Les beautés étrangères: Pourquoi tombe-t-on dans le panneau?

Comme probablement tout le monde, il m’arrive parfois de recevoir des demandes de contacts sur Facebook de la part d’une beauté étrangère qui semble s’intéresser à moi. J’ai beau être célibataire, j’ai de la difficulté à me faire à l’idée d’avoir une relation avec une femme qui habiterait à plus de 5 km de chez moi. Alors d’un autre continent, imaginez! Par conséquent, lorsque ça arrive, j’expédie ça aussi sec:

Comme vous voyez, quand je reçois une réponse négative à « On se connait », j’arrête la conversation là. Mais ces derniers temps, j’ai vu tellement de mes compatriotes féminines québécoises s’amuser à se foutre de la gueule de leurs prétendants étrangers, tout en faisant exprès de leur parler en québécois, que j’ai décidé de prendre exemple sur elles pour m’amuser un peu.

Le résultat: Cet amusant échange avec cette superbe jeune fille de 20 ans du Maroc. Il y aura un lexique entre chaque partie de la conversation, pour faciliter la compréhension à mes lecteurs-z’et-lectrices non-québécois.

Saint-Ciboire-du-bout-de-Christ: La majorité des villes et villages du Québec sont des noms de saints. Or, nos jurons sont aussi composés de mots d’église. Ce (faux) nom de patelin est donc un long juron.
Moose Jaw: Littéralement Mâchoire d’Élan / Mâchoire d’Orignal. Véritable ville canadienne, mais en Saskatchewan et non au Québec.
Où que tu sois, qui que tu sois, que la force soit avec toi: Référence à La Guerre des Étoiles, certes, mais c’est surtout la phrase d’introduction du quiz télévisé pour enfants, Les Satellipopettes, très populaire au Québec au début des années 80.

Mes bas: Mes chaussettes
Une brassée: Un paquet de linge qui vient d’être lavé
La sécheuse: Le sèche-linge.
Manger ses bas: Expression québécoise, l’équivalent de péter un câble.
Isabelle Huot: Populaire nutritionniste québécoise.
Beau Dommage: Populaire groupe musical québécois des années 70, toujours actif de nos jours.
La Complainte du Phoque en Alaska: Chanson de Beau Dommage, leur plus grand succès.

Chus pas regardant: « Je ne me soucie pas de ces détails. »
Icite: Ici.

Je me suis inspiré d’une amie qui avait eu un désopilant échange semblable, quoique plus long, avec un homme Tunisie. Conversation qui est vite devenue virale.

Hier, j’ai posté ma conversation avec ma marocaine sur mon Facebook. Et parmi les commentaires, j’ai reçu celui-ci, qui est la raison de l’existence de ce billet de blog: « Je ne comprends pas comment ces gens peuvent se croire crédibles. « 

Eh bien la réponse à ça est: Parce que, malheureusement, ça fonctionne trop souvent.

Il y a quelques années, j’étais membre d’un forum (apparemment sérieux) de rencontres. Après deux mois discussion, à ne recevoir que des demandes de contacts de femmes de mon groupe d’âge, pour la plupart assez abîmées par la vie, voilà que m’arrive cette jeune beauté ukrainienne qui me sert du « Je amour toi et please envoyer numéro Visa (la carte de crédit) pour mon visa (le passeport) que moi rejoigne tu, so we love & couchette », et ça venait avec une adresse courriel. (Bon, c’était un peu plus articulé que ça, mais c’était en 2012 et je n’en ai pas gardé copie.)

Premier réflexe: Googler l’adresse de courriel de mademoiselle. Je suis tombé sur plein de témoignages d’hommes de partout dans le monde qui se sont fait avoir de plusieurs centaines de milliers de dollars par ce barbu obèse russe.

Quand tu n’arrives même pas à plaire à une femme moyenne de ton propre pays, qu’est-ce qui te fais croire que tu as pu séduire, SANS EFFORTS, une déesse d’un autre continent? C’est pourtant évident, qu’il s’agit d’une arnaque. Alors pourquoi est-ce que ça fonctionne?

