Un câble d’acier ombilical.  7e partie, la raclée qui m’a handicapé pour la vie

Jusqu’à maintenant, dans tous les billets de cette série, je prend la peine de préciser que je ne donne qu’un seul exemple parmi des dizaine, voire des centaines d’expériences similaires que mes parents m’ont fait vivre. Cette fois-ci, c’est l’inverse. Dans toute ma vie, je n’ai eu droit qu’à une seule raclée. Mais comme le démontre le titre de ce billet, elle fut plus que suffisante.

Mais avant ça :

Tel que raconté dans Le jour où tout a basculé (1 de 4), le matin du 15 février 2018, alors âgé de 49 ans, je fais une vilaine chute dans un escalier verglacé.  En voici un extrait :

Je pose un pied sur la première marche. Au moment où je lève l’autre pied, je glisse sur la fine couche de verglas invisible qui recouvre l’escalier. Mon corps bascule.  Mon dos percute le coin de la marche du haut avec tellement de violence que je me fracture la 5e vertèbre, juste entre les omoplates. Tandis que mon corps couché glisse les huit marches, je suis envahi d’une douleur telle que je n’ai jamais vécu avant.  Je constate avec horreur que je ne respire plus.  Ma poitrine, ma cage thoracique, mes poumons, refusent de bouger. Je sais très bien que sans respirer, j’en ai pour quelques secondes avant que le manque d’oxygène me fasse perdre conscience.  Aussi, arrivé en bas des marches, d’un suprême effort qui ne fait qu’amplifier ma douleur, je me redresse sur les genoux.  Mon hurlement de douleur n’est qu’interne, car aucun son ne sort de ma gorge. Je me laisse tomber sur le côté, sur le  banc de neige molle.  Envahi par la nausée, je tourne mon visage vers le bas, la bouche ouverte, histoire de ne pas mourir étouffé si jamais je vomis pendant que je suis inconscient. 

Ce n’est que deux jours plus tard, en voyant que la douleur ne diminuait pas, que je suis allé à l’hôpital pour me faire prendre un rayon X.  C’est là que l’on a pu voir que je m’étais fracturé la vertèbre T5.  … Entre autres. Car voici ce que je n’avais pas encore raconté:

Le docteur a constaté quelques anomalies qui l’intriguent sur mon squelette, et il aimerait en savoir davantage.  Aussi, il me donne rendez-vous dans la semaine suivante pour une radiographie corporelle intégrale.  On m’injectera un liquide légèrement radioactif qui éclaircira davantage les images qu’ils en tireront.

Quelques jours après mon scan intégral, je suis au bureau du médecin.  Il m’amène les images qu’ils en ont tiré. En les observant, il me demande :

« Avez-vous déjà été dans un accident d’auto lorsque vous étiez enfant? »
« Non! »
« Vous êtes sûr?  Si je vous demande ça, c’est parce que la radiographie nous a montré que vous avez de très vieilles blessures à la colonne vertébrale et à la cuisse droite.  Regardez ici, un peu plus bas que le milieu du dos.  Vous avez eu les vertèbres T11 et T12 écrasées.  Et étant donné la taille qu’elles ont gardée, vous deviez avoir six ou sept ans lorsque ça s’est produit.  C’est un miracle que vous ne vous êtes pas retrouvé paralysé du bas du corps à ce moment-là. » 

Je regarde l’image.  Et en effet, non seulement ai-je les deux vertèbres mentionnées minuscules, mon dos semble prendre une courbe sévère à partir de ce point.  Chose confirmée par le médecin lorsqu’il me dit :

« C’est la raison pour laquelle votre colonne a une courbe anormalement prononcée.  Avez-vous parfois de la difficulté à respirer, le souffle court, ou ressentez-vous un malaise suite à un grand repas. »
« Oui!  À tout ça. »
« En se fiant à la taille de vos autres vertèbres, on peut voir que si ces deux-là avaient pu pousser à leur taille normale, et que votre dos avait une courbe normale, plus redressée, vous auriez dû être de 3 à 4 pouces plus grand.  Vos organes internes, eux, ont grandi normalement.  Mais ils sont comprimés dans une cage thoracique trop étroite, étant donné l’état de votre colonne. »

Voilà qui explique pourquoi l’effort physique me mettait si rapidement à bout de souffle, jusqu’à ce que j’améliore grandement mon cardio en allant régulièrement au gym depuis mes 40 ans, suite à Défi Diète 2008. 

Je n’étais pas au bout de mes surprises, alors que le médecin me montre maintenant un rayon X de ma jambe.  En son milieu, l’os de ma cuisse droite est plus étroit, un peu comme un sablier.  Et il est  traversé par une ligne noire.

« De la même époque, vous avez aussi cette blessure-ci.  Votre fémur a été brisé.  Apparemment, vous n’êtes pas allé à l’hôpital et on vous a fait marcher dessus, parce que l’os s’est ressoudé croche.  C’est pour ça que votre genou droit et votre pied droit portent vers la droite, plutôt que de pointer droit devant vous, tel que supposé. »

Alors c’est pour ça que ma jambe est croche? Eh bien!  Toute ma vie, jusque-là, j’avais toujours cru que c’était la nature qui m’avait fait ainsi.  En fait, mes parents ont toujours dit que lorsque j’étais bébé, j’essayais de marcher avant mes 9 mois, et que ceci aurait déformé mes os qui auraient poussés de travers.  Il me semblait bien que cette explication ne tenait pas la route.

 « Pour avoir un fémur brisé et deux vertèbres fracturées au point d’être littéralement broyées, même si c’était des os d’enfants, ça a dû prendre un impact considérable.  Vous êtes vraiment sûr que vous n’avez pas été dans un accident d’auto?  Ou alors fait une chute violente? Dans la montagne… Sur des rochers, peut-être? »

Je ne vois vraiment pas ce qui a pu m’arriver à six ou sept ans pour mettre mes os dans un tel état.  Je sais bien que ça remonte à loin, mais il me semble qu’un événement capable de me causer un tel traumatisme physique, je m’en souviendrais. 

Rentré chez moi, j’appelle mes parents pour leur faire part des questions du médecin.  Mais ma mère n’en a pas la moindre idée non plus.

En raccrochant, je me pose la question suivante : Est-ce que j’ai déjà ressenti, au niveau du dos, une douleur aussi intense que celle que j’ai eue lorsque je me suis fendu la vertèbre dans l’escalier?

Et tout à coup, je me souviens.  Oui, j’ai déjà ressenti une telle douleur.  Et les mêmes autres effets aussi, soit la paralysie temporaire, l’incapacité de parler, la nausée. Même l’évanouissement, cette fois-là arrivée pour vrai. C’était trois ou quatre semaines avant mon 7e anniversaire, au début de l’été de 1975.

Ça faisait environs trois mois que mon père avait pris un chambreur.  Lionel, 19 ans, était chauffeur de taxi.  Ça faisait donc trois mois que je n’avais plus de chambre ni de lit, et que je dormais sur le fauteuil du salon.

Je venais de terminer ma première année de l’école primaire.  Les vacances d’été étaient commencées depuis quelques jours.  J’étais au salon, à jouer avec mes Lego.  La veille, mon père s’était acheté un radio portatif.  Ce matin, pendant que mon père était au travail, Lionel a pris la radio et a commencé à jouer avec.  Mais il l’a échappé.  En tombant, les boutons se sont brisés et l’antenne a plié.

En fin d’après-midi, mon père revient du travail.  Il entre dans la cuisine.  Il voit ma mère et Lionel à table.  Table sur laquelle repose son radio tout neuf et déjà brisé.  Je l’entends hurler CALICE DE TABARNAK.  Mais je suis habitué à ses crises de rage, et cette fois-ci je sais que je n’en suis pas la cause. Je n’en fais donc pas de cas et je continue à jouer avec mes Lego.

