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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et obsédé textuel.

Ce que vivent les femmes sur les sites de rencontres (sur l’air de « Je l’aime à mourir »)

Tout le monde connait le grand classique Je l’Aime à Mourir de Francis Cabrel. En m’inspirant de quelques malheureux témoignages de mes amies, je me suis amusé à en faire une version qui décrit ce qu’une fille vit généralement lorsqu’elle fréquente un site de rencontres. Ça va comme suit:

(allumez musique pour l’ambiance)

Chuis célibataire
et je me suis inscrit
À un site dans lequel
Il y a plein de gars qui
Essayent de séduire

Ils peuvent bien m’écrire
tout ce qui leur plaira
Si leurs profils n’a rien
qu’des pics de leur gros bras
Je n’vais pas mentir :
Ça va me faire fuir
Oui je vais m’enfuir

Il y a ceux qui disent
Vouloir de l’amitié
Et dès la troisième phrase
Ils parlent de me baiser
Qu’est-ce qu’ils me font rire

Il y a les gars casés
Mais ne les trouvent pas belles
Et qui espèrent trouver
Sur ce site, bien mieux qu’elles
Alors qu’eux mêmes ils
Alors qu’eux mêmes ils
Sont laids à vomir

Au lieu d’se taire
Ces gens vulgaires
S’imaginent que c’est comme ça qu’il
Faut agir pour
Pouvoir nous plaire
Et trouver… de l’amour ainsi.

Il y a aussi les cons
Qui croient que pour séduire,
En baissant leur caleçon
Ça va leur réussir
C’est loin de m’faire jouir

Il y a ces fiches qu’on
Ne peut pas déchiffrer
Aucune ponctuation
Et des fautes par milliers
C’est trop dur à lire
C’est trop dur à lire
Ils savent pas écrire

Enfin, il y a ceux qui
Se disent « des bons gars »
Qui voudraient me séduire
Mais ne font rien pour ça
C’est ceux-là les pires

Eux, ils restant à l’écart
Et s’permettent de juger
Mon envie de vouloir
Un gars déterminé
Qui va me choisir
Qui va réussir
Lui, à me ravir

Au lieu d’se taire
Ces gens vulgaires
S’imaginent que c’est comme ça qu’y
Faut agir pour
Pouvoir nous plaire
Et trouver… de l’amour ainsi

Chuis célibataire
et je me suis inscrit
À un site dans lequel
Il y a plein de gars qui
M’ennuient à mourir

Après tellement de temps
Perdu sur ces sites-là
Voilà que finalement
J’apprécie l’célibat
Je vais m’désinscrire
Et je vais partir
Ne plus revenir.

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Le sexisme et la misogynie existent… Mais peut-être pas de la façon que l’on croit.

Bien que je sois un homme, j’ai déjà vécu le harcèlement sexuel intense au travail.  C’était de la part d’un jeune gai qui se croyait tellement irrésistible qu’il s’imaginait être capable de convertir n’importe quel homme à la gaieté.  On peut en lire l’histoire juste ici, c’est le billet précédent.  Voici en gros ce à quoi j’ai eu droit de sa part: 

  • Il commence par me faire des compliments.
  • Commence à me faire des commentaires grivois.
  • Augmente de plus en plus la fréquence et la quantité de ces commentaires.
  • Me drague en sous-entendus.
  • Devant mon manque de réaction, me fait des avances directes, que je décline.
  • Commence à exprimer qu’il met en doute mon intelligence.
  • Vole mon talon de paie.
  • Se présente chez moi sans y avoir jamais été invité, pour me le rendre.
  • Vole mon savon dans les douches au travail. Se présente chez moi sans y avoir jamais été invité, pour me le rendre.
  • Me fait des commentaires gratuits de plus en plus rabaissants.
  • Trouve mon numéro de téléphone et appelle sans cesse.
  • Me dérange constamment dans mon travail afin de mettre ma compétence en doute
  • Commence à m’humilier publiquement au travail en tentant de planter le doute sur ma compétence dans l’esprit de nos collègues.

 Le comportement qu’il avait envers moi avait trois facettes:

1) L’infantilisation:  Tout le long, il a agi non pas comme si j’étais un adulte responsable mais bien un enfant qu’il avait décidé de prendre en charge: Il s’impose dans ma vie, et se comporte envers mes possessions avec la même liberté qu’un adulte, en se permettant de confisquer mon bordereau de chèque de paie, en se permettant d’enlever mon savon des douches au travail pour le ramener chez moi, comme un parent qui ramène dans la chambre de son enfant un jouet oublié dans une autre pièce en lui disant de ramasser ses affaires. De plus, il n’accordait aucune crédibilité à mes paroles.  Je lui dis non?  C’est comme si je n’avais rien dit.  J’affirme être hétérosexuel?  C’est comme s’il savait mieux que moi si je l’étais ou non.  Ce qui nous amène au point suivant qui est:

2) La sexualisation: Au travail, les seules paroles positives à mon sujet qui sortaient de sa bouche, c’était l’expression de son désir pour moi.  Tout le reste était dénigré. Ce qui signifie qu’à ses yeux, la seule valeur que j’avais était sexuelle. Et puisque je refusais de lui donner ce qu’il voulait de moi, c’est comme si j’étais un enfant indiscipliné qui refuse d’obéir: Il faut le punir.  Ce qui va de pair avec… :

3) La dévalorisation:  D’où sa tentative de m’humilier publiquement.  D’où sa tentative pour saboter ma réputation, voire ma carrière, en plantant le doute sur ma compétence dans l’esprit de nos collègues.  Mais cette attitude, il l’avait bien avant ça.  Lorsqu’il a commencé à travailler, non seulement avais-je déjà un an d’expérience dans la place, c’est moi qui lui ai appris le boulot.  En fait, ça faisait au moins neuf mois que j’entraînais chaque nouveau qui entrait.   Il se permettait pourtant de me corriger, me réprimander, me rabaisser.  Comme si, à ses yeux, mes compétences, mon expérience, mes connaissances, n’avaient aucune valeur.  

C’est en relisant ce texte pour correction que j’ai constaté quelque chose qui ne m’avait pas frappé jusque-là: Tout ce que ce gars-là m’a fait subir, c’est exactement le genre d’attitude et de comportement sexiste et misogyne dont les femmes se plaignent de la part des hommes.  

Mais voilà, dans mon cas particulier, c’était un homme envers un autre homme.  Ça ne pouvait donc être ni du sexisme ni de la misogynie.  On ne peut pourtant pas nier que c’était exactement le même comportement.

Et c’est là que j’ai eu une illumination: Le sexisme et la misogynie, ça n’existe pas.  Ou du moins, peut-être pas de la façon que l’on croit.  Parce que toute cette attitude, tous ces comportements, ce n’est que la façon instinctive d’agir envers une personne que l’on désire, ou du moins toute personne qui fait partie du groupe visé par notre orientation sexuelle.  C’est la seule explication pourquoi un homosexuel aurait envers un homme exactement la même attitude misogyne et déplorable qu’un homme hétéro envers les femmes.

Oui, je sais, hétéro ou homo, « Ils ne sont pas tous comme ça! »   Ça ne change rien au fait que, tous sexes et orientations confondus, il y a un assez grand nombre de gens  qui sont portés à rabaisser ceux qu’ils désirent sexuellement pour que ça pose un problème de société. 

Mais pourquoi sont-ils portés à rabaisser ceux qu’ils désirent sexuellement?  C’est que de tous les temps, le désir sexuel n’a jamais été relié à la notion d’égalité.  Bien au contraire, il l’est avec la notion de propriété via domination.  L‘homme parle de conquérir une femme, d’en prendre possession.  Et c’est ce sentiment possessif qui conduit aux abus.

Ça fait longtemps que la société le sait, que le sexe, la possession et l’abus ne font trop souvent qu’un.  Juste dans notre langage, lorsque l’on a été victime d’une arnaque, qu’est-ce qu’on dit?  « Il m’a bien possédé.  je me suis fait baiser. »   Variante québécoise: « Il m’a bien eu!  Je me suis fait fourrer. »   Vous voyez le parallèle?  Mon collègue voulait me baiser.  Il voulait quelque chose de moi que je ne voulais pas lui donner.  Il a donc tenté de se l’approprier contre mon gré.  Comme le fait un arnaqueur.  Il s’emparait de mes possessions.  Il niait mon identité.  Non pas mon nom, mais mon identité sexuelle d’hétéro.  Et comme un conquérant qui envahit un pays, il a tenté de me conquérir en envahissant mon logement.  Bref, il ne me traitait pas en égal mais bien en inférieur.  Lui en vainqueur, moi en (futur) vaincu.

Parce qu’à la base, le sexe, ça reste une personne qui manifeste sa supériorité et son contrôle sur l’autre.  Même entre deux partenaires sexuels hétéros qui se respectent et se voient en égaux, il reste que la nature oblige que pendant l’acte sexuel, l’un a une position dominante sur l’autre.  Quand on parle de faire l’amour, quelles sont les deux premières positions qui nous viennent en tête? Le missionnaire et la levrette.  L’homme est en position supérieure donc dominante, la femme est dessous, couchée ou penchée, position dominée.  L’homme pénètre, la femme se fait pénétrer.  L’homme est actif, la femme est passive.  Et s’il s’agit de leur première fois, l’homme doit défoncer la barrière qu’est l’hymen. Bref s’introduire de force.  Alors qu’on le veuille ou non, la nature fait en sorte de donner aux hommes l’impression que lorsqu’ils désirent sexuellement une personne, il doit la conquérir et ne pas se laisser arrêter par les obstacles.  Bref, comme on dit en bon français, lui rentrer dedans, dans tous les sens du terme.

Et c’est normal.  Le but premier de la nature étant la survie, il n’est pas difficile d’imaginer qu’à l’aube de l’humanité, on ne pouvait pas toujours se permettre d’attendre le consentement sexuel de l’autre.  Aussi, chez certains hommes, le cerveau était programmé avec une forte libido, mais sans la capacité de ressentir du respect et de l’empathie.  Aujourd’hui, lorsque nait un tel homme, son désir sexuel combiné à ce manque de respect peut aller de la simple frustration jusqu’au viol.  Dans mon cas, mon harceleur n’aurait pas pu se rendre jusque-là car j’avais la capacité physique de lui résister s’il avait osé me toucher.  N’empêche que tous les autres comportements que les femmes étiquettent comme sexiste et misogyne lorsque c’est un homme qui l’a envers une femme, lui les avait envers moi.  Ça démontre que si une grande partie des femmes reçoivent un tel traitement de la part des hommes, ce n’est pas parce que ce sont des femmes.  C’est tout simplement parce que… :

  1. Le désir sexuel est relié à la testostérone. 
  2. Les hommes produisent plus de testostérone que les femmes.
  3. Les hommes ont donc une plus grande libido que les femmes.
  4. La population est majoritairement hétérosexuelle.
  5. Par conséquent, ce sont majoritairement les femmes qui sont victimes de cette attitude de la part des hommes. 

Et comme je l’ai constaté personnellement, ça n’empêche pas les non-hétéros d’avoir exactement les mêmes comportement envers ceux qu’ils désirent sexuellement.  Et voilà pourquoi je dis que la misogynie et le sexisme n’existent (peut-être) pas. Si certains hommes agissent ainsi envers les femme, ce n’est pas parce que c’est une femme. C’est parce que la nature a programmé l’être humain de manière à ce qu’il se croit instinctivement supérieur aux gens visés par ses pulsions sexuelles.  Et personne n’est porté à accorder de respect, de crédibilité ou de pertinence à quelqu’un qu’il croit dominer.  

Même en anglais, qu’est-ce que l’on dit d’une personne ou d’une chose que l’on veut dévaloriser?  Fuck him! Fuck that! Fuck you!  N’avoir aucune valeur du tout = n’avoir qu’une utilité sexuelle.

Ça pourrait même donner deux raisons pourquoi, à compétences égales, un candidat homme est favorisé à l’embauche plutôt qu’une femme:
Raison 1) Le recruteur est un homme hétéro. Il se croit donc d’instinct supérieur à la candidate femme, tout en se voyant sur un pied d’égalité avec le candidat homme.  L’homme commence donc avec une longueur d’avance.
Raison 2) Le recruteur peut très bien ne pas être influencé personnellement par le sexe de la candidate. Cependant, il sait que la présence de cette dernière au sein de l’entreprise pourrait ralentir la performance des employés mâles qui dirigeraient leur attention sur elle plutôt que sur leur travail.  Ce n’est pas farfelu comme croyance, car comme je le raconte dans le billet, tout ce que faisait mon harceleur pour attirer mon attention au travail nous faisait perdre de une à deux heures quotidiennement.  Pour un employeur, ces pertes de temps, ça équivaut annuellement à arrêter le travail pendant un mois et demi.  On parle de centaines de milliers de dollars perdus pour l’entreprise, pour un problème qu’il peut éviter facilement s’il embauche un homme hétéro plutôt qu’une femme qui deviendrait aussitôt objet de convoitise par les employés hétéros masculins. 

Alors entre investir temps et argent dans les ateliers de prévention dans le but d’éduquer, ou juste s’abstenir d’embaucher une femme, beaucoup d’employeurs iront vers la solution facile.

Puisque l’attitude dominante et méprisante envers la cible de nos désirs est reliée au désir sexuel, donc au sexe, je suppose qu’on peut toujours parler de sexisme.  Et tant qu’à faire, misogynie peut continuer de  décrire les cas particulier dans lequel ce sont des hommes hétéros qui font subir ça aux femmes.  Mais je tenais quand même à faire prendre conscience que cette attitude n’est pas une question de discrimination volontaire contre un sexe en particulier.  C’est une question de désirs sexuels naturels, et des comportements que ceux-ci engendrent chez ceux qui les ressentent.  

Ceci étant dit, la raison pourquoi j’explique la logique derrière ce comportement, ce n’est pas dans le but de l’approuver.   C’est pour comprendre pourquoi il existe, de façon à mieux pouvoir le contrer, tout simplement.  Parce que même si un tel comportement est voulu par la nature, nous ne sommes pas dans la nature, nous sommes dans une civilisation.  Et dans la civilisation, il n’y a pas de place pour un tel comportement.  Par conséquent, cette attitude est, et sera toujours, inacceptable.

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Y’a liens là:

La même situation, mais plus classique, où c’est la femme qui subit ça au travail: Ingrid; Cinq jours parmi les loups.
Dans Comment nait la culture du viol, j’explique comment, dès son plus jeune âge, le garçon est conditionnés à se croire supérieur aux filles, ce qui l’amène plus tard à ne les voir que comme un sexe à posséder, sans plus.
Dans 11 illusions fallacieuses qu’essaient de nous vendre les guides de séduction, on peut voir comment ces bouquins contribuent à garder vivante l’idée que toute femme peut être conquise, pour peu que l’on possède les couilles d’aller s’en emparer.