La triste réponse à cette question est: Parce que pour ces pauvres hommes seuls, cette fille, ce personnage devrais-je dire, leur vend du rêve. Elle leur donne un espoir comme quoi, malgré leurs 40-70 ans, ils peuvent encore plaire à une jeune beauté, donc qu’ils n’ont rien perdu de leurs attraits.

Quant à ceux qui n’ont jamais eu d’attraits pour commencer, le fait de se commander une beauté étrangère, ça rassure. Son subconscient comprend qu’il est la seule personne qu’elle connait ici, donc qu’il sera sa seule vie sociale si elle vient au pays. Pour les hommes qui ont une faible estime de soi, savoir que cette fille dépendra de lui pour survivre, et surtout que par conséquent il n’aura aucun rival, ça lui procure un sentiment de sécurité.

En conclusion: Le problème, ce n’est pas que ces « femmes » sont crédibles. C’est plutôt que beaucoup d’hommes ressentent le besoin qu’elles le soient. Parce que la réalité est trop difficile à accepter pour eux.

Est-ce que vous vous souvenez du Best Seller de la décennie dernière, Le Secret? La raison pourquoi ce livre a rendu multimillionnaire son auteur, c’est parce qu’il fonctionne sur ce même principe. Par exemple, lisez juste ce passage:

Eh oui! Ce livre (ou du moins cette Lisa Nichols) affirme que si vous recevez des factures d’électricité, de téléphone, de câble, d’internet, de loyer et de carte de crédit, ce n’est pas parce que vous avez l’électricité, le téléphone, le câble, l’internet, un loyer et une carte de crédit, mais bien parce que votre imagination fait surgir ces factures de nulle part. 

Pourquoi tant de gens ont cru à de telles inepties? Parce que beaucoup trop d’entre eux sont pris dans une vie décevante et sont impuissants à y changer quoi que ce soit. Pour ces gens-là, la pensée magique est leur seul refuge. Car d’un côté, ils ont une triste réalité qui est sans issue. Et de l’autre, il y a ce livre qui leur offre un espoir comme quoi les choses peuvent s’arranger. C’était juste ça, le secret derrière Le Secret.

Et c’est sur ce même principe, en donnant l’espoir qui fait rêver, que le piège grossier de la beauté étrangère arrive à attirer autant de gens qui vont aller s’y jeter délibérément.

Quant à moi, ça ne risque pas de m’arriver. Je suis parfaitement au courant que j’ai 50 ans et que je ne suis plus de première fraîcheur. Le jour où je vais me faire draguer par une matante ridée de Ste-Antoinette-du-Ouaouaron, je vais déjà trouver ça plus crédible qu’un top modèle marocain de 20 ans.

L’art de se faire rouler

((Désolé pour mes lecteurs européens, cette fois-ci je parle d’une réalité surtout québécoise, d’où le vocabulaire local et les devises en dollar canadien), 

Après plusieurs longues années d’études et/ou de boulots peu payants, tu as enfin trouvé l’idéal : Une job qui te rapporte $30 000.00 par année.  Clair, ça signifie un chèque de $850.00 à toutes les deux semaines..  Puisque tu n’as pas vraiment d’idées de grandeur, tu as un appartement dans tes moyens.  En fait, le loyer, l’électricité, le net, le téléphone et l’épicerie ne te prends qu’un seul de tes chèques par mois.  Tu n’as pas de dettes, et pour la première fois de ta vie, tu peux te mettre de l’argent de côté. 

Et puis, comme ça, il te prend une petite fantaisie : Celle d’avoir une auto.  Avec ton second chèque du mois de $850.00, tu pourrais certainement te la permettre.  Surtout que, là encore, aucune idée de grandeur.  Un p’tit char d’occasion te suffira amplement.  Tu pourras l’utiliser pour aller au travail, ce sera parfait pour les jours de pluie et de neige.  Et pour l’épicerie, rien de mieux.  Et que dire des road-trips de fin de semaine.  Qu’est-ce qui représente mieux la liberté que de voyager au volant de son propre véhicule.  Tu as passé de pauvre à prospère, tu mérites bien ce symbole de ton nouveau statut.