Tout à coup, les murs, le plancher et le plafond basculent à une vitesse folle dans ma vision.  Une seconde plus tard, impact terrible qui me coupe le souffle.  Voile noir puis inconscience. 

Quelques années plus tard, Lionel me dira que mon père, après avoir vu l’état de sa radio, n’a pas attendu la moindre explication.  Ce qui suivit démontre qu’il a automatiquement cru que j’étais le coupable.  Il a filé à toute vitesse au salon où je jouais à genoux en lui tournant le dos.  Il m’a saisi par la jambe droite à deux mains, m’a soulevé de terre me faisant basculer.  Et, comme si j’étais une batte de baseball, il m’a frappé au mur, dans le cadre de porte de sa chambre. 

Le voilà, l’impact considérable qui a brisé mon fémur et qui m’a broyé deux vertèbres.

Je me réveille face contre l’oreiller, couché sur le ventre, dans le lit de mes parents, en ressentant une nausée terrible.  Tout mon corps, surtout mon dos, est en proie à une douleur tellement épouvantable que jamais je n’aurais pu imaginer qu’un tel seuil puisse exister.  J’essaye de bouger, mais je ne peux pas.  Je suis totalement paralysé par la douleur.  J’essaye de parler, mais aucun son ne sort de ma bouche.  À travers les cils de mes yeux qui n’arrivent pas à ouvrir complètement, j’aperçois du coin de l’œil mon père qui, à genoux à côté du lit, près de moi, pleure de façon incontrôlable.  Entre les sanglots, il ne fait que répéter :

« Stéphane!  Dis que tu l’aimes, ton papa.  Stéphane.  Dis à ton papa que tu l’aimes.  Dis-moi le!  Stéphane! Dis à ton papa que tu l’aimes. Dis-z-y qu’tu l’aimes, ton papa! »

Ces paroles me remplissent de peur.  Une peur si terrifiante qu’aujourd’hui à 54 ans je peux affirmer que n’ai jamais rien ressenti de tel, ni avant, ni depuis.  La source de cette peur, c’est parce que je suis incapable physiquement de parler, alors que je veux lui dire que je l’aime.  Non pas parce que je l’aime vraiment.  Mais parce que si je ne lui dis pas ce qu’il veut entendre, je crains que ça l’enrage au point qu’il me tabasse de nouveau. 

Mes parents ne m’ont jamais amené à l’hôpital.  Avec une jambe brisée et deux vertèbres broyées, il est évident que les médecins auraient signalé mon cas à la police.  Et si mon père va en prison, alors qui ira travailler pour rapporter l’argent pour faire vivre la famille?  En 1975, certainement pas ma mère.  À une époque où, en se mariant, la femme perdait légalement son identité pour prendre celle de son mari, dans ce cas-ci « Madame Pierre Johnson », elle ne pouvait pas avoir un compte de banque à son nom, alors pas d’emploi non plus.

J’ai donc passé tout l’été de mes 8 ans convalescent.  Sans recevoir de soin, pour ne pas que les gens sachent que j’étais mal en point. À marcher sur ma jambe brisée, sans savoir qu’elle l’était, et sans savoir que ça la faisait dévier.  À ne pas pouvoir dormir sur le dos, donc à dormir sur le ventre, sans savoir que cette position allait souder mes vertèbres brisées dans un angle qui faisait dévier ma colonne vertébrale.

J’étais trop jeune pour pouvoir me rappeler quelles étaient mes performances physiques dans les activités sportives à l’école avant cette raclée.  Ce dont je me rappelle par contre, c’est que j’étais devenu incompétent dans tous les sports nécessitant les jambes.  J’avais de la difficulté à courir, au point où je perdais l’équilibre si j’allais trop vite.  Alors évidemment, course à pied, soccer, baseball, kick-ball, football, basketball, hockey, tennis, etc.  Je ne tenais pas sur des skis, furent-ils alpin ou de fond.  Je ne tenais pas sur des patins. À vélo, si les pédales avaient des étriers, je devais mettre les pédales à l’envers, car si je les utilisais ça me causait de la douleur au genou. 

L’année suivante, en 1976, tout le Québec vibrait au rythme des Jeux Olympiques de Montréal.  Cet événement influençait les écoles, qui multipliaient les activités sportives bien au-delà des cours d’éducation physique.  Aussi, ce printemps-là, l’école a décidé d’organiser dix jours d’olympiades. Ils ont réuni au gymnase les 120 élèves des quatre classes de 3e année pour que l’on se divise en dix équipes. À ce moment-là, ça faisait un an que ma nullité en sports était un fait connu.

On devait se mettre au centre du gymnase, à attendre que l’on soit choisi par une équipe. Après que tous les garçons aient été pris, sauf moi, il ne restait plus que la soixantaine de filles des quatre classes. Lorsque j’ai enfin été appelé, il ne restait plus que moi et trois filles. Non seulement vivais-je une situation extrêmement humiliante pour un jeune garçon, je la vivais publiquement, devant à tous les autres enfants de mon âge et de ma ville.

Lorsque tu es le garçon le plus nul de ton école en sports, tu deviens pour les élèves la cible de ridicule et de mépris.  Et aussi de harcèlement. Puisque tu es le plus faible, ça fait de toi une cible facile. Et quand le monde te traite comme de la merde lorsqu’ils sont enfant et adolescents, c’est une habitude qu’ils ne perdent pas une fois rendus adulte. C’est comme ça qu’ils ont grandi. Alors même s’ils ne se souviennent plus de la raison pourquoi ils ont commencé, depuis le temps qu’ils agissent ainsi, ça reste profondément ancré dans leur personnalité. 

C’est sûr que je n’irais pas jusqu’à sous-entendre que cette raclée n’était qu’une manière de plus de la part de mes parents afin de s’assurer que j’allais être isolé des autres.  N’empêche que tel fut le résultat.  À cause de cette intervention parentale, jamais je n’allais être capable de faire du sport.  Jamais je n’allais faire partie d’une équipe.  Jamais je n’allais pouvoir me mettre en forme. 

Du moins, dans ce dernier cas, jusqu’à mes 42 ans, en décembre 2010. Je savais très bien que j’avais toujours été nul en course à pied. Mais je n’avais jamais su pourquoi. J’avais bien constaté que ma jambe droite portait vers la droite. Mais jamais n’avais-je fait le lien entre ça et mon incapacité sportive. Et surtout, jamais ne m’était-il venu à l’idée que ça puisse avoir un lien avec la raclée reçue dans mon enfance. Dans ma tête, j’avais juste toujours été nul en course à pied, tout simplement. Et à 42 ans, j’ai décidé d’y remédier en me mettant à l’entrainement dans cette discipline. Je tenais à me prouver qu’il n’y avait pas d’âge pour se mettre en forme.

Je m’étais mis comme défi de m’entrainer de manière à pouvoir participer au marathon de Montréal l’année suivante. Une course de 42 km..  Le premier jour de mon entrainement, je faisais 200 mètres avant de devoir m’arrêter, les poumons en feu.  Quatre mois plus tard, je faisais 5.2 km, respiration normale. Tous les espoirs m’étaient permis. 

Hélas, l’état de ma jambe droite faisait que la gauche devait compenser, ce qui mettait de la tension sur les deux. Jusqu’au point où elles ne pouvaient plus endurer la course combiné à mon travail physique debout. J’ai développé une fasciite plantaire qui m’a empêché de marcher, me laissant en arrêt de travail pendant deux mois. Ignorant la source véritable de mon problème, je blâmais mon travail.

