Camping Chez Roger, jour 3 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs. 

Matin du 3e jour.  Comme d’habitude, je suis le premier réveillé.  Je sors de la tente en premier, à moitié abruti car j’ai très mal dormi.  Aucune idée pourquoi, d’ailleurs.  Je ne porte qu’un gilet et des petits caleçons. Avec mon savon, je me lave les mains sous le jet d’eau du robinet du terrain.  Puis, je m’installe à la table de pique nique. J’enlève mes lunettes et je m’apprête à mettre mes verres de contact. 

Au moment où j’ouvre mon contenant à lentilles cornéennes, j’entend un véhicule freiner sauvagement et s’immobiliser devant notre terrain. J’entends un gars dire:

« Hey, en v’là un! »

Je suis très myope, et sans porter lunettes ou lentilles, je ne distingue que des formes floues. Ce sont donc trois formes floues que je vois se diriger vers moi en courant.  L’un d’eux me prends les bras sans ménagement et me les ramène au dos, ce qui m’arrache un cri de douleur, rapport à ma peau encore sensible de mon coup de soleil intégral de la veille.  Un autre me menotte les mains dans le dos. 

« Hein? Vous faites quoi, là? »
« On t’arrête! »
« Quoi?  Comment ça? »
« T’as pas ton bandeau. »
« Mon quoi? »

 Aussitôt, les trois gars m’empoignent vigoureusement, et m’arrachent de mon siège, éraflant mon mollet sur toute sa longueur sur le vieux bois de la table de pique-nique.  Ils me ramènent vers leur véhicule.  Malgré le flou de ma vision, je vois qu’il s’agit d’un vieux pick-up Ford.

« Ben voyons donc!? Qu’est-ce qui se passe? »
« Y s’passe que t’avais jusse à acheter ton bandeau. »

Sur ce, on me soulève de terre par les bras de façon tellement brusque que j’ai l’impression qu’on me les arrache des épaules.  J’atterris disgracieusement, côté du visage en premier, dans la boite arrière du pick-up, où je me cogne violemment le genou droit sur une bouteille de bière vide.  

Le grand confort.

Puis, ils embarquent dans la cabine en riant et démarrent.  

Malgré la douleur cinglante de ma joue, mes épaules, mon mollet et mon genou, et avec les mains attachées derrière mon dos, je réussis tant bien que mal à me mettre en position assise dans le truck qui me bardasse sans bon sens alors qu’ils roulent comme les malades qu’ils sont sur le chemin inégal de terre et de gravier.  À travers le flou de ma vision, je vois que nous roulons en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. Ils s’y arrêtent. On me fait débarquer. J’ai la désagréable sensation du gravier sous mes pieds nus. On m’amène à l’intérieur, dans une grande pièce où je distingue vaguement une personne derrière une table.  L’un de mes ravisseurs annonce ma venue.

« Kiens, on en a pogné un! »

Sur ce, mes kidnappeurs repartent. Je demande à la personne devant moi de quoi il s’agit.  

« T’as pas ton bandeau. »
« Mais QUEL bandeau?  De quoi que vous parlez? »
« Fais pas semblant que tu l’sais pas.  On a passé tout l’après midi à le dire à tout l’monde, hier.  On est même allé sur chacun des terrains, un par un, pour être sûr que chaque personne dans le camping le sache. »

Je veux bien le croire.  Le problème, c’est que moi, hier, dans l’après-midi, j’étais dans le bois, à l’ombre, à cause de mon coup de soleil.  

« Alors s’ils ont passé sur mon terrain tandis que j’étais absent, comment vouliez-vous que je l’apprenne? »

L’homme me dit alors qu’aujourd’hui, vendredi, commence la fin de semaine du Grand Don. Ils récoltent de l’argent pour une oeuvre de charité quelconque. Je me souviens en effet que Kim m’a glissé quelques mots à ce sujet hier.  Sauf que j’étais trop distrait par son hypocrite proposition de ménage à trois pour m’y intéresser davantage.  Bref, la participation au Grand Don est obligatoire pour les campeurs. Il faut acheter un bandeau mauve pour la modique somme d’un dollar.  Et aujourd’hui, il faut le porter, afin de prouver qu’on a fait notre don.

