Camping Chez Roger, jour 5 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe Kim qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs, que je ne vois que comme étant des rednecks attardés.  De plus, je ne cesse d’accumuler les expériences négatives et les blessures.  Cependant, depuis 24 heures, les choses semblent être (enfin) revenues à la normale. 

En ce 5e jour au Camping Chez Roger, tout va bien.  La fin de semaine du Grand Don étant terminée, il m’a fait grand plaisir d’expédier mon bandeau mauve dans la première poubelle venue.  Aucune raison de garder ce souvenir négatif.  

Le matin a été sans histoires.  Le midi totalement sans événement marquant.  Et là, aux alentours de 14:00, Kim et moi profitons du bel après-midi ensoleillé.    Et cette fois, j’ai bien pris soin d’acheter de la crème solaire et de m’en enduire.  Si les choses peuvent continuer de bien aller pour les deux autres jours qu’il nous reste à passer ici, notre séjour devrait me laisser un souvenir somme toute agréable.  

Nous sommes installés, Kim et moi, sur une grande table de pique-nique entre la plage et la la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration.  Nous sommes en compagnie d’une mémé qu’on ne connait pas du tout, et qui est venue s’asseoir à notre table sans y être invitée.  Elle a été attirée par le fait que nous sommes en train de mettre des photos de nos enfants dans un nouvel album photo.  Tout le monde sait que les mémés virent gagas lorsqu’il est question de bébés, et celle-là ne fait pas exception.  Kim est en grande conversation avec elle.  Moi, je n’y participe que si on me pose des questions.  Appelez-moi antisocial si ça vous chante, n’empêche que j’ai horreur des inconnus qui m’imposent leur présence sans y avoir été invités.  Surtout lorsque je n’ai rien en commun avec l’inconnu(e) en question.  Sérieux, là, qu’est-ce que vous voulez qu’un gars de 26 ans et une mémé qui en a trois fois le double peuvent bien trouver à se raconter?  Mais bon, puisque sa présence ne semble pas déranger Kim, je la tolère.  Aussi, pendant qu’elles parlent, je m’occupe en continuant de monter seul l’album photo.

Du coin de ma vision périphérique, je vois un quatuor de douchebags dans la mi-vingtaine qui se rapproche de nous.  Je crois d’abord qu’ils vont juste passer leur chemin.  Mais non! Ils s’approchent, et s’arrêtent tous les quatre à côté de moi en me regardant silencieusement, avec au visage un air irrité.  Je me demande ce qu’ils peuvent bien me vouloir.  Après tout, je ne les connais pas, moi, ces gars-là.

« Oui ? Je peux-tu vous aider? »
« Le monde comme toé, on n’en veut pas icite! »

Ces paroles nous mettent bouche bée tous les trois. Je sens la tension qui monte, mais je n’ai pas la moindre idée du comment et du pourquoi.  Kim leur demande

« Euh… C’est quoi, votre problème? »
« Toé, on t’a rien d’mandé, mêle-toé de c’qui te r’garde! »

Aussitôt, la mémé intervient.

« Voyons Luc! Franchement!  C’est quoi qu’y s’passe? »
« Y s’passe que l’monde comme lui, y’ont pas leu’place icite. »
« Ben voyons donc, Luc!  Tu dois te tromper de personne.  Monsieur, y’é ben correct! 
  Ça fait une heure que sa femme pis lui sont avec moi, pis qu’y me montrent des photos de leurs enfants. »

En entendant ça, les gars se regardent entre eux, l’air surpris et hésitants. Deux d’entre eux jettent un oeil aux photos sur la table. L’un me dit:

« C’est tes enfants? »
« Bah ouais!  Lui, c’est mon plus vieux, William.  Pis celui-là c’est Alexandre, qui a quatre mois.  Pis leur mère, c’est ma femme, juste ici. »

Ils nous regardent, puis se regardent entre eux.  J’entends l’un dire « Oh shit! », et un autre lui chuchoter « Ta yeule! »  Leur air d’abord déterminé et frustré a fait place à un air de confusion.  Je me hasarde à demander:

« J’peux-tu savoir de quoi qu’y s’agit? »

Celui qui semble être leur chef me dit:

« Non, c’est beau!  On t’as pris pour un autre. S’cusez! »

Les quatre gars repartent, en s’échangeant des phrases à voix basse, dont je ne distinguent que « Ça veut dire que tantôt… » suivi d’un impatient « Mais ta yeule, tabarnak! »  Décidément, je ne comprends rien à rien dans ce camping de fous.

Plus tard, Kim et moi retournons vers notre terrain. À mesure qu’on s’y rapproche, on y remarque un léger attroupement.  On peut distinctement entendre Roger gueuler comme un enragé. Kim et moi, on se regarde en se demandant bien ce qui se passe.  On se fraye un chemin à travers les curieux, et on constate avec stupeur que notre terrain a été saccagé.  Nos tentes sont écrasées, la table a pique-nique renversée, la radio de Linda brisée, et sur la toile d’une des tentes, il y a une inscription faite à la peinture en aérosol qui dit DEHOR LES TAPETTE (sic).

Tandis que Roger engueule un des dirigeant du camping au sujet de dommages, intérêts et remboursement, je reste là, à observer les dégâts, sans rien comprendre.  Et c’est là que, parmi les curieux qui observent la scène, se trouvent deux ados qui discutent à voix basse.