Après huit semaines de convalescence, dont les six premières à nécessiter des béquilles, on m’a prescrit des orthèses que je dois porter dans des chaussures rigides. Jamais je ne pourrai participer au marathon. Plus jamais je ne pourrai courir. Je dois déjà me considérer chanceux de pouvoir encore marcher.

En me donnant cette raclée il y a 46 ans, mon père m’a handicapé pour la vie, autant au niveau physique qu’au niveau social.  Si seulement je l’avais mérité en lui brisant sa radio. Certes, ça ne justifierait pas ce qu’il m’a fait. N’empêche que je pourrais me dire qu’il y a eu cause à effet.  Mais puisque ce n’est pas le cas, je porterai en moi jusqu’à ma mort les séquelles physiques d’avoir été puni par mon père pour un geste que je n’ai jamais commis.

Un père qui, après cet acte insensé, pleurait.  Non pas en remords pour avoir posé un geste d’une violence inouïe contre son propre fils. Non pas à cause que son fils était possiblement mourant. Non! Comme le démontraient ses paroles, ce qui lui faisait vraiment de la peine, c’était la possibilité que sa victime puisse ne plus l’aimer.

À CONCLURE

Un câble d’acier ombilical. 6e partie, les mensonges de mon père

J’ai 20 ans et j’habite encore chez mes parents à Mont-Saint-Hilaire.  Je rêve de faire carrière dans le milieu de la scène : Télé, cinéma, théâtre…  En lisant L’œil Régional, le journal de la région, j’apprends qu’il y a un studio de télévision communautaire à Beloeil, dont les émissions passent sur la chaine 9 sur le câble.

Moi qui croyais que de tels studios ne se trouvaient qu’à Montréal, quelle aubaine que celui-là n’est qu’à quelques minutes à vélo de chez moi.  Je m’y rends donc et je leur propose mes services.  C’est du bénévolat, mais qu’importe, c’est l’endroit idéal pour prendre de l’expérience.  La patronne et les autres dirigeants sont dans la quarantaine et la cinquantaine.  On me prend à l’essai. 

Au fil des semaines, je me familiarise avec le travail de studio.  Les collègues me trouvent bien sympathique et apprécient mon sens de l’humour.  La patronne me propose même de créer un projet d’émission humoristique à saveur de la région.

Un après-midi de fin d’été alors que je suis au studio, la patronne vient me dire que mon père est venu me chercher.  Je suis surpris.  D’abord parce qu’il est là sans s’annoncer.  Je lui demande ce qu’il fait là.  Il me répond :

« Enwèye, viens-t-en, on est venus te chercher.  On vient d’acheter une maison. »

Ma surprise est totale.  Premièrement, je connais très bien notre état financier.  Non seulement nous avons toujours été pauvres, mon père est en ce moment sur le BS.  Il n’a certainement pas les moyens de s’acheter une maison.  La patronne le questionne.

« Ah oui? Dans quel coin? »
« À Otterburn Park, dans les nouveaux développements. »

Et voilà que mon père et ma patronne entament une conversation.  Et mon père de décrire fièrement la maison dans ses moindres détails, et du fait que j’aurai enfin une grande chambre.

« C’est au deuxième étage.  Tu vas être ben mieux là que dans ta p’tite chambre dans’ cave. »

Puis, nous partons, alors que mon père dit à la patronne :

« Je vais vous l’enlever.  J’espère qu’y vous cause pas trop de troubles. »
« Stéphane?  Du trouble?  Ben non!  Y’é tellement fin.  C’est notre rayon de soleil. »

Flatté par les paroles de ma patronne, mais toujours aussi intrigué qu’incrédule au sujet de la maison, j’emboite le pas à mon père et je me dirige vers l’auto où attend ma mère.  En entrant, je lui demande :

« C’est quoi cette histoire-là, que vous avez acheté une maison? »
« Hein?  Ben non!  On n’en a pas acheté.  On est juste allé les voir, dans les nouveaux quartiers d’Otterburn. »

Comme je m’en doutais.  Une autre de ses menteries.  Et il a interrompu mon travail pour ça.  Pris sur le siège passager arrière dans le véhicule en marche, me voilà contraint d’aller perdre mon temps à aller visiter une maison en sachant très bien que je n’y habiterai jamais.  Du temps inutilement gâché que je pourrais utiliser de manière intelligente et profitable, si j’avais pu rester à travailler au studio.

En arrivant dans les nouveaux quartiers d’Otterburn Park, mon père pointe vers une maison.

« T’check!  C’est celle-là! »
« Ok!  Pis c’est comment en dedans? »
« On l’sait pas! » répond ma mère. « On ne l’a pas visitée. »

Je suis sous le choc.  Lui qui a pris la peine de décrire la maison en détails à ma patronne, j’apprends maintenant qu’il a inventé tout ça de A à Z.  Ce qui signifie que son « On vient d’acheter une maison. » c’était en réalité « On a passé en auto devant une maison neuve qu’on trouvait belle. »  Et ils sont venus me chercher au studio sans prévenir, ils sont venus interrompre mon travail, et mon père a effrontément menti à ma patronne, pour ÇA?  C’est aberrant.

Le weekend passe.  Lundi, je suis de retour au studio.  La patronne me demande :

« Et pis?  Comment tu l’aimes, ta nouvelle maison?  Avez-vous aménagé? »

Qu’est-ce que je suis supposé faire, maintenant?  Je n’ai pas envie d’entrer dans les mensonges de mon père, à devoir moi-même mentir et improviser sur le sujet.  Surtout que, si on m’a bien renseigné, il faut travailler pendant deux ou trois ans dans un studio de télé communautaire avant d’avoir une expérience assez pertinente pour être embauché dans un vrai studio.  À travailler 2-3 ans avec ces gens, il est évident que l’on deviendra bons amis.  Le genre qui s’offrent à te reconduire chez toi après une journée de travail.  Je ne pourrai jamais leur cacher ma véritable adresse tout ce temps-là.  Je n’ai donc pas le choix.  À ma grande honte, je dois lui dire la vérité.

« Ils n’ont pas acheté de maison. »
« Hein?  Comment ça? »
« Ils ont juste passé devant pis ils la trouvaient belle.  C’est juste ça!  Ils ne l’ont même pas visitée. »
« Hein?  Ben voyons donc!?  Pourquoi est-ce que ton père a dit qu’il l’avait achetée, d’abord? »
« Ben… Y’a menti! »

La patronne me regarde, avec au visage un air démontrant qu’elle a du mal à comprendre mes paroles.  Aussi, je rajoute :

« C’est pas nouveau.  Il fait toujours ça.  Par exemple, l’an passé, quand on travaillait au restaurant Caruso à St-Basile, il disait aux autres cuisiniers qu’il était propriétaire de trois restaurants.  Et après ça, les autres cuisiniers venaient me demander pourquoi est-ce qu’il travaillait à ce restaurant-là, si c’était vrai qu’il en possédait trois autres.  Inutile de préciser que j’étais bien embarrassé de leur dire la vérité. »

La patronne continue de me regarder comme si j’étais une bête curieuse.  Puis, après cinq secondes de silence, elle répond :

« Ah!? »

Puis, elle quitte la pièce.  Je soupire!  Pour une fois que j’avais réussi à me trouver un travail artistique, un domaine dans lequel mes parents ne connaissent rien, je me croyais à l’abri de leur mauvaise influence.  Je me trompais. 