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Il se croyait irrésistible.

Ceci est un témoignage de fait vécu de harcèlement masculin en milieu de travail.

Subir le harcèlement sexuel d’un collègue de travail, ça m’est arrivé à moi aussi.  Je n’oublierai jamais ma première fois. Il était jeune.  Il était beau.  Il se croyait irrésistible.  Il était le fils de mon supérieur immédiat. Et dès qu’il a commencé à travailler, il a eu l’œil sur moi, chose qui n’était pas réciproque.  Tous les éléments étaient en place pour une belle catastrophe.

Les premières semaines, il restait à distance respectueuse.  Puis, ça a commencé doucement.  Un compliment anodin par-ci.  Une remarque coquine isolée par-là.  Je n’en faisais pas de cas.  Ça semblait juste être son humour particulier.  

Au fil des semaines, ses commentaires devinrent libidineux.  Ceux-ci devinrent ensuite de plus en plus nombreux.  Il prenait bien soin de toujours les dire à la blague, pour que ça passe mieux.  Je les ignorais délibérément.  J’espérais qu’en ne me voyant pas embarquer dans son jeu, il finisse par se lasser.  En attendant, je devais juste faire preuve de patience.  

Est-ce que ça a fonctionné?  Eh non!  

Ne pouvant concevoir que je ne succombe point à ses avances, il en arriva à la conclusion que mon manque de réaction signifiait que j’étais juste trop stupide pour me rendre compte que l’on me drague.  Il a donc opté pour me déclarer sa flamme de façon directe, en m’expliquant que quand un homme agit comme lui l’a fait envers moi, c’est parce qu’on l’intéresse.  Alors c’est ça, le mansplaining?  Je l’ai trouvée bien malvenue, cette façon condescendante de mettre en doute mon intelligence.

Ceci dit, j’avais quelques raisons de décliner ses avances.  D’abord, nous n’avions pas la même orientation sexuelle. Déjà là, c’est un obstacle assez incontournable.  Et ensuite, il était déjà en couple, imaginez.  Et même s’il n’y avait pas eu ces deux faits, ce n’est pas avec une personnalité aussi désagréable que la sienne qu’il aurait réussi à me séduire.  Je lui ai fait part des deux premières raisons.  Pas de la troisième.  Il faut bien garder une ambiance harmonieuse en milieu de travail.  Mais qu’importe, mon message était passé.  Nous pouvions maintenant tourner la page et passer à autre chose.  

Deux fois par mois, tandis que nos chèques étaient envoyés automatiquement à la banque, on nous distribuait nos bordereaux de paie (aussi appelés talons de chèque) personnellement. Ce jour-là, je n’ai pas reçu le mien.  J’ai compris pourquoi, quelques heures plus tard, lorsque l’on frappa à la porte chez moi.  J’ai regardé par le judas de porte.  Surprise!  C’était lui, mon collègue dragueur, avec mon bordereau en main.  Il l’avait volé au bureau afin d’y trouver mon adresse.  Je n’en croyais pas mon œil.  J’ai reculé doucement pour éviter que le plancher craque et trahisse ainsi ma présence.  Après dix minutes à cogner périodiquement sans que j’ouvre, il abandonna.

Bien que ressentant du soulagement de le voir partir, je trouvais aberrant qu’il ait osé poser de tels gestes.  J’osais espérer qu’il ne s’agirait que d’un incident isolé.

À cette époque, j’étais dans une situation économique précaire dans laquelle chaque sou comptait. Un jour, après le boulot, j’ai décidé d’utiliser la cabine de douche disponible au travail, une option dont aucun autre employé ne se prévalait.  Ceci fait, plutôt que de remettre mon savon humide dans mon sac, je l’ai laissé sur place.  De retour chez moi, j’ai pu éteindre mon réservoir d’eau chaude.

Quelques heures plus tard, il frappait encore à ma porte.  Cette fois, c’est mon savon qu’il avait en main.  Je n’ai pas répondu.  Après ce coup-là, je n’ai plus osé utiliser la douche au travail.

Avoir été à sa place, si j’avais essuyé deux échecs après m’être présenté deux fois chez une personne sans invitations, j’aurais compris le message et laissé tomber.  Surtout si elle m’aurait dit clairement ne pas être intéressée.  Mais voilà, je ne suis pas le genre de personne qui va aller s’imposer chez autrui.  Aussi, l’idée qu’il puisse persévérer n’a pas pu m’effleurer l’esprit.  

Un soir, il a commencé à me téléphoner.  Je suppose qu’il a trouvé mon numéro sur le cellulaire de son père. Je n’ai pas répondu.  Il a rappelé à toutes les quinze à vingt minutes.  J’ai laissé sonner, en espérant qu’il finisse par se lasser.  J’ai attendu en vain. À une heure du matin, il a fallu que je déconnecte le téléphone afin de pouvoir dormir.  C’est que je n’avais pas de cellulaire.  Mon budget ne me le permettait pas.  Je n’avais qu’une ligne de terre classique.  Une où je ne pouvais pas bloquer un numéro entrant.

Il m’empêchait d’épargner sur l’eau chaude.  Je risquais de manquer un appel important si je laissais le téléphone débranché.  Je ne pouvais plus sortir sans craindre qu’il passe « par hasard » sur ma rue au même moment.  Endurer le harcèlement au travail, c’est une chose.  Mais me faire perturber ma vie privée à répétition dans mon propre logement, ça, non. 

Il existe une option légale recommandée dans ces cas-là.  C’est de prendre un collègue de travail comme témoin, aller voir la personne fautive, lui demander de cesser son comportement harcelant, et conclure par un avertissement comme quoi toute insistance de sa part lui vaudra plainte et poursuite.

En théorie c’est bien joli, mais c’est plus facile à dire qu’à faire.  De un, ça m’étonnerait qu’un collègue accepte d’être témoin d’une situation qui causera un malaise entre eux.  Ensuite, en étant dans l’obligation d’expliquer à chaque témoin potentiel pourquoi j’en ai besoin, plus j’essuierais de refus, plus de collègues sauraient l’histoire, et plus grand serait le risque qu’on m’accuse de porter atteinte à la réputation du fils de notre supérieur immédiat.  Bref, aucune issue qui ne me donnait pas le mauvais rôle.  Il valait mieux y renoncer.

J’ai décidé de lui accorder le bénéfice du doute.   Il sait qu’il ne m’intéresse pas.  Il a bien vu qu’aucune de ses tentatives pour se rapprocher de moi ne fonctionne. C’est une cause qu’il sait perdue d’avance.  Le gars n’est sûrement pas idiot. Selon le bon sens, il devrait arrêter.

Mais voilà, je lui créditais trop de bon sens.  C’était un idiot.  Il n’a pas arrêté. 

Puis, un jour, devant nos collègues, il me lança un reproche sarcastique au sujet d’une erreur sans importance dans mon travail.  En un éclair, j’ai compris ce qui était en train de se passer.  Probablement frustré par ses échecs à me séduire, il allait désormais tenter de m’humilier publiquement, voire de saboter ma carrière, en commençant à sous-entendre mon incompétence à nos collègues. 

Je me doutais qu’il ne s’agirait pas d’un incident isolé. 
Je connaissais trop bien sa persistance. 
Je savais qu’il ne s’arrêterait pas là.   

Trop c’est trop.  C’était la proverbiale goutte d’eau.  J’ai craqué.

De tels récits, vous en avez déjà entendu par dizaines, de la part de filles et de femmes qui se font harceler de cette manière depuis qu’elles sont en âge de travailler.  Cependant, mon histoire à moi se démarque sur un point important.

Ce point est : Je suis un homme.  

Homme, blanc, hétéro, de quarante-deux ans, catholique, cisgenre, et d’environ 35 kg de plus massif que mon harceleur.  Je n’ai pas eu à fuir.  Je n’ai pas eu à donner ma démission.  Je n’ai pas eu à me terrer chez moi sans plus jamais oser sortir jusqu’à ce que je sois obligé de changer d’adresse et de numéro de téléphone. 

Oh que non!  

Je l’ai confronté!  Là!  Immédiatement!  Debout!  Face à lui!  Je l’ai engueulé sans retenue, avec comme témoin nos collègues, ces mêmes collègues devant qui il venait d’essayer de me discréditer.  J’ai dénoncé son harcèlement au travail, son harcèlement chez moi, son harcèlement téléphonique.  Ses commentaires, ses avances, ses insistances, ses  sarcasmes, son vol de mon bordereau de chèque de paie, ses visites, ses appels.  J’ai tout étalé, là, en public.  Et j’ai conclu en lui lançant cet ultimatum devant tous ces témoins: Ou bien il arrête, ou bien je le fais arrêter.  

Il n’a pas répliqué.  Il a juste baissé le regard, tourné les talons, et il a calmement quitté la pièce.  Comme le veut le cliché, j’avais mis le malaise dans la place, et le silence qui suivit était à trancher au couteau.  Il fut cependant rompu par un collègue qui, autant admiratif que fier de moi, m’a mis la main sur l’épaule, m’a fait un sourire, et d’un signe du pouce en l’air m’a dit: « Like a boss! »

J’entends parfois des femmes raconter comment, après en avoir eu assez, elles ont réagi exactement comme je l’ai fait.  Mais la suite de leurs histoires me montre à chaque fois que le fait d’être un homme, ça ne m’a pas seulement servi qu’à intimider physiquement mon harceleur.  Ça m’a aussi évité de me faire dire que je l’avais peut-être provoqué.  Ça m’a épargné les théories comme quoi je m’habillais possiblement trop sexy.  En racontant cette histoire, personne n’a utilisé de termes comme hystérique, mal baisé ou SPM pour expliquer ma réaction.  Mieux encore, je n’ai même pas eu à aller me plaindre aux patrons, ni à être convoqué aux ressources humaines.  La nouvelle de notre confrontation leur est juste parvenue aux oreilles.  Ce fut suffisant pour qu’ils prennent la chose au sérieux.  Ils l’ont aussitôt déplacé vers un autre quart de travail.  Oui, ils l’ont déplacé LUI et non moi, et je ne l’ai plus jamais revu.  Et bien qu’il soit le fils de mon supérieur immédiat, je n’en ai subi aucune conséquence. 

Avoir été une femme, ça ne se serait certainement pas aussi bien passé. Mais voilà; Je suis un homme, moi!   N’empêche que cette expérience fut l’une des plus désagréables, des plus malaisantes et des plus angoissantes que j’ai vécues de toute ma vie.  

Puisque je suis un homme, je sais que ne repasserai probablement plus jamais à travers ça.  Ça me permet de comprendre que je ne vivrai jamais ce qu’est l’ambiance au travail pour une femme.  Je comprends qu’on ne me fera jamais vivre les choses de la même façon que si j’étais une femme  Donc, je comprends que je ne pourrai jamais comprendre à 100% le quotidien d’une femme en milieu de travail.

Mais pendant une courte période, j’en ai eu un aperçu.  Et cet aperçu, je l’ai trouvé terrifiant.   

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Y’a liens là:

Ici, il y a la première fois que j’ai écrit au sujet de ce gars-là.
Notre relation de travail m’a amené à croire que Le sexisme et la misogynie (n’)existent (peut-être) pas de la façon dont que l’on croit.

Plus classique, la femme victime de harcèlement au travail: Ingrid; 5 jours parmi les loups.
Sans oublier comment, sur une période de 25 ans, j’ai subi Le harcèlement sexuel au travail… Au féminin.

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12 raisons pour ne pas occuper trop longtemps un emploi en bas de l’échelle.

Il y a dix-huit ans, en 1999, je travaillais au centre d’appel du service à la clientèle pour Air Canada.  À une époque où le salaire minimum au Québec était $6.90, j’y gagnais $14.00 de l’heure.  C’était un bon moment pour songer à faire des investissements.

Me voici donc à la banque, au bureau de mon conseiller financier.  Après m’avoir posé quelques questions au sujet de mon travail, mon revenu et mes dépenses, celui-ci me demande combien je veux placer par mois.  Je lui donne le montant, qui était le maximum que je pouvais y mettre à ce moment-là.  Celui-ci me répond alors quelque chose je ne m’attendais vraiment pas: « Je vous le déconseille, parce que vous ne garderez pas votre travail longtemps.« 

J’étais choqué.  J’étais insulté.  Moi qui étais fier de lui avoir raconté que, dix ans plus tôt, je travaillais à laver de la vaisselle au resto Le Commensal, travail que j’ai continué tout en retournant aux études, avant de décrocher cet emploi où j’ai commencé à $10.00 de l’heure, et que j’occupe toujours ce poste deux ans plus tard à $14.00.  Moi qui me suis fait un point à lui montrer que je suis travaillant, sérieux, avec la débrouillardise pour m’élever d’un minable travail manuel au salaire minimum à un travail de bureau qui me rapporte plus du double.  Qu’est-ce que c’est, que ces préjugés totalement gratuits à mon égard, comme quoi je serais incapable de garder ma place? Ses insinuations étaient insultantes et injustifiées.  

Il a alors précisé sa pensée en ces termes: « Vous savez, le marché de l’emploi, ce n’est plus comme dans le temps de nos parents.  Eux autres, pouvaient passer toute leur vie au même travail et c’était normal.  Dans ce temps-là, les employés autant que les patrons recherchaient surtout la stabilité, la loyauté.  Ou bien tu restais toujours à la même position, ou bien tu grimpais l’échelle, mais toujours au même endroit.  Mon père a commencé à l’âge de quinze ans à balayer le plancher à la Banque Royale du Canada.  Après ça, la banque lui a donné la formation pour devenir caissier.  Ensuite il est devenu leur comptable.  Vingt ans plus tard, il était gérant, une position qu’il a occupé jusqu’à sa retraite. »

Son histoire était crédible.  Moi-même, ma mère a décroché un travail de caissière à la Banque Canadienne Nationale à l’âge de dix-neuf ans ans, en finissant l’école, malgré le fait qu’elle avait redoublé deux ou trois années.  Et à elle aussi on lui avait éventuellement offert une promotion avec de plus grandes responsabilités.  Par manque de confiance en elle-même, et parce qu’elle ressentait de la sécurité dans son travail routinier, elle a décliné.  Ils l’ont donc laissée à son poste, qu’elle a gardé jusqu’à ce qu’elle se marie et fonde une famille, comme il était coutume à l’époque.     

