! », et un autre lui chuchoter « Ta yeule! »  Leur air d’abord déterminé et frustré a fait place à un air de confusion.  Je me hasarde à demander:

« J’peux-tu savoir de quoi qu’y s’agit? »

Celui qui semble être leur chef me dit:

« Non, c’est beau!  On t’as pris pour un autre. S’cusez! »

Les quatre gars repartent, en s’échangeant des phrases à voix basse, dont je ne distinguent que « Ça veut dire que tantôt… » suivi d’un impatient « Mais ta yeule, tabarnak! »  Décidément, je ne comprends rien à rien dans ce camping de fous.

Plus tard, Kim et moi retournons vers notre terrain. À mesure qu’on s’y rapproche, on y remarque un léger attroupement.  On peut distinctement entendre Roger gueuler comme un enragé. Kim et moi, on se regarde en se demandant bien ce qui se passe.  On se fraye un chemin à travers les curieux, et on constate avec stupeur que notre terrain a été saccagé.  Nos tentes sont écrasées, la table a pique-nique renversée, la radio de Linda brisée, et sur la toile d’une des tentes, il y a une inscription faite à la peinture en aérosol qui dit DEHOR LES TAPETTE (sic).

Tandis que Roger engueule un des dirigeant du camping au sujet de dommages, intérêts et remboursement, je reste là, à observer les dégâts, sans rien comprendre.  Et c’est là que, parmi les curieux qui observent la scène, se trouvent deux ados qui discutent à voix basse.

« Pourquoi que Luc pis sa gang y’on faite ça? »

Luc?  N’étais-ce pas le nom du douchebag-en-chef qui est venu m’apostropher tout à l’heure?  

« C’t’à cause qu’un gars qui campe su’ c’te terrain-là a fait royalement chier Carole hier soir. »

Et Carole, n’était-ce pas la fille au chapeau de cowboy qui m’a invité à danser hier soir?

En associant ces informations avec le graffiti sur la tente, je déduis aussitôt ce qui vient de se passer: Hier, Carole a commencé la soirée dansante à être joyeuse.  Et elle a commencé à faire la grosse baboune après que j’ai décliné de danser avec elle.  Je suppose qu’après mon départ, ses amis masculins ont constaté le changement dans son humeur et lui ont demandé pourquoi.  D’après ce que j’ai pu voir hier, Carole m’a l’air d’être le genre de fille qui est tellement convaincue d’être irrésistible, il lui est probablement inconcevable qu’un gars hétéro puisse refuser de danser avec elle.  Je suppose qu’elle en est arrivée à la conclusion que j’étais gai.  Elle leur a donc probablement répondu qu’un gai venait de la faire royalement chier.  Et s’il y a une chose que les mâles rednecks détestent plus qu’un hétéro qui risque de leur ravir une fille, c’est un homo qui ne risque pas de leur ravir une fille. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ils sont partis à ma recherche.  Ils ont dû se renseigner jusqu’à ce qu’on leur désigne le terrain où je campais.  Ne m’y ayant pas trouvé, ils l’ont saccagé avant de repartir à ma recherche.  Et quand ils m’ont trouvé, ils ont vus que j’étais en couple hétéro et père de deux enfants.  Eux qui s’attendaient à trouver un gai, ça les a déstabilisés, et ils ont cru faire erreur sur la personne.

Je réalise soudain la chance incroyable que j’ai eue cet après-midi.  Parce que si ça n’avait pas été du fait que j’étais en situation prouvant mon hétérosexualité, je me serais mérité un gay bashing en règle par ces quatre machos. Dire qu’il y a encore quelques minutes, j’étais irrité par le fait que cette mémé inconnue soit venue s’imposer à notre table.  Je réalise maintenant que sa présence a grandement contribué à me sauver la mise, la santé, voire la vie.  

Pendant un instant, je songe à dénoncer Luc à Roger et au responsable avec qui il s’engueule.  Je pourrais citer comme témoin les deux ados et ce qu’ils viennent de dire, ainsi que Kim et la mémé qui étaient là lorsqu’il est venu me menacer.  Malheureusement, s’ils l’attrapent et qu’il s’explique, ça risque de confirmer ma théorie expliquant pourquoi j’ai été la cible de cette haine.  Avec Linda qui cherche toujours à me rendre responsable de tout ce qui nous arrive de négatif, et Kim qui m’accuse toujours de provoquer les désagréments, je comprends qu’il vaut mieux que je ferme ma gueule sur ce que je viens de déduire.  Je me contente de les aider à ramasser nos choses, les remballer et les mettre dans le véhicule de Roger.  

C’est quand même aberrant quand on y pense.  D’un côté, si j’acceptais l’invitation de Carole pour danser, alors je me serais mérité une scène de jalousie de la part de Kim qui m’aurait accusé de vouloir coucher avec.  Et de l’autre côté, en refusant de danser avec Carole, alors là je me suis mérité la haine violente d’un groupe de tarés qui m’accusent d’être gai.  Puisque c’est à moi que Kim aurait fait la scène, et puisque c’est à moi que Carole et ses amis en voulaient, d’une façon comme d’une autre, c’était moi la cible.  Et puisque dans les deux cas, ces désagréments étaient en conséquences de mes agissements, alors c’est moi qui serait tenu responsable de toute cette merde.  Peu importe ce que je fais, même quand je fais tout pour éviter les problèmes, non seulement ce sont les problèmes qui me courent après, il n’y a jamais moyen pour moi de m’en tirer.

La mégère du terrain d’à côté exprime sa satisfaction de nous voir partir deux jours plus tôt que prévu.  

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer les disputes des autres. »

Vingt minutes plus tard, les roues du Station Wagon de Roger tournent furieusement dans la garnote.  C’est pour toujours que nous quittons ce terrain de camping peuplé d’abrutis.  Un terrain de camping où il est normal de menotter un inconnu à l’aube et le lancer dans la boite d’un pick-up.  Un terrain de camping où décliner une invitation à danser de la part d’une fille est un crime.  Un terrain de camping où on peut se faire lyncher si on est (soupçonné d’être) gai.

Comme bien des gens, je me pose parfois des questions existentielles quant à savoir où se trouve ma place dans l’univers.  À ce jour, je ne peux pas dire que j’ai trouvé la réponse.  Mais une chose reste sûre, cependant : Ce n’est certainement pas au Camping Chez Roger.

_____
FIN

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Camping Chez Roger, jour 4 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs, que je ne vois que comme étant des rednecks attardés.  De plus, je ne cesse d’accumuler les expériences négatives et les blessures. 

En ce matin du 4e jour, je me réveille en pleine forme.  Mon coup de soleil de l’avant-veille ne paraît plus.  Je n’ai plus mal à la mâchoire ni aux poignets.  Mes blessures à la bouche et au mollet sont refermées et sèches. 

Je regarde ma montre.  Il n’est pas tout à fait six heures.  Je regarde Kim qui dort.  J’ai bien l’impression qu’elle ne se lèvera pas avant encore trois ou quatre heures.  Tout comme Linda et Roger, d’ailleurs.  Je me souviens que je me suis fait réveiller quelques fois pendant la nuit, alors que Linda s’amusait à lancer des bouteilles de bière vides, en riant, sur la tente qu’elle partage avec Roger.  Juste à voir le haut niveau intellectuel de cette activité, je devine qu’ils se sont couchés très tard et saouls comme des cochons. Je suis peut-être un BS, je suis fier de ne pas agir comme tel.  Kim a beau me trouver snob à cause de ça, je m’en fous.  Moi, au moins, j’ai un comportement qui ne dérange personne.  

Comme d’habitude, je mets dans mon sac mon kit à verres de contact, des vêtements de rechange, mon savon et une serviette.  Je compte profiter de l’heure matinale afin d’aller me laver, puis de me promener tandis que tout est encore calme et silencieux.  C’est le bon côté de se lever avant tout le monde.  Et cette fois, je porte mon bandeau bien en vue, autour de ma tête.  je ne tiens pas à revivre ma mésaventure de la veille.

À peine sorti de la tente, je me fais apostropher par la mégère qui a loué le terrain voisin.  Non seulement est-elle réveillée, elle est en beau joual vert.  Elle me pointe du doigt plusieurs bouteilles de bière vides sur son terrain.  Ce sont des O’Keefe.  Autrement dit, la bière de Roger.  Je comprends donc qu’il s’agit de celles que Linda a lancées sur sa tente la nuit dernière.     

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer les vidanges des autres. »

Cette fois, je refuse de prendre le blâme.  Je dis à la dame d’attendre un instant, le temps que je réveille la responsable.  Je viens pour ouvrir la tente de Linda et Roger, mais la fermeture éclair n’ouvre pas.  J’ai beau tirer, rien à faire.  Apparemment, il existe des tentes avec des ouvertures à verrous.  Je ne m’attendais pas à ça. 

Je tape sur la toile du plat de ma main, en appelant Linda.  C’est Roger qui me répond, et il n’a pas l’air content-content de se faire réveiller.

« Que-c’est qu’tu veux? »
« Linda a pitché des bouteilles su’l’terrain d’à côté hier.  Pis là, la madame qui a loué le terrain voudrait qu’elle aille les ramasser. »
« Christ, t’es-tu infirme?  Fa-moé pas accrère que t’es pas capable des ramasser toé-même. »
« Mais c’est pas moi qui les a envoyées là. »

« Kôlisse! On t’amène passer une semaine su not’ terrain pis t’es même pas capab’ de nous rende c’te service-là?  C’est-tu si dur que ça, pour toé, de ramasser 2-3 bouteilles? »

Je soupire!  Décidément, avec ces gens-là, il n’y a jamais moyen d’échapper aux injustices qu’ils me font subir.  Résigné, je me rends sur le terrain voisin.  J’y ramasse les quatre O’Keefe vides.  Ne sachant pas trop où les mettre, je décide de commettre un geste passif-agressif en les déposant directement devant l’entrée de la tente de Linda et Roger.  À peine ais-je déposé la 4e que le ton irrité de Roger monte :

« HEILLE!  C’est pas là que ça va!  La caisse de 24 est dans l’char. »

J’aurais dû être plus silencieux en les déposants.  Je les reprends donc, je me dirige vers l’auto de Roger.  J’y vois la caisse de bières sur le siège arrière, j’ouvre la portière, j’y mets les bouteilles, et je referme.  Puis, je prends la route, sac à dos à la main, avec un sentiment de frustration qui me mettra de mauvaise humeur pour les heures à venir. Je commence vraiment à m’ennuyer de mon appartement.  À mon retour, Kim est debout.  Je lui raconte ce qui vient de se passer.  Sa réponse:

« Ben là, c’est toé qui est cave!  T’avais jusse à l’envoyer chier, la vieille chialeuse. »

Je ne sais pas comment j’ai pu imaginer que j’aurais pu obtenir la moindre compassion de sa part.

Le reste de la matinée se déroule sans histoire.  L’après-midi également.  Puis, arrive le soir.  Comme prévu, nous allons souper de l’autre côté du lac, alors que les hot-dogs seront à un dollar pièce, à l’occasion du party en l’honneur du Grand Don.  C’est d’ailleurs déjà commencé, si j’en crois la musique de I Saw You Dancing qui se rend jusqu’à nous.

Comme d’habitude, Roger préfère passer la soirée en compagnie de ses amis plutôt qu’avec nous.  C’est donc avec Kim et Linda que je contourne le lac, en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. C’est entre cet endroit et la plage qu’ils ont installé la discothèque mobile encadrée de boites de son géantes d’une puissance que j’estime à vingt millions de watts.  Déjà, quelques campeurs s’amusent à danser les mouvements du Macarena sous la chanson du même nom.  


Heeeey, Macarena! ♫

La musique change pour Trouble du duo Shampoo.  La foule est de plus en plus nombreuses de minute en minute, un détail qui n’échappe pas à Linda qui nous empresse de s’installer à une table de pique-nique pendant qu’il y en a encore de libre.  Nous nous installons tous les trois du même côté, histoire de laisser d’autres gens s’installer face à nous.  Bientôt, la bière et les hot-dogs sont omniprésents.  Je décline le premier, tout en abusant joyeusement du second.  Je me suis fait tellement chier depuis que je suis ici, je ne vais certainement pas me priver des plaisirs de la gourmandise.  Kim et Linda m’envoient leur en chercher d’autres.  Je fais bien attention d’éviter les coups de pieds de ceux qui dansent sur Cotton Eye Joe.  Je souris en me disant que ça prend bien des rednecks pour apprécier la musique d’un groupe nommé Rednex

La nuit tombe. Les lampions s’allument. La musique devient plus forte et les danseurs plus nombreux. Certaines filles s’amusent à faire du lip-synch sur la chanson Short Dicked Man en s’adressant à un gars de leur choix.  À notre table, Kim et Linda sont en grande conversations avec des inconnus dans la vingtaine.  Quant à moi, je me contente d’observer et d’écouter.  Il est vrai que je ne trouve rien à dire dans ces conversations au sujet de moteur V8, de fumage de pot et de filles qui ont hâte que leur chums sortent de prison.