« Fa que, » conclut-il, « Ceux comme toi qui ont refusé de l’acheter, eh ben on les ramène icite pour qu’ils en achètent un. »

Commençant à perdre patience, c’est avec un air particulièrement bête que j’ose répondre:

« Pis comment voulez-vous que je vous l’achète, vot’estie d’bandeau?  Vous vouèyez pas que ch’t’en T-Shirt pis en boxers? J’ai-tu d’l’air d’avoir un portefeuille sur moi, d’après vous? »

Apparemment, lorsque je m’énerve, je reprends l’accent québécois de mon enfance que mon éducation avait par la suite masqué.  L’homme ne me répond rien pour me calmer:

« T’avais juste à pas refuser d’acheter ton bandeau. »
« J’ai jamais refusé de l’acheter! »
« Ben pourquoi tu l’as pas, d’abord? »
« Parce que vos trois tarlas qui m’ont amenés icite m’en ont jamais parlé.  Ils m’ont juste menottés pis crissés dans boite du pick-up, pas d’lunettes, pas d’verres de contact, ce qui fait qu’en plus, j’voué rien! »
« Pourquoi vous les avez pas mis, vos lunettes? »
« Y m’ont pas laissé l’temps, j’viens jusse de me lever.  Pourquoi vous pensez que chus nu-pied pis en bobettes, calice!? »

N’ayant pas le choix de se rendre à l’évidence comme quoi en effet il me serait impossible d’acheter un bandeau dans l’immédiat, il finit par accepter de me libérer de mes menottes.  Il me laisse partir, mais ne manque pas de me rappeler de revenir acheter mon bandeau au plus vite.  

« Pass’que, t’as vu ce qui arrive à ceux qui n’en ont pas.  Chus sûr que ça t’tentes pas de revivre ça. »

Me voilà donc pris à devoir revenir sur mon terrain qui est situé de l’autre côté du lac, à pieds, nu-pieds, sur une route de terre, de boue et de gravier, en chandail et en petit caleçon, myope comme une taupe, sous les regards des autres campeurs.  Ne voyant pas vraiment où je pose les pieds, je ne le fais qu’avec prudence.  La dernière chose que je veux, c’est me couper les pieds sur un morceau de verre brisé.  La rage m’habite, née de ma frustration contre les activités stupides de cette bande d’idiots.  

Sur ce, le pick-up s’immobilise de nouveau à côté de moi.  Les mêmes imbéciles de tantôt me recapturent aussitôt et me menottent de nouveau.  J’ai beau protester, ils me répondent que j’aurais dû apprendre ma leçon de la première fois qu’ils m’ont attrapés, et me procurer un bandeau.  Ils me relancent dans la boite du truck, avant de me ramener au bureau de l’organisateur.

Lorsque je finis enfin par être de retour sur notre terrain, les pieds meurtris et l’humeur massacrante, ça fait une heure et dix minutes que je me suis fait enlever de la table de pique-nique.  Kim y est assise.  En me voyant, elle m’engueule aussitôt.  Pourquoi? Parce que, puisque j’étais parti sans laisser de traces, et que Linda et Roger avaient trop faim pour attendre mon retour, ils sont allés déjeuner, tel que décidé hier, au petit resto du village. Sans nous!

Tout en remettant mes lunettes et en m’habillant, je raconte mes péripéties à Kim. Elle me regarde avec un air d’incrédulité.  Oh, elle me croit. Elle avait bien vu que j’étais parti sans lunettes ni verres de contact.  Et elle a bien vu mon accoutrement lorsque je suis revenu.  Le problème, c’est qu’elle a de la difficulté à croire que ce terrain de camping puisse être fréquenté, et surtout dirigé, par des gens qui font preuve d’un comportement aussi imbécile.  Et surtout, un comportement imbécile sélectif.  Car apparemment, je suis le seul à qui une telle mésaventure est arrivée.  C’est suffisant pour donner à Kim un doute raisonnable comme quoi j’ai probablement ma part de responsabilités dans ce qui m’est arrivé.

« J’veux dire, come on!  Si t’es l’seul à qui y’ont fait ça, y doit ben y avoir une raison.  T’as dû faire de quoi pour les provoquer. »

J’aime mieux garder le silence.

On va déjeuner à la cantine et j’y achète à contre-coeur deux bandeaux mauves que nous portons pour le reste de la journée, Kim au front, moi en guise de bracelet.

Les heures suivantes se déroulent sans rien de spécial à signaler. Éventuellement Linda et Roger reviennent.  Linda a ramené un sac de guimauves du village.  Elle suggère qu’on fasse un feu pour les faire griller. Étant l’expert en feu de camp, je me porte volontaire pour choisir le bois et allumer du feu. je m’enfonce dans la foret.  J’y trouve une longue branche bien sèche.  Je décide de la casser. Pour se faire, je la prend comme on prendrait un bâton de baseball.  Puis, j’en donne un violent coup sur un solide tronc d’arbre. Instantanément, la branche se casse et je la reçois directement sur la gueule, me fendant la lèvre inférieure.  Je reste étendu par terre pendant quelques minutes, en attendant que la douleur passe, en me demandant bien comment est-ce que ça a bien pu arriver.  Aujourd’hui, 21 ans plus tard, je me le demande encore.

Je n’ai pas fait de feu de camp.  Je suis juste rentré, et j’ai passé le reste de la journée étendu sur mon sac de couchage sous la tente.  Je n’ai qu’un seul désir, et c’est que cette journée se termine au plus vite.

FIN DE LA TROISIÈME JOURNÉE
La suite demain.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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