« Mais de nos jours, ça ne se passe plus comme ça.  Pour chaque position, quand on n’a pas les études, oublie ça, rien à faire pour grimper les échelons.  Soyons francs, téléphoniste, dans une grosse compagnie comme Air Canada, c’est un poste en bas de l’échelle.  Les gens qui y sont engagés, c’est généralement pour avoir un pied dans la place, en attendant que le poste qu’ils convoitent se libère.  Un poste plus haut placé, pour lequel ils sont diplômés. »

Le reste de son explication, ainsi que ce que j’ai pu moi-même observer depuis, lui a donné raison.  Depuis les années 90, non seulement la stabilité n’est plus une qualité recherchée dans le milieu de travail, c’est même un handicap.  Surtout si c’est pour occuper le genre de poste qui entre dans la catégorie Premier travail d’une personne sans expérience.  c’est à dire téléphoniste, plongeur dans un resto, caissière dans un supermarché, et plusieurs autres petite boulots du genre.  Et non seulement est-ce un handicap de carrière, c’en est un social et moral.  Voici les douze raisons:

RAISON 1: Tu es la seule personne stable dans un environnement créé pour être instable.
C’est fou comment, sans pour autant le penser consciemment, on a toujours l’impression que notre nouvel environnement de travail a toujours été le statu quo de la place. Tu es embauché.  Tu apprends à connaitre tes collègues de travail.  Vous vous entendez bien.  Pour toi, ceci est l’univers stable où tu vas passer le reste de tes jours.  Puis, un collègue part occuper de plus hautes fonctions.  Arrive donc le petit nouveau, que tu perçois comme étant l’ovni de la place.  Et étrangement, tu n’es pas vraiment porté à développer d’affinités avec celui-là.  Mais bien vite, tu constates que, un à un, tes premiers collègues font places à de nouveaux.  Un an plus tard, il ne reste plus personne du temps où tu as été embauché.  Tu te sens encore comme le petit nouveau, mais c’est toi qui est l’ancien.  C’est toi, maintenant, l’ovni de la place, car… 

RAISON 2: Tu as de moins en moins d’affinités avec tes collègues.
Au début, le courant passe toujours avec les nouveaux.  Mais après cinq ans sur le marché du travail, le temps a assez passé pour que tu sois totalement décroché des modes, expressions et tendances actuelles que suivent les jeunes qui sortent de l’école.  Ils ont maintenant plus d’affinités entre eux qu’avec toi.  Ce qui fait que plus le temps passe, et plus c’est toi, le vieux con que l’on met de côté.

RAISON 3: Plus tu prends de l’ancienneté, plus ça engendre le mépris.
Normal: De quoi est-ce que ça a l’air, de passer sa vie au bas de l’échelle, à occuper le genre de poste qu’un étudiant occupe  -et quitte-  avant ses vingt ans?  On se fait donc coller l’étiquette de « Pas capable de trouver mieux que ça. »  On a beau se défendre en répliquant « Moi, au moins, je travaille! », cet argument confirme que ta position est tout juste au-dessus des chômeurs, des BS, des parasites et des sans-abris.  Autrement dit, au plus bas du marché du travail, ce qui porte les gens à te juger.  Et même quand ils sont positifs envers toi, c’est encore pire car…  

RAISON 4: Même les encouragements sont décourageants.
Il y a des gens pleins de bonnes intentions, qui vont justement te dire ça:  « Bah, au moins, tu travailles, hein!?  C’est l’important! »   Ils veulent juste t’encourager.  Malheureusement, en disant ça, ils expriment justement le fait qu’à leurs yeux, occuper un tel emploi, c’est quelque chose considéré comme étant décourageant.  C’est suffisant pour donner des complexes.  Et voilà pourquoi… 

RAISON 5: La clientèle fidèle te déprime.
Une cliente régulière a quinze ans, est à l’école secondaire, est célibataire, habite chez ses parents.  Tu as vingt ans, caissière, célibataire, habite seule dans un 3½.
Dix ans plus tard, cette même cliente régulière a vingt-cinq ans, est à l’université et habite un 3½ avec son chum. Tu as trente ans, caissière, célibataire, habite seule dans un 3½.
Encore dix ans plus tard, cette même cliente régulière a trente-cinq ans, est partenaire senior dans un important bureau d’avocats et habite sa propre maison avec son mari et ses deux enfants. Tu as quarante ans, caissière, célibataire, habite seule dans un 3½.
Par conséquent…

RAISON 6: Tu n’as pas l’impression d’évoluer.
C’est un constat qui peut être très déprimant.  Heureusement, ton salaire évolue, lui.  Car plus longtemps tu travailles au même endroit, plus tu accumules les augmentations.  C’est la loi.  Et c’est justement ça le problème suivant, car…

RAISON 7: Tu finis par coûter trop cher.
Admettons qu’une caissière de supermarché occupe ce poste pendant vingt ans.  En 1997, le salaire était $6.80. Tout dépendant de ton employeur, tu as droit à 50¢ d’augmentation à tous les 6 ou 12 mois.  Faisons donc la moyenne, et disons que notre caissière a eu droit à 75¢ annuellement.  Au bout de vingt ans, ça fait $15.00, qui se rajoute à son salaire initial de $6.80, pour un total de $21.80 de l’heure.  Ça représente plus du double du salaire minimum actuel qui est $10.75.  Ça en fait donc l’employée la mieux payée de la place, tout de suite après le gérant (possiblement même au-dessus du gérant), alors qu’elle occupe pourtant le poste le plus en bas de l’échelle.  Et à cause de ça…

RAISON 8: Ta simple présence dérange tout le monde.
Plus tu travailles longtemps à un endroit, plus il est difficile de garder le secret sur ton salaire.  Surtout s’il est aussi élevé pour un poste si bas.  C’est le genre de chose qui choque le gérant et/ou son comptable, qui en parle à un collègue, qui le répète à d’autres, et c’est ainsi que chaque nouvel employé apprends tôt ou tard que tu gagnes si cher pour faire si peu.  Dans le cas d’une caissière dans un marché d’alimentation, ça t’apportes le ressentiment du boulanger, du boucher, des emballeurs, des étalagistes, des concierges, et bien évidemment des autres caissières qui prennent mal que tu puisses gagner double salaire pour travail égal.  Par conséquent, tout le monde te déteste.  Incluant le gérant qui sait très bien que, pour ce qu’il te paye, il pourrait embaucher deux nouvelles, plus jeunes et plus jolies, qui feront aussi bien que toi après une ou deux semaines d’entrainement.   Ce qui n’aide pas ton cas, c’est que souvent, l’ancienneté te pousse à avoir des comportements qui dérangent.  Par exemple: …

RAISON 9: Tu développes une familiarité qui engendre de mauvaises habitudes.
Parfois, le fait d’occuper un poste depuis très longtemps, ça nous porte à agir comme si la place nous appartenait, et on se permet des gestes et des paroles qui ne sont pas appropriés.  Par exemple, l’été dernier, j’ai eu un contrat temporaire dans une clinique de physiothérapie où je remplaçais les concierges employés permanents pendant leurs semaines de vacances.  Durant mes cinq semaines à cet emploi, 80% du staff et des clients m’ont parlé contre l’un des concierges, qui occupait ce poste depuis dix-neuf ans.  Depuis le temps, non seulement connait-il tout le monde, docteurs autant que patients, il est celui qui a le plus d’ancienneté dans la bâtisse.  Aussi, il se permet de cinq à dix pauses-cigarettes par jour, ce qui représente entre une heure et une heure et demie à être payé sans travailler, il se mêle de toutes les conversations entre réceptionnistes, docteurs et patients, et il va même jusqu’à ouvrir le rideau pour entrer dans les isoloirs pour aller jaser avec les patients pendant leur séance de physio.  Totalement sans-gêne, le gars.  Voilà pourquoi, depuis le début de l’année, il avait reçu deux avertissements de la part de la direction, précisant qu’à la troisième offense, il serait renvoyé.   Bref…

RAISON 10: On cherche la première excuse valable pour te congédier.
Vous vous souvenez de cette caissière de Provigo qui a été congédiée pour avoir dit à un client qu’un fromage était en spécial au Wal Mart? Ça faisait dix-huit ans qu’elle occupait ce poste.  Il y a aussi celle-ci, qui a été congédiée du Mc Donald’s, après avoir payé de sa poche le repas de pompiers qui venaient de combattre un incendie. Mère de deux enfants, qui occupait deux emplois, elle n’avait pas le profil typique d’une caissière de McDo.

Il est vrai que c’est le genre de travail où, si on veut être accepté lorsque l’on n’entre pas dans les critères, il faut s’en démarquer de manière extrême.  Comme madame Go Gwek Eng qui, à 92 ans, est la plus vieille employée de Mc Donald’s au monde.  Juste pour ça, elle est assurée d’occuper cet emploi tout en étant respectée jusqu’à la fin de ses jours.

Ceci dit, quand je parle de première excuse valable pour se débarrasser de toi, j’ai un excellent exemple: Je ne sais pas si ça existe en Europe, mais ici au Québec, il y a des dépliants publicitaires gratuits qui sont accrochés aux boites à lettres, dans un sac en plastique.  Ça s’appelle un Publisac.  En général, ils traînent là, sans que personne ne les ouvre, et se retrouvent aux poubelles ou au recyclage lors du passage suivant du camion de ces derniers.  Bref, c’est plus dérangeant qu’utile.  C’est dire à quel point ça n’a aucune valeur aux yeux des gens.  La raison pourquoi j’en parle?  Parce que j’ai connu une femme dont la familiarité au travail la poussait à faire de plus en plus de commentaires chiants à ses collègues.  La direction a donc sauté à pieds joints sur la première excuse pour s’en débarrasser: Avoir volé un Publisac.  Sûr, c’est une excuse ridicule.  Mais techniquement, le Publisac n’avait pas été livré chez elle, donc techniquement il ne lui appartenait pas, donc techniquement c’était un vol, donc techniquement ça en faisait une excuse valable pour s’en débarrasser.

Et à la lumière de tout ceci, tu constates que… 

RAISON 11:  Plus grand est ton passé, plus angoissant est ton présent, car plus incertain est ton avenir.
Résumons la situation: Tu occupes un travail que n’importe qui pourrait faire, tu gagnes trop cher au goût de tous, tu n’as rien en commun avec tes collègues, tu es méprisé, mis de côté, tu déranges, et tu dois sans cesse marcher sur des oeufs car, pour toutes ces raisons, tu sais trop bien que l’on cherche la moindre excuse pour te congédier.  Tu vis donc dans une angoisse constante, dans un environnement à atmosphère négative.  Et il faut que tu l’endures.  Tu n’as pas le choix, car…

RAISON 12: Il te serait impossible de retrouver un tel emploi, et encore moins à tel salaire.
Trop vieux, payé trop cher, et n’a que ce travail-là à mettre dans son CV.  Quel employeur voudrait de ça?  Et bonne chance pour avoir du chômage si la raison du congédiement donnée par l’employeur tombe dans l’une des catégories qui n’y donnent pas droit.  Et même là, les chèques de chômage ne sont pas éternels.

Et même si, exceptionnellement, on arrive à garder notre poste en évitant tous ces problèmes avec nos collègues et patrons…  Vous en connaissez beaucoup, des commerces qui arrivent à exister pendant plus de vingt ans?  C’est sûr qu’il y en a.  Mais tôt ou tard, parmi ceux qui prennent la place des anciens à la présidence, il y en aura un qui n’aura pas le talent de son prédécesseur pour garder la compagnie prospère.  Ou pire encore: Oui, il l’a…  Mais le marché change, et le produit et service n’a plus sa place, et la compagnie finit par fermer.   

Et c’est ainsi que, pour avoir eu la fierté d’être une personne stable, on se peinture dans un coin, s’écrasant de plus en plus dans le mur du fond du cul-de-sac de notre emploi.  Jusqu’à ce que quelque chose cède: le mur, ou nous.

C’est bien beau d’avoir de vieilles valeurs, telles la stabilité en emploi.  Mais si ces valeurs sont qualifiées de vieilles, c’est généralement parce qu’elles n’ont plus leur place à notre époque moderne où, ce qui était hier décrié comme étant instabilité, est aujourd’hui louangé comme étant évolution

Le Petit Lexique Québécois-Français

Pour une raison qui m’échappe, bien que ce blog soit québécois, 87% de mes lecteurs sont européens.  Par conséquent, il arrive parfois que le sens de mes élucubrations leur échappe.  Pour remédier à la situation, j’ai décidé d’écrire ce billet au sujet de mots et d’expressions que nous utilisons des deux côtés de l’Atlantique, MAIS qui n’ont pas le même sens selon le pays.  C’est parti:

AGACE
France: Du verbe agacer, déranger.
Québec : Allumeuse, diminutif du terme « agace-pissette ».  Terme péjoratif utilisé par frustration et mépris.
Usage : « C’te fille-là a passé la soirée à me parler de cul, sans jamais vouloir rien faire après.  C’t’une hostie d’agace! »

ARRACHER
France: Séparer de force.
Québec : Séparer de force, avoir de la difficulté, en avoir bavé.
Usage : « J’en ai arraché au test de maths ce matin. »

AVOIR LE FEU AU CUL
France: Être excité sexuellement.
Québec : Être enragé, frustré, de très mauvaise humeur.
Usage : « Ma belle-mère m’a insulté hier, ça m’a mis le feu au cul pour toute la soirée. »  

BARRER
France: Se barrer = partir.
Québec: Verrouiller, coincer, exclure.
Usage: « Barrer la porte. » = Verrouiller la porte.
« Barrer le char. » = Verrouiller les portières de l’auto.
« Avoir le dos barré. » =
Avoir le dos coincé et très douloureux.
« Tu ne le reverra plus ici, il est barré. » = Il est banni, exclus.
« Non mais t’es pas barré, toé! » = Tu n’as aucune retenue, tu es sans-gène.

BATTERIE
France: Tambour pour orchestre.
Québec: Pile électrique.  De l’anglais battery.
Usage: « Ma flashlight marche pu, faut changer les batteries. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je joue de la batterie pour l’orchestre folklorique Turtle Scrotum. »

BAVEUX
France: Qui dégouline: Verre baveux, omelette baveuse.
Québec: Un insolent provocateur.
Usage: « Il vient de m’envoyer une photo où il embrasse mon ex, le p’tit baveux. »

BEIGNE
France: Gifle.
Québec: Beignet, donut.
Usage : « Homer Simpson mange des beignes. »
Le mot change de genre selon le continent.  En France, pour la gifle, on dit une beigne, alors qu’au Québec, pour le donut, c’est un beigne.

BEU
France: Cannabis.
Québec: Policier, vient de bœufs.  Jusque dans les années 70, l’un des critères relatifs à l’embauche des policiers était que le candidat devait être imposant, baraqué, fort comme un bœuf. Aujourd’hui, cette discrimination est interdite.  Bref, les policiers sont donc devenus les bœufs, prononcer beux, et par extension un policier devient un beu. 
Usage : « Fuck! Les beux! » = 22!  V’là les flics!
En France, le genre de beu est féminin.  De la beu = de la marijuana.
Si un français offre « un pet de beu » à un québécois, ce dernier se demandera bien pourquoi on lui offre une flatulence de policier.