« Pourquoi que Luc pis sa gang y’on faite ça? »

Luc?  N’étais-ce pas le nom du douchebag-en-chef qui est venu m’apostropher tout à l’heure?  

« C’t’à cause qu’un gars qui campe su’ c’te terrain-là a fait royalement chier Carole hier soir. »

Et Carole, n’était-ce pas la fille au chapeau de cowboy qui m’a invité à danser hier soir?

En associant ces informations avec le graffiti sur la tente, je déduis aussitôt ce qui vient de se passer: Hier, Carole a commencé la soirée dansante à être joyeuse.  Et elle a commencé à faire la grosse baboune après que j’ai décliné de danser avec elle.  Je suppose qu’après mon départ, ses amis masculins ont constaté le changement dans son humeur et lui ont demandé pourquoi.  D’après ce que j’ai pu voir hier, Carole m’a l’air d’être le genre de fille qui est tellement convaincue d’être irrésistible, il lui est probablement inconcevable qu’un gars hétéro puisse refuser de danser avec elle.  Je suppose qu’elle en est arrivée à la conclusion que j’étais gai.  Elle leur a donc probablement répondu qu’un gai venait de la faire royalement chier.  Et s’il y a une chose que les mâles rednecks détestent plus qu’un hétéro qui risque de leur ravir une fille, c’est un homo qui ne risque pas de leur ravir une fille. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ils sont partis à ma recherche.  Ils ont dû se renseigner jusqu’à ce qu’on leur désigne le terrain où je campais.  Ne m’y ayant pas trouvé, ils l’ont saccagé avant de repartir à ma recherche.  Et quand ils m’ont trouvé, ils ont vus que j’étais en couple hétéro et père de deux enfants.  Eux qui s’attendaient à trouver un gai, ça les a déstabilisés, et ils ont cru faire erreur sur la personne.

Je réalise soudain la chance incroyable que j’ai eue cet après-midi.  Parce que si ça n’avait pas été du fait que j’étais en situation prouvant mon hétérosexualité, je me serais mérité un gay bashing en règle par ces quatre machos. Dire qu’il y a encore quelques minutes, j’étais irrité par le fait que cette mémé inconnue soit venue s’imposer à notre table.  Je réalise maintenant que sa présence a grandement contribué à me sauver la mise, la santé, voire la vie.  

Pendant un instant, je songe à dénoncer Luc à Roger et au responsable avec qui il s’engueule.  Je pourrais citer comme témoin les deux ados et ce qu’ils viennent de dire, ainsi que Kim et la mémé qui étaient là lorsqu’il est venu me menacer.  Malheureusement, s’ils l’attrapent et qu’il s’explique, ça risque de confirmer ma théorie expliquant pourquoi j’ai été la cible de cette haine.  Avec Linda qui cherche toujours à me rendre responsable de tout ce qui nous arrive de négatif, et Kim qui m’accuse toujours de provoquer les désagréments, je comprends qu’il vaut mieux que je ferme ma gueule sur ce que je viens de déduire.  Je me contente de les aider à ramasser nos choses, les remballer et les mettre dans le véhicule de Roger.  

C’est quand même aberrant quand on y pense.  D’un côté, si j’acceptais l’invitation de Carole pour danser, alors je me serais mérité une scène de jalousie de la part de Kim qui m’aurait accusé de vouloir coucher avec.  Et de l’autre côté, en refusant de danser avec Carole, alors là je me suis mérité la haine violente d’un groupe de tarés qui m’accusent d’être gai.  Puisque c’est à moi que Kim aurait fait la scène, et puisque c’est à moi que Carole et ses amis en voulaient, d’une façon comme d’une autre, c’était moi la cible.  Et puisque dans les deux cas, ces désagréments étaient en conséquences de mes agissements, alors c’est moi qui serait tenu responsable de toute cette merde.  Peu importe ce que je fais, même quand je fais tout pour éviter les problèmes, non seulement ce sont les problèmes qui me courent après, il n’y a jamais moyen pour moi de m’en tirer.

La mégère du terrain d’à côté exprime sa satisfaction de nous voir partir deux jours plus tôt que prévu.  

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer les disputes des autres. »

Vingt minutes plus tard, les roues du Station Wagon de Roger tournent furieusement dans la garnote.  C’est pour toujours que nous quittons ce terrain de camping peuplé d’abrutis.  Un terrain de camping où il est normal de menotter un inconnu à l’aube et le lancer dans la boite d’un pick-up.  Un terrain de camping où décliner une invitation à danser de la part d’une fille est un crime.  Un terrain de camping où on peut se faire lyncher si on est (soupçonné d’être) gai.

Comme bien des gens, je me pose parfois des questions existentielles quant à savoir où se trouve ma place dans l’univers.  À ce jour, je ne peux pas dire que j’ai trouvé la réponse.  Mais une chose reste sûre, cependant : Ce n’est certainement pas au Camping Chez Roger.

_____
FIN

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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2 commentaires pour Camping Chez Roger, jour 5 de 5

  1. Marina dit :

    Bonjour !
    C’était sans doute la même bande qui t’as enlevé, non? J’aurais perdu mon sang froid et aurais gueulé sur tout le monde si ça m’arrivait. Tu as été bien patient!

    Marina.

    Aimé par 1 personne

    • Steve Requin dit :

      Eh non! Les trois qui m’ont menottés et envoyés dans le Ford avaient 30-35 ans et étaient associés avec l’administration. Les quatre douchebags avaient dans la vingtaine et étaient campeurs.

      J'aime

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