Parmi la gang avec qui on partage la table, il y a une fille nommée Carole.  Carole a une attitude et un look qui la rend remarquable.  Dans la fin de la vingtaine, elle n’a pas changé de look depuis son adolescence dans les années 80. Un peu grassette, long cheveux noirs frisés rendus figés par le spray-net, bustier noir, jupe courte blanche, veston blanc avec manches retroussées aux coude, et chapeau de cowboy blanc. Tout le long de notre présence à cette table, elle n’a cessé de jouer à la très-amicale avec les gars, flirtant les uns, dansant avec les autres, se faisant offrir des consommations toute la soirée.  Le genre de fille qui s’amuse à allumer tous les gars sans jamais finir avec personne.  Bref, la typique agace que l’on retrouve trop souvent dans ce genre de foule.

Kim se lève pour aller aux toilettes. Comme de raison, Linda la suit, car pour une raison que je ne comprendrai jamais, il faut toujours que, en sortie, les filles aillent aux toilettes deux par deux.  Je suppose que c’est pour s’échanger leurs impressions sur les gars qu’elles rencontrent.

Constatant probablement qu’il était difficile de danser langoureusement sur The Scatman, Carole revient s’asseoir.  Elle passe le reste de la toune à jaser avec le gars assis à côté d’elle.  Il finit par lui-même partir aux toilettes, gallons de bière consommées oblige.  Alors que la musique change pour What is Love (Baby don’t hurt me), Carole se retourne vers moi en souriant.  Puis, elle me tend la main.

« Viens-tu danser ? »

Oh shit!  D’abord, elle n’est pas du tout le genre de fille que j’aime fréquenter. Ensuite, Kim me pique des crises de jalousies extrêmes à chaque fois qu’elle s’imagine que je puisse m’intéresser à une autre.  Alors la dernière chose que j’ai envie, c’est d’en provoquer une.   Aussi, avec un sourire poli, je réponds:

« Non, ça va, merci! »

Carole me regarde avec un air à la fois désemparé et incrédule. 

« Hein? »
« C’est beau, ça va aller, merci! »

Elle n’a vraiment pas l’air de comprendre mon refus.  Aussi, elle insiste.

« Voyons! J’ai pas dit Draguer, j’ai dit Danser. »
« Oui-oui, j’avais compris.  Mais non, ça va, merci. »

Elle me regarde avec de grands yeux ronds en disant « Ah! »  Puis, avec un air au visage démontrant qu’elle semble ressentir un malaise, elle tourne doucement la tête et regarde ailleurs.  Moi-même, pour éviter qu’il y ait le moindre malentendu sur mon manque d’intentions envers elle, je fais un 180 degrés sur mon siège et je me place face aux toilettes, tournant le dos à Carole.  Juste à temps d’ailleurs, car en revoilà Kim et Linda.  

Durant les vingt minutes qui suivent, Carole resté plantée là, sans parler, sans broncher.  Elle qui avait été joyeuse et agitée toute la soirée, voilà qu’elle avait l’air de quelqu’un qui vient de perdre sa joie de vivre.  J’avais de la difficulté à croire que mon refus de danser avec elle puisse la désemparer à ce point.  Je me fais cette réflexion:

« Tsss…  Regardez-moi ça!  Tellement habituée d’avoir tous les gars à ses pieds, que quand il y en a un qui lui dit non, elle ne comprends plus rien.  C’est quand même idiot, quand on y pense.  Quand une fille dit non à un gars, il faut l’accepter et trouver ça normal.  Mais quand c’est l’inverse, c’est le gros drame et la remise en question.  Pathétique! »

Et c’est ainsi que, pour la première fois, je constate que lorsqu’une fille n’a que peu d’estime de soi, il arrive qu’elle se définisse par sa capacité d’utiliser le sexe afin de séduire.  Par conséquent, si elle rencontre un gars qui est insensible à ses charmes, alors c’est comme si elle ne valait plus rien à ses propres yeux.  Je dois avouer qu’à ce moment-là, en 1995, à 26 ans, je ne comptais plus les trop nombreuses fois où les filles m’avaient repoussé.  Aussi, de voir qu’une fille si populaire prenne aussi mal le fait que moi je la repousse, je trouve ça étrangement apaisant.  Voire même satisfaisant.

De retour dans notre tente, après avoir laissé Linda au party, je me jette sauvagement sur Kim et lui arrache ses vêtements.  D’abord surprise par ma fougue, elle s’y met elle aussi.  En un rien de temps, me voilà par terre, sur elle et en elle.  Je ne sais pas si c’est mon anecdote avec Carole qui me procure un sentiment de puissance, ou bien du fait que j’ai réussi à éviter toute désagréabilité entre Kim et moi aujourd’hui.  Toujours est-il que je la baise avec une rare virilité pendant l’heure et demie qui suit.  Et elle ne se gène pas pour exprimer, une fois nos ébats finis, combien elle a apprécié.  Tellement, qu’elle ne gâche même pas l’atmosphère en me soupçonnant d’avoir été allumé par une autre.

Enfin, une journée qui finit bien. 

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FIN DE LA QUATRIÈME JOURNÉE
Demain: La suite et fin.

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Camping Chez Roger, jour 3 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs. 

Matin du 3e jour.  Comme d’habitude, je suis le premier réveillé.  Je sors de la tente en premier, à moitié abruti car j’ai très mal dormi.  Aucune idée pourquoi, d’ailleurs.  Je ne porte qu’un gilet et des petits caleçons. Avec mon savon, je me lave les mains sous le jet d’eau du robinet du terrain.  Puis, je m’installe à la table de pique nique. J’enlève mes lunettes et je m’apprête à mettre mes verres de contact. 

Au moment où j’ouvre mon contenant à lentilles cornéennes, j’entend un véhicule freiner sauvagement et s’immobiliser devant notre terrain. J’entends un gars dire:

« Hey, en v’là un! »

Je suis très myope, et sans porter lunettes ou lentilles, je ne distingue que des formes floues. Ce sont donc trois formes floues que je vois se diriger vers moi en courant.  L’un d’eux me prends les bras sans ménagement et me les ramène au dos, ce qui m’arrache un cri de douleur, rapport à ma peau encore sensible de mon coup de soleil intégral de la veille.  Un autre me menotte les mains dans le dos. 

« Hein? Vous faites quoi, là? »
« On t’arrête! »
« Quoi?  Comment ça? »
« T’as pas ton bandeau. »
« Mon quoi? »

 Aussitôt, les trois gars m’empoignent vigoureusement, et m’arrachent de mon siège, éraflant mon mollet sur toute sa longueur sur le vieux bois de la table de pique-nique.  Ils me ramènent vers leur véhicule.  Malgré le flou de ma vision, je vois qu’il s’agit d’un vieux pick-up Ford.

« Ben voyons donc!? Qu’est-ce qui se passe? »
« Y s’passe que t’avais jusse à acheter ton bandeau. »

Sur ce, on me soulève de terre par les bras de façon tellement brusque que j’ai l’impression qu’on me les arrache des épaules.  J’atterris disgracieusement, côté du visage en premier, dans la boite arrière du pick-up, où je me cogne violemment le genou droit sur une bouteille de bière vide.  

Le grand confort.

Puis, ils embarquent dans la cabine en riant et démarrent.  

Malgré la douleur cinglante de ma joue, mes épaules, mon mollet et mon genou, et avec les mains attachées derrière mon dos, je réussis tant bien que mal à me mettre en position assise dans le truck qui me bardasse sans bon sens alors qu’ils roulent comme les malades qu’ils sont sur le chemin inégal de terre et de gravier.  À travers le flou de ma vision, je vois que nous roulons en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. Ils s’y arrêtent. On me fait débarquer. J’ai la désagréable sensation du gravier sous mes pieds nus. On m’amène à l’intérieur, dans une grande pièce où je distingue vaguement une personne derrière une table.  L’un de mes ravisseurs annonce ma venue.

« Kiens, on en a pogné un! »

Sur ce, mes kidnappeurs repartent. Je demande à la personne devant moi de quoi il s’agit.  

« T’as pas ton bandeau. »
« Mais QUEL bandeau?  De quoi que vous parlez? »
« Fais pas semblant que tu l’sais pas.  On a passé tout l’après midi à le dire à tout l’monde, hier.  On est même allé sur chacun des terrains, un par un, pour être sûr que chaque personne dans le camping le sache. »

Je veux bien le croire.  Le problème, c’est que moi, hier, dans l’après-midi, j’étais dans le bois, à l’ombre, à cause de mon coup de soleil.  

« Alors s’ils ont passé sur mon terrain tandis que j’étais absent, comment vouliez-vous que je l’apprenne? »

L’homme me dit alors qu’aujourd’hui, vendredi, commence la fin de semaine du Grand Don. Ils récoltent de l’argent pour une oeuvre de charité quelconque. Je me souviens en effet que Kim m’a glissé quelques mots à ce sujet hier.  Sauf que j’étais trop distrait par son hypocrite proposition de ménage à trois pour m’y intéresser davantage.  Bref, la participation au Grand Don est obligatoire pour les campeurs. Il faut acheter un bandeau mauve pour la modique somme d’un dollar.  Et aujourd’hui, il faut le porter, afin de prouver qu’on a fait notre don.

« Fa que, » conclut-il, « Ceux comme toi qui ont refusé de l’acheter, eh ben on les ramène icite pour qu’ils en achètent un. »

Commençant à perdre patience, c’est avec un air particulièrement bête que j’ose répondre:

« Pis comment voulez-vous que je vous l’achète, vot’estie d’bandeau?  Vous vouèyez pas que ch’t’en T-Shirt pis en boxers? J’ai-tu d’l’air d’avoir un portefeuille sur moi, d’après vous? »

Apparemment, lorsque je m’énerve, je reprends l’accent québécois de mon enfance que mon éducation avait par la suite masqué.  L’homme ne me répond rien pour me calmer:

« T’avais juste à pas refuser d’acheter ton bandeau. »
« J’ai jamais refusé de l’acheter! »
« Ben pourquoi tu l’as pas, d’abord? »
« Parce que vos trois tarlas qui m’ont amenés icite m’en ont jamais parlé.  Ils m’ont juste menottés pis crissés dans boite du pick-up, pas d’lunettes, pas d’verres de contact, ce qui fait qu’en plus, j’voué rien! »
« Pourquoi vous les avez pas mis, vos lunettes? »
« Y m’ont pas laissé l’temps, j’viens jusse de me lever.  Pourquoi vous pensez que chus nu-pied pis en bobettes, calice!? »

N’ayant pas le choix de se rendre à l’évidence comme quoi en effet il me serait impossible d’acheter un bandeau dans l’immédiat, il finit par accepter de me libérer de mes menottes.  Il me laisse partir, mais ne manque pas de me rappeler de revenir acheter mon bandeau au plus vite.  

« Pass’que, t’as vu ce qui arrive à ceux qui n’en ont pas.  Chus sûr que ça t’tentes pas de revivre ça. »

Me voilà donc pris à devoir revenir sur mon terrain qui est situé de l’autre côté du lac, à pieds, nu-pieds, sur une route de terre, de boue et de gravier, en chandail et en petit caleçon, myope comme une taupe, sous les regards des autres campeurs.  Ne voyant pas vraiment où je pose les pieds, je ne le fais qu’avec prudence.  La dernière chose que je veux, c’est me couper les pieds sur un morceau de verre brisé.  La rage m’habite, née de ma frustration contre les activités stupides de cette bande d’idiots.  

Sur ce, le pick-up s’immobilise de nouveau à côté de moi.  Les mêmes imbéciles de tantôt me recapturent aussitôt et me menottent de nouveau.  J’ai beau protester, ils me répondent que j’aurais dû apprendre ma leçon de la première fois qu’ils m’ont attrapés, et me procurer un bandeau.  Ils me relancent dans la boite du truck, avant de me ramener au bureau de l’organisateur.

Lorsque je finis enfin par être de retour sur notre terrain, les pieds meurtris et l’humeur massacrante, ça fait une heure et dix minutes que je me suis fait enlever de la table de pique-nique.  Kim y est assise.  En me voyant, elle m’engueule aussitôt.  Pourquoi? Parce que, puisque j’étais parti sans laisser de traces, et que Linda et Roger avaient trop faim pour attendre mon retour, ils sont allés déjeuner, tel que décidé hier, au petit resto du village. Sans nous!

Tout en remettant mes lunettes et en m’habillant, je raconte mes péripéties à Kim. Elle me regarde avec un air d’incrédulité.  Oh, elle me croit. Elle avait bien vu que j’étais parti sans lunettes ni verres de contact.  Et elle a bien vu mon accoutrement lorsque je suis revenu.  Le problème, c’est qu’elle a de la difficulté à croire que ce terrain de camping puisse être fréquenté, et surtout dirigé, par des gens qui font preuve d’un comportement aussi imbécile.  Et surtout, un comportement imbécile sélectif.  Car apparemment, je suis le seul à qui une telle mésaventure est arrivée.  C’est suffisant pour donner à Kim un doute raisonnable comme quoi j’ai probablement ma part de responsabilités dans ce qui m’est arrivé.