BIENVENUE
France: Mot que l’on dit en accueillant quelqu’un.
Québec: Mot que l’on dit en remerciement de s’être fait remercier.  
Usage : « Merci pour les cadeaux. »  « Bienvenue! » 
Vient de l’usage anglais de dire « You’re welcome! » en réponse à « Thank you! » 
Mais on l’utilise aussi dans le sens français:  Bienvenue sur mon blog.

BLONDE
France: Femme aux cheveux blonds, idiote, bière, cigarette au tabac clair.
Québec: Femme aux cheveux blonds, idiote, bière, amie de coeur. 
Usage :  « Ma blonde. »  Amie de coeur.  Comme dans la chanson Auprès de ma blonde. 
« Joke de blonde. » = blague dans laquelle le personnage, une femme blonde, fait preuve d’une grande idiotie.  En général, il s’agit des même vieilles blagues qui se transmettent d’une génération à l’autre, en changeant le sujet selon la tendance de l’époque.  Par exemple, dans les années 70, ces mêmes blagues mettaient en vedette des belges en Europe, et des newfies (Habitants de Newfoundland / Terre-Neuve) au Québec.

BROSSE
France: Instrument à poils ras qui sert à frotter, polir, démêler.
Québec: Pareil.  Mais aussi une cuite. 
Usage : « J’ai viré une méchante brosse hier. » = J’ai pris une sacrée cuite la veille.

BOSSER
France: Travailler.
Québec: Se prendre pour le patron (sans l’être nécessairement), prendre le contrôle de façon malvenue, abuser de son pouvoir.  Vient de l’anglais boss
Usage : En France: « J’ai bossé tout l’été. » = J’ai travaillé tout l’été.  
Au Québec: « Je me suis fait bosser tout l’été. » = Je me suis fait abusivement donner des ordres tout l’été.
Mais on l’utilise aussi dans le sens de « bosseler »:  Par exemple sur une carrosserie: « T’as-tu fini de bosser mon auto avec ta pelle? »

JE SUIS BOURRÉ
France: Je suis ivre
Québec: J’ai trop mangé.
Usage : « J’ai abusé du buffet, hostie qu’chus bourré! »

BRANLER
France: Masturber.
Québec: Hésiter, trainer.
Usage : « C’est un mauvais employé, il branle dans le manche. »  L’expression branler dans le manche vient du levier de vitesse qui, sur les plus vieilles autos, ne fonctionnent plus très bien, et vibrent anormalement.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je me branle sur des photos cactus. »  Oui, bon, à chacun ses fantasmes, quoi.

ELLE EST BONNE!
France : Elle est baisable.
Québec : Elle est compétente (femme), elle est drôle (blague), elle est délicieuse (nourriture).
Usage : Généralement, on ne met pas le sujet, réduisant l’expression à « ‘Est bonne! »

BOULES
France : Paire de couilles.
Québec : Paire de seins.
Usage : La phrase « La danseuse nue a de belles boules. » exprime sa féminité au Québec et sa masculinité en France.

BAS
France : Le contraire de haut, évidemment.
Québec : Opposé de haut, ainsi que… Chaussettes..
Usage : « Mettre ses bas » = Enfiler des chaussettes.
« Être en pied-de-bas. » =  
Se promener en chaussettes.
Truc étrange, on dit « Avoir des bas dans les pieds », et non les pieds dans les bas, ce qui serait quand même plus logique et pas mal moins douloureux.

CHAUSSETTES
France : Ce que, au Québec, on appelle des bas.
Québec : Pantoufles.
Usage : « J’ai hâte d’arriver chez nous, enlever mes bottes et enfiler mes chaussettes. »

CAISSE
France: Contenant de bois, guichet, voiture.
Québec: Contenant de bois, guichet, boite de carton contenant 12 ou 24 bières, réseau bancaire La Caisse Populaire Desjardins, aujourd’hui Mouvement Desjardins.  
Usage : « J’ai vidé une caisse de douze. » = J’ai bu douze bières.
« Faut j’passe à la Caisse, retirer. » = Je dois passer à (un guichet automatique de) La Caisse Populaire, faire un retrait d’argent.

CAPOTER
France: Faire virer une voiture à l’envers, donc sur son capot.
Québec: Paniquer, se prendre la tête, adorer, être extrêmement ravi.  
Usage : « J’ai vu mon chum avec son ex, je capote. » = J’ai vu mon ami de coeur avec son ex, je panique.
« Je capote sur lui! » = Je l’aime / l’admire / le désire.
« J’ai gagné le tirage? OUAIS, J’CAPOTE! » = Je suis extrêmement ravi.
« Le nouveau manège? Y’é capoté! » = C’est génial.
« Il t’a quitté pour une femme de trois fois le double de ton âge?  C’est donc ben capoté! »  = Étrange, bizarre, surprenant, choquant.
Variante: Virer su’l’top!

CASSÉ
France: Brisé, interrompu, contré.
Québec: Brisé, couple arrivé à terme, être financièrement fauché.  
Usage : « T’as entendu ça? Marilou et Alexandre, y’ont cassé. » = Ils ne sont plus en couple.
« Aller au cinéma? Oublie-ca, chus cassé! » = Je n’ai plus un sou.

CAVE
France: Sous-sol, remise à vins.
Québec: Sous-sol, imbécile.  
Usage : « Hostie qu’t’es cave. » = Quel imbécile vous êtes.

CHAUD
France: Contraire de froid, près du but.
Québec: Contraire de froid, ivre.  
Usage : « Y’a passé la soirée à boire, y’é chaud. »   Vient du fait que l’alcool dilate les capillaire des veines, permettant un plus grand afflux sanguin, réchauffant ainsi le visage, les mains et les pieds, qui sont d’habitude plus froids que le reste du corps.  On utilise aussi les termes dérivés chaudasse ou chaudaille.

CHIÂLER
France: Pleurer.
Québec: Se plaindre de façon constante, protester de manière insistante, faire des reproches répétitifs.  
Usage : « T’es jamais content, maudit chiâleux!? »   

CHIARD
France: Enfant, gamin, garnement.
Québec: Une tâche pénible et difficile.  
Usage : « J’ai essayé de faire moi-même mon rapport d’impôts mais c’était trop un chiard, fa que (« ce qui fait que ») j’ai pris un comptable. » 

CRISSER
France: Grincer.
Québec: Verbe à multiples usages, désignant une action brusque.  Comme beaucoup de nos jurons, crisse a des origines religieuses catholique, et vient de Christ.   Crisse et ses variantes, tout comme le mot schtroumpf dans le langage des Schtroumpfs, remplace aussi bien un nom, un verbe, un qualificatif ou une exclamation. 
Usage :  « Crisser une volée. » = Foutre une raclée.
« Crisser aux vidanges. » = Jeter aux ordures sans ménagement.
« Crisser les brakes. » = Appliquer les freins en panique.
« J’m’en crisse! » = Je m’en fous.
« Être en crisse. » = Être fâché.
« [Action quelconque] en crisse. » = Exprimer que le sujet  de discussion est de niveau supérieur, aussi bien dans le positif que dans le négatif.  Exemple: Il court en crisse = il court très vite.  Il joue en crisse = c’est un excellent musicien. Ça pue en crisse = C’est particulièrement nauséabond.
« [Action quelconque] comme le crisse. » = Contrairement à l’exemple précédent, comme le crisse n’est utilisé que pour exprimer du négatif.  Ex: Y’é lette comme le crisse! = il est très laid!
« Oreille de crisse. » = Tranche de lard séchée frite dans l’huile qui a pris la forme d’une oreille lors de sa cuisson.  Selon l’une des nombreuses légendes sur l’origine du nom, ça viendrait de crispers (croustilles) mal interprété en Christ ears, et traduit comme tel.
« Ça goûte le crisse. » = Ça goûte mauvais.
« Un crisse de bon deal. » = Une très bonne affaire.
« Au plus crisse! » = Le plus rapidement possible.
« P’tit crisse. » = Petit voyou, garnement.
« Elle m’a crissé-là! » = Elle a rompu avec moi.
« C’est crissement l’fun! » = C’est vachement amusant.
« Mon char est décrissé. » = Mon auto est démolie.
« Décrisse d’icite! » =
Veuillez s’il vous plaît évacuer céans dans les plus brefs délais.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « La neige crisse sous mes bottes. »

CROSSE
France: Partie postérieure d’un fusil.
Québec: Partie postérieure d’un fusil, bâton de hockey, sport (la crosse ou lacrosse), branlette, arnaque. 
Usage :  « Cette annonce, c’est une crosse. » = Cette publicité est une arnaque.
« Tu suces-tu ou tu crosses yink? » (Yink = rien que) = Pratiques-tu la fellation sur ton partenaire ou bien ne fais-tu que le branler?

CHAR
France:
 Moyen de transport individuel de l’époque romaine, tiré par un ou plusieurs chevaux.  Ou alors: Char d’assaut, un tank.  
Québec: 
Automobile.
Usage :
« J’ai pogné un accident, mon char y’é toutte décrissé. »
Jusque dans les années 70, il y avait d’autres expressions telles:
« Le gros char. » =
Le train.
« Le p’tit char. » =
Le tramway.
« La track des chars. » =
Le chemin de fer.
« C’est pas les gros chars. »  
Se dit de quelque chose qui a peu de valeur, qui est de mauvaise qualité.

CULOTTE
France: Sous-vêtement féminin.
Québec: La petite culotte = sous vêtements féminin, tandis que les culottes, au pluriel = Pantalon pour hommes.
Usage : « J’me suis assis sur du goudron, j’ai toutt’ taché mon fond d’culottes. »
À l’époque où seuls les hommes portaient le pantalon, on disait de la mégère qui dominait son mari que « C’est elle qui porte les culottes dans le couple. »  On utilise encore l’expression « Mettre ses culottes! » pour dire faire un homme de soi.

CARTABLE
France: Mallette pour documents.
Québec: Classeur à anneaux.
Usage : « Mettez vos feuilles lignées dans vos cartables. »

CHÂSSIS
France: Structure rigide sur laquelle sont attachés tous les éléments d’un mécanisme.  Exemple: Châssis d’automobile.
Québec: Fenêtre.
Usage : « Y fait chaud, rouvre-donc l’châssis. »  Vient du fait que justement, tous les éléments de la fenêtre sont attachés à un châssis.

CHAUDIÈRE
France: Équipement de chauffage à l’eau.
Québec: Seau.
Usage : « Il m’a pitché une chaudière d’eau glacée su’à tête. »

DÉPANNEUR
France : Service de remorquage pour véhicule en panne.  Au Québec, on dit plutôt la remorqueuse, ou bien le towing.
Québec : Petite épicerie-bazar de quartier ouverte toute la semaine, généralement de 8 :00 à 22 :00, mais certaines chaines comme le Couche-Tard sont ouvertes 24h.  Nommée ainsi car, avant 1992, tous les commerces étaient fermés le dimanche.  Ainsi, ce commerce, ouvert 7 jours et au-delà des heures des autres commerces, dépanne en cas de besoin.
Usage : « J’m’en va chercher du lait au dépanneur. »

ÉCOEURANT
France: Qui écoeure, qui dégoûte.
Québec: Selon le contexte et l’intonation de la voix, il peut s’agir d’une situation qui écoeure, d’une personne dégoûtante, d’un truc formidable, ou bien d’un homme très admirable par sa beauté et/ou ses talents.
Usage : « Je suis écoeuré par cette société de merde. » = Être dégoûté, découragé, comme au sens européen.
« Il est écoeurant ce gars-là, à ne jamais se laver. » = Être dégoûtant.
« Il m’a menacé de tout raconter, l’hostie d’écoeurant. » = Être un salopard.
« WOW! Ces ailes de poulet sont écoeurantes. » = Formidable!  Dans ce cas-ci, formidablement délicieuses.
« As-tu vu le nouveau prof de gym? Y’é écoeurant. » = Être particulièrement beau, sexy, attirant, irrésistible.
« Ce peintre est vraiment écoeurant. » = Être extrêmement talentueux.
L’utilisation positive de ce mot au Québec s’apparente au principe comme quoi une personne et/ou une chose puisse atteindre un tel niveau de perfection qu’elle en décourage la compétition. Bref; qu’elle l’écoeure.

FINE
France: Mince, alcool (eau-de-vie de vin).
Québec: Gentille.
Usage : « T’es donc ben fine d’être venue m’aider. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Ce mannequin a une taille fine. »

FOUFOUNE
France: Au singulier : La vulve.
Québec: Au pluriel : Les fesses.
Usage : « Papa va taper les foufounes. » = Papa va faire panpan-cucul.
Depuis 1983, on a un bar nommé Foufounes Électriques à Montréal, dont le nom fait sourciller plus d’un touriste européen qui passe par là.

FIFI
France: Neveu de Donald, frère de Riri et Loulou
Québec: Homosexuel efféminé.  Dérivatif de fifille, généralement réduit à fif.
Usage : « J’me suis fait cruiser par un fifi. »

FOURRER
France: 
Farcir une nourriture par une autre nourriture.  Exemple: Chocolats fourrés aux noisettes.
Québec:
Mettre à un endroit, arnaquer, baiser.  Pas dans le sens d’embrasser, on parle ici de l’acte sexuel.  
Usage :
« Où c’est qu’t’as encore fourré les clés? » = Où as-tu mis les clés?
« J’me suis vraiment fait fourrer en achetant c’te bazou-là. » = Je me suis bien fait avoir en achetant cette bagnole. 
« Hostie que j’la fourrerais dans l’cul, elle. » = Diantre, je ressens fichtrement le désir de copuler sodomistement avec cette demoiselle.

GALERIE
France: Endroit où on tient des expositions.
Québec: Balcon.
Usage : « La vieille d’en face passe ses journées assise sur la galerie. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Je suis allé à l’exposition Images de Bites de Dali à la galerie d’art. »

GOMME
France: Gomme à effacer.
Québec: Chewing-gum.
Usage : « Ferme la bouche quand tu mâches ta gomme. »

GOMMER
France: Effacer.
Québec: Couvrir accidentellement quelque chose d’une substance collante ou poisseuse.
Usage : « J’ai changé ma chaîne de vélo, j’ai les mains toutes gommées. »

GOSSES
France: Enfants.
Québec: Couilles.
Usage : « L’estie d’bitch m’a calissé un coup d’pied dans les gosses. »

GRAINE
France:  Un repas, comme dans « Casser la graine. »  Ou alors un exemple à suivre, comme dans « Prenez-en de la graine. »
Québec: Miettes ou pénis.
Usage : « Mon toaster est full de graines de toasts. »
« Ta femme divorce parce que tu l’as trompée?  T’aurais dû garder ta graine dans tes culottes. »

Mais on l’utilise aussi dans le sens français, en féminin de grain.