Une rapide recherche sur Google te permet de trouver le deal du siècle.

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Malgré ce si bas prix, tu te doutes bien que cette auto va te coûter une coupl’ de milliers de dollars.  Le problème, c’est que tu n’as aucun dossier de crédit.  Ou alors si, tu en as un, mais il est mauvais.  Dans de telles conditions, tu sais bien que ta banque ne t’accordera jamais un prêt.  Eh bien, seconde bonne surprise, le concessionnaire est prêt à t’en accorder un, lui. 

Puisque plus rien ne se met entre ton rêve et toi, tu appelles le concessionnaire et tu lui fixes rendez-vous.  Tu te vois déjà au volant de ta p’tite bagnole économique, jouissant de ta liberté.

Mais ça, c’est le rêve.  La réalité, la voici:

Le vendeur te fait visiter la cour, il y a plein d’autos seconde-main ici, vieilles de un an à six ans.  Tu portes ton choix sur un petit bijou qui n’a qu’un an et demi d’âge. Pour apprendre aussitôt que celui-là est à 220$, et non à 75$. 

Mais alors, où sont les autos à 75$ telles qu’annoncées?  Ah, ben, vois-tu, à ce prix-là, faut comprendre qu’elles se sont rapidement envolées.  Regardons ce qu’il y a d’autre dans l’inventaire, et… OH!  Tu as une chance inouïe, il leur en reste un, finalement.  Celui-là est vieux de six ans. Mais bon, à ce prix-là, faut pas se montrer trop exigeant.  Tu le prends.

75$, c’est  par semaine. Les paiements sont mensuels. Tu crois que ça signifie 300$ par mois?  Erreur!  Il y a 52 semaines dans une année. Donc, 75 X 52 = $3 900.00, divisé par 12 = 325$ par mois.

Ensuite, il n’est à ce prix-là que si tu prends les paiements étalés sur sept ans.  Donc, $3 900.00 par année multiplié par sept ans, ça donne  $27 300.00.

Si une telle somme avait été empruntée à la banque, elle aurait eu un taux d’intérêt annuel aux environs de 7.9%  Mais la banque te refuserait.  Tu n’as d’autre choix que d’accepter l’offre de financement du concessionnaire à 19.9% d’intérêts.

19.9% d’intérêts sur $27 300.00, c’est $5 432.70, pour un total de $32 732.70.

… Ce qui dépasse d’une coupl’ de milles ton salaire annuel brut. Pas le salaire clair. Brut!

Maintenant, il ne faut pas oublier les taxes.
Au Québec, nous avons deux taxes : La fédérale (TPS) qui est de 5%, et la provinciale (TVQ) qui est de 9.975%.  J’ai trouvé en ligne ce calculateur automatique des deux taxes.

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Donc, après t’avoir ajouté $10 334.43 en intérêts et en taxes:
Total: $37 634.43. 
Ou, par année, $5376.35.
Ou, par mois, $448.03.

Devant ce montant, tu hésites.  Le vendeur se fait compréhensif en te disant que, que veux-tu, c’est comme ça, hm?  Tout l’monde doit payer les taxes.  Et lui aussi il en paye.  Et pas juste sur son véhicule : Il a des taxes sur sa maison, sur son commerce, sur ses ventes, sur le terrain où il a son commerce…  T’es chanceux, toi, tu en payes juste sur ton véhicule.  Et puis, c’est pas comme si ce paiement allait gober ton 850$ au complet.  Une fois ton paiement fait, il te reste 412$ par mois.  C’est un beau gros $4 944.00, presque cinq mille piastres par année pour t’amuser, ça.  Et puis tiens, pour t’encourager, en cadeau, il te fait les plaques d’immatriculation et l’enregistrement gratuitement.  (Il se garde bien de te préciser que ce généreux cadeau vaut à peu près 15$.)