« J’veux dire, come on!  Si t’es l’seul à qui y’ont fait ça, y doit ben y avoir une raison.  T’as dû faire de quoi pour les provoquer. »

J’aime mieux garder le silence.

On va déjeuner à la cantine et j’y achète à contre-coeur deux bandeaux mauves que nous portons pour le reste de la journée, Kim au front, moi en guise de bracelet.

Les heures suivantes se déroulent sans rien de spécial à signaler. Éventuellement Linda et Roger reviennent.  Linda a ramené un sac de guimauves du village.  Elle suggère qu’on fasse un feu pour les faire griller. Étant l’expert en feu de camp, je me porte volontaire pour choisir le bois et allumer du feu. je m’enfonce dans la foret.  J’y trouve une longue branche bien sèche.  Je décide de la casser. Pour se faire, je la prend comme on prendrait un bâton de baseball.  Puis, j’en donne un violent coup sur un solide tronc d’arbre. Instantanément, la branche se casse et je la reçois directement sur la gueule, me fendant la lèvre inférieure.  Je reste étendu par terre pendant quelques minutes, en attendant que la douleur passe, en me demandant bien comment est-ce que ça a bien pu arriver.  Aujourd’hui, 21 ans plus tard, je me le demande encore.

Je n’ai pas fait de feu de camp.  Je suis juste rentré, et j’ai passé le reste de la journée étendu sur mon sac de couchage sous la tente.  Je n’ai qu’un seul désir, et c’est que cette journée se termine au plus vite.

FIN DE LA TROISIÈME JOURNÉE
La suite demain.

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Camping Chez Roger, jour 2 de 5.

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe Kim qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi. 

C’est le matin du second jour. Ayant toujours été un lève-tôt, je me réveille en premier. Je mets mes lunettes.  Je prends mon sac à dos et j’y mets mon savon, une serviette, des vêtements de rechange et mes produits à verres de contact.   Sans réveiller Kim, je sors de la tente. Le soleil est levé. Sa brillance en basse altitude fait de très longues ombres. Le ciel est clair, l’air est frais, et le gazon est imbibé d’eau de la pluie que nous avons eu cette nuit. Au moment où je viens pour enfiler mes souliers pour me diriger vers les toilettes et douches publiques, je me fais engueuler par la mégère du terrain voisin à cause que Linda a laissé sa radio jouer toute la nuit. Et en effet, toujours accroché à sa branche d’arbre, il joue encore.

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer la musique des autres. »

Je pense que c’est inutile de lui expliquer que ce n’est pas moi le fautif.  Je vais juste éteindre l’appareil. Plutôt que de le décrocher de l’arbre, j’opte pour la solution expéditive qui est de débrancher la prise de courant. À peine ais-je mis les doigts sur le fil électrique que je sens mon bras se raidir sous une douloureuse sensation de choc électrique. Le fil était imbibé d’eau de pluie, toute comme le gazon sur lequel je suis debout pieds nu. Si je l’avais saisi plutôt que de simplement le toucher, je n’aurais probablement pas été capable de le lâcher et je me serais électrocuté. J’emballe ma main dans une serviette sèche avant de saisir le fil pour l’arracher promptement.

De retour des cabines de douches publiques, je m’installe à la table et je mets mes verres de contact. Kim, Linda et Roger se lèvent presque simultanément. Le temps qu’ils s’habillent, on s’en va déjeuner à la cantine du camping, mais le très piètre rapport qualité/prix de ce déjeuner fait que Roger décide que demain, nous irons plutôt déjeuner dans un petit resto qu’il connait, situé dans un village pas loin d’ici.

Je passe une bonne partie de la journée sur la plage de terre sablonneuse.  D’abord, je me baigne avec Kim.  Puis, je m’assois par terre et je sors de mon sac ma tablette à dessin.  Kim me laisse là en me disant qu’elle retourne sur notre terrain.  Je passe les heures suivantes à dessiner le lac, la plage, les terrains, les arbres, les gens…  Mon travail attire l’attention de quelques jeunes de dix à douze ans qui passent par là.  Ils me complimentent sur mon talent.  L’un d’eux me demande:

« Tu me ferais-tu un dessin? »
« Euh… Ok! »
« Fa-moé donc un AK-47. »
« Un quoi? »
« Un genre de mitraillette d’armée.  Ou non, tiens, une Kalaschnikov. »
« Euh… C’est que, j’ai jamais dessiné des armes. »
« Ok! Ben dessine-donc une Lamborghini d’abord. »
« Euh… Chus pas spécialistes des chars non plus.  Je pourrais bien le faire si j’avais un modèle, mais là… »
« C’est quoi que tu sais dessiner, d’abord? »
« La nature, les gens, les visages.  Je peux faire des portraits ou de la caricature. »
« Ok, ben fais-moi donc Paméla Anderson. »
« Euh…  Si j’avais un modèle, je pourrais bien la dessiner.  Mais là, j’peux pas dessiner quelqu’un de mémoire.  Par contre, puisque je vous ai devant moi, je pourrais vous faire vos portraits ou vos caricatures. »
« Naah, laisse faire. »

Sur ce, ils partent, me laissant à mes réflexions.  

« Tsss…  Ils sont entourés des beautés de la nature, et tout ce qui les intéresse, c’est les armes, les bagnoles pis les gros totons. Y’a pas à dire, la prochaine génération de rednecks québécois est assurée.  »  

Les heures passent dans l’insouciance, jusqu’à ce que je me sente envahi par quelque chose que je crois être d’abord une fièvre. Je remets mon matériel à dessin dans mon sac et je retourne à notre terrain où se repose Kim en lisant un roman. En me voyant arriver, elle pousse un cri de surprise.

« Calice! T’es rouge comme un homard! »

Ce n’était pas de la fièvre.  Je venais tout juste de contracter le plus gros et le plus rapide coup de soleil de ma vie jusque-là. Le front, les joues, la nuque, le dos, la poitrine, les cuisses, les bras… Pour la première fois de ma vie, je me rends compte que c’est vrai, tout ce qu’on nous raconte depuis quelques années au sujet de la couche d’ozone qui s’amincit, et du fait que les rayons UV du soleil sont plus dangereux que jamais. Kim a un tube de crème hydratante, ce qui a un peu soulagé le feu de mes brûlures. Quand je pense qu’à l’époque où j’étais enfant, dans les années 70, on pouvait passer la journée entière au soleil en maillot de bain, sans risques. Et il fallait un soleil de plomb particulièrement intense pour brûler. J’ai passé le reste de la journée habillé et à l’ombre, dans le bois, à boire beaucoup d’eau tout en me sentant fiévreux.  Alors que je replace mon col de gilet qui irrite ma nuque écarlate, je constate que, ne serait-ce que physiquement, le soleil aura fait de moi un redneck.

Le soir arrive et le soleil passera ses deux dernières heures caché derrière les nuages, ce qui m’apportera enfin du répit.  Je sors du bois et retourne sur le chemin, où le hasard fait que j’y croise immédiatement Linda.  Avec un sourire malin, elle me dit:

« Kim te cherche.  Elle a què’que chose de ben important à te dire. »
« C’est quoi? »
« Tu vas voir.  Enwèye viens-t’en! »

Je retourne donc sur notre terrain, accompagné de Linda.  Kim y est.  Je l’approche.

« Linda m’a dit que tu voulais me dire un truc? »
« Oui!  On a décidé qu’à soir, après minuit, on pourrait aller sur la plage et aller se baigner tout nus tous les trois. »
« Ah bon!? »

Voilà qui est surprenant comme nouvelle.  Je ne m’attendais pas à ça.  Un truc me tracasse cependant.

« Euh… Tous les trois, tu dis? Pis Roger? »
« Oh, lui il va passer la nuit à jouer aux cartes avec ses chums de gars.  Y rentrera pas avant trois quatre heures du matin. »
« Ah bon!? »

Tandis que mon cerveau essaye tant bien que mal de procéder cette proposition pour le moins insolite, je ne suis pas au bout de mes surprises alors que Linda rajoute:

« Pis on s’est dit comme ça que, tant qu’à faire, en revenant d’aller se baigner, si ça te tente, on pourrais finir la soirée en faisant un trip à trois. »

Je ne sais pas ce que je trouve le plus incroyable en ce moment: Le fait que Linda me fasse une proposition pareille, ou le fait que Kim approuve l’idée avec sourire.  La situation est tellement irréelle que j’en suis complètement désemparé. Je bafouille un:

« Euh… Vous me prenez au dépourvu, là… »
« Ben là! »  Rajoute Linda. « C’est quoi, le problème? Tous les gars rêvent de fourrer deux filles en même temps.  On te le propose, là!  T’es pas content? »
« Euh… Ben, oui, mais… »
« Parfait! La question est réglée! »

Sur ce, Linda, qui dit avoir déjà mangé, décline de souper en notre compagnie.  Je pars donc avec Kim en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration.  Kim me parle du fait que des représentants de Direction sont passés sur tous les terrains pour annoncer aux gens qu’il y aura un grand party en fin de semaine près de la plage, histoire de financer un organisme de charité quelconque.  il y aura des jeux, tirages, concours, et les hot-dogs se vendront exceptionnellement au coût de un dollar pièce au lieu des $2.50 habituels.  

« Toi qui adore les hot-dogs, tu vas pouvoir en manger une douzaine si ça te tente.  Ha! ha! »

Tandis que nous nous parlons de ces banalités, mon esprit est hanté par le ménage à trois que Linda et Kim m’ont promis pour ce soir.  C’est vrai, je l’avoue, tout comme Linda l’a affirmé, j’ai toujours rêvé de pouvoir baiser plusieurs filles en même temps.  C’est normal!  Je suis un gars de 26 ans avec une libido à tout casser.  C’est la raison pourquoi je suis en couple avec Kim.  C’était la seule qui avait un appétit sexuel à la mesure du mien.  Et non seulement elle me désire sexuellement, elle n’a pas honte de s’afficher avec moi en public, ni ne tient-elle à garder secret notre statut de couple.  Il est vrai qu’à ce point-ci de mon existence, je ne suis attrayant ni du visage ni du physique.  Avant Kim, des filles qui daignent s’abaisser à avoir une relation avec moi mais qui ont trop honte pour le dire, j’en ai déjà trop eues.  Alors si on se demande pourquoi j’ai accepté de sortir avec quelqu’un avec un physique et une personnalité comme la sienne, c’est très simple: Je n’avais pas le choix.  C’était le mieux que je pouvais faire, et surtout c’était mieux que rien.  Je ne m’attendais juste pas à ce qu’elle lâche un jour la pilule sans m’en parler, juste pour me forcer à rester dans cette relation. 

 Cependant, il y a deux raisons pourquoi je n’ai pas automatiquement répondu « FUCK YEAH! » à cette proposition de baise avec deux filles qui aiment le sexe autant que moi.  La première, c’est bien évidemment Kim.  Elle qui m’a toujours soupçonné à tort de vouloir la tromper, elle qui me fait des crises de jalousie pour des riens, voilà que soudainement elle est d’accord pour me partager sexuellement avec une autre fille?  Elle qui, hier encore, m’a boudé sexuellement car elle délirait comme quoi je m’excitais sur Linda, voilà qu’elle m’encourage à baiser cette même Linda?  Ça n’a aucun sens.  Et puis, si elle pense que Linda m’excite alors que je n’ai jamais voulu coucher avec, qu’est-ce que ça va être par la suite si je le fais?  Je ne tiens pas à ce que Kim s’imagine que j’ai préféré ça avec Linda, et que ça lui serve de base pour ses crises de jalousies irraisonnables à venir.

Et puis, il ne faut pas oublier non plus ma seconde raison pour ne pas être à l’aise avec cette offre.  Cette seconde raison, c’est Linda.  Je ne sais pas pour les autres gars, mais moi, personnellement, quand une fille fait tout pour me causer des problèmes, cherche à me rabaisser et prend plaisir à m’insulter, alors je ressens zéro attirance pour cette personne.  Et ça inclut sexuellement.  Kim est évidemment l’exception puisque nous sommes déjà en couple.  N’empêche que cette attitude est loin d’être bandante.  Mais pour en revenir à Linda, son soudain désir de me baiser ne colle pas du tout au mépris qu’elle a toujours montré à mon égard.  Ça rend la chose incompréhensible, donc encore plus malaisante.  

Et il y a un détail tout de même assez important à considérer ici: À chaque fois que Linda nous raconte ses expériences sexuelles, elle dit que pour elle, une bonne baise, c’est se faire défoncer sans ménagement par une très grosse queue.  Non seulement n’ais-je pas ce format, « défoncer » n’est vraiment pas le mot que j’utiliserais pour décrire ma manière de baiser.  Il m’a donc toujours été évident que Linda et moi sommes incompatibles sexuellement.  Puisque Linda a toujours aimé se moquer de moi et me descendre, il faudrait vraiment que je sois stupide d’aller lui donner encore plus de matériel pour me rabaisser.   