GUGUSSE
France:  Clown, individu grotesque.
Québec: Un truc, un machin, une pièce de mécanisme, généralement de petite taille.  Mot utilisé lorsque l’on ne connait pas le nom du truc en question. 
Usage : « J’ai perdu la gugusse pour ouvrir la boite de sardines. »
À l’origine, dans les années 70, on disait plutôt gogosse, mais puisque gosses désigne les couilles, l’expression fut dévulgarisée en gugusse.

INNOCENT
France: Non-coupable.
Québec: Imbécile.
Usage : « T’as encore confondu le fer à friser avec un suppositoire, maudit innocent? »
Vient du fait que si un crime est commis par une personne atteinte d’une déficience intellectuelle, elle n’est pas en mesure de distinguer le bien du mal.  Ce geste n’étant donc pas délibérément malfaisant, il est considéré comme étant accidentel.  La personne est donc automatiquement déclarée innocente.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français, évidemment!

LIMONADE.
France : Boisson gazeuse à saveur de citron.
Québec : Boisson non-gazeuse à saveur de citron.

LIQUEUR
France : Boisson à forte teneur d’alcool.
Québec : Boisson gazeuse, coca.
Usage : « On donne pas d’la liqueur brune aux enfants. » Car en effet, les colas foncés contiennent de la caféine, contrairement aux colas clairs, et sont donc décommandés pour les moins de 12 ans.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: Jusque dans les années 70, les commerces de La Société des Alcools du Québec (SAQ) se nommaient La Commission des Liqueurs.

LUMIÈRE
France: Clarté.
Québec: Clarté, ampoule, feu de circulation, phares d’auto, intelligence.  
Usage: « La lumière est brûlée. » = L’ampoule est grillés.
« La lumière verte. » = Le feu vert.
« Avance jusqu’à la lumière. » = Roule jusqu’au feu de circulation.
« Mes lumières de char. » = Mes phares d’auto.
« Hostie qu’t’es pas une lumière, toé! »  = Diantre, mais vous n’êtes point brillant, monsieur.

MEDIUM
France: Clairvoyant.
Québec: Unité de mesure équivalent à « moyen », pour la taille d’un T-shirt, ou la température sur une cuisinière.
Usage : « J’rentre pu dans des chandails médium, il me faut du large. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Est-ce qu’on sait ce qu’est devenue Jojo Médium? »

PAQUETER
France:
Faire des paquets.
Québec:
Saouler fortement.  
Usage : 
« On s’est paqueté la fraise. » = On s’est saoulés la gueule.

PELOTE
France: Matériel compacté en une boule, généralement de la ficelle ou de la laine à tricoter. 
Québec:  Désignant d’abord le pubis, c’est devenu un synonyme de vagin.  Se prononce  plote, s’écrit souvent plotte.  Mot très vulgaire. 
Usage : « J’ai la plotte en sang. » = Je suis menstruée.
« C’te fille-là, c’t’une crisse de plotte! » = Cette fille est une salope.
« Y’a d’la plotte icite à soir. » = Je constate la présence de plusieurs femmes à cette soirée.
« Ma plotte! » = Terme macho et dégradant utilisé par certains hommes pour désigner leur amante.  D’ailleurs, en général, dans leur vocabulaire, le mot plotte remplace femme.
« Plotte à cash. » = Femme qui ne s’intéresse qu’au pognon des hommes.
« Maudite gang de plottes! » = Bande de lâches.
« J’ai la plotte à terre! » = Je suis épuisé.

PÉTARD
France: Petit explosif, joint de marijuana, parfois diminué à pet, comme dans « Un pet de beu. » 
Québec: Petit explosif, personne sexy.
Usage : « Woah! R’garde-moi l’pétard la-bas!  J’te dis que j’y ferais pas mal. »

POCHE
France: Sac, espace de rangement du pantalon ou d’un manteau.
Québec: Sac, espace de rangement du pantalon ou d’un manteau, ennuyant, scrotum, incompétent, mauvais, jeu de cornhole
Usage : « Ce roman est poche. » = Ennuyant, sans intérêt.
« Il se gratte la poche. » =
Se gratter le scrotum.
« J’ai poché mon examen » =
Avoir échoué un contrôle.
« Je suis trop poche au hockey pour aimer ça. » Je suis trop mauvais/incompétent dans ce sport pour aimer y jouer.
« Jouer aux poches. »  = Variante domestique du jeu de cornhole.  Jeu qui consiste à lancer de petites poches de sable ou de grains sur une boite de bois dans laquelle il y a plusieurs trous, généralement 9, chaque trou valant un nombre X de points.

AVOIR DU POT
France: Être chanceux.
Québec: Posséder de la marijuana.
Bien que ça s’écrive de la même façon, la prononciation est différente.  En France, c’est pô, au Québec c’est pote.
Usage : « Hey man, t’as-tu du pot? »
 Avec l’accent, ça sonne: « Heille manne, t’as-tu du pote? »

PORTABLE
France: Téléphone cellulaire.
Québec: Ordinateur à piles, laptop.
De nos jours, avec les téléphones qui ont les fonctions d’un ordi et vice-versa, le terme portable est désuet.

PQ
France: Papier cul.
Québec: Parti Québécois (politique), Province de Québec (Remplacé officiellement par QC depuis les années 80).
Usage : « René Lévesque, en tant que chef du PQ, était notre meilleur représentant au cabinet. » (Jeu de mots intentionnel)

SAOULER
France : Enivrer, et énerver.
Québec : Enivrer seulement.
Usage : « Elle m’a saoulé toute la nuit. »

SÉCHER
France : Ne pas se présenter à ses cours.
Québec : Attendre en vain, avoir été oublié.
Usage : « Elle a dit qu’elle serait là avant minuit, elle m’a fait sécher toute la nuit. »

SÉRAPHIN
France : Petit ange.
Québec : Avare, Harpagon.
Usage : « C’est pour une bonne cause, fais-pas ton Séraphin. »  Vient de Séraphin Poudrier, personnage reconnu pour sa grande avarice, créé par l’auteur québécois Claude-Henri Grignon, tiré de la série Les (Belles Histoires des) Pays d’En-Haut, d’abord écrit en romans, puis adaptés à la radio, la télé et le cinéma.

TANK
France: Char d’assaut.
Québec: Char d’assaut, mais aussi réservoir, puisque les anglais utilisent également le mot tank en ce sens.  Sauf qu’on le prononce tinque. 
Usage : « La tank à gaz. » = Le réservoir à essence.
« La tank à eau chaude. » =
Le chauffe-eau.
« Tanker »
prononcer tinqué = Mettre de l’essence dans le réservoir.

TANNER
France: Travailler dans une tannerie.
Québec: Énerver, saouler dans le sens non-alcoolique du terme. 
Usage : « Chuis tanné, là! » = Alors là, j’en ai marre.

TICKET
France: Billet de cinéma, (avoir un) ticket = plaire.
Québec: Se prononce Tsikette: Contravention.
Usage : « J’ai pogné un ticket de stationnement. »

TOTON
France: Toupie.
Québec: Sein, ou idiot.
Usage : « La chick a des gros totons! »  = Cette demoiselle a une généreuse poitrine.
 » T’es donc ben toton! » =
Non mais quel idiot!

TOUTOU
France: Chien.
Québec: Animal en peluche.
Usage : « Avec quel toutou veux-tu dormir? »

TURLUTTE
France: Fellation.
Québec: Chant traditionnel québécois utilisant des sons modulés au lieu de mots, popularisé par La Bolduc.
Usage :

UNE P’TITE BITE
France: Un petit pénis.
Québec: Équivalent de « Un peu. »
Usage : « Si je veux du pop-corn? Ouais, j’vais en prendre une p’tite bite. » Vient de la tendance québécoise à s’inspirer des expressions anglophone, dans ce cas-ci « A little bit. »
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Il se disait viril…  J’ai rien senti, avec sa p’tite bite de Schtroumpf. »

VADROUILLE
France: Promenade, voyage.
Québec: Serpillière.
Usage : « Passe la vadrouille, y’a encore un saoulon qui a vomi aux toilettes. »

VIDANGES
France: Filtrer du liquide usé (eau, huile, etc) ou la remplacer par de la neuve.
Québec: Rebuts, déchets, poubelles.
Usage : « Sortir les vidanges. » = Mettre les poubelles sur le trottoir le jour du passage des éboueurs.
Mais on l’utilise aussi dans le sens français: « Chus allé au garage, faire faire la vidange d’huile sur mon char. »

VOYAGE
France: Partir à l’étranger, trip de drogues.
Québec: Partir à l’étranger, étonnement, transport de matériel.
« Un voyage de [terre, bois ou autres matériaux] » = Un plein véhicule de matériel à déplacer.
« Ah ben j’ai mon voyage! » = Ça alors, c’est pas croyable!
Dans ce dernier cas, il faut probablement prendre voyage dans le sens de voir, puisque dire « J’ai mon voyage! » signifie aussi 
« Alors là, j’aurai tout vu! »

C’est tout ce que j’ai trouvé pour l’instant.  Il ne me reste plus qu’à terminer avec cette leçon de vocabulaire tirée du film Bon Cop, Bad Cop.  Parce que toute bonne leçon de langue étrangère se doit de commencer par les jurons.

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Petit exemple d’amitié toxique

C’est symbolique, bien sûr. Et, comme d’habitude, les sexes sont interchangeables. Mais sinon, ouais, on en a tous connus au moins une de ce genre-là:

Camping Chez Roger, jour 5 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe Kim qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs, que je ne vois que comme étant des rednecks attardés.  De plus, je ne cesse d’accumuler les expériences négatives et les blessures.  Cependant, depuis 24 heures, les choses semblent être (enfin) revenues à la normale. 

En ce 5e jour au Camping Chez Roger, tout va bien.  La fin de semaine du Grand Don étant terminée, il m’a fait grand plaisir d’expédier mon bandeau mauve dans la première poubelle venue.  Aucune raison de garder ce souvenir négatif.  

Le matin a été sans histoires.  Le midi totalement sans événement marquant.  Et là, aux alentours de 14:00, Kim et moi profitons du bel après-midi ensoleillé.    Et cette fois, j’ai bien pris soin d’acheter de la crème solaire et de m’en enduire.  Si les choses peuvent continuer de bien aller pour les deux autres jours qu’il nous reste à passer ici, notre séjour devrait me laisser un souvenir somme toute agréable.  

Nous sommes installés, Kim et moi, sur une grande table de pique-nique entre la plage et la la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration.  Nous sommes en compagnie d’une mémé qu’on ne connait pas du tout, et qui est venue s’asseoir à notre table sans y être invitée.  Elle a été attirée par le fait que nous sommes en train de mettre des photos de nos enfants dans un nouvel album photo.  Tout le monde sait que les mémés virent gagas lorsqu’il est question de bébés, et celle-là ne fait pas exception.  Kim est en grande conversation avec elle.  Moi, je n’y participe que si on me pose des questions.  Appelez-moi antisocial si ça vous chante, n’empêche que j’ai horreur des inconnus qui m’imposent leur présence sans y avoir été invités.  Surtout lorsque je n’ai rien en commun avec l’inconnu(e) en question.  Sérieux, là, qu’est-ce que vous voulez qu’un gars de 26 ans et une mémé qui en a trois fois le double peuvent bien trouver à se raconter?  Mais bon, puisque sa présence ne semble pas déranger Kim, je la tolère.  Aussi, pendant qu’elles parlent, je m’occupe en continuant de monter seul l’album photo.

Du coin de ma vision périphérique, je vois un quatuor de douchebags dans la mi-vingtaine qui se rapproche de nous.  Je crois d’abord qu’ils vont juste passer leur chemin.  Mais non! Ils s’approchent, et s’arrêtent tous les quatre à côté de moi en me regardant silencieusement, avec au visage un air irrité.  Je me demande ce qu’ils peuvent bien me vouloir.  Après tout, je ne les connais pas, moi, ces gars-là.

« Oui ? Je peux-tu vous aider? »
« Le monde comme toé, on n’en veut pas icite! »

Ces paroles nous mettent bouche bée tous les trois. Je sens la tension qui monte, mais je n’ai pas la moindre idée du comment et du pourquoi.  Kim leur demande

« Euh… C’est quoi, votre problème? »
« Toé, on t’a rien d’mandé, mêle-toé de c’qui te r’garde! »

Aussitôt, la mémé intervient.

« Voyons Luc! Franchement!  C’est quoi qu’y s’passe? »
« Y s’passe que l’monde comme lui, y’ont pas leu’place icite. »
« Ben voyons donc, Luc!  Tu dois te tromper de personne.  Monsieur, y’é ben correct! 
  Ça fait une heure que sa femme pis lui sont avec moi, pis qu’y me montrent des photos de leurs enfants. »

En entendant ça, les gars se regardent entre eux, l’air surpris et hésitants. Deux d’entre eux jettent un oeil aux photos sur la table. L’un me dit:

« C’est tes enfants? »
« Bah ouais!  Lui, c’est mon plus vieux, William.  Pis celui-là c’est Alexandre, qui a quatre mois.  Pis leur mère, c’est ma femme, juste ici. »

Ils nous regardent, puis se regardent entre eux.  J’entends l’un dire « Oh shit! », et un autre lui chuchoter « Ta yeule! »  Leur air d’abord déterminé et frustré a fait place à un air de confusion.  Je me hasarde à demander:

« J’peux-tu savoir de quoi qu’y s’agit? »

Celui qui semble être leur chef me dit:

« Non, c’est beau!  On t’as pris pour un autre. S’cusez! »

Les quatre gars repartent, en s’échangeant des phrases à voix basse, dont je ne distinguent que « Ça veut dire que tantôt… » suivi d’un impatient « Mais ta yeule, tabarnak! »  Décidément, je ne comprends rien à rien dans ce camping de fous.

Plus tard, Kim et moi retournons vers notre terrain. À mesure qu’on s’y rapproche, on y remarque un léger attroupement.  On peut distinctement entendre Roger gueuler comme un enragé. Kim et moi, on se regarde en se demandant bien ce qui se passe.  On se fraye un chemin à travers les curieux, et on constate avec stupeur que notre terrain a été saccagé.  Nos tentes sont écrasées, la table a pique-nique renversée, la radio de Linda brisée, et sur la toile d’une des tentes, il y a une inscription faite à la peinture en aérosol qui dit DEHOR LES TAPETTE (sic).