À partir de ce jour-là, les choses ont changé radicalement pour moi au studio.  Dans les jours et les semaines qui suivent, la patronne, les dirigeants et les collègues ne me demandent plus de les aider.  D’ailleurs, c’est à peine s’ils m’adressent la parole.  Et à chaque fois que je leur parle de mon projet d’émission humoristique, leurs réponses restent vagues, évoquant le fait que les caméras et studios seraient occupés dans le futur immédiat.

Cette ambiance étrange dans laquelle j’étais soudainement devenu invisible dura près de deux mois.  Il n’était pas rare que j’entre au studio, que j’y passe toute la journée, et que je parte le soir, sans que l’on ne m’ait adressée la parole.

Puis, un beau lundi de début octobre, je me rends aux studios.  La porte est verrouillée.  Les grandes fenêtres n’ont plus leurs rideaux opaques habituels.  Je regarde à l’intérieur.  Toutes les pièces sont vides.

Le studio avait déménagé.  Et personne ne m’en avait prévenu.

Et c’est là, devant la porte de ce local vide, désemparé devant cette situation, que j’ai réfléchi et que j’ai compris ce qui s’était passé. 

La patronne et les dirigeants sont de la même génération que mon père.  Alors que moi, j’étais un p’tit jeune de 20 ans.  Un p’tit jeune qui traite son propre père de menteur.  Dans leurs têtes, un homme de l’âge de mon père, ça n’a aucune raison de mentir. Surtout pour quelque chose d’aussi important que le fait d’avoir acheté une maison.  Il n’y a aucune logique à agir comme ça.  Par conséquent, quand j’ai dit que mon père avait menti, à leurs yeux, j’étais devenu l’un de ces petits jeunes délinquants qui ne respectent pas leurs parents, et qui mentent à leur sujet de façon totalement gratuite.

Ce qui fait que, à cause des mensonges de mon père, toute la télé communautaire de Beloeil ne veut plus rien savoir de moi. En tout cas, c’est la théorie qui me semble la plus plausible. Mais peu importe ce qui s’est vraiment passé, le fait demeure que tout allait bien entre moi et l’équipe de la télévision communautaire de Beloeil. Jusqu’au moment où mon père y est intervenu.

N’ayant ni l’argent ni le temps pour faire le voyage St-Hilaire / Montréal / St-Hilaire, je ne peux pas me chercher un studio de télé communautaire montréalais pour repartir à zéro.  Ce qui signifie que, par ses mensonges insensés, mon père avait tué dans l’œuf ma carrière de technicien de studio de télé. 

Ce n’était pas la première fois que le comportement de mon père détruisait mes chance d’avoir un emploi et/ou de faire carrière. Et ça ne sera hélas pas la dernière. Vous savez combien d’emplois j’ai eu dans ma vie? À ce jour, 26. Oui, je tiens une liste à jour depuis maintenant deux décennies. Et de cette liste, bon nombre de ceux-ci ont été perdus suite aux interventions aussi malvenues que non-sollicitées de la part de mes parents dans mon milieu de travail.

À SUIVRE

Un câble d’acier ombilical. 5e partie, tout passe par l’infantilisation

Lorsque l’on ressent le besoin vital et éternel de s’occuper de son enfant, la base est de ne jamais le voir comme étant autre chose qu’un enfant. Avec les années, j’ai constaté que tel était le cas de mes deux parents. À ceci près qu’au sujet de ma mère, ça semble être quelque chose d’inné Tandis que pour mon père, ce serait plutôt un comportement acquis. Mais dans un cas comme dans l’autre, effectivement, c’est en gardant son enfant à l’état d’enfant qu’on l’empêche d’entrer dans la vie adulte. Aujourd’hui, parmi les nombreuses expériences à ce sujet qu’ils m’ont fait subir, j’en ai choisi deux, un par parent. Commençons avec ma mère.

J’ai 17 ans et je suis avec ma mère au restaurant Fleur-de-Lys du magasin Zellers des Galeries Saint-Hyacinthe. Ayant donné notre commande à la serveuse, je me lève de table.

« Je reviens, je vais aux toilettes. »

Petit détail à préciser ici : Je n’ai jamais su pourquoi, mais dans ma famille le mot québécois « péteux » a toujours été employé pour désigner le pénis plutôt que le fessier. Aussi, ma mère me répond:

« Fait bien attention pour pas accoter ton péteux sur le bord de la toilette, pour pas pogner de maladies. »

Je la regarde, presque en état aberration devant cette précaution qu’elle me suggère. Ce n’est pas la première fois que je l’entends me dire ça. C’est juste que je ne m’attendais pas à me la faire servir encore à mon âge.

« Euh… Maman? J’ai 17 ans. Je fais cinq pied huit. J’ai ma taille d’adulte. La bol m’arrive en bas des genoux. Il faudrait que je me mette à genoux pour que ça puisse accoter dessus. Et encore! »

C’était la première fois que je constatais que pour ma mère, je ne grandissais pas. Même si ses yeux le voyaient bien, que j’étais arrivé à ma pleine croissance, et même si elle le savait que j’étais six pouces plus grand qu’elle, et sept pouce plus grand que mon père, dans sa tête, j’étais toujours un enfant. Et elle interagissait avec moi comme tel, comme si elle tentait de nous convaincre tous les deux que tel était toujours le cas. Comme si elle niait cette réalité.

Ça aurait pu être une simple erreur. Qui n’en a jamais fait en parlant? Il n’y a pas de quoi virer parano et voir des théories de conspirations dans un simple lapsus. Et en effet, une simple erreur sans signification, c’est ce que j’ai cru à ce moment-là. Malgré le fait qu’il devait bien s’être écoulé plus de douze ans depuis la dernière fois que ma grandeur ait nécessité un tel conseil, j’ai naïvement cru que c’était juste par force de l’habitude. Mais si ce fut la dernière fois qu’elle me l’a dit, son comportement général envers moi n’a jamais changé.

Et maintenant, mon père.

J’ai 20 ans et je me cherche du travail. Dans le journal local L’œil Régional, je trouve une petite annonce d’un endroit qui embauche. Ça n’existe plus maintenant, mais c’était un entrepôt de viande congelée située en bas de la côte Fortier à St-Hilaire. Alors que le salaire minimum est 5$ de l’heure, ils en paient $6.15.

Je saute sur mon vélo et je m’apprête à partir.   Mon père, encore sur le BS, est à la maison.   Il me demande où je vais.   Je lui explique que cet endroit embauche et que je vais y faire application.   Il m’offre d’aller m’y reconduire.   Je le remercie mais je décline, je suis parfaitement capable d’y aller par mes propres moyens.   Il insiste, me disant que c’est loin, qu’il fait froid, que ça va aller plus vite, etc.   Devant son insistance, je suis bien obligé d’accepter.

Il m’y reconduit en auto.  Il se stationne devant la porte.  Je débarque.  À ma grande surprise, je le vois débarquer aussi.  Je lui demande :

« Pourquoi tu débarques? »
«  Moi aussi je me cherche une job.   Y’en ont peut-être pour moi aussi.  »

Et le voilà qui me suit.  J’ouvre la porte et entre.  J’arrive vers le patron qui est assis derrière son bureau.  Il me demande :

« Est-ce que je peux vous aider? »

Sans me laisser le temps de répondre, mon père lui dit  :

«  Oui, mon ti-gars, y se cherche une job.   Est-ce que vous en auriez une pour lui?  »

Le patron m’a regardé comme si j’étais un attardé mental.   Et c’est normal.   De quoi d’autre est-ce que je pouvais avoir l’air, face à lui?   J’étais là, un grand gars de 20 ans, et j’ai mon pôpa avec moi qui vient parler à ma place, pour lui demander une job à ma place, comme si j’étais trop imbécile, à 20 ans, pour être capable de parler pour moi-même.