Rassuré, tu signes. 

Ça y est, tous les papiers sont en ordre.  Tu es maintenant le légitime propriétaire d’un véhicule de six ans d’âge, ou du moins tu le seras lorsque tu auras terminé tes paiements dans sept ans.

Et c’est là que, avec le sourire, le vendeur te montre les clés de ton auto…  Mais il ne te les remet pas.  C’est que, explique-t-il, légalement, il n’a pas le droit de te laisser partir avec un véhicule qui n’est pas couvert par une police d’assurances.  Pourquoi il n’en a pas glissé mot avant?  Mais parce que ce n’est pas sa job.  Il n’est pas agent d’assurance, lui.  Et puis de toute façon, c’était à toi d’y penser.  Conduire sans assurances, c’est illégal.  Tout le monde sait ça, voyons!

Heureusement, il connait un bon assureur.  Il l’appelle sur le champs et te passe le téléphone.

Premières assurances pour premier véhicule, ça va dans les $1 125.00 par année.
Bien sûr, il faut rajouter les taxes, pour un total de $1 293.47
Divisé par douze mois = $107.79 par mois.

Donc, auto + assurances = paiements de $555.82 par mois.

Ça y est, c’est terminé, tu peux quitter cet endroit au volant de ton nouveau véhicule. Ça a coûté un peu plus cher que prévu, mais bon, tu te consoles avec la sensation de liberté que te procure le fait d’être mobile.

Le lendemain, tu le prends pour aller travailler.  Tu apprends ainsi les réalités de l’heure de pointe et des embouteillages, qui te font arriver en retard.  Tu viens pour te stationner dans le parking de la compagnie.  Mais voilà, ça prend la vignette de stationnement de la compagnie, qui est $110.00 par mois, soit 30$ de plus qu’une passe autobus-métro.  Ou bien, c’est 10$ pour la journée.  Refusant de payer ça, tu te dis que tu en seras quitte pour te stationner dans la rue.  Tu parcours ainsi en rond toutes les rues du quartier.  Or, les seules places de libres sont dans des rues résidentielles qui demandent des vignettes de résidents.  Tu finis par trouver une place libre et gratuite à huit coins de rues du travail. 

Quand tu reviens le soir, surprise, tu as une jolie contravention.  Car en effet, comme on peut le voir sur les pancartes, sur ce côté de la rue, il est interdit de stationner de midi trente à treize heures.  Tu as beau t’interroger sur la chose, tu ne vois aucune explication logique sur pourquoi un côté de rue doit être dégagé de 12 :30 à 13 :00.  Il n’y a juste aucune raison valable.  Mais bon, la loi, c’est la loi.  Bilan du jour : Une heure et demie de salaire en moins pour cause de retard + la contravention.  Ce sera la dernière fois que tu utiliseras l’auto pour aller travailler. 

Maintenant que tu as un véhicule, ton entourage te bombarde de toutes parts avec les deux questions suivantes :
« Combien que l’char te coûte? »
« Combien qu’tu payes d’assurances? »

Et dans 100% des cas, après y avoir répondu, arrive le commentaire suivant :
« Haaan?  Tu payes donc ben cher!  Moé ça m’coute la moitié / le tiers / le quart de ça. »

Car en effet, à les entendre, tout le monde paye moins cher que toi.  Et, dans plusieurs des cas, pour des véhicules neufs.  Voilà qui gâche le peu de plaisir qu’il te restait à posséder un véhicule.

Ceci dit, un char, ça ne roule pas à l’oxygène. Même si tu ne l’utilises pas beaucoup, tu ne t’en tires pas à moins de 40$ d’essence par semaine. Donc, 160$ par mois.  Par conséquent, ton char te coûte maintenant $715.82 par mois.  Pas surprenant que tu ne tiennes pas à y ajouter le coût du stationnement.