Enfin, je l’ai toujours dit, 75% de mon excitation sexuelle provient du fait que ma partenaire démontre aimer ce que l’on fait, le désirer, en être excitée.  En sachant d’expérience à quel point Kim a en horreur l’idée que je puisse être approché par une autre fille, et en sachant d’avance qu’entre Linda et moi ça va faire patate, l’idée d’un ménage à trois avec ces deux-là n’a rien d’attrayant à mes yeux.  

N’empêche que la situation me pose un problème moral de taille: Comment puis-je refuser?  Et si, après toutes ces années à voir qu’elle me soupçonnait pour rien, Kim avait décidé de m’offrir ce cadeau afin de se faire pardonner?  Pour une fois qu’elle fait l’effort d’être ouverte et compréhensive, ne risque t’elle pas d’être insultée ou bien blessée si je refuse?  Ne serait-ce pas l’équivalant de cracher sur ses efforts?  Si Kim me l’offrait avec une autre fille, je ne dis pas.  Mais avec Linda?  Non!  Je ne le sens juste pas.  

Sur le chemin du retour du resto, à la nuit tombée, Kim relance le sujet.

« Roger devrait partir dans une heure.  À ce moment-là, on va mettre nos maillots pis on va commencer à aller vers la plage. »

Je réalise que je ne peux plus remettre le sujet à plus tard.

« Ouain, euh…  À propos de ça… »
« Oui? »
« Pour être franc, je ne suis vraiment pas à l’aise avec ça. »
« Avec çaaa? »

« Ben, la baignade tout nus avec Linda.  Pis le trip à trois après. »
« Ah non? »

« Non! Vraiment pas! »

Kim garde le silence.  Comme je le craignais, j’ai l’impression que mon refus la déçoit.  Aussi, je m’explique.

« Écoute, je suis sincèrement désolé.  J’apprécie que tu ais essayé de me faire plaisir.  Je suis reconnaissant que tu ais voulu faire cet effort-là.  Je comprends que t’as voulu me combler sexuellement en m’offrant ça.  Mais voilà, moi chus déjà comblé, puisque t’es toujours partante pour baiser. Fa que non, sérieusement, là, chuis juste pas à l’aise avec l’idée de faire ça.  C’était bien gentil mais t’aurais dû me consulter avant.  Ça t’aurais évité d’embarquer Linda là-d’dans. »
« C’est correct!  Y’a jamais été question de baignade tout nus, pis encore moins d’un ménage à trois. »
« Hein? »

Je m’attendais à tout sauf à cette réponse-là.  Kim précise sa pensée.

« C’était juste pour te tester.  Je voulais voir si t’avais envie de fourrer Linda. »

Extérieurement, je reste impassible.  Intérieurement, par contre, je suis scandalisé.  Non seulement parce qu’elle n’a jamais été sincère en m’offrant le rêve sexuel de presque tout homme hétéro, elle ne cherchait qu’à me prendre en défaut.  Et elle l’a fait avec la complicité de Linda.  Ça ne devrait pas me surprendre.  Non seulement Linda cherche toujours à me rabaisser, elle est toujours à essayer de convaincre Kim d’échanger sa vie de couple stable contre une vie libertine comme la sienne.  Alors en sachant à quel point Kim est soupçonneuse, possessive et jalouse à mon égard, quoi de mieux que d’essayer de jouer là-dessus en provoquant elles-mêmes la situation d’adultère.  S’il le faut, en me faisant hypocritement accroire qu’elles sont d’accord.

Et moi, pauvre cave naïf, non seulement y ai-je cru, j’ai sincèrement pensé qu’elle pourrait être blessée de mon refus.  Quand je pense que j’étais à deux doigts de lui dire qu’avec une autre fille que Linda, par contre, je voudrais bien le faire.  Une chance que je n’ai pas eu le temps de lui faire cette précision.  En tout cas, je vois au moins un point positif qui ressort de ce test.

« Ah ben tant mieux!  Comme ça, au moins, maintenant, tu sais que Linda ne m’attire pas. »
« Ça veut rien dire!  Tout c’que ça prouve, c’est que ça t’tentes pas de fourrer Linda en ma présence.  Ça ne me garantit rien pour le reste du temps quand chuis pas là. »

Je ne la crois pas, celle-là.  Même quand je lui donne la preuve ultime de ma fidélité, elle trouve quand même le moyen de tordre les faits afin d’en faire une preuve d’adultère potentiel.

« Pourquoi tu m’as fait passer ce test-là, d’abord, si c’est pour continuer de me soupçonner, même si je l’ai réussi?  Sérieux, là, quand une fille encourage son chum à coucher avec une autre fille, pis que même dans ce temps-là ça ne lui tente toujours pas, ‘me semble que c’est une preuve comme quoi il est fidèle. »
« Un gars fidèle, c’est comme le Père Noël: Quand tu y crois pis qu’t’es un adulte, faut que tu sois attardé mental en tabarnak. »

Mais qu’est-ce que c’est que ce raisonnement aussi haineux qu’irréaliste?

« Euh…  Regarde, là!  Ça fait quatre ans qu’on sort ensemble.  ‘Me semble que si j’avais déjà voulu te tromper, tu t’en serais rendu compte.  Surtout de la façon que t’as à toujours me surveiller.  Veux-tu ben m’dire pourquoi c’est si difficile pour toi de croire que je puisse t’être fidèle? »
« Un gars fidèle, ça n’existe pas.  Les gars se divisent dans deux catégories.  Il y a ceux qui trompent leurs blondes.  Et il y a ceux qui trompent leurs blondes, mais qui cachent bien leurs jeu. »

Je garde le silence, mais intérieurement je soupire.  Décidément, quoi que je dise, quoi que je fasse, rien à faire pour lui faire entendre raison.  On peut seulement raisonner avec des gens raisonnables.

FIN DE LA SECONDE JOURNÉE
La suite demain.

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Camping Chez Roger (1 de 5)

Été 1995. J’ai 26 ans. J’habite avec Kim.  21 ans, 5’2″ (158 cm), blonde, obèse, menton fuyant et dents croches. Nous avons deux enfants, William, 20 mois, et Alexandre, 5 mois. Ni Kim ni moi ne travaillons. Nous sommes sur le BS, ce qui me laisse pas mal de temps pour dessiner. Je viens d’ailleurs de terminer Requin Roll no.4, Spécial Été ‘95, un fanzine de bandes dessinées dont je suis très fier car j’en ai réalisé les 44 pages à moi tout seul, en l’espace de trois mois.

La meilleure amie de Kim se nomme Linda. Elle a 24 ans, mesure 5’7″ (173 cm). Blonde, mince, fumeuse et amatrice de bière tablette. Elle a une fille de 7 ans nommée Sara, dont le père officiel n’est pas le vrai père, ce que tout l’monde sait sauf le pauvre gars en question qui se ruine en pension alimentaire sans avoir le droit de voir celle qu’il croit être sa fille. Linda est célibataire, ou du moins n’a pas de chum officiel. Elle a la réputation bien méritée de coucher avec n’importe qui, et elle incite ses amies à en faire autant, surtout celles qui sont déjà en couple. Je crois comprendre qu’elle essaye souvent de convaincre Kim qu’il est anormal de passer sa vie avec le premier homme avec qui on a couché, donc qu’elle pourrait trouver bien mieux que moi. Puisque Linda est, pour ainsi dire, la seule amie de Kim, je laisse passer sans rien dire ses tentatives de nous séparer. De toute façon, sans vouloir être gratuitement mesquin, je pense bien que Kim se doute qu’avec son physique et sa personnalité, elle aurait bien de la difficulté à trouver un autre gars qui voudrait d’elle. Quand on cesse de prendre la pilule en secret pour tomber enceinte dans le but de coincer un gars dans une relation, ce n’est pas parce qu’on est populaire auprès des hommes. Aussi, je suis confiant que Linda perd son temps.

Un beau jour, Linda vient nous inviter à passer une semaine au terrain de camping avec elle et son Mononc’ Roger. Le titre d’oncle de cet homme est purement symbolique. 45 ans, mince sauf à la taille où il arbore une bedaine de bière, moustache, le haut du crâne dégarni, il est toujours habillé d’un vieux jeans sale et d’un débardeur, il boit de la O’Keefe et fume des Du Maurier en chaîne. Jusqu’au printemps dernier, il était l’amant de la mère de Linda. Maintenant, il est toujours rendu chez Linda.  On se doute bien pourquoi même si on hésite à croire que Linda puisse tomber si bas dans son choix d’amants. 

On a beau dire que les gens qui vivent de prestations de Bien-Être Social sont des paresseux, être parents d’enfants en bas âges tout en tenant maison, c’est du boulot. Aussi, l’idée de passer quelques jours de vacances, strictement entre adultes, n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes donc allés déposer les enfants chez leurs grands-parents dans l’avant-midi, nous sommes rentrés, nous avons dinés, nous avons préparés des lunchs pour le souper, nous avons préparés nos bagages, et nous sommes embarqués dans le Station Wagon de Roger que je surnommais à juste titre La RouilleMobile.

Alors que l’on prend la route, je constate un truc qui m’avait échappé jusque-là. Quelques années plus tôt, à l’époque où je travaillais comme pâtissier au Dunkin Donuts, incluant la courte période où j’ai travaillé à deux de leurs succursales simultanément, l’un de jour et l’autre de nuit, jamais je n’aurais eu le temps et encore moins l’argent de me payer ne serait-ce qu’une fin de semaine de vacances dans un terrain de camping. Je me souviens très bien qu’au bout du mois, dès que mes obligations étaient payées, c’est-à-dire le loyer, l’électricité, le chauffage au gaz, le téléphone et la nourriture, il ne me restait que $9.00.  Même pas de quoi se payer un repas pour deux au McDo.

En tombant enceinte, Kim a eu automatiquement le droit de lâcher son travail, puis de demander et obtenir des prestations mensuelles de BS. J’avais donc deux choix :

  • Continuer de travailler comme un malade, donc continuer à ne pas avoir de vie tout en réussissant à tout juste survivre en couvrant mes besoins de base.
  • Ou aller aménager avec Kim en tant que conjoint officiel.  Étant déjà officiellement le père de son enfant, je serais automatiquement accepté dans son dossier et son chèque, et on vivrait sur des prestations gouvernementales. Prestations qui non seulement nous rapportent plus que deux salaires, et plusieurs soins médicaux importants, comme nos traitements dentaires, sont gratuits.

Un gars a beau être vaillant et avoir de l’orgueil, il vient un temps où il n’a pas le choix de constater que la société ne fait rien pour l’encourager à travailler, s’il n’a pas les diplômes requis pour pouvoir occuper un poste qui paie plus que le salaire minimum. J’en arrive donc à l’aberrante-quoique-réaliste conclusion comme quoi dans notre société, si tu veux jouir de ta liberté tout en étant à l’abri du besoin, il faut être ou bien très riche ou bien très pauvre. Ce sont ceux qui sont entre les deux, les gens [tra]vaillants, qui se retrouvent perdants dans ce système. (Ça a probablement changé depuis, mais c’était comme ça en 1995.) 

Après une heure et demie de route, nous sommes arrivés au Camping Chez Roger. Aucun rapport avec l’autre Roger, ce n’était qu’une coïncidence. Il s’agit d’un terrain de camping où l’on retrouve à la fois des gens installés en permanence pour la saison, et des terrains vides pour location. Ils sont répartis tout autour d’un lac artificiel.

On nous loue un terrain de l’autre côté du lac. On s’y rend et on s’y stationne. Le terrain comporte deux arbres, un cercle de pierres pour feu de camp, une table de pique-nique, un robinet d’eau potable et deux prises de courant. On sort nos affaires et on installe nos deux tentes.

Tandis que Roger s’en va sur les terrains voisins afin de renouer avec de vieilles connaissances, Linda, Kim et moi partons explorer l’endroit. Il y a le quartier des tentes où nous sommes installés, suivi du quartier des tentes-roulottes, tous deux réservés pour les vacanciers de passage. Puis il y a le quartier des résidents permanents pour la saison, où s’enlignent bungalows, petits chalets et maisons mobiles. On débouche sur un terrain de jeux avec balançoires, carrés de sable, glissades, cages et autres trucs propres à amuser les enfants et les inciter à s’y casser la gueule par accident. Puis il y a un mini-putt. Deux, en fait : Un pour les touristes et les jeunes, et l’autre pour les vieux et les permanents qui prennent leur jeu au sérieux et ont zéro tolérance pour la présence des touristes et des jeunes.