Et le fait qu’il se cherchait lui-même un emploi, pour justifier le fait qu’il m’a suivi? Bidon! Jamais il ne s’est porté candidat. Il s’est juste contenté de m’infantiliser aux yeux de la direction.

Est-ce que j’ai eu la job?   Évidemment que non!

Parce qu’en obtenant cet emploi, j’aurais commencé à être indépendant d’eux financièrement. Ça aurait été la première étape vers mon émancipation. Et à l’époque, je ne me doutais pas que ça allait à l’encontre de leur désir le plus cher. Celui de toujours rester des parents qui s’occupent de leur enfant.

Voilà pourquoi ma mère mettait ses efforts dans le but de me garder enfant à mes propres yeux. Tandis que mon père mettait les siens afin de me garder enfant aux yeux des autres.

À SUIVRE

Un câble d’acier ombilical. 4e partie, Créer le problème dans le but de me le régler.

Mon père a toujours été expert dans l’art de réparer ce qui n’est pas brisé. Ou, plus réaliste, l’art de saboter ce qui fonctionnait bien jusque-là. Son but: Me mettre dans une situation intenable, dans laquelle il vient me sauver.

J’ai 25 ans et j’aménage dans un 4½ au rez-de-chaussée sur la rue Verdun à Verdun.  L’appartement contient deux grandes fenêtres de six pieds de large par cinq pieds de haut, qui donnent directement sur la rue.  L’une est au salon, et l’autre est dans la chambre à coucher.  Les deux dames âgées qui habitaient ici avant moi ont occupé l’appartement pendant vingt ans.  En quittant, elles m’ont laissé les deux énormes stores à rouleau opaque qui masquent les fenêtres.

Mes parents sont là et m’aident à déménager.  Alors que l’on installe mon lit et mes meubles dans la chambre, mon père observe les pentures qui retiennent le store.  Il dit :

« Ça va péter, ça! »
« Quoi donc? », que je demande.
« Les vis sont ben qu’trop petites.  Ça tiendra pas! »

Je regarde la penture.  Elle est parfaitement collée au mur.  Je regarde les vis.  Elles sont parfaitement enfoncées dans le mur, sans la moindre trace de tension ou de faiblesse.  Je dis :

« Elles sont ben correctes. »
« Un gros store de même, c’est pesant.  Ça tiendra pas. »
« Ça a bien tenu pendant vingt ans.  Laisse faire! »
« Des p’tites vis de même, ça vaut pas d’la marde.  Ça pourra pas tenir un gros store pesant comme ça.  Attend!  J’en ai, des vraies bonnes vis à plâtre, moé! »
« Mais non!  Touche pas à ça!  Il est correct, le store  je te dis qu’il a tenu là sans bouger pendant les vingt ans que les deux vieilles madames vivaient ici avant moi. »

N’en faisant qu’à sa tête, il installe l’escabeau, décroche le store de ses pentures.  Puis, il va chercher ses outils.  Après avoir dévissé la penture, il sort de son coffre à outils une grosse vis métallique dentelée de ce modèle.

L’année précédente, j’ai eu à poser deux de ces vis sur le mur d’un ami.  Les instructions sur la boite sont claires.  Tout d’abord, il faut la planter délicatement avec un marteau, jusqu’à ce que toute la pointe plate disparaisse dans le mur.  Ensuite, à l’aide d’un tournevis, tourner délicatement à la main, afin de l’enfoncer doucement dans la plaque de plâtre, sans rien briser.

Aussi, c’est avec horreur que je vois mon père installer la vis au bout de sa perceuse électrique, et presser le tout fortement sur le mur.  Je lui dis que ce n’est pas comme ça que l’on pose ce genre de vis.  Ma remarque le pique au vif dans son orgueil de menuisier.

« Heille, calice! C’est pas toé qui va m’apprendre comment poser une vis. »

Sur ce, il enfonce la gâchette de la perceuse.  Aussitôt, la vis tourne à vitesse folle et des morceaux de plâtres volent au quatre vents.  Là où était la penture se trouve maintenant dans le mur un trou gros comme le poing.  Mon père reste hébété quelques secondes.  Puis, il dit :

« Christ!  C’est pas solide icite! »

N’ayant pas avec lui son plâtre ni ses outils à plâtrer, il me dit qu’il repassera le lendemain, un dimanche, pour m’arranger ça.  Ce qu’il fit en effet.  Or, il fallait laisser au plâtre le temps de sécher avant de tenter de poser de nouveau vis et penture.  Et la semaine, il travaillait à temps plein.

Ce qui signifie que les huit premières nuits que j’ai passé à cet appartement, c’était avec la lumière des lampadaires de la rue qui m’arrivaient directement dans les yeux.  Et avec les passants qui, du trottoir, pouvaient me voir dormir, pour peu qu’ils étirent le cou dans ma direction.

Tout ça parce qu’il ressentait tellement le besoin de me rendre dépendant de ses services, qu’il a insisté pour réparer quelque chose qui n’était pas défectueux.

Dans le même ordre d’idées. Mon père a exercé deux métiers dans sa vie: cuisinier et menuisier. Savez vous pourquoi j’ai quatre marteaux chez moi? Parce que, en tant que menuisier de la famille, mon père ne pouvait pas s’imaginer que quelqu’un d’autre que lui puisse posséder un marteau. Et surtout pas moi. Alors à chaque fois qu’il s’adonnait à en voir un chez moi, il croyait automatiquement que c’était un des siens que j’avais emprunté sans le lui dire, et il partait avec. Et moi, à chercher en vain mon marteau lorsque j’en avais besoin, je devais me résigner à l’idée de l’avoir égaré, même si je ne voyais aucune raison logique pour expliquer sa disparition, et je devais aller m’en racheter un autre. Jusqu’au jour où, à 46 ans, je constate que trois de mes anciens marteaux étaient chez lui. Avec les années, j’ai constaté que ça ne se limitait pas qu’aux marteaux. À quelques rares exception près, j’ai retrouvé chez lui chaque outil qui a disparu de chez moi de mes 20 à 46 ans.

Du reste, essayer d’acheter un outil au Canadian Tire ou au BMR en sa présence, c’était un exercice pénible. Il s’emparait carrément de l’outil dans mon panier, voire dans mes mains, pour le remettre en rayon, en me disant à chaque coup:

« T’as pas besoin de ça. J’en ai déjà à la maison! »

Oui, sauf que MOI, je n’en ai pas. Mais voilà, avoir mes propres outils, ça signifie ne pas avoir besoin de lui pour mes menus travaux. Chose qui va à l’encontre de son désir de s’imposer chez moi et dans ma vie, dans ce rôle qu’il se donne de bon parent qui vole au secours de son enfant dans le besoin. Un besoin qui n’existerait pas sans ses interventions malvenues.

Et je ne vous raconte pas tous les mets qu’il a gâchés en intervenant de manière non-sollicités parce que, en tant que chef cuisinier, seul lui sait cuisiner. L’exemple le plus récent, arrivé au printemps dernier: J’avais acheté un paquet de ces côtes levées St-Hubert en sauce, tendres et délicieuses, qui ne demandent que 20 minutes au four. Il a ouvert le paquet. Il a rincé les côtes dans l’évier pour en enlever toute la sauce. Il a mis les côtes au four pendant une heure et demie. Et il a passé le repas à se plaindre comme quoi St-Hubert vendait de la semelle de botte qui ne goûte rien. Et il n’a pas manqué, comme il le fait à chaque fois que j’ai le malheur de manger quoi que ce soit qui ne vient pas de lui, de me rappeler que j’aurais eu droit à un bon repas, si seulement c’était lui qui l’avait préparé de A à Z.