Tandis que Roger engueule un des dirigeant du camping au sujet de dommages, intérêts et remboursement, je reste là, à observer les dégâts, sans rien comprendre.  Et c’est là que, parmi les curieux qui observent la scène, se trouvent deux ados qui discutent à voix basse.

« Pourquoi que Luc pis sa gang y’on faite ça? »

Luc?  N’étais-ce pas le nom du douchebag-en-chef qui est venu m’apostropher tout à l’heure?  

« C’t’à cause qu’un gars qui campe su’ c’te terrain-là a fait royalement chier Carole hier soir. »

Et Carole, n’était-ce pas la fille au chapeau de cowboy qui m’a invité à danser hier soir?

En associant ces informations avec le graffiti sur la tente, je déduis aussitôt ce qui vient de se passer: Hier, Carole a commencé la soirée dansante à être joyeuse.  Et elle a commencé à faire la grosse baboune après que j’ai décliné de danser avec elle.  Je suppose qu’après mon départ, ses amis masculins ont constaté le changement dans son humeur et lui ont demandé pourquoi.  D’après ce que j’ai pu voir hier, Carole m’a l’air d’être le genre de fille qui est tellement convaincue d’être irrésistible, il lui est probablement inconcevable qu’un gars hétéro puisse refuser de danser avec elle.  Je suppose qu’elle en est arrivée à la conclusion que j’étais gai.  Elle leur a donc probablement répondu qu’un gai venait de la faire royalement chier.  Et s’il y a une chose que les mâles rednecks détestent plus qu’un hétéro qui risque de leur ravir une fille, c’est un homo qui ne risque pas de leur ravir une fille. Voilà pourquoi, aujourd’hui, ils sont partis à ma recherche.  Ils ont dû se renseigner jusqu’à ce qu’on leur désigne le terrain où je campais.  Ne m’y ayant pas trouvé, ils l’ont saccagé avant de repartir à ma recherche.  Et quand ils m’ont trouvé, ils ont vus que j’étais en couple hétéro et père de deux enfants.  Eux qui s’attendaient à trouver un gai, ça les a déstabilisés, et ils ont cru faire erreur sur la personne.

Je réalise soudain la chance incroyable que j’ai eue cet après-midi.  Parce que si ça n’avait pas été du fait que j’étais en situation prouvant mon hétérosexualité, je me serais mérité un gay bashing en règle par ces quatre machos. Dire qu’il y a encore quelques minutes, j’étais irrité par le fait que cette mémé inconnue soit venue s’imposer à notre table.  Je réalise maintenant que sa présence a grandement contribué à me sauver la mise, la santé, voire la vie.  

Pendant un instant, je songe à dénoncer Luc à Roger et au responsable avec qui il s’engueule.  Je pourrais citer comme témoin les deux ados et ce qu’ils viennent de dire, ainsi que Kim et la mémé qui étaient là lorsqu’il est venu me menacer.  Malheureusement, s’ils l’attrapent et qu’il s’explique, ça risque de confirmer ma théorie expliquant pourquoi j’ai été la cible de cette haine.  Avec Linda qui cherche toujours à me rendre responsable de tout ce qui nous arrive de négatif, et Kim qui m’accuse toujours de provoquer les désagréments, je comprends qu’il vaut mieux que je ferme ma gueule sur ce que je viens de déduire.  Je me contente de les aider à ramasser nos choses, les remballer et les mettre dans le véhicule de Roger.  

C’est quand même aberrant quand on y pense.  D’un côté, si j’acceptais l’invitation de Carole pour danser, alors je me serais mérité une scène de jalousie de la part de Kim qui m’aurait accusé de vouloir coucher avec.  Et de l’autre côté, en refusant de danser avec Carole, alors là je me suis mérité la haine violente d’un groupe de tarés qui m’accusent d’être gai.  Puisque c’est à moi que Kim aurait fait la scène, et puisque c’est à moi que Carole et ses amis en voulaient, d’une façon comme d’une autre, c’était moi la cible.  Et puisque dans les deux cas, ces désagréments étaient en conséquences de mes agissements, alors c’est moi qui serait tenu responsable de toute cette merde.  Peu importe ce que je fais, même quand je fais tout pour éviter les problèmes, non seulement ce sont les problèmes qui me courent après, il n’y a jamais moyen pour moi de m’en tirer.

La mégère du terrain d’à côté exprime sa satisfaction de nous voir partir deux jours plus tôt que prévu.  

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer les disputes des autres. »

Vingt minutes plus tard, les roues du Station Wagon de Roger tournent furieusement dans la garnote.  C’est pour toujours que nous quittons ce terrain de camping peuplé d’abrutis.  Un terrain de camping où il est normal de menotter un inconnu à l’aube et le lancer dans la boite d’un pick-up.  Un terrain de camping où décliner une invitation à danser de la part d’une fille est un crime.  Un terrain de camping où on peut se faire lyncher si on est (soupçonné d’être) gai.

Comme bien des gens, je me pose parfois des questions existentielles quant à savoir où se trouve ma place dans l’univers.  À ce jour, je ne peux pas dire que j’ai trouvé la réponse.  Mais une chose reste sûre, cependant : Ce n’est certainement pas au Camping Chez Roger.

_____
FIN

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Camping Chez Roger, jour 4 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs, que je ne vois que comme étant des rednecks attardés.  De plus, je ne cesse d’accumuler les expériences négatives et les blessures. 

En ce matin du 4e jour, je me réveille en pleine forme.  Mon coup de soleil de l’avant-veille ne paraît plus.  Je n’ai plus mal à la mâchoire ni aux poignets.  Mes blessures à la bouche et au mollet sont refermées et sèches. 

Je regarde ma montre.  Il n’est pas tout à fait six heures.  Je regarde Kim qui dort.  J’ai bien l’impression qu’elle ne se lèvera pas avant encore trois ou quatre heures.  Tout comme Linda et Roger, d’ailleurs.  Je me souviens que je me suis fait réveiller quelques fois pendant la nuit, alors que Linda s’amusait à lancer des bouteilles de bière vides, en riant, sur la tente qu’elle partage avec Roger.  Juste à voir le haut niveau intellectuel de cette activité, je devine qu’ils se sont couchés très tard et saouls comme des cochons. Je suis peut-être un BS, je suis fier de ne pas agir comme tel.  Kim a beau me trouver snob à cause de ça, je m’en fous.  Moi, au moins, j’ai un comportement qui ne dérange personne.  

Comme d’habitude, je mets dans mon sac mon kit à verres de contact, des vêtements de rechange, mon savon et une serviette.  Je compte profiter de l’heure matinale afin d’aller me laver, puis de me promener tandis que tout est encore calme et silencieux.  C’est le bon côté de se lever avant tout le monde.  Et cette fois, je porte mon bandeau bien en vue, autour de ma tête.  je ne tiens pas à revivre ma mésaventure de la veille.

À peine sorti de la tente, je me fais apostropher par la mégère qui a loué le terrain voisin.  Non seulement est-elle réveillée, elle est en beau joual vert.  Elle me pointe du doigt plusieurs bouteilles de bière vides sur son terrain.  Ce sont des O’Keefe.  Autrement dit, la bière de Roger.  Je comprends donc qu’il s’agit de celles que Linda a lancées sur sa tente la nuit dernière.     

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer les vidanges des autres. »

Cette fois, je refuse de prendre le blâme.  Je dis à la dame d’attendre un instant, le temps que je réveille la responsable.  Je viens pour ouvrir la tente de Linda et Roger, mais la fermeture éclair n’ouvre pas.  J’ai beau tirer, rien à faire.  Apparemment, il existe des tentes avec des ouvertures à verrous.  Je ne m’attendais pas à ça. 

Je tape sur la toile du plat de ma main, en appelant Linda.  C’est Roger qui me répond, et il n’a pas l’air content-content de se faire réveiller.

« Que-c’est qu’tu veux? »
« Linda a pitché des bouteilles su’l’terrain d’à côté hier.  Pis là, la madame qui a loué le terrain voudrait qu’elle aille les ramasser. »
« Christ, t’es-tu infirme?  Fa-moé pas accrère que t’es pas capable des ramasser toé-même. »
« Mais c’est pas moi qui les a envoyées là. »

« Kôlisse! On t’amène passer une semaine su not’ terrain pis t’es même pas capab’ de nous rende c’te service-là?  C’est-tu si dur que ça, pour toé, de ramasser 2-3 bouteilles? »

Je soupire!  Décidément, avec ces gens-là, il n’y a jamais moyen d’échapper aux injustices qu’ils me font subir.  Résigné, je me rends sur le terrain voisin.  J’y ramasse les quatre O’Keefe vides.  Ne sachant pas trop où les mettre, je décide de commettre un geste passif-agressif en les déposant directement devant l’entrée de la tente de Linda et Roger.  À peine ais-je déposé la 4e que le ton irrité de Roger monte :

« HEILLE!  C’est pas là que ça va!  La caisse de 24 est dans l’char. »

J’aurais dû être plus silencieux en les déposants.  Je les reprends donc, je me dirige vers l’auto de Roger.  J’y vois la caisse de bières sur le siège arrière, j’ouvre la portière, j’y mets les bouteilles, et je referme.  Puis, je prends la route, sac à dos à la main, avec un sentiment de frustration qui me mettra de mauvaise humeur pour les heures à venir. Je commence vraiment à m’ennuyer de mon appartement.  À mon retour, Kim est debout.  Je lui raconte ce qui vient de se passer.  Sa réponse:

« Ben là, c’est toé qui est cave!  T’avais jusse à l’envoyer chier, la vieille chialeuse. »

Je ne sais pas comment j’ai pu imaginer que j’aurais pu obtenir la moindre compassion de sa part.

Le reste de la matinée se déroule sans histoire.  L’après-midi également.  Puis, arrive le soir.  Comme prévu, nous allons souper de l’autre côté du lac, alors que les hot-dogs seront à un dollar pièce, à l’occasion du party en l’honneur du Grand Don.  C’est d’ailleurs déjà commencé, si j’en crois la musique de I Saw You Dancing qui se rend jusqu’à nous.

Comme d’habitude, Roger préfère passer la soirée en compagnie de ses amis plutôt qu’avec nous.  C’est donc avec Kim et Linda que je contourne le lac, en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. C’est entre cet endroit et la plage qu’ils ont installé la discothèque mobile encadrée de boites de son géantes d’une puissance que j’estime à vingt millions de watts.  Déjà, quelques campeurs s’amusent à danser les mouvements du Macarena sous la chanson du même nom.  


Heeeey, Macarena! ♫

La musique change pour Trouble du duo Shampoo.  La foule est de plus en plus nombreuses de minute en minute, un détail qui n’échappe pas à Linda qui nous empresse de s’installer à une table de pique-nique pendant qu’il y en a encore de libre.  Nous nous installons tous les trois du même côté, histoire de laisser d’autres gens s’installer face à nous.  Bientôt, la bière et les hot-dogs sont omniprésents.  Je décline le premier, tout en abusant joyeusement du second.  Je me suis fait tellement chier depuis que je suis ici, je ne vais certainement pas me priver des plaisirs de la gourmandise.  Kim et Linda m’envoient leur en chercher d’autres.  Je fais bien attention d’éviter les coups de pieds de ceux qui dansent sur Cotton Eye Joe.  Je souris en me disant que ça prend bien des rednecks pour apprécier la musique d’un groupe nommé Rednex

La nuit tombe. Les lampions s’allument. La musique devient plus forte et les danseurs plus nombreux. Certaines filles s’amusent à faire du lip-synch sur la chanson Short Dicked Man en s’adressant à un gars de leur choix.  À notre table, Kim et Linda sont en grande conversations avec des inconnus dans la vingtaine.  Quant à moi, je me contente d’observer et d’écouter.  Il est vrai que je ne trouve rien à dire dans ces conversations au sujet de moteur V8, de fumage de pot et de filles qui ont hâte que leur chums sortent de prison.

Parmi la gang avec qui on partage la table, il y a une fille nommée Carole.  Carole a une attitude et un look qui la rend remarquable.  Dans la fin de la vingtaine, elle n’a pas changé de look depuis son adolescence dans les années 80. Un peu grassette, long cheveux noirs frisés rendus figés par le spray-net, bustier noir, jupe courte blanche, veston blanc avec manches retroussées aux coude, et chapeau de cowboy blanc. Tout le long de notre présence à cette table, elle n’a cessé de jouer à la très-amicale avec les gars, flirtant les uns, dansant avec les autres, se faisant offrir des consommations toute la soirée.  Le genre de fille qui s’amuse à allumer tous les gars sans jamais finir avec personne.  Bref, la typique agace que l’on retrouve trop souvent dans ce genre de foule.

Kim se lève pour aller aux toilettes. Comme de raison, Linda la suit, car pour une raison que je ne comprendrai jamais, il faut toujours que, en sortie, les filles aillent aux toilettes deux par deux.  Je suppose que c’est pour s’échanger leurs impressions sur les gars qu’elles rencontrent.

Constatant probablement qu’il était difficile de danser langoureusement sur The Scatman, Carole revient s’asseoir.  Elle passe le reste de la toune à jaser avec le gars assis à côté d’elle.  Il finit par lui-même partir aux toilettes, gallons de bière consommées oblige.  Alors que la musique change pour What is Love (Baby don’t hurt me), Carole se retourne vers moi en souriant.  Puis, elle me tend la main.

« Viens-tu danser ? »

Oh shit!  D’abord, elle n’est pas du tout le genre de fille que j’aime fréquenter. Ensuite, Kim me pique des crises de jalousies extrêmes à chaque fois qu’elle s’imagine que je puisse m’intéresser à une autre.  Alors la dernière chose que j’ai envie, c’est d’en provoquer une.   Aussi, avec un sourire poli, je réponds:

« Non, ça va, merci! »

Carole me regarde avec un air à la fois désemparé et incrédule. 

« Hein? »
« C’est beau, ça va aller, merci! »

Elle n’a vraiment pas l’air de comprendre mon refus.  Aussi, elle insiste.

« Voyons! J’ai pas dit Draguer, j’ai dit Danser. »
« Oui-oui, j’avais compris.  Mais non, ça va, merci. »

Elle me regarde avec de grands yeux ronds en disant « Ah! »  Puis, avec un air au visage démontrant qu’elle semble ressentir un malaise, elle tourne doucement la tête et regarde ailleurs.  Moi-même, pour éviter qu’il y ait le moindre malentendu sur mon manque d’intentions envers elle, je fais un 180 degrés sur mon siège et je me place face aux toilettes, tournant le dos à Carole.  Juste à temps d’ailleurs, car en revoilà Kim et Linda.  