Puis arrive la partie boisée, qui finit par nous amener de l’autre côté du lac, là où il y a la plage de terre jaune sablonneuse, plusieurs tables de pique-nique, la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. Nous y entrons. Linda achète une bière tablette, tout en devant expliquer à la caissière qu’il s’agit tout simplement d’une bière laissée à température pièce. Kim s’en prend une au frigo. Quant à moi, je choisis une canette de Coke Classique. Avec un petit sourire moqueur, Linda me dit :

« Un Coke? Wow! T’as-tu douze ans? Quand-est-ce que tu vas faire un homme de toi? »

Bien que dite sur le ton de la blague, cette remarque n’en exprime pas moins le mépris que Linda porte contre tous ceux qui ne partagent pas ses goûts et son style de vie. Aussi, sur le même ton blagueur, je lui réplique moi-même ma façon de penser :

« Ben, étant donné que je suis père deux fois, et que je n’ai jamais abandonné la mère de mes enfants, je pense que ça fait au moins deux ans que je prouve que j’en suis un. »

J’ai songé à rajouter « Contrairement à la majorité des gars que tu fréquentes, incluant le vrai père de ta fille, qui, EUX, boivent de l’alcool. », mais je crois que ce serait superflu.  Mon message est passé.  Subtilement, en sous-entendu, mais il est passé.  La raison pourquoi je ne réponds pas directement à ses affronts, c’est que notre séjour commence à peine. Il serait donc assez malvenu de ma part de foutre une mauvaise ambiance entre nous dès le départ.  Sans oublier que, techniquement, nous sommes ses invités.  Je me satisfais donc de ma première réplique.

C’est sûr que j’aurais pu lui dire la vérité, c’est-à-dire lui expliquer que non seulement n’ai-je jamais aimé le goût de la bière, ça coûte de deux à trois fois plus cher que toute autre boisson sans alcool. Pourquoi est-ce que je ferais exprès de payer plus cher une consommation qui me serait désagréable au goût? Et puisque je suis ici pour m’amuser, je préfère le stimulant que me procure le sucre du Coke, au relaxant que me procurerait l’alcool. Mais bon, pourquoi est-ce que je devrais me justifier de mon choix de rafraîchissement, surtout s’il n’est ni illégal ni immoral, et surtout à elle?

Nous allons nous installer sur une table de pique-nique près de la plage.  Tandis que Kim et Linda jasent, je regarde les gens autour.  Je constate que les vacanciers, aussi bien permanents que de passage, sont de fiers représentants du Québécois pure-laine dans son terroir: Rien que des blancs.  Presque tous les adultes boivent de la bière et/ou fument, et pas toujours du tabac.  Seuls les moins de 25 ans sont minces, les autres ont un physique qui va de légèrement ventru à obèse morbide.  Beaucoup de gens qui sont dans mon groupe d’âge portent encore la moustache et la coupe Longueuil, comme s’ils ne s’étaient pas rendus compte que la mode avait évoluée ces dix dernières années.   Se berçant plus loin, il y a plusieurs vieilles et grosses madames qui, cigarette à la gueule et bière à la main, se font bronzer dans leurs maillots d’où débordent leurs chairs flasques et tachetées par des années d’exposition au soleil.  

« C’est quelle p’tite salope, que tu regardes fixement d’même? »

Cette question que m’adresse Kim ne me surprends pas.  Elle s’est toujours montrée aussi possessive que soupçonneuse.  De la main, je lui montre la grappe de grands-mères huilées qui bronzent en lui donnant une réponse en mesure de la satisfaire.

« À l’âge qu’elles sont rendues, ça fait ben longtemps qu’elles ne sont plus ni petites ni salopes. »
« Fais attention! »
Dit Linda en s’adressant à Kim. « Ton chum commence à reluquer les p’tites vieilles. »
« Ça m’surprends pas!  Y’é tellement obsédé sexuel que pour lui, un trou, c’t’un trou! »

Commentaire totalement gratuit qui ne reflète en rien mon comportement et encore moins ma personnalité.  Mais s’il fallait que je réplique à chaque fois que Kim dit une vacherie injustifiée à mon sujet en ma présence, on passerait nos journées entières à s’engueuler.  Voilà pourquoi j’endure et me tais.  Il faut dire que l’endroit est joli, les gens ont l’air sympathique, les champs et les bois m’enchantent en me rappelant mon enfance à Saint-Hilaire, loin de la grande ville. Alors si je continue ainsi à contourner les remarques désobligeantes de Kim et Linda, et que je ne fais rien pour provoquer les crises de jalousies possessives de Kim, je sens que je vais passer un séjour agréable.

Alors que le soleil se couche, nous rentrons au terrain.  Roger y est déjà, avec une caisse de 24 bières.  Il nous en offre, je décline poliment.  J’allume un feu tandis que Linda branche sa radio et l’accroche à une branche d’arbre.  Nous nous assoyons autour du feu et commençons à jaser.  Je donne mes impressions sur l’endroit, qui sont toutes positives.  Nous sommes interrompus par la mégère du terrain voisin qui se plaint que notre feu l’enfume.  

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer la boucane des autres. »

Linda, ne manquant jamais une opportunité de me faire mal paraître, me pointe du doigt en disant:

« Ben là, c’pas d’notre faute.  C’est lui qui tenait à faire du feu. »

Puisque techniquement c’est vrai, j’encaisse l’humiliation en silence. Sans avoir de contenant afin d’amener l’eau du robinet jusqu’au feu, me voilà obligé de devoir l’éteindre en sacrifiant ma réserve de quatre litres d’eau.  J’en serai quitte pour boire au robinet pendant notre séjour.  Sans feu ni distractions ni rien d’autre à faire, on entre chacun dans nos tentes et on se couche.

Kim, qui n’a pas une once de subtilité, m’empoigne aussitôt l’entre-jambe afin de me passer le message comme quoi elle a envie de sexe. On commence donc à se cajoler.  Mais au bout de quelques minutes, en provenance de l’autre tente, on entend des cris et gémissements que l’on pourrait croire être tirés de la trame sonore de films pornos. Sauf que l’on reconnait clairement les voix de Linda et Roger. Voilà qui confirme ce que l’on croyait à leur sujet.  L’image mentale que je me fais de ces deux-là en pleine séance de awignahan me dégoûte un peu, je dois dire. Mais je n’ai pas le temps d’exprimer la chose à Kim qu’elle me lâche et me tourne le dos.

« Euh… Y’a un problème? »
« J’ai pas envie que tu me fourres juste pass’que tu tu bandes à cause des cris de salope à Linda. »

Et voilà! Même sans avoir fait quoi que ce soit pour provoquer la jalousie de Kim, je n’y ai pas échappé. Je pousse un soupir, me retourne et m’endors sous le tap-tap des gouttes de pluies qui commencent à tomber sur la tente.

FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE
La suite demain.

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Se remettre en question n’est pas toujours la solution.

Comme dans la majorité de mes textes, les citations sont en rouge vin, le reste est noir.

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Été 1988. J’ai 20 ans. Je commence à être publié dans un magazine de musique-jeunesse nommé Wow! à raison d’une page de BD par mois. Je ne porte plus sur terre, je considère que mon talent exceptionnel va faire de moi un millionnaire avant mes 25 ans. En attendant, je ne manque aucune occasion de faire valoir mon talent et ma tête enflée.

Les villes de St-Hilaire, Beloeil, Otterburn Park et McMasterville sont toutes couvertes par le même journal : L’Oeil Régional qui parait une fois par semaine et est distribué gratuitement à toutes les portes.  En le feuilletant, j’y trouve une capsule annonçant un concours organisé par le Comité de Protection du Voisinage de Beloeil. 

Créer quelque chose qui sera officiellement utilisé dans la région?  Par la Ville de Beloeil?  Pendant des années?  En plus du boulot que j’ai déjà à Wow!?  Voilà qui ne peut qu’enrichir mon CV de manière à démontrer à quel point je suis talentueux et professionnel.  Je décide de participer.  

Je n’ai peut-être que vingt-ans-dans-trois-semaines-moins-deux-jours, je suis familier avec le concept du lieu commun.  Puisque les cambriolages et le vandalisme se font surtout la nuit, je devine que la plupart des participants vont leur suggérer un hibou comme mascotte.  Normal; cet animal est nocturne et possède une vision et une ouïe qui sont ultra-performantes.  Et son nom sera probablement un jeu de mots qui ressemble à hibou, dans le style de Hiédebou. (« Il est debout » avec accent québécois.) Bref, il s’agit d’un cliché, d’une réponse commune que vont donner les gens sans imagination.

Généralement, dans un concours ou bien un tirage, il y a une grande part de chance qui influence la victoire.  Dans ce cas-ci, si plusieurs personnes suggèrent un hibou, et que le comité n’a rien reçu de mieux comme concept, alors ils vont faire un tirage au sort entre ceux-là.  À partir de là, le gagnant ne sera pas celui qui aura pondu le meilleur concept, mais bien celui qui aura le plus de chance. Or, j’ai passé ma vie à entendre les gens dire que « La chance, c’est quelque chose que l’on se fait soi-même! »   Aussi, histoire de faire en sorte de mettre toutes les chances de mon côté, je cherche une idée qui va se démarquer par son originalité, tout en étant malgré tout étroitement liée au thème du concours et de l’organisme.  

Au bout d’une heure, je trouve le concept le plus songé et le plus pertinent qui soit : Un castor nommé Jéloeil.  Je prends une feuille blanche et je le dessine.

J’écris ensuite une lettre de présentation dans laquelle j’explique, en trois points, pourquoi mon concept est le meilleur :

  • Son nom est un jeu de mot. Non seulement c’est Beloeil avec un J à la place du B, ça ce prononce «J’ai l’oeil», ce qui signifie qu’il surveille, ce qui cadre très bien avec le programme du Comité de Protection du Voisinage de Beloeil. 
  • Comme les beloeillois, les castors habitent près d’un cours d’eau.  Dans ce cas-ci, la rivière Richelieu. 
  • Les castors comptent toujours au moins un surveillant dans leur communauté. À l’approche d’un danger, le castor martèle le sol de sa queue afin de donner l’alerte aux autres. Là encore, cette attitude correspond avec le programme du Comité de Protection du Voisinage.

Je me retiens très fort de faire un commentaire comme quoi ça pourrait être amusant de voir un résident de Beloeil donner l’alerte en martelant le sol de sa queue.  Je signe ma lettre, j’y joins le dessin, et je poste le tout à l’adresse fournie dans le journal.  Il ne me reste plus qu’à attendre patiemment des nouvelles de ce qui ne peut être que ma victoire.

Trois semaines plus tard, le téléphone sonne. Je réponds. C’est un membre du Comité de Protection du Voisinage de Beloeil, qui me dit:

« Monsieur Johnson?  Nous avons bien reçu votre soumission, et de toutes celles que nous avons eues, elle nous a semblé être la plus intéressante. »
« Euh… Vous voulez-tu dire que j’ai gagné ? C’est moi qui a gagné le concours de mascotte ? »
« Exactement ! Toutes mes félicitations. »

Et voilà!  Je le savais bien qu’aucun autre participant ne pouvait faire compétition contre un concept aussi génial que le mien.  Je manque peut-être de modestie, il reste que c’est ça quand même.

« Avec votre soumission, vous avez juste mis votre nom et votre numéro de téléphone.  J’aurais besoin de votre adresse.  C’est pour vous envoyer les documents officiels concernant votre victoire, ainsi que le contrat au sujet des droits pour le nom et l’image de la mascotte, sans oublier bien sûr votre prix d’une valeur de cinq-cent dollars. »

En 1988, le salaire minimum est de $4.75 de l’heure.  En argent d’aujourd’hui, où il est rendu à $10.75, ce premier prix équivaut à $1 131.58.  Ça vous donne une idée de ce que ça représente comme somme, lorsque l’on a vingt ans et que l’on vit gratuitement chez nos parents.

« WOW!  Je ne me souviens pas qu’il y avait mention de ça dans l’article de l’Oeil Régional. »
« Un oubli!  Ça arrive!  Alors, votre adresse? »
« Bien sûr ! C’est : 14 rue St-Charles, St-Hilaire, J3H 2Z8. »
« D’accord!  Euh… Un instant s’il vous plait, je dois vérifier quelque chose. »

Et il me met en attente.  J’en profite pour aller m’asseoir à ma table de travail.  J’ouvre le premier tiroir et j’en tire la découpure de journal annonçant le concours.  Je la relis, tout fier de moi.  Je rêvasse déjà sur ce que je vais faire de cet argent.   Les possibilités semblent infinies. Ça fait cinq ans que je rêve de me payer un vrai bon système de son pour remplacer le vieux meuble pick-up des années 60 qui prend tant de place dans ma chambre. Ou peut-être pourrais-je me payer des cours de conduite? Il y a justement un voisin qui vend son vieux bazou pour $300.00, il m’en resterait assez pour me payer mon permis de conduire.  Le monsieur du comité revient en ligne.

« Monsieur Johnson? »
« Oui ? »
« Bon, euh… Je suis allé vérifier, et c’est comme je le pensais…  Le concours s’adressait seulement aux résidents de Beloeil. »

Je sens comme un gouffre immense qui s’ouvre sous mes pieds. Je tente de m’accrocher à quelque chose.