Et comme pour les billets précédents, ce ne sont que quelques exemples parmi les trop nombreuses fois où il m’a fait subir semblables situations pendant les trente-trois ans qui se sont écoulées depuis la première fois que je suis parti de chez eux pour commencer ma vie adulte.

À SUIVRE

Un câble d’acier ombilical. 3e partie, détruire toute vie sociale non-parentale

Encore une fois, un seul exemple parmi la centaine que je pourrais donner.

21 juillet, jour de mes 16 ans. Voilà un mois que je sors avec Chantal, 18 ans. Ce soir-là, pour ma fête, on planifie d’aller à l’expo agricole de St-Hyacinthe avec nos amis. Une belle soirée à s’amuser, faire des tours de manèges, jouer des jeux d’adresse, quoi de mieux pour un anniversaire. Nous serons six personnes, séparés dans deux autos.

Chantal est chez moi, c’est à dire chez mes parents. Nous nous apprêtons à partir. En cette époque pré-cellulaire, Chantal demande à mes parents la permission d’utiliser leur téléphone mural. Ils nous demandent pourquoi. On leur explique qu’elle va appeler une de ses amies, que nous irons à l’expo en groupe en deux autos. Trois personnes dans une auto, trois dans l’autre. Chantal va juste appeler une de ses amies pour qu’elle passe nous prendre.

Mes parents refusent. À la place, ils insistent pour aller nous reconduire à St-Hyacinthe eux-mêmes. J’ai beau leur dire que c’est pour aller à l’exposition agricole, donc que je reviendrai tard, ils insistent quand même. Ils me répondent qu’eux aussi, ça leur tente d’aller à l’expo, alors aussi bien tous y aller ensemble. Sous leur insistance, on est obligés d’accepter. Chantal appelle son amie pour annuler le transport. L’amie décide donc d’embarquer dans l’autre auto au lieu de prendre le sien.

Donc, nos quatre amis s’en vont à l’expo dans une auto, tandis que Chantal et moi on y va avec mes parents. On arrive à l’expo. On paye et on entre. On rejoint nos amis. Et là, dès le départ, je me fais niaiser par eux sur le fait qu’à 16 ans, mes parents m’ont suivi. Et tout le long de l’heure qui suit, ils me font remarquer que, bien qu’ils gardent une certaine distance, ils continuent de nous suivre, sans jamais arrêter de me surveiller.

Au bout d’une heure, mes parents viennent nous rejoindre. Ils me disent que finalement, ils trouvent ça ennuyeux. Normal, puisque contrairement mes amis et moi, ils ne font aucun manège et ne jouent à aucun jeu. Ils me disent:

 » Viens t’en, on rentre! »

Cette phrase me frappe comme une gifle. Déjà que j’ai eu à subir le malaise de me sentir sous leur surveillance depuis que nous sommes arrivés, la perspective de me faire interrompre ce qui est techniquement mon party de fête me choque. Je tente de protester, mais je réalise aussitôt que je perd mon temps. Dans trois heures, quand viendra le temps pour nos amis de revenir à St-Hilaire et Beloeil, les deux personnes qui sont assises sur le siège arrière de l’auto vont pouvoir se tasser pour faire une place à Chantal. Mais rendu là, il y aura cinq personnes dans le véhicule. Il ne sera pas possible de me faire une place en plus. Je suis donc obligé de retourner à la maison, immédiatement, avec mes parents.

En s’imposant pour aller me reconduire, en empêchant l’amie de Chantal de prendre son auto, ils m’ont empêché de pouvoir revenir de l’expo par mes propres moyens. Ils m’ont obligé à revenir à la maison, non pas quand je serais prêt à le faire, mais bien quand ça leur convenait à EUX. Dans une sortie de fun en gang qui aurait dû durer pendant quatre heures, ils m’ont cassé ma soirée au bout d’une heure. Ils m’ont enlevé à ma blonde. Ils m’ont enlevé à nos amis. Ils m’ont enlevé du terrain de l’expo avant même que j’aille eu le temps de faire le quart des manèges, alors que j’avais payé le plein prix.

En insistant contre mon gré pour aller nous reconduire, ils ont pris le contrôle total de mon 16e anniversaire afin de le gâcher, en m’isolant de ma vie sociale, en me donnant la réputation d’un pauvre petit immature dépendant de ses parents.

Du reste, à chaque fois que j’avais une fête entre amis, peu importe chez qui, peu importe où, j’avais droit au même scénario. À tout coup, je subissais leur imposition pour aller m’y reconduire, et le désagrément de les voir venir me chercher au milieu de celui-ci, entre 21h et 22h.

Ce n’est que tout récemment que je me suis rendu compte d’un truc. Lorsque j’allais chez mon ami Carl, ou chez d’autres amis dans des villes voisines, que je m’y rendais à vélo, peu importe le jour, peu importe l’heure. Jamais mes parents n’interféraient. Je pouvais même y passer la nuit si ça me chantait, pourvu que j’appelle d’abord pour prévenir. Mais dès qu’il s’agissait d’un party ou d’une sortie planifiée en gang, c’était inévitable, il fallait qu’ils s’en mêlent afin d’imposer leur présence, allant même souvent s’y pointer par surprise, afin de me l’abréger.

Et moi, pauvre naïf, je n’ai jamais pensé à leur mentir en leur faisant croire que j’allais plutôt faire une simple ballade à vélo, ou que j’allais chez Carl. Et pourquoi l’aurais-je fait? Quoi de plus anodin et normal comme activité lorsque l’on est adolescent et jeune adulte que de socialiser en faisant le party ensemble? Étant donné que c’était une activité qui n’était ni immorale ni illégale, jamais il ne me serait venu à l’idée qu’il serait nécessaire de leur cacher ça.

La naïveté et la patience est une excellente combinaison de traits de caractères… Si notre but dans la vie est de se faire manipuler, contrôler et isoler et exploiter.

Et c’est ainsi que j’ai vécu mes 53 premières années de vie. Avec mes parents qui ont toujours tout fait en leur possible afin de m’isoler des autres. Amis, copines, conjointes, collègues de travail, voisins, associés… Vous savez combien de fois que j’ai été en couple dans ma vie, depuis que je suis en âge de sortir avec les filles? À ce jour, 44 fois. Oui, je tiens une liste à jour depuis maintenant deux décennies. Mon problème, ce n’est pas de m’en trouver une. C’est de la garder, après qu’elle ait été exposée à mes parents. Car oui, ils font partie des raisons pourquoi j’ai eu tellement de blondes, conjointes et amantes dans ma vie.

Tout ça parce que leur but est d’avoir le monopole sur ma vie sociale. En fait, de constituer, à eux seuls, mon unique vie sociale.

À SUIVRE

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Vous voulez en lire plus? En 2015, j’ai écrit ici, sur ce blog, le déroulement du second party entre ados où je suis allé dans ma vie, alors que j’avais 15 ans. Et comment mes parents sont venu me l’interrompre en venant me chercher au beau milieu de celui-ci, alors qu’ils avaient pourtant accepté de me laisser revenir par mes propres moyens. Voir Sophie, la poupée qui dit non mais qui fait oui.

Un câble d’acier ombilical. 2e partie, m’isoler en pourrissant ma réputation

Mes parents ont toujours voulu que leur maison soit un refuge pour moi. Or, un refuge, ça sert à fuir un milieu hostile. Qu’est-ce qui se passe lorsque j’habite dans un environnement dans lequel je n’ai que des relations harmonieuses? Simple: Ils s’arrangent pour que ces relations me deviennent hostiles. En voici un exemple parmi les nombreux qu’ils m’ont fait subir depuis que j’ai quitté leur maison.