Durant les vingt minutes qui suivent, Carole resté plantée là, sans parler, sans broncher.  Elle qui avait été joyeuse et agitée toute la soirée, voilà qu’elle avait l’air de quelqu’un qui vient de perdre sa joie de vivre.  J’avais de la difficulté à croire que mon refus de danser avec elle puisse la désemparer à ce point.  Je me fais cette réflexion:

« Tsss…  Regardez-moi ça!  Tellement habituée d’avoir tous les gars à ses pieds, que quand il y en a un qui lui dit non, elle ne comprends plus rien.  C’est quand même idiot, quand on y pense.  Quand une fille dit non à un gars, il faut l’accepter et trouver ça normal.  Mais quand c’est l’inverse, c’est le gros drame et la remise en question.  Pathétique! »

Et c’est ainsi que, pour la première fois, je constate que lorsqu’une fille n’a que peu d’estime de soi, il arrive qu’elle se définisse par sa capacité d’utiliser le sexe afin de séduire.  Par conséquent, si elle rencontre un gars qui est insensible à ses charmes, alors c’est comme si elle ne valait plus rien à ses propres yeux.  Je dois avouer qu’à ce moment-là, en 1995, à 26 ans, je ne comptais plus les trop nombreuses fois où les filles m’avaient repoussé.  Aussi, de voir qu’une fille si populaire prenne aussi mal le fait que moi je la repousse, je trouve ça étrangement apaisant.  Voire même satisfaisant.

De retour dans notre tente, après avoir laissé Linda au party, je me jette sauvagement sur Kim et lui arrache ses vêtements.  D’abord surprise par ma fougue, elle s’y met elle aussi.  En un rien de temps, me voilà par terre, sur elle et en elle.  Je ne sais pas si c’est mon anecdote avec Carole qui me procure un sentiment de puissance, ou bien du fait que j’ai réussi à éviter toute désagréabilité entre Kim et moi aujourd’hui.  Toujours est-il que je la baise avec une rare virilité pendant l’heure et demie qui suit.  Et elle ne se gène pas pour exprimer, une fois nos ébats finis, combien elle a apprécié.  Tellement, qu’elle ne gâche même pas l’atmosphère en me soupçonnant d’avoir été allumé par une autre.

Enfin, une journée qui finit bien. 

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FIN DE LA QUATRIÈME JOURNÉE
Demain: La suite et fin.

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Camping Chez Roger, jour 3 de 5

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi.  Plus je passe de temps ici, et moins je me trouve d’affinités avec les campeurs. 

Matin du 3e jour.  Comme d’habitude, je suis le premier réveillé.  Je sors de la tente en premier, à moitié abruti car j’ai très mal dormi.  Aucune idée pourquoi, d’ailleurs.  Je ne porte qu’un gilet et des petits caleçons. Avec mon savon, je me lave les mains sous le jet d’eau du robinet du terrain.  Puis, je m’installe à la table de pique nique. J’enlève mes lunettes et je m’apprête à mettre mes verres de contact. 

Au moment où j’ouvre mon contenant à lentilles cornéennes, j’entend un véhicule freiner sauvagement et s’immobiliser devant notre terrain. J’entends un gars dire:

« Hey, en v’là un! »

Je suis très myope, et sans porter lunettes ou lentilles, je ne distingue que des formes floues. Ce sont donc trois formes floues que je vois se diriger vers moi en courant.  L’un d’eux me prends les bras sans ménagement et me les ramène au dos, ce qui m’arrache un cri de douleur, rapport à ma peau encore sensible de mon coup de soleil intégral de la veille.  Un autre me menotte les mains dans le dos. 

« Hein? Vous faites quoi, là? »
« On t’arrête! »
« Quoi?  Comment ça? »
« T’as pas ton bandeau. »
« Mon quoi? »

 Aussitôt, les trois gars m’empoignent vigoureusement, et m’arrachent de mon siège, éraflant mon mollet sur toute sa longueur sur le vieux bois de la table de pique-nique.  Ils me ramènent vers leur véhicule.  Malgré le flou de ma vision, je vois qu’il s’agit d’un vieux pick-up Ford.

« Ben voyons donc!? Qu’est-ce qui se passe? »
« Y s’passe que t’avais jusse à acheter ton bandeau. »

Sur ce, on me soulève de terre par les bras de façon tellement brusque que j’ai l’impression qu’on me les arrache des épaules.  J’atterris disgracieusement, côté du visage en premier, dans la boite arrière du pick-up, où je me cogne violemment le genou droit sur une bouteille de bière vide.  

Le grand confort.

Puis, ils embarquent dans la cabine en riant et démarrent.  

Malgré la douleur cinglante de ma joue, mes épaules, mon mollet et mon genou, et avec les mains attachées derrière mon dos, je réussis tant bien que mal à me mettre en position assise dans le truck qui me bardasse sans bon sens alors qu’ils roulent comme les malades qu’ils sont sur le chemin inégal de terre et de gravier.  À travers le flou de ma vision, je vois que nous roulons en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration. Ils s’y arrêtent. On me fait débarquer. J’ai la désagréable sensation du gravier sous mes pieds nus. On m’amène à l’intérieur, dans une grande pièce où je distingue vaguement une personne derrière une table.  L’un de mes ravisseurs annonce ma venue.

« Kiens, on en a pogné un! »

Sur ce, mes kidnappeurs repartent. Je demande à la personne devant moi de quoi il s’agit.  

« T’as pas ton bandeau. »
« Mais QUEL bandeau?  De quoi que vous parlez? »
« Fais pas semblant que tu l’sais pas.  On a passé tout l’après midi à le dire à tout l’monde, hier.  On est même allé sur chacun des terrains, un par un, pour être sûr que chaque personne dans le camping le sache. »

Je veux bien le croire.  Le problème, c’est que moi, hier, dans l’après-midi, j’étais dans le bois, à l’ombre, à cause de mon coup de soleil.  

« Alors s’ils ont passé sur mon terrain tandis que j’étais absent, comment vouliez-vous que je l’apprenne? »

L’homme me dit alors qu’aujourd’hui, vendredi, commence la fin de semaine du Grand Don. Ils récoltent de l’argent pour une oeuvre de charité quelconque. Je me souviens en effet que Kim m’a glissé quelques mots à ce sujet hier.  Sauf que j’étais trop distrait par son hypocrite proposition de ménage à trois pour m’y intéresser davantage.  Bref, la participation au Grand Don est obligatoire pour les campeurs. Il faut acheter un bandeau mauve pour la modique somme d’un dollar.  Et aujourd’hui, il faut le porter, afin de prouver qu’on a fait notre don.

« Fa que, » conclut-il, « Ceux comme toi qui ont refusé de l’acheter, eh ben on les ramène icite pour qu’ils en achètent un. »

Commençant à perdre patience, c’est avec un air particulièrement bête que j’ose répondre:

« Pis comment voulez-vous que je vous l’achète, vot’estie d’bandeau?  Vous vouèyez pas que ch’t’en T-Shirt pis en boxers? J’ai-tu d’l’air d’avoir un portefeuille sur moi, d’après vous? »

Apparemment, lorsque je m’énerve, je reprends l’accent québécois de mon enfance que mon éducation avait par la suite masqué.  L’homme ne me répond rien pour me calmer:

« T’avais juste à pas refuser d’acheter ton bandeau. »
« J’ai jamais refusé de l’acheter! »
« Ben pourquoi tu l’as pas, d’abord? »
« Parce que vos trois tarlas qui m’ont amenés icite m’en ont jamais parlé.  Ils m’ont juste menottés pis crissés dans boite du pick-up, pas d’lunettes, pas d’verres de contact, ce qui fait qu’en plus, j’voué rien! »
« Pourquoi vous les avez pas mis, vos lunettes? »
« Y m’ont pas laissé l’temps, j’viens jusse de me lever.  Pourquoi vous pensez que chus nu-pied pis en bobettes, calice!? »

N’ayant pas le choix de se rendre à l’évidence comme quoi en effet il me serait impossible d’acheter un bandeau dans l’immédiat, il finit par accepter de me libérer de mes menottes.  Il me laisse partir, mais ne manque pas de me rappeler de revenir acheter mon bandeau au plus vite.  

« Pass’que, t’as vu ce qui arrive à ceux qui n’en ont pas.  Chus sûr que ça t’tentes pas de revivre ça. »

Me voilà donc pris à devoir revenir sur mon terrain qui est situé de l’autre côté du lac, à pieds, nu-pieds, sur une route de terre, de boue et de gravier, en chandail et en petit caleçon, myope comme une taupe, sous les regards des autres campeurs.  Ne voyant pas vraiment où je pose les pieds, je ne le fais qu’avec prudence.  La dernière chose que je veux, c’est me couper les pieds sur un morceau de verre brisé.  La rage m’habite, née de ma frustration contre les activités stupides de cette bande d’idiots.  

Sur ce, le pick-up s’immobilise de nouveau à côté de moi.  Les mêmes imbéciles de tantôt me recapturent aussitôt et me menottent de nouveau.  J’ai beau protester, ils me répondent que j’aurais dû apprendre ma leçon de la première fois qu’ils m’ont attrapés, et me procurer un bandeau.  Ils me relancent dans la boite du truck, avant de me ramener au bureau de l’organisateur.

Lorsque je finis enfin par être de retour sur notre terrain, les pieds meurtris et l’humeur massacrante, ça fait une heure et dix minutes que je me suis fait enlever de la table de pique-nique.  Kim y est assise.  En me voyant, elle m’engueule aussitôt.  Pourquoi? Parce que, puisque j’étais parti sans laisser de traces, et que Linda et Roger avaient trop faim pour attendre mon retour, ils sont allés déjeuner, tel que décidé hier, au petit resto du village. Sans nous!

Tout en remettant mes lunettes et en m’habillant, je raconte mes péripéties à Kim. Elle me regarde avec un air d’incrédulité.  Oh, elle me croit. Elle avait bien vu que j’étais parti sans lunettes ni verres de contact.  Et elle a bien vu mon accoutrement lorsque je suis revenu.  Le problème, c’est qu’elle a de la difficulté à croire que ce terrain de camping puisse être fréquenté, et surtout dirigé, par des gens qui font preuve d’un comportement aussi imbécile.  Et surtout, un comportement imbécile sélectif.  Car apparemment, je suis le seul à qui une telle mésaventure est arrivée.  C’est suffisant pour donner à Kim un doute raisonnable comme quoi j’ai probablement ma part de responsabilités dans ce qui m’est arrivé.

« J’veux dire, come on!  Si t’es l’seul à qui y’ont fait ça, y doit ben y avoir une raison.  T’as dû faire de quoi pour les provoquer. »

J’aime mieux garder le silence.

On va déjeuner à la cantine et j’y achète à contre-coeur deux bandeaux mauves que nous portons pour le reste de la journée, Kim au front, moi en guise de bracelet.

Les heures suivantes se déroulent sans rien de spécial à signaler. Éventuellement Linda et Roger reviennent.  Linda a ramené un sac de guimauves du village.  Elle suggère qu’on fasse un feu pour les faire griller. Étant l’expert en feu de camp, je me porte volontaire pour choisir le bois et allumer du feu. je m’enfonce dans la foret.  J’y trouve une longue branche bien sèche.  Je décide de la casser. Pour se faire, je la prend comme on prendrait un bâton de baseball.  Puis, j’en donne un violent coup sur un solide tronc d’arbre. Instantanément, la branche se casse et je la reçois directement sur la gueule, me fendant la lèvre inférieure.  Je reste étendu par terre pendant quelques minutes, en attendant que la douleur passe, en me demandant bien comment est-ce que ça a bien pu arriver.  Aujourd’hui, 21 ans plus tard, je me le demande encore.

Je n’ai pas fait de feu de camp.  Je suis juste rentré, et j’ai passé le reste de la journée étendu sur mon sac de couchage sous la tente.  Je n’ai qu’un seul désir, et c’est que cette journée se termine au plus vite.

FIN DE LA TROISIÈME JOURNÉE
La suite demain.

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Camping Chez Roger, jour 2 de 5.

RÉSUMÉ:  Été 1995.  J’ai 26 ans et je passe une semaine sur un terrain de camping en compagnie de ma conjointe Kim qui souffre de jalousie maladive, ainsi que sa meilleure amie, Linda, qui n’a que du mépris pour moi. 

C’est le matin du second jour. Ayant toujours été un lève-tôt, je me réveille en premier. Je mets mes lunettes.  Je prends mon sac à dos et j’y mets mon savon, une serviette, des vêtements de rechange et mes produits à verres de contact.   Sans réveiller Kim, je sors de la tente. Le soleil est levé. Sa brillance en basse altitude fait de très longues ombres. Le ciel est clair, l’air est frais, et le gazon est imbibé d’eau de la pluie que nous avons eu cette nuit. Au moment où je viens pour enfiler mes souliers pour me diriger vers les toilettes et douches publiques, je me fais engueuler par la mégère du terrain voisin à cause que Linda a laissé sa radio jouer toute la nuit. Et en effet, toujours accroché à sa branche d’arbre, il joue encore.

« J’ai pas payé pour me faire gâcher ma semaine à devoir endurer la musique des autres. »

Je pense que c’est inutile de lui expliquer que ce n’est pas moi le fautif.  Je vais juste éteindre l’appareil. Plutôt que de le décrocher de l’arbre, j’opte pour la solution expéditive qui est de débrancher la prise de courant. À peine ais-je mis les doigts sur le fil électrique que je sens mon bras se raidir sous une douloureuse sensation de choc électrique. Le fil était imbibé d’eau de pluie, toute comme le gazon sur lequel je suis debout pieds nu. Si je l’avais saisi plutôt que de simplement le toucher, je n’aurais probablement pas été capable de le lâcher et je me serais électrocuté. J’emballe ma main dans une serviette sèche avant de saisir le fil pour l’arracher promptement.

De retour des cabines de douches publiques, je m’installe à la table et je mets mes verres de contact. Kim, Linda et Roger se lèvent presque simultanément. Le temps qu’ils s’habillent, on s’en va déjeuner à la cantine du camping, mais le très piètre rapport qualité/prix de ce déjeuner fait que Roger décide que demain, nous irons plutôt déjeuner dans un petit resto qu’il connait, situé dans un village pas loin d’ici.