« Mais… Mais c’était pas précisé dans l’Oeil Régional, ça. »
« C’est possible, mais je ne pourrais pas le dire. »
« Ben MOI je peux vous le dire, j’ai la découpure de l’article drette sous mes yeux en ce moment-même.  Ça dit que LA POPULATION est invitée à participer.   Nulle-part c’est précisé la population de quelle ville. »
« Un oubli!  Ça arrive!  Je suis désolé. »
« Mais… Mais vous l’avez dit vous-même, que c’est mon concept qui est le meilleur.  Vous ne voulez pas que votre comité soit représenté par le meilleur concept? »
« Ben, comprenez… Le prix est offert par la Ville de Beloeil pour un organisme censé protéger les résidents de Beloeil. On peut pas faire gagner quelqu’un qui n’habite pas à Beloeil. »

En désespoir de cause, je pense vite en cherchant quelqu’un dans mon entourage qui habite Beloeil.  Je songe aussitôt à Gina, la blonde de mon bon copain Carl.  Je propose donc à mon interlocuteur le premier truc qui me passe en tête.

« Écoutez! Si c’est ça le problème, j’ai une solution: J’ai une amie, Gina Desbiens, qui habite Beloeil.  Je peux m’arranger avec elle pour faire passer que c’est son concept, comme ça je… »
« Gina Desbiens?  Vous parlez de la fille de Jacques Desbiens? »
« Euh, oui!  Vous la connaissez? »
« C’est la fille de mon boss!  Jacques Desbiens, c’est le président du Comité de Protection du Voisinage de Beloeil. »   

La mâchoire m’en tombe. Je savais déjà que le père de Gina travaillait pour la Ville de Beloeil.  N’empêche, quelle coïncidence extraordinaire, pour ne pas dire extraordinairement chiante, qu’il dirige justement le comité qui organise ce concours.  Et comme dans tous les concours, la Loi interdit aux employés  de ceux qui l’organisent, ainsi que les membres de leurs familles, d’y participer.  Alors la fille du président du comité, pensez-donc.  

Me voilà donc à court d’options.  Impossible pour moi de rattraper le coup.  Le monsieur me salue et raccroche. Après m’être fait miroiter gloire et richesse, je n’aurai pas de mascotte à mon nom, rien à ajouter à mon CV.  Quant au chèque de $500.00, il m’est passé sous le nez tellement vite que je n’ai même pas eu le temps de le voir, encore moins de le toucher.

Je songe un instant à avoir recours aux services d’un avocat.  Techniquement, puisqu’il n’était fait mention nulle-part que le concours était fermé pour les non-résidents de Beloeil, ils n’avaient aucune raison légale de revenir sur leur décision et me refuser mon prix.  Aussi, il y a de grandes chances que la Cour les force à se rétracter, afin qu’ils me redonnent la victoire et les prix qui me reviennent de droit.  

Mais voilà, est-ce que je veux me brouiller avec mes amis?  Parce que ça m’étonnerait que Carl, Gina et le reste de la gang approuvent que je poursuive en Justice le père de Gina.  Et puisque, pour se défendre, le père de Gina va évoquer que la faute est à l’Oeil Régional pour avoir négligé de préciser cette information, alors les dirigeants de ce journal vont évidemment être contacté.  Ils vont certainement prendre en ombrage le fait que, à cause de moi, ils passent comme étant responsables de cette poursuite.  Je vais donc me mettre ce journal à dos.  Ils ne manqueront certainement pas d’en parler dans leurs pages en me donnant le mauvais rôle.  Est-ce que je veux vraiment prendre le risque qu’ils gâchent ma réputation dans ma propre ville ainsi que dans toutes les villes de la région?  Que je gagne ou que je perds, ce sont eux qui en contrôleront l’information.  Alors aux yeux du public, je resterai un loser.  

Et surtout:  Pour qu’un juge me donne raison, encore faut-il que je puisse prouver que je suis bien le gagnant original.  Elle est où, ma preuve?  Ce n’est pas comme si j’avais enregistré la conversation téléphonique.  S’ils nient, ça finit là, j’ai zéro recours.

Et puis d’abord, où est-ce que je vais le prendre, l’argent pour me le payer, l’avocat?  Il va certainement me coûter les $500.00 que je cherche à récupérer, sinon plus.  Bon, si je gagne, je suppose que la partie perdante va payer mes frais de cour.  Mais sans preuve, comment puis-je gagner?

Là encore, me voilà à court d’options.  Là encore, impossible pour moi de rattraper le coup.  Aussi injuste que soit la situation, je n’ai pas le choix.  Je suis obligé de l’accepter et de fermer ma gueule.

Un mois et demi plus tard, en lisant l’Oeil Régional, j’y vois un article au sujet du Comité de Protection du Voisinage de la Ville de Beloeil.   Le gagnant du concours, un résident de Beloeil, y pose fièrement auprès d’un poster de sa mascotte… Un hibou nommé Yvoitou.

Hum!?  Aucune mention d’un chèque de $500.00?  Et c’est quoi, ce premier prix sous forme d’un système d’alarme?  Je réalise que ça voudrait dire qu’il n’avait jamais été question d’un prix en argent.  Lorsque le monsieur m’a dit que j’avais remporté le premier prix d’une valeur de $500.00, il voulait dire que le système d’alarme coûtait $500.00.  Raison de plus de ne pas insister pour faire valoir mes droits.  N’empêche, c’est chiant quand même. 

Le lendemain, un lundi, tel qu’annoncé dans cet article, je reçois une lettre me disant que pour ma participation au concours, je me suis mérité un T-Shirt Yvoitou, ainsi qu’une promenade dans les rues de Beloeil en tant que passager dans une auto de police. (Faut pas s’étonner de ce prix de rednecks.  C’était Beloeil dans les années 80.)  Je ne pense pas surprendre grand’ monde en disant que je ne suis jamais allé réclamer mes prix.  C’est déjà bien assez frustrant de m’être fait enlever ma victoire, je ne vais certainement pas m’humilier davantage en arborant ce T-shirt qui ne serait pour moi que le symbole de mon loserisme.

J’ai mis vingt ans à tirer une leçon profitable de cette mésaventure.  Et cette leçon,  je la disais déjà en 2010 dans mon billet Les Trois Raisons Possibles de l’Échec:

Désolé pour tous les bien-pensants qui nous font la morale avec leur réponse universelle comme quoi tout est de notre responsabilité.  Mais non, les échecs ne s’expliquent pas tous par une seule et unique raison. La réalité, c’est que l’échec peut être dû à une, deux ou bien les trois raisons suivantes.

  • Ta propre faute: Un abandon, de mauvaise décisions, de la négligence, une gaffe, créer des tensions, avoir choisi un projet irréaliste ou hors de sa portée, etc. Consciemment ou non, beaucoup de gens se sabotent eux-mêmes.
  • La faute des autres: Il est très rare que l’on n’ait à compter sur personne d’autre que nous-mêmes pour réussir. Et quand celui qui a le pouvoir d’en faire une réussite ou un échec décide que ce sera un échec, alors rien à faire, ce sera un échec. Et ça, c’est sans compter ceux qui vont délibérément te saboter.
  • Le hasard. Il arrive que des hasards malheureux et imprévus se produisent et ont comme conséquence de saboter ton projet. Une panne. Un problème de santé. Un accident. Ce sont des choses qui arrivent sans que rien ni personne ne puissent les prévenir, les contrôler ou les contourner.

Parce que quand on commence à croire que tout ce qui nous arrive, sans aucune exception, est toujours de notre faute, on finit par perdre contact avec la réalité.

Lorsque c’est le hasard qui te sabote, comme ce fut le cas avec mon concours de mascotte, ça ne sert à rien d’essayer de se remettre en question.  J’avais tout ce qu’il fallait pour gagner.  La preuve, j’avais gagné.  Le fait que je n’habitais pas la bonne ville, et le fait que ma seule amie de Beloeil était la fille de l’organisateur du concours, ça n’avait rien à voir avec mes faits, gestes, talents, décisions ou autre.  C’était juste le hasard.  Ce qui démontre que ceux qui affirment que « La chance, c’est quelque chose que l’on se fait soi-même! » ne savent pas, et n’ont jamais su, de quoi ils parlent.

La seule leçon que l’on puisse tirer d’un fait du hasard, c’est qu’il n’y a aucune leçon à tirer d’un fait du hasard.  

6 raisons pourquoi je ne suis pas nostalgique de mes 18 ans.

Cette année, le 21 juillet, j’aurai quarante-huit ans.  Puisque c’est à dix-huit ans que l’on devient légalement adulte, je fêterai cette année le trentième anniversaire de ma majorité.

En général, lorsque l’on est adolescent, on a très hâte d’arriver à dix-huit ans pour être enfin un homme et avoir droit à tout ce qui nous était interdit jusque-là, soit la liberté, l’argent, le respect, et tout ce qui est relié au sexe, sans que l’on puisse nous réprimander.  L’anecdote que je vous offre aujourd’hui raconte la façon dont j’ai passé cette journée.  C’est une fidèle reproduction d’un texte que j’ai écrit dans un cahier Canada le jour suivant, puisque j’ai toujours eu comme habitude d’écrire ce qui m’arrivait.  Le texte original est rouge vin italique, mes commentaires sont en texte noir normal. C’est parti:

22 JUILLET 1986

Hier comme cadeau de fête, je me suis offert une sortie à l’Expo Agricole de St-Hyacinthe. Pour l’occasion, une grande partie du terrain du centre culturel est transformée en parc d’attraction genre La Ronde, en plus cheap côté manèges et en plus cher côté prix d’entrée. Je suis seul car Carl et le reste de mes amis sont trop snobs pour s’abaisser à une sortie aussi quétaine, comme il dit.

Il fait chaud. Le soleil tape fort. J’ai soif. J’ai envie d’aller me prendre un coke à 2$ (le double du prix hors-expo), mais mon attention est attirée par un stand en forme de citron géant où il est écrit: « Limonade à l’ancienne: $4.00 » ($4.00, c’était également le salaire minimum de l’heure à ce moment-là, ce qui vous donne une idée du prix aujourd’hui.) C’est cher, mais à force d’entendre dire que les choses étaient tellement mieux faites dans l’ancien temps, on finit par y croire. Je me dis donc que cette limonade vaut probablement un tel prix.

Je me rend au stand, et demande une limonade à la madame.  La madame prend un citron, le coupe en 2, dépose une moitié de ce citron dans un gros verre en carton, y met une cuillerée de sucre, remplis le reste du verre à ras bord de glace, puis remplis le peu d’espace vide qui reste avec de l’eau. Elle y sacre une paille et me tend le tout en réclamant mon argent.  J’étais atterré par la cheap-esse de la chose.  Comme je me l’imaginais, ça ne m’a pas pris plus que 4 gorgées pour le finir. Et peu importe la température, plus tu as soif, moins les glaçons fondent vite. J’abandonnais mon verre glace/citron dans la première poubelle, une poubelle remplie à déborder de verres de limonade à l’ancienne achetés par d’autres qui se sont faits avoir avant moi. Je me sens humilié de ne pas avoir remarqué ce détail plus tôt. Si j’avais été plus attentif, j’aurais compris l’arnaque et je n’y aurais pas laissé mon cash. Je me jure que désormais, lorsque j’aurai vraiment soif, je vais m’en tenir aux choses que je connais. (Une leçon que je pratique encore aujourd’hui, incluant avec la nourriture.)

Tout en déambulant entre les allées, mon oeil est attiré par un manège nommé Le Zipper. J’sais pas trop comment le décrire… L’important c’est de savoir que chaque cabine est une sorte de siège-cage dans lequel on se fait enfermer deux par deux.

Je regarde la courte file d’attente. Il y a un groupe de 4 gars, suivi d’un groupe de 3 filles. Je vois bien qu’ils ne se connaissent pas car les gars parlent ensemble, les filles parlent ensemble, et il y a une distance entre les deux groupes. J’ai soudain une idée géniale. Je cours me mettre en file derrière elles, en me disant que puisqu’il faut embarquer deux par deux, il y en a forcément une des trois qui sera avec moi. Je suis arrivé juste à temps d’ailleurs, une dizaine de personnes arrivent derrière moi et attendent leur tour.

Puis arrive le moment tant attendu: Le manège s’arrête et l’employé de l’expo en fait descendre les gens pour les remplacer par ceux de la file d’attente.

À ce moment là, surgi de nulle part, arrive un ti-cul de 10-11 ans qui court vers moi. Il s’arrête et me demande:

– T’es-tu tout seul ?

Fuck ! Qu’est-ce que vous vouliez que je réponde à ça ? Je ne pouvais tout de même pas répondre « Non, je suis avec elles ! », je ne voulais pas prendre le risque que ces filles se retournent vers moi et me démentent ou pire encore: Qu’elles rajoutent: « Toi ? avec nu-z’autres ? Ah ouache! Ça va pas? » C’est que les filles entre 15 et 20 ans peuvent être très cruelles, vous savez. J’ai donc pas le choix de lui dire que oui, chus tout seul. Il me dit:

– Cool! J’monte avec toi!