J’habitais depuis environ deux ans dans le quartier Ville-Émard de Montréal.  C’était un 3½ au rez-de-chaussée d’un petit bloc de huit appartements.  C’était une coopérative d’habitation.  Tour à tour, chaque locataire devait faire de menus travaux.  En plus, je faisais partie d’un organisme qui distribuait de la nourriture aux familles pauvres du coin.  De ce fait, j’avais de bonnes relations avec les voisins et une bonne réputation dans le quartier. 

J’avais eu à quitter le quartier pendant six mois, car l’organisme propriétaire de mon logement avait eu droit à une subvention pour rénover le bloc au complet. J’ai pu le réintégrer au début de juin de cette année-là.

Ce dimanche-là, mes parents sont venus me visiter.  C’était un beau début d’après-midi ensoleillé.  Une grande partie des gens qui habitaient ma rue, majoritairement des noirs, en profitaient pour s’installer sur leur terrain devant les logements, pour se reposer à l’ombre des arbres tout en profitant de cette belle journée.

Mes parents arrivent pendant que je suis affairé à balayer le chemin de béton qui mène à ma porte.  Ils se stationnent devant chez moi.  En débarquant, mon père regarde autour, et vois tous ces gens qui relaxent.  Aussi, c’est avec un grand étonnement qu’il me dit, là, devant tout le monde, assez fort pour que toute la rue entende :

« Christ!  Y’en a donc ben, des nè████, icite! »

Bien que je n’approuve absolument pas ses paroles, je suppose que d’un certain sens je peux comprendre pourquoi il les a prononcées. Dans les St-Hilaire et St-Hyacinthe où il a passé sa vie dans les années 1950, 60, 70, 80 et 90, très rares étaient les non-blancs.  Et là-bas, personne ne lui a jamais dit que certains mots qu’il a utilisé toute sa vie pour désigner les noirs étaient très mal vus. 

C’est donc sous les regards lourds de tous ces gens que j’entraine mes parents à l’intérieur.

En entrant dans la cuisine / salle à diner, ils constatent que la cuisinière n’est pas collée contre le mur.  Je leurs explique que le propriétaire et ses employés sont passés ce matin pour changer le prélart de la pièce.  Mon père se dirige sur la cuisinière en disant:

« Attend, j’va t’aider! »
« Un instant.  Laisse-moi le temps d’aller chercher du carton. »
« Pourquoi? »
« Pour mettre sous les pattes de la cuisinière, pour que ça glisse sur le prélart. »
« Ben là! Franchement! Pas d’besoin! »

Et aussitôt, il pousse la cuisinière de toutes ses forces, causant instantanément quatre déchirures d’un pouce de large par six pouces de long dans le prélart.

Un prélart neuf.  Posé le matin-même!

Environs une heure plus tard, il sort dans la cour arrière.  Il revient avec une chaise.

« Stééééphaaaane!  Regarde ce que ton papa y t’amène! »
« Une chaise?  Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça?  J’ai déjà quatre chaises de cuisine, deux chaises d’ordi et une chaise longue de patio. »
« T’a mettras à côté de ta porte, pour t’assir quand t’enlèves tes bottes. »
« Ben voyons donc! J’ai pas de place pour ça.  Pis où est-ce que tu l’as trouvée? »
« C’est tes esties de caves de voisins d’à côté qui jettent plein de belles affaires. »

Ceci allume aussitôt une alarme dans ma tête.  Dans ce quartier et à cette époque, ce n’est pas dans la ruelle que l’on met les poubelles le jour où elles passent.  C’est à la rue.  De plus…

« À côté?  Tu veux dire que tu es allé prendre ça sur leur terrain? »
« Ben oui!  Tu devrais aller voir tout c’qu’y’ont jeté! »
« MAIS C’EST PAS DES ORDURES!  ILS RÉNOVENT! »

Je lui enlève la chaise des mains et je sors.  Je constate que plusieurs de mes voisins de cour arrière regardent dans ma direction.  Ils ont vu mon père aller prendre la chaise chez le voisin.  Et là, ils me regardent aller la rendre.

Avant que mes parents passent chez moi ce jour-là, j’avais de bonnes relations avec le voisinage et avec le propriétaire.  Après leur départ, les voisin d’en arrière me prenaient pour un voleur, la population noire du quartier me voyaient comme un raciste, et le propriétaire me jugea comme un imbécile parce que trop cave pour être capable de faire attention au prélart neuf qu’il venait tout juste de me poser.

Tout ça en une seule visite.

Ce n’était pas la première fois qu’ils causaient du trouble entre mon voisinage et moi. Et ça ne sera hélas pas la dernière. Je n’ai choisi cet exemple-ci uniquement qu’à cause de la vitesse et de l’étendue de leur travail de destruction sur ma réputation dans le quartier et auprès du propriétaire.

Au moment d’écrire ces lignes, j’occupe mon 37e logement depuis que j’ai commencé ma vie adulte il y a 35 ans. Oui, je tiens une liste à jour depuis maintenant deux décennies. Ne vous demandez pas pourquoi j’ai eu à déménager aussi souvent.

À SUIVRE

Un câble d’acier ombilical. 1e partie, l’appelante mystérieuse

On connait tous la situation classique de la personne qui a passé sa jeunesse à voir tous les aspects de sa vie sociale, amoureuse et financière se faire sans cesse ruiner par ses parents.  Des parents alcooliques, drogués, accros au jeu.  Des parents violents, cruels, agresseurs sexuels.  Des parents négligents.  Des parents criminels avec un long dossier judiciaire.  Des parents avec des problèmes psychologiques graves qui nécessitent suivi et médication.  Dans ce temps-là, les lois, les organismes, et même l’opinion sociale, tout est en place pour aider la personne à échapper à l’influence perverse de tels parents indignes.

Mais qu’est-ce qui se passe lorsque ces parents ne sont pas des parents indignes?  Qu’ils ne sont pas alcooliques, drogués, accros au jeu, négligents, cruels, violents, violeurs. Qu’ils ne sont pas reconnus comme étant psychologiquement troublés?  Qu’ils sont au contraire des gens irréprochables?  Des parents qui aiment leur enfant et qui feraient tout pour lui?  Si cet enfant se plaint qu’ils ruinent tous les aspects de sa vie, personne ne va le croire.  Aucune loi ne peut l’aider.  Aucun organisme non plus.  Et aux yeux de l’opinion publique, il n’est qu’un ingrat, un enfant indigne qui tente sans raison valable de trainer dans la boue ses pauvres parents qui ont tant fait pour lui.

Sous leur apparence irréprochable, ces parents sont incapables de couper le cordon car ils refusent de voir que leur enfant n’est plus un enfant.  Ils passeront le reste de leurs vies à détruire tous les aspects de celle de leur enfant, lui faisant perdre amis, conjointes, boulots, appartements, argent, afin de le rendre éternellement dépendant d’eux.

Ces parents, ce sont les miens.

Suite à mon récent billet dans lequel j’ai révélé avoir renié mes parents, on m’a demandé des exemples de leur comportement. Je ferai donc quelques billets, chacun sous un différent thème. Ce premier texte va vous démontrer que, consciemment ou non, ma mère est une fine manipulatrice qui a étendu une facette de son jeu de conditionnement sur moi sur plus de trois décennies.

C’est parti:

C’est l’été, j’ai 13 ans et viens de terminer mon secondaire I. Je reviens d’une promenade en vélo. Ma mère me dit que je viens de rater un appel. C’était une fille. Je lui demande qui.  Elle me répond que la fille en question ne s’est pas nommée, mais elle a dit qu’elle rappellerait.