Je passe une bonne partie de la journée sur la plage de terre sablonneuse.  D’abord, je me baigne avec Kim.  Puis, je m’assois par terre et je sors de mon sac ma tablette à dessin.  Kim me laisse là en me disant qu’elle retourne sur notre terrain.  Je passe les heures suivantes à dessiner le lac, la plage, les terrains, les arbres, les gens…  Mon travail attire l’attention de quelques jeunes de dix à douze ans qui passent par là.  Ils me complimentent sur mon talent.  L’un d’eux me demande:

« Tu me ferais-tu un dessin? »
« Euh… Ok! »
« Fa-moé donc un AK-47. »
« Un quoi? »
« Un genre de mitraillette d’armée.  Ou non, tiens, une Kalaschnikov. »
« Euh… C’est que, j’ai jamais dessiné des armes. »
« Ok! Ben dessine-donc une Lamborghini d’abord. »
« Euh… Chus pas spécialistes des chars non plus.  Je pourrais bien le faire si j’avais un modèle, mais là… »
« C’est quoi que tu sais dessiner, d’abord? »
« La nature, les gens, les visages.  Je peux faire des portraits ou de la caricature. »
« Ok, ben fais-moi donc Paméla Anderson. »
« Euh…  Si j’avais un modèle, je pourrais bien la dessiner.  Mais là, j’peux pas dessiner quelqu’un de mémoire.  Par contre, puisque je vous ai devant moi, je pourrais vous faire vos portraits ou vos caricatures. »
« Naah, laisse faire. »

Sur ce, ils partent, me laissant à mes réflexions.  

« Tsss…  Ils sont entourés des beautés de la nature, et tout ce qui les intéresse, c’est les armes, les bagnoles pis les gros totons. Y’a pas à dire, la prochaine génération de rednecks québécois est assurée.  »  

Les heures passent dans l’insouciance, jusqu’à ce que je me sente envahi par quelque chose que je crois être d’abord une fièvre. Je remets mon matériel à dessin dans mon sac et je retourne à notre terrain où se repose Kim en lisant un roman. En me voyant arriver, elle pousse un cri de surprise.

« Calice! T’es rouge comme un homard! »

Ce n’était pas de la fièvre.  Je venais tout juste de contracter le plus gros et le plus rapide coup de soleil de ma vie jusque-là. Le front, les joues, la nuque, le dos, la poitrine, les cuisses, les bras… Pour la première fois de ma vie, je me rends compte que c’est vrai, tout ce qu’on nous raconte depuis quelques années au sujet de la couche d’ozone qui s’amincit, et du fait que les rayons UV du soleil sont plus dangereux que jamais. Kim a un tube de crème hydratante, ce qui a un peu soulagé le feu de mes brûlures. Quand je pense qu’à l’époque où j’étais enfant, dans les années 70, on pouvait passer la journée entière au soleil en maillot de bain, sans risques. Et il fallait un soleil de plomb particulièrement intense pour brûler. J’ai passé le reste de la journée habillé et à l’ombre, dans le bois, à boire beaucoup d’eau tout en me sentant fiévreux.  Alors que je replace mon col de gilet qui irrite ma nuque écarlate, je constate que, ne serait-ce que physiquement, le soleil aura fait de moi un redneck.

Le soir arrive et le soleil passera ses deux dernières heures caché derrière les nuages, ce qui m’apportera enfin du répit.  Je sors du bois et retourne sur le chemin, où le hasard fait que j’y croise immédiatement Linda.  Avec un sourire malin, elle me dit:

« Kim te cherche.  Elle a què’que chose de ben important à te dire. »
« C’est quoi? »
« Tu vas voir.  Enwèye viens-t’en! »

Je retourne donc sur notre terrain, accompagné de Linda.  Kim y est.  Je l’approche.

« Linda m’a dit que tu voulais me dire un truc? »
« Oui!  On a décidé qu’à soir, après minuit, on pourrait aller sur la plage et aller se baigner tout nus tous les trois. »
« Ah bon!? »

Voilà qui est surprenant comme nouvelle.  Je ne m’attendais pas à ça.  Un truc me tracasse cependant.

« Euh… Tous les trois, tu dis? Pis Roger? »
« Oh, lui il va passer la nuit à jouer aux cartes avec ses chums de gars.  Y rentrera pas avant trois quatre heures du matin. »
« Ah bon!? »

Tandis que mon cerveau essaye tant bien que mal de procéder cette proposition pour le moins insolite, je ne suis pas au bout de mes surprises alors que Linda rajoute:

« Pis on s’est dit comme ça que, tant qu’à faire, en revenant d’aller se baigner, si ça te tente, on pourrais finir la soirée en faisant un trip à trois. »

Je ne sais pas ce que je trouve le plus incroyable en ce moment: Le fait que Linda me fasse une proposition pareille, ou le fait que Kim approuve l’idée avec sourire.  La situation est tellement irréelle que j’en suis complètement désemparé. Je bafouille un:

« Euh… Vous me prenez au dépourvu, là… »
« Ben là! »  Rajoute Linda. « C’est quoi, le problème? Tous les gars rêvent de fourrer deux filles en même temps.  On te le propose, là!  T’es pas content? »
« Euh… Ben, oui, mais… »
« Parfait! La question est réglée! »

Sur ce, Linda, qui dit avoir déjà mangé, décline de souper en notre compagnie.  Je pars donc avec Kim en direction de la longue bâtisse qui sert à la fois de douches, toilettes publiques, cantine-resto, salle de danse, magasin général et bureaux de l’administration.  Kim me parle du fait que des représentants de Direction sont passés sur tous les terrains pour annoncer aux gens qu’il y aura un grand party en fin de semaine près de la plage, histoire de financer un organisme de charité quelconque.  il y aura des jeux, tirages, concours, et les hot-dogs se vendront exceptionnellement au coût de un dollar pièce au lieu des $2.50 habituels.  

« Toi qui adore les hot-dogs, tu vas pouvoir en manger une douzaine si ça te tente.  Ha! ha! »

Tandis que nous nous parlons de ces banalités, mon esprit est hanté par le ménage à trois que Linda et Kim m’ont promis pour ce soir.  C’est vrai, je l’avoue, tout comme Linda l’a affirmé, j’ai toujours rêvé de pouvoir baiser plusieurs filles en même temps.  C’est normal!  Je suis un gars de 26 ans avec une libido à tout casser.  C’est la raison pourquoi je suis en couple avec Kim.  C’était la seule qui avait un appétit sexuel à la mesure du mien.  Et non seulement elle me désire sexuellement, elle n’a pas honte de s’afficher avec moi en public, ni ne tient-elle à garder secret notre statut de couple.  Il est vrai qu’à ce point-ci de mon existence, je ne suis attrayant ni du visage ni du physique.  Avant Kim, des filles qui daignent s’abaisser à avoir une relation avec moi mais qui ont trop honte pour le dire, j’en ai déjà trop eues.  Alors si on se demande pourquoi j’ai accepté de sortir avec quelqu’un avec un physique et une personnalité comme la sienne, c’est très simple: Je n’avais pas le choix.  C’était le mieux que je pouvais faire, et surtout c’était mieux que rien.  Je ne m’attendais juste pas à ce qu’elle lâche un jour la pilule sans m’en parler, juste pour me forcer à rester dans cette relation. 

 Cependant, il y a deux raisons pourquoi je n’ai pas automatiquement répondu « FUCK YEAH! » à cette proposition de baise avec deux filles qui aiment le sexe autant que moi.  La première, c’est bien évidemment Kim.  Elle qui m’a toujours soupçonné à tort de vouloir la tromper, elle qui me fait des crises de jalousie pour des riens, voilà que soudainement elle est d’accord pour me partager sexuellement avec une autre fille?  Elle qui, hier encore, m’a boudé sexuellement car elle délirait comme quoi je m’excitais sur Linda, voilà qu’elle m’encourage à baiser cette même Linda?  Ça n’a aucun sens.  Et puis, si elle pense que Linda m’excite alors que je n’ai jamais voulu coucher avec, qu’est-ce que ça va être par la suite si je le fais?  Je ne tiens pas à ce que Kim s’imagine que j’ai préféré ça avec Linda, et que ça lui serve de base pour ses crises de jalousies irraisonnables à venir.

Et puis, il ne faut pas oublier non plus ma seconde raison pour ne pas être à l’aise avec cette offre.  Cette seconde raison, c’est Linda.  Je ne sais pas pour les autres gars, mais moi, personnellement, quand une fille fait tout pour me causer des problèmes, cherche à me rabaisser et prend plaisir à m’insulter, alors je ressens zéro attirance pour cette personne.  Et ça inclut sexuellement.  Kim est évidemment l’exception puisque nous sommes déjà en couple.  N’empêche que cette attitude est loin d’être bandante.  Mais pour en revenir à Linda, son soudain désir de me baiser ne colle pas du tout au mépris qu’elle a toujours montré à mon égard.  Ça rend la chose incompréhensible, donc encore plus malaisante.  

Et il y a un détail tout de même assez important à considérer ici: À chaque fois que Linda nous raconte ses expériences sexuelles, elle dit que pour elle, une bonne baise, c’est se faire défoncer sans ménagement par une très grosse queue.  Non seulement n’ais-je pas ce format, « défoncer » n’est vraiment pas le mot que j’utiliserais pour décrire ma manière de baiser.  Il m’a donc toujours été évident que Linda et moi sommes incompatibles sexuellement.  Puisque Linda a toujours aimé se moquer de moi et me descendre, il faudrait vraiment que je sois stupide d’aller lui donner encore plus de matériel pour me rabaisser.   

Enfin, je l’ai toujours dit, 75% de mon excitation sexuelle provient du fait que ma partenaire démontre aimer ce que l’on fait, le désirer, en être excitée.  En sachant d’expérience à quel point Kim a en horreur l’idée que je puisse être approché par une autre fille, et en sachant d’avance qu’entre Linda et moi ça va faire patate, l’idée d’un ménage à trois avec ces deux-là n’a rien d’attrayant à mes yeux.  

N’empêche que la situation me pose un problème moral de taille: Comment puis-je refuser?  Et si, après toutes ces années à voir qu’elle me soupçonnait pour rien, Kim avait décidé de m’offrir ce cadeau afin de se faire pardonner?  Pour une fois qu’elle fait l’effort d’être ouverte et compréhensive, ne risque t’elle pas d’être insultée ou bien blessée si je refuse?  Ne serait-ce pas l’équivalant de cracher sur ses efforts?  Si Kim me l’offrait avec une autre fille, je ne dis pas.  Mais avec Linda?  Non!  Je ne le sens juste pas.  

Sur le chemin du retour du resto, à la nuit tombée, Kim relance le sujet.

« Roger devrait partir dans une heure.  À ce moment-là, on va mettre nos maillots pis on va commencer à aller vers la plage. »

Je réalise que je ne peux plus remettre le sujet à plus tard.

« Ouain, euh…  À propos de ça… »
« Oui? »
« Pour être franc, je ne suis vraiment pas à l’aise avec ça. »
« Avec çaaa? »

« Ben, la baignade tout nus avec Linda.  Pis le trip à trois après. »
« Ah non? »

« Non! Vraiment pas! »

Kim garde le silence.  Comme je le craignais, j’ai l’impression que mon refus la déçoit.  Aussi, je m’explique.

« Écoute, je suis sincèrement désolé.  J’apprécie que tu ais essayé de me faire plaisir.  Je suis reconnaissant que tu ais voulu faire cet effort-là.  Je comprends que t’as voulu me combler sexuellement en m’offrant ça.  Mais voilà, moi chus déjà comblé, puisque t’es toujours partante pour baiser. Fa que non, sérieusement, là, chuis juste pas à l’aise avec l’idée de faire ça.  C’était bien gentil mais t’aurais dû me consulter avant.  Ça t’aurais évité d’embarquer Linda là-d’dans. »
« C’est correct!  Y’a jamais été question de baignade tout nus, pis encore moins d’un ménage à trois. »
« Hein? »

Je m’attendais à tout sauf à cette réponse-là.  Kim précise sa pensée.

« C’était juste pour te tester.  Je voulais voir si t’avais envie de fourrer Linda. »

Extérieurement, je reste impassible.  Intérieurement, par contre, je suis scandalisé.  Non seulement parce qu’elle n’a jamais été sincère en m’offrant le rêve sexuel de presque tout homme hétéro, elle ne cherchait qu’à me prendre en défaut.  Et elle l’a fait avec la complicité de Linda.  Ça ne devrait pas me surprendre.  Non seulement Linda cherche toujours à me rabaisser, elle est toujours à essayer de convaincre Kim d’échanger sa vie de couple stable contre une vie libertine comme la sienne.  Alors en sachant à quel point Kim est soupçonneuse, possessive et jalouse à mon égard, quoi de mieux que d’essayer de jouer là-dessus en provoquant elles-mêmes la situation d’adultère.  S’il le faut, en me faisant hypocritement accroire qu’elles sont d’accord.

Et moi, pauvre cave naïf, non seulement y ai-je cru, j’ai sincèrement pensé qu’elle pourrait être blessée de mon refus.  Quand je pense que j’étais à deux doigts de lui dire qu’avec une autre fille que Linda, par contre, je voudrais bien le faire.  Une chance que je n’ai pas eu le temps de lui faire cette précision.  En tout cas, je vois au moins un point positif qui ressort de ce test.

« Ah ben tant mieux!  Comme ça, au moins, maintenant, tu sais que Linda ne m’attire pas. »
« Ça veut rien dire!  Tout c’que ça prouve, c’est que ça t’tentes pas de fourrer Linda en ma présence.  Ça ne me garantit rien pour le reste du temps quand chuis pas là. »

Je ne la crois pas, celle-là.  Même quand je lui donne la preuve ultime de ma fidélité, elle trouve quand même le moyen de tordre les faits afin d’en faire une preuve d’adultère potentiel.

« Pourquoi tu m’as fait passer ce test-là, d’abord, si c’est pour continuer de me soupçonner, même si je l’ai réussi?  Sérieux, là, quand une fille encourage son chum à coucher avec une autre fille, pis que même dans ce temps-là ça ne lui tente toujours pas, ‘me semble que c’est une preuve comme quoi il est fidèle. »
« Un gars fidèle, c’est comme le Père Noël: Quand tu y crois pis qu’t’es un adulte, faut que tu sois attardé mental en tabarnak. »

Mais qu’est-ce que c’est que ce raisonnement aussi haineux qu’irréaliste?

« Euh…  Regarde, là!  Ça fait quatre ans qu’on sort ensemble.  ‘Me semble que si j’avais déjà voulu te tromper, tu t’en serais rendu compte.  Surtout de la façon que t’as à toujours me surveiller.  Veux-tu ben m’dire pourquoi c’est si difficile pour toi de croire que je puisse t’être fidèle? »
« Un gars fidèle, ça n’existe pas.  Les gars se divisent dans deux catégories.  Il y a ceux qui trompent leurs blondes.  Et il y a ceux qui trompent leurs blondes, mais qui cachent bien leurs jeu. »

Je garde le silence, mais intérieurement je soupire.  Décidément, quoi que je dise, quoi que je fasse, rien à faire pour lui faire entendre raison.  On peut seulement raisonner avec des gens raisonnables.

FIN DE LA SECONDE JOURNÉE
La suite demain.

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