Tabarnak! Un si bon plan, si génial, si parfait, que j’ai réussi à monter en quelques secondes, démoli par ce jeune crétin qui voulait juste s’éviter de faire la file. Je vois les 2 premières filles monter ensemble, la 3e monter seule, et je me suis retrouvé enfermé dans la cage avec ce p’tit casseux d’party. Pour la première fois de ma vie, j’avais hâte de débarquer d’un manège avant même d’avoir embarqué dedans.

Et on se retrouve à monter, à tournoyer, à tourbillonner durant quelques minutes. Et puis, ça s’arrête tandis que nous sommes tout en haut. On s’imagine qu’en bas l’employé est en train de changer les clients. J’ai très hâte que ce soit mon tour, parce que cette petite merde assise a mes côtés n’arrête pas de me parler. Et malgré le fait que je ne lui répond qu’à peine, il me parle comme si nous étions en grande conversation.

Les minutes s’étirent et on ne bouge toujours pas. Nous sommes mal situé pour voir ce qui se passe en bas, mais j’entend ce que dis l’un des occupants d’une nacelle voisine, qui eux peuvent voir tout:

– Oops… Quelqu’un a été malade, en bas. Va faloir attendre qu’ils nettoyent !

FUCK!!! On a été pogné en haut comme ça pendant vingt minutes. Et tout ce temps là, je n’avais qu’une envie et c’était d’étrangler le sale trouble-fête à mes côtés. S’il n’était pas venu me gâcher mon plan, c’est avec une jolie fille que j’aurais été enfermé ici, 25-30 minutes en tout.

Le pire là dedans, c’est qu’après avoir débarqué, le p’tit sacrament avait décidé de me coller au cul. Il m’a demandé quel manège ON allait faire ensuite. Je n’avais certainement pas envie de passer la journée en compagnie d’un enfant, et encore moins de ce p’tit crisse qui m’a cassé mes plans de drague. J’ai essayé de m’en débarrasser en allant aux toilettes et de m’enfuir lorsqu’il entrerait dans un cabinet, mais rien à faire. Il n’est pas entré, il m’a juste attendu devant la seule porte d’entrée.

Histoire de m’en débarrasser, j’ai voulu lui faire accroire que je m’en allais. Je n’ai pas eu d’autre choix que de le faire pour de vrai, car il m’a raccompagné jusqu’à la sortie.

Ma sortie snobbée par mes chums, mon argent arnaqué, ma soif non-épanchée, mon plan de drague ruiné, ma paix troublée, mon séjour écourté… Joyeux dix-huitiemme anniversaire, kâlisse!

FIN

À l’époque, mon but en écrivant ce texte était de démontrer à quel point j’ai été malchanceux ce jour-là.  Mais en le relisant aujourd’hui, je vois bien que ce n’était pas la malchance, mon problème.  J’avais beau être devenu légalement un homme, dans les faits j’étais loin d’en être un.  C’était ça, mon vrai problème.  Un manque de couilles total!  Et c’est à cause de ça, que…

RAISON 1)  J’étais infidèle par frustration, et fidèle par désespoir.  
Car oui, je me suis bien gardé de l’écrire dans mon texte original, mais ça faisait trois mois que je sortais avec Julie, âgée de quinze ans, habitant chez ses parents à Saint-Hyacinthe, d’où ma présence en cette ville ce jour-là. J’avais planifié que l’on se voit et que l’on passe la journée à l’expo agricole ensemble.  Mais voilà, deux obstacle se dressaient entre mes plans et moi.  Le premier: Julie travaillait à temps plein chez un opticien aux Galeries Saint-Hyacinthe.  Elle ne peut donc pas faire cette sortie avec moi le jour.  Quant au soir, impossible également.  Le temps qu’elle finisse de travailler, se rendre chez elle, soupe en famille et finisse d’aider à la vaisselle, il sera déjà 19:00. Et là se dresse le second obstacle: Ses parents.  Ceux-ci n’ont aucune confiance de laisser leur fille de quinze ans avec un gars de dix-sept ans, maintenant dis-huit, seuls, le soir, à l’extérieur.  Tous mes amis avaient le droit d’avoir une blonde qu’ils peuvent voir quand ils veulent, de faire ce qu’ils veulent.  Mais moi? Non! Interdit! 

Et ce qui ajoutait à ma frustration, c’est qu’avant Julie, j’ai eu une relation d’un an avec une fille de Montréal-Nord dans lequel j’étais sexuellement actif, et ce dès la première semaine.  Julie, par contre, n’avait pas l’air de vouloir amener la relation à l’étape sexuelle.  Et en effet, lorsqu’elle cassera avec moi, ce sera au bout d’un an et demi d’une relation platonique.  Et voilà ce qui me frustrait: Ne pas avoir le droit de faire des activités normales, et même d’avoir une une relation normale. Mettre de la pression sur l’autre pour la forcer à avoir du sexe, ça n’a jamais été dans ma nature.  Alors de telles conditions, on peut comprendre pourquoi je cherchais mieux ailleurs.  On peut désapprouver, mais au moins on peut comprendre. 

Aussi, à l’époque, je n’avais pas ce qu’il faut pour que la majorité des employeurs veulent de moi.  Alors ou bien on ne m’embauchait pas, ou alors on me casait dans des horaires de merde, de soir, de nuit, majoritairement seul, avec des jours de congés qui ne tombaient jamais les fins de semaines.  Comme cet été-là, où je travaille à laver de la vaisselle le soir, cinq jours semaine, avec congé lundi et mardi, soirs où personne avec horaire de travail normal n’a envie de sortir.  Mon horaire ne correspondant pas avec ceux de ma blonde ni de mes amis, ça mettait obstacle à ma vie sociale.  

Et voilà ce que je veux dire par infidèle par frustration, fidèle par désespoir: Infidèle par frustration, parce que tout le long où j’étais avec elle, je cherchais mieux.  Et fidèle par désespoir, parce que si j’ai continué de sortir avec elle tout ce temps, c’est parce que j’étais incapable de trouver mieux.  Et c’est un comportement que j’avais aussi avec mon employeur.

Ce qui a changé: Avec les années, en devenant plus vaillant et plus athlétique, j’ai commencé à être intéressant, autant pour les employeurs que pour les filles.  Alors depuis que j’ai vingt-sept ans, il arrive que l’un ou l’autre s’offre sans que j’aille à le demander.  Et dans les deux cas, je ne suis plus désespéré au point de rester dans une relation de travail ou de couple si celle-ci ne me convient pas, puisque je suis maintenant capable de trouver mieux.  

RAISON 2)  J’étais un Fedora-Neckbeard.
Bon, je ne portais pas la barbe en collier. N’empêche que j’étais un loser, et que  j’en portais fièrement l’uniforme officiel. Il est vrai que la nature ne m’a pas gâté.  Je suis frêle, peu attrayant, rien pour attirer les regards admiratifs. J’aurais pu faire des efforts; aller au gym, faire du sport, avoir un travail physique afin de me renforcer.  Mais non; j’essayais plutôt de camoufler mon physique non-remarquable sous des vêtements qui l’étaient.  J‘essayais de compenser par mon look, en cherchant à montrer que j’avais de la classe, moi! 

Habillé de la sorte un 21 juillet, j’avais chaud.  J’endurais parce que j’étais convaincu que j’avais une classe folle.  Et soyons franc, en 1986, oui, ce look faisait à la fois artiste et classe.  Mais il l’aurait fait dans une soirée de gala en automne.  Par contre, de jour, à l’extérieur, par un bel après-midi chaud et ensoleillé du milieu de l’été, à l’expo agricole de Saint-Hyacinthe, j’avais l’air d’un clown.  Pas surprenant que la seule personne qui s’est trouvée attirée par mon allure, c’était un enfant. 

Ce qui a changé: C’est à l’automne de l’année suivante, en 1987, à dix-neuf ans, lors de ma rupture avec Julie, toujours ma blonde et toujours platonique, quelle me fera comprendre que mon look était ridicule, en plus de me révéler ce que les gens pensaient de moi dès qu’ils me voyaient. Je considère que j’ai eu de la chance de l’avoir appris à ce moment-là, donc assez tôt pour que ça ne puisse avoir le temps de ruiner ma vie davantage. J’ai alors commencé à m’habiller de façon plus masculine, et surtout plus normale. 

RAISON 3: J’étais désespéré.
À cette époque et jusqu’à mes 25 ans, mon ambition première était d’être en couple. N’importe qui, pourvu que ce soit une fille. Et puisque j’étais timide, je saisissais chaque opportunité dans laquelle il y en ait une qui n’ait pas le choix de me parler, faisant ainsi les premiers pas. Tel que je l’ai déjà mentionné dans mon roman autobio Surveiller Nathalie, voici ce qu’était ma mentalité à ce sujet:   « Oui, j’ai de la misère à me trouver une blonde.  Oui, je m’essaye après toutes les filles célibataires que je peux trouver.  Et à cause de ça, on pense que je suis un fou des filles, un maniaque de la conquête, un obsédé sexuel.  Mais dans les faits, tout ce que je cherche vraiment, c’est avoir une relation amoureuse et sexuelle normale, sérieuse, saine et monogame. Je ne veux pas toutes les filles.  J’en veux une!  Je cherche la bonne, celle avec qui je serai compatible sur tous les points.  Sauf que, si je veux la trouver un jour, je n’ai pas le choix d’être constamment en chasse aux filles célibataires, au cas où l’une d’elle soit celle-là. »   C’est bien plus tard que j’ai réalisé que courir après toutes les filles en étant célibataire, et rechercher mieux lorsque j’étais en couple, c’était exactement l’attitude d’un gars désespéré.

Ce qui a changé: Mon physique. Je suis allé au gym, j’ai fait du sport, j’ai choisi du travail physique afin de me renforcer. Je sais bien que le message que je passe en disant ceci n’est pas politically correct en cette époque où le body shaming est tabou. N’empêche que c’est un fait: En développant mes muscles et en prenant juste assez de gras pour transformer mon visage de laideron squelettique en quelque chose que les filles sont capables de regarder sans avoir de nausées, je suis devenu attrayant. 

Et à partir du moment où je suis devenu attrayant, j’ai commencé à attirer beaucoup plus d’amoureuses potentielles, et ainsi je n’avais plus besoin de désespérément m’accrocher à toute fille célibataire qui passait.

RAISON 4:  J’étais un nice guy, donc un passif.
Comme la majorité des soi-disant bons gars, je considérais que ne rien faire du tout, c’était la meilleure façon de ne rien faire de reprochable. Les filles se plaignent souvent de s’être fait approcher et/ou draguer par des inconnus.  Aussi, histoire d’éviter de mal paraître, le nice guy ne draguera jamais.  Oh, il veut séduire, mais sans prendre le risque de faire les premiers pas. Il a tellement peur du rejet qu’au lieu d’approcher les filles en tant qu’amoureux potentiel, il espère que les circonstances vont les rapprocher. Voilà pourquoi je me suis précipité dans la queue en voyant qu’il y avait un nombre impair de filles qui attendaient leur tour. Quand on est verrouillés dans une cage métallique et isolés à plusieurs mètres d’altitude, quoi de plus normal d’échanger quelques mots avec la personne qui partage notre nacelle?  Je pourrais donc lui parler sans qu’elle pense que c’est pour la draguer.  Ça me laisserait le temps de me montrer intéressant, d’abord via mon look démontrant que j’avais de la classe, et ensuite en lui démontrant mon intelligence par mes paroles.  Il ne me resterait plus qu’à espérer qu’elle m’invite ensuite à les accompagner.

Ce qui a changé: D’abord, tel qu’expliqué au point précédent, j’ai commencé à plaire vers 1995.  Donc, je savais que je pouvais aisément me mettre en couple si je voulais.  Donc, être rejeté n’était plus pour moi un signe que je passerais ma vie célibataire.  Donc, j’ai cessé d’avoir peur du rejet.  Donc, j’ai commencé à choisir celles qui me convenaient le mieux. Et donc, je me suis permis de leur exprimer mon intérêt pour elles.  Ma relation à long terme actuelle, ainsi que la précédente qui a duré 12½ ans, c’est moi qui les ai draguées.  Le simple fait que ce furent mes plus sérieuses relations démontre qu’en effet, choisir activement vaut bien mieux que se laisser choisir passivement.

RAISON 5: J’étais une victime volontaire.
J’ai préféré écourter ma journée et ainsi la laisser se gâcher, plutôt que de dire à ce petit garçon d’arrêter de me suivre. 

Ce qui a changé: J’ai cessé d’être un lâche. Car en effet:

RAISON 6:  J’étais un lâche.
Sérieux, là! Je venais d’avoir 18 ans, et j’ai fui devant un enfant de 10 ou 11 ans, comme une jeune fille qui fuit devant un potentiel agresseur sexuel.

Ce qui a changé:  Ça a pris du temps, mais j’ai fini par apprendre à m’affirmer. Depuis l’âge de 30 ans, je n’ai aucun scrupule à exprimer mon désaccord si une situation me dérange.  Bon, j’avoue que j’ai eu une période dans laquelle j’ai perdu le contrôle de mon franc-parler, et que certaines personnes que j’ai humiliées de cette façon sont devenues de rancuniers ennemis.  Ça m’a pris un autre 10 ans afin d’apprendre à faire la différence entre un désaccord contre lequel il est important de protester, et un que l’on peut très bien laisser passer.