À 13 ans, je suis à l’âge où je commence à m’intéresser aux filles.  Aussi, je suis ravi qu’il y en ait une qui me téléphone. Je reste à la maison quelques jours, à attendre qu’elle rappelle. En vain!

Je recommence donc à sortir, histoire de profiter de mes premières semaines de vacances d’été.  Mais bientôt, en revenant à la maison, ma mère me dit que la fille a rappelé.  Comme la dernière fois, elle ne s’est pas nommée, mais elle a dit qu’elle rappellerait.

Au fil des semaines, l’incident se répète souvent. Mes amies de fille étant pour moi aussi rares et précieuses que l’or, ça me dérange de manquer ainsi l’occasion de parler à une qui semble vouloir me rejoindre au point de rappeler si souvent. Il y a cependant un truc que je trouve un peu étrange. Les filles que je connais, je ne suis pas ami avec elles au point qu’on se communique en dehors de quand on se voit à l’école. Aussi, cette appelante est doublement mystérieuse.

Durant les quatre années qui suivent, peu importe la saison, peu importe où je vais, lorsque je rentre à la maison, de une à trois fois par mois, ma mère va me dire qu’une fille m’a appelé. Et comme d’habitude, elle me dit que cette fille ne s’est pas nommée mais qu’elle va rappeler.

Manquer ces appels de façon aussi répétitive depuis aussi longtemps commence sérieusement à me frustrer.  À cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, il était pratiquement impossible de retracer un appel.

Ma patience à ce sujet atteint son point de saturation durant l’été de mes 17 ans et que je viens de finir l’école secondaire. Ma mère venait de m’envoyer dans la cour arrière, aller ramasser le linge sec sur la corde. En rentrant elle me dit que je viens tout juste de rater un nouvel appel de la fille. Frustré d’avoir manqué un appel alors que j’étais pourtant à portée de voix, je demande à ma mère:

« Mais voyons donc!  J’étais juste là, dans la cour.  Tu pouvais pas lui dire d’attendre, le temps pour toi de m’appeler par la fenêtre? »

Sa réponse:

« Heille! Soit poli! »

Je décide de faire ce que j’ai à faire afin de mettre un terme à cette situation ridicule. Alors qu’il fait si beau dehors, je perds mon temps à m’emmerder à la maison durant les trois semaines suivantes au cas où cette mystérieuse appelante me téléphonerait de nouveau. Trois semaines, c’est plus que le tiers de mes vacances d’été. Mais je m’en fous! Je suis tellement déterminé à ne pas rater son prochain appel que je me jure que je vais attendre le temps qu’il faudra, mais je ne sortirai pas de la maison tant qu’elle ne m’aura pas appelé et que je ne lui aurai pas parlé. Aussi, c’est à contrecœur que je laisse ma mère me convaincre de sortir. Les deux mains dans la popote, elle a besoin de lait et ne peut pas se déplacer, alors elle m’envoie en acheter à l’épicier du coin. Je m’y rend en sprintant.

Juste pour faire exprès, devinez ce qui s’est passé durant les six minutes que ça m’a pris pour faire un aller-retour au dépanneur? Eh oui! La fille m’a appelé, ne s’est pas nommée, a dit qu’elle rappellerait, et a raccroché. Inutile de dire qu’après les trois semaines de patience et de sacrifice que j’avais mis, j’en avais ras-le-bol de cette situation frustrante.

Je passe des nuits blanches à me demander qui peut bien en être l’auteure. Je sais que ce n’est aucune de mes amies de la bande avec qui j’me tiens, celles-là se nomment à chaque fois qu’elles m’appellent. Alors qui? J’en viens à me créer des théories qui tiennent à peine debout. Est-ce une voisine que je ne connais pas, qui, chaque fois qu’elle me voit partir de chez moi, en profite pour m’appeler sans se nommer juste pour me faire enrager ? Possible mais vraiment trop peu probable. 

En fin de compte, je ne saurai jamais de qui il s’agissait.

Éventuellement, j’ai quitté la maison familiale et je suis allé vivre en appartement à Montréal.

Trois ans plus tard. J’ai 24 ans, j’habite et travaille à Montréal. Je passe une fin de semaine chez mes parents.  Par trip nostalgique, je fais une petite promenade dans les rues du quartier.  À mon retour, devinez quoi?

« Y’a une fille qui t’a appelé. »
«  Qui? »
« Je l’sais pas, à s’est pas nommée.  Mais elle a dit qu’elle va rappeler. »

Non! 

Non, cette fois, je refuse d’y croire. 

Ça fait trois ans que j’habite à Montréal.  Il est impossible que cette mystérieuse fille m’appelle encore chez mes parents, trois ans que je sois parti de là.  Et que, par le plus grand des hasards, elle le fasse l’un des rares jours de l’année où je les visite, et encore une fois juste au moment où je ne suis pas là!  Ça ne tient pas debout.  Pourquoi est-ce qu’une fille aurait passé ONZE ANS à m’appeler et à continuer de le faire, bien que je ne sois jamais là pour lui répondre?  C’est juste trop gros pour être crédible.

Et puis d’abord, pourquoi est-ce que ça arrive seulement à ma mère? Jamais mon père n’a reçu un tel appel. Non seulement est-ce ma mère qui a le monopole sur ces mystérieux appels, ça arrive toujours lorsqu’elle est seule à la maison.

Non, désolé, rendu à ce point-ci, c’est juste impossible!

La seule explication plausible, c’est que tout ce temps-là, c’est ma mère qui m’a fait accroire à des appels qui n’ont jamais eu lieu, de la part d’une fille qui n’a jamais existé.

Je me suis longtemps demandé dans quel but est-ce qu’elle aurait fait ça.  Mais aujourd’hui, je me rends compte qu’il y avait une méthode dans cette folie.  Car en effet, en me montrant que je rate des appels importants lorsque je ne suis pas à la maison, ça peut que m’enlever toute envie de sortir. 

Ce qui signifie que, consciemment ou non, pendant onze ans, elle n’a inventé cette histoire que dans le but de me manipuler à rester à la maison.  À sa maison. Autrement dit, m’isoler du monde afin me garder pour elle.

Me rendre compte de cette situation m’a permis de comprendre certains autres de ses agissements mystérieux. Par exemple, à la télé, lorsqu’il y a un sujet qu’elle sait qui me passionne. Où lorsqu’un de mes collègues auteur de BD passe en entrevue à la télé. Ou lorsque je suis moi-même le sujet, comme la fois à Salut Bonjour où on a parlé de mon billet 30 comportements qu’il faudrait cesser d’avoir sur Facebook, ou bien ma liste de noms de famille composés. Ma mère va attendre à la toute fin de l’émission ou de l’entrevue pour m’appeler pour m’avertir qu’il y a tel sujet, ou telle personne que je connais, qui passe à la télé. Et à chaque fois, lorsque j’allume le poste, trop tard, j’ai tout raté.

Pendant les trente ans où j’ai habité hors de chez mes parents, elle a bien dû me faire le coup une fois ou deux par année. Jamais ne m’a-t-elle appelé pour me le dire pendant que l’entrevue commençait, ou même lorsqu’elle était en cours. JAMAIS! À chaque fois, c’était pour que je constate par moi-même que j’avais tout raté.

Une fois, deux fois, dix fois, passe encore. Mais la totalité des environs-quarante-fois où elle m’a appelé pour le dire sur une période de trente ans? C’est un peu fort comme coïncidence, non?

Sauf si on réalise que là encore, tout comme avec l’appelante mystérieuse, il s’agit d’un stratagème pour me conditionner à penser que la seule manière pour moi de ne pas sans cesse tout rater, c’est en étant avec elle, chez elle.

À SUIVRE