N’empêche que si aujourd’hui je verrais par sa préparation à quel point un verre de limonade est cheap, je n’hésiterais pas à annuler ma commande et épargner $10.75. (Le salaire minimum au moment où j’écrit cet article.) Et si un inconnu venait me demander si je suis seul dans un file d’attente, je lui pointerais la fin de la file en répondant calmement mais fermement: « Tu ne m’utiliseras pas pour passer avant tout l’monde. »

Beaucoup d’hommes prennent de l’âge en regrettant leurs 18 ans.  Je ne serai jamais de ceux-là.  Car comme je le fais depuis plus de vingt-cinq ans, je continue à travailler sur moi-même, aussi bien de corps et d’esprit, pour toujours évoluer positivement en améliorant ce que je suis.

Parce que notre passé ne devrait jamais être meilleur que notre présent, et encore moins notre avenir.

Comment la vaseline a sauvé mon couple.

Ou : Survivre intelligemment aux punaises de lit.

Février 2015.  Tu parles d’un mois pour déménager.  Il fallait en plus que ça tombe dans l’hiver le plus froid de ce siècle.  Mais voilà, c’est le mauvais côté d’être concierge résident : Quand tu perds ta job, tu perds ton logement.  Mon contrat est arrivé à termes et n’a juste pas été renouvelé. 

C’est que l’année précédente, j’avais quitté l’édifice à logements construit en 1964 à Notre-Dame-de-Grâces pour m’en aller dans une  tour à condos de luxe de 32 étages, construite en 2012 sur l’Île-des-Soeurs.  Mon expérience m’a donnée dès le départ le poste de surintendant.  J’étais le chef d’une équipe de quatre concierges, et le seul à résider sur place. M’être hissé d’artiste sans le sou d’un sous-sol à Ville-Émard à résident d’un condo à l’Île-des-Sœurs en à peine plus de deux ans, inutile de dire que j’en pétais d’la broue par hectolitres.

Trois mois plus tard, la direction a congédié la moitié de mon équipe, transformant mon statut de surintendant résident à esclave disponible 24/7.  Non pas que ça changeait tellement les choses.  Je n’étais libre que les mardis et mercredis de 8:00 à 17:00, et mon seul jour de congé fut Noël.

Trois autres mois après, ils ont calculé que finalement, en faisant affaire avec une firme extérieure pour le ménage, et en louant à plein prix le condo dans lequel ils me logeaient, ça leur reviendrait encore moins cher.  On m’a donc remercié de mes services. Au moins, être congédié m’a donné droit au chômage, ce qui m’a permis d’embarquer immédiatement dans un programme de démarrage d’entreprise, mais ceci est une autre histoire.

Et voilà comment je suis redescendu de ma tour d’ivoire (littéralement) pour le premier étage d’un immeuble de huit logements pas chers dans Hochelaga-Maisonneuve.  Étant originaire d’un milieu pauvre, le changement ne m’affecte nullement le moral.  De toute façon, ce n’est que le temps de retomber sur mes pieds.

Nous nous installons donc, ma blonde et moi, en ce mois de février, et c’est joyeusement que je retape l’endroit.  L’avantage de savoir tout faire, c’est que l’on peut se loger pour pas cher dans un taudis et transformer la place en palace.  J’ai tué les souris, colmaté les brèches des murs par où elles s’introduisaient, calfeutré adéquatement les rebords de fenêtres, réparé la toilette, changé les robinets, arrangé la tuyauterie, réparé les renvois, et surtout décondamné la porte arrière, avant de lui installer une poignée et un verrou.

Les pièces fermées de cet appartement ont des portes coulissantes qui entrent dans le mur, une option que je n’avais encore jamais vue à part dans les mangas.  Ça rajoute un cachet original.  Bref, si taudis, sitôt fait, l’endroit devient rapidement notre petit nid, étroit mais confortable.

Mars 2015 : Un fracas provenant de mon balcon avant me tire de Facebook.  J’ouvre le store.  Il pleut des meubles, en provenance de mon voisin du dessus.  Le bruit, c’était une lampe à pied qui s’est brisée sur mon garde-fou.  Je ne sais pas s’il a décidé de faire le ménage de printemps ou si c’est signe qu’il déménage bientôt, mais je constate qu’il tire ainsi en bas de son balcon un divan, un futon et de la literie.   

Avril 2015 :  Lorsque j’étais jeune célibataire, j’ai vite trouvé stupide de perdre de l’espace et de l’argent en ayant une pièce consacrée uniquement à dormir.  Aussi, j’ai toujours préféré me passer de lit et de chambre et plutôt dormir sur le fauteuil, une habitude que je conserve encore aujourd’hui.  J’ai deux autres raisons de faire lit à part avec ma blonde : Nous ne vivons pas sur le même horaire, et je ronfle.

Vers la fin du mois, je commence à me réveiller la nuit avec une sensation de démangeaisons entre les doigts et les orteils.  Je me demande si je n’ai pas développé une allergie à quelque chose, ou bien si je commence à avoir la peau sèche en prenant de l’âge.

Mai 2015 :  Nouvelle pluie de mobilier de la part du voisin d’en haut.  Je ne suis pas sûr de bien saisir le but de cet exercice.  Ça arrive tellement souvent que Google Map immortalise la chose, du moins jusqu’à leur prochain passage.

Juin 2015 : On fait le ménage.  Alors que ma blonde commence à passer le tuyau de l’aspirateur sur le fauteuil, elle voit, sur le bord d’une couture, une grappe de punaises de lit. On enlève les coussins.  On en trouve une autre.  Et une autre. Et une autre! Et une autre!  Je comprends alors que mon problème de démangeaisons ne se résoudra pas en me couvrant les pieds et les mains de Gold Bond.  Je m’explique également les périodiques pluies de mobilier en tissus du voisin.

De juillet à septembre 2015 : Nous nous sommes adressés au propriétaire et à la régie du logement.  Nous avons eu droit à un traitement au poison de la part du beau-frère du propriétaire, deux autres de la Ville, et deux d’un exterminateur que nous avons personnellement payés.  Rien à faire.  Malgré ces cinq traitements, non seulement le problème persiste, il empire.  Le propriétaire refuse de payer pour faire traiter le reste de l’édifice, et le voisin d’en haut préfère changer de mobilier à tous les deux mois.  Par conséquent, lui continue d’en faire l’élevage, et elles viennent chez nous en passant par les murs.  Plus précisément, par ces si jolies petites portes coulissantes japonaises que j’appréciais jusque-là.

Ma blonde et moi parcourons Google à la recherche d’une solution.  Ses recherches lui apprennent plusieurs caractéristiques de ces charmantes bestioles.  Du côté positif, il y a le fait qu’elles ne volent pas, que les femelles ne pondent que de trois à six œufs, et que leurs pattes ne collent pas sur les surfaces lisses comme le verre, le métal, le vernis et la peinture.  Ça explique pourquoi on n’en a jamais vu sur les murs et aux fenêtres.  Du côté négatif, elles sont extrêmement résistantes au poison.  Seul le DDT peut en venir à bout efficacement, mais c’est maintenant interdit à cause que ça pollue l’environnement.  Pire encore : Elles peuvent survivre jusqu’à trois mois sans être nourries.

De mon côté, je lis des histoires d’horreur de gens qui ont perdu la bataille et toutes leurs possessions contre les punaises.  J’y trouve des témoignages de gens poussés à la dépression par le manque de sommeil, et d’autres tellement désespérés qu’ils en viennent, avant de se coucher, à s’enduire le corps d’acide borique pour les empoisonner. J’en trouve même un qui se couvrait de vaseline le soir dans le but de les engluer, pour ensuite se les scraper du corps avec un couteau à beurre au matin.

Et c’est là que la solution m’a frappée : La vaseline!  Le gars a eu une bonne idée.  Il ne l’a juste pas appliquée adéquatement.

Je monte un plan.  J’en parle à ma blonde.  Elle accepte, mais me prévient que si ça ne donne rien, alors non seulement elle me quitte en n’emportant que les vêtements qu’elle porte, elle ne remettra jamais les pieds ici.  Et peu importe où elle ira habiter, j’en serai persona non grata afin que je ne puisse pas la contaminer.  Je comprends donc que notre avenir en tant que couple va se jouer dans les jours qui s’en viennent.

Première étape : Le grand ménage de l’appartement.  Puis, mettre tout notre linge dans des sacs poubelle, direction la buanderie du coin pour une heure de traitement de chaleur intense.  On jette les sacs, on ramène le linge dans des sacs neufs.  Nous nettoyons précautionneusement le matelas, le sommier et la base de lit.  Nous achetons des housses en vinyle pour le matelas et le sommier.  Ainsi, les punaises ne pourront pas les envahir.  Quant à celles qui sont déjà dedans le sommier, et bien elles finiront par y crever de faim, tout simplement.  Enfin, j’applique la solution qui m’est venue en tête : J’enduis les pattes de lit de vaseline, créant ainsi une barrière entre elles et nous.  Je me procure moi-même un petit lit à pattes, que je graisse aussi.  Puis, je tartine les pattes de chaises, de table, de tables de travail, de meubles.  Enfin, j’en applique à l’intérieur des plaques de prises de courant, et le bas de l’ouverture des portes coulissantes.  Et voilà!  Comme je disais, le gars a eu une bonne idée, avec sa vaseline.  Il n’a juste pas pensé qu’il pouvait plutôt l’utiliser pour empêcher les punaises de se rendre jusqu’à lui.

Automne-hiver 2015 : Le changement est immédiat.  Nous ne nous faisons presque plus piquer pendant notre sommeil.  Je dis bien presque, car les œufs qui ont survécu au blitz ménage et à la sécheuse ont fini par éclore.  Mais dès que la démangeaison caractéristique de ces attaques nous réveille, on se lève immédiatement, on fouille le lit, on la trouve et on l’écrase.

Au bout de trois semaines, après avoir exterminées le peu qui était déjà dans nos draps, et avec la barrière de vaseline qui empêche les autres de grimper jusqu’à nous, nous ne nous faisons plus piquer du tout. Parallèlement, nous en voyons de moins en moins se promener dans l’appartement.

De janvier à mars 2016 : Pas de récidive de piqure, et nous n’en voyons presque plus se promener.  Avec ce que nous avons appris sur les habitudes de ces sales bêtes, nous savons qu’elles continuent de venir la nuit, à la recherche de sang.  Mais puisque nous ne les nourrissons pas, elles n’ont aucune raison de s’installer ici, et ainsi passent leur chemin.  Quant à celles qui avaient nidifiées, elles ont eu amplement le temps de crever de faim.

Avril 2016 : J’ai trouvé un appartement plus grand pour ma blonde et moi pour le mois suivant.  Nous passons avril à appliquer la seconde partie de mon plan : Nous avons vidé une pièce et l’avons lavée avec soin.  Puis, nous avons enduit les coins de bas de murs de vaseline, avant d’en tracer une ligne en bas de l’entrée de porte.  La pièce est donc notre safe place hors d’accès pour les punaises.  Puis, nous inspectons avec soin chaque item avant de l’emboiter et le ranger dans la pièce.  On trouve dans nos affaires plusieurs cadavres de punaises qui n’ont pas pu prospérer après s’être installées.  Dans la boite où je rangeais mes vieux 45 tours, j’en trouve une qui bouge encore, mais à peine.  Je l’écrase.  Ça l’a réduite en poudre, tellement elle était rendue sèche.  Sa résistance exceptionnelle ne lui aura pas servie. 

Cette semaine, nous déménageons.  Nos boites inspectées contenant nos items inspectés sortent de notre pièce inspectée pour le nouvel appartement, inspecté lui aussi. Les vêtements qui sortent d’ici ne nous suivent qu’après avoir fait un nouvel escale à la chaleur intense des sécheuses de la buanderie.  Enfin, nous abandonnons ici divan et lits.  Nous en avons des neufs, déjà livrés et installés là-bas.  Inutile de prendre de risques.  Ce n’est qu’un faible prix à payer pour vivre l’esprit tranquille.

Avoir déménagé l’été dernier, au plus fort de l’invasion, nous aurions été obligés de tout abandonner, tellement elles étaient partout.  Mais avec de la logique, du temps de la patience, et de la simple et bête vaseline, nous avons sauvé la majorité de nos possessions, et surtout nous avons sauvé notre couple.

Quant à nos voisins, eh bien ils continuent de traiter leur problème de punaises à leur façon.

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Y’A LIENS LÀ:

Lisez mes trois articles précédents qui racontent mon désopilant parcours en matière boulot/logis:
Mon article Mon Paradis du Concierge sur Urbania.
12 choses que j’ai apprises à la dure en devenant concierge résident
10 trucs que j’ai appris au sujet des riches en emménageant dans un édifice à condos de luxe

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