Autres réalités de l’automobile.
Une auto neuve, en général, ça commence à avoir des problèmes techniques et mécaniques après cinq ans, et il faut le changer après dix ans. Le tiens a déjà six ans. Et tu viens de te mettre sur le dos un contrat de sept ans. Ce qui signifie que, quand tu auras fini de le payer, ce sera une épave de treize ans.

Mais entretemps, tu vas devoir te taper entretien, révisions, pannes, réparations… Tu contemples à peu près $1 500.00 de frais annuels de garagiste, une moyenne de $125.00 par mois. Et ça c’est juste la première année, car à l’âge où est rendu ton char, ça va aller en empirant à mesure que les années vont passer.

Ce qui fait que, en moyenne, ton auto te coûte maintenant $840.82 par mois.

Oh, détail important : Au Québec, il est illégal de rouler sans pneus d’hiver du 15 décembre au 15 mars. En moyenne, avec les taxes et tout, quatre pneus d’hiver = 400$. Rajoute 100$ pour les faire installer, pour un total de $500.00.  Ou en moyenne $41.67 par mois

Ce qui porte le coût mensuel du char à $882.49. … Soit 32$ de plus que ton chèque de paie. 

Autrement dit, ça y est, c’est fini, tu n’as plus d’argent.  La moitié de ton salaire est consacrée à te faire vivre, et l’autre moitié est pour ton auto.  Il ne te reste plus qu’à espérer que pour les sept prochaines années, tu n’ailles pas besoin de souliers, bottes, vêtements, lunettes, soins dentaires ou médicaments, parce que tu ne pourras jamais te les payer.  Les sorties, la vie sociale?  Oublie ça!  Et si tu es célibataire, visionne encore sept années d’abstinence, car y’a pas une fille assez désespérée pour vouloir d’un gars qui gère si mal son budget.  Surtout pour un luxe aussi inutile qu’un char.

Et c’est là que tu réalises à quel point tu t’es mis dans la merde.  Vois-tu, contrairement à ce que l’on en dit, les banques ne sont pas là pour mettre les gens dans la rue.  Bien au contraire, elles sont là pour protéger les intérêts de leurs clients.  Et un conseiller financier aurait pu voir, d’un simple calcul, que tu ne pouvais pas te permettre l’achat d’un véhicule dans les conditions imposées par ce vendeur.  Parce que 50% de tes paies claires, c’est vraiment trop, surtout sur sept ans, surtout pour un véhicule usagé. 

Et c’est pour ça que les vendeurs d’autos d’occasion offrent des prêts aux étudiants, gens endettés, sans crédit, sans travail, en faillite.  Parce qu’ils savent bien que si tu es étudiant, endetté, sans crédit, sans travail ou en faillite, c’est parce que tu ne sais pas gérer ton argent.   Ça fait de toi le genre de poire qu’on peut aisément manipuler à signer un contrat de paiements abusifs.  Tu en es une preuve de plus.

Ta richesse assure ta pauvreté.
Le seul endroit où tu peux diminuer les coûts pour pouvoir payer tes obligations, c’est en coupant dans le budget d’épicerie.  Pour ne pas crever de faim, tu voudrais bien t’inscrire à une banque alimentaire pour gens dans le besoin.  Mais voilà, quand on gagne $30 000.00 par année, on n’est pas qualifié comme étant « dans le besoin ».  Et si tu essayes de leur expliquer que tu es pauvre parce que tu t’es embarqué des paiements de char sur le dos, on va te rire au nez en te disant que quand on peut se payer un char, on peut se payer une épicerie.

Tu voudrais poursuivre le concessionnaire pour fraude et/ou abus de confiance?  Ça prend un avocat.  Et quand on gagne $30 000.00 par année, on n’a pas droit à l’aide juridique gratuite.  Il faut donc se payer un avocat à 200$ de l’heure. Et s’il est un métier qui pratique l’art de plumer le client encore mieux que concessionnaire, c’est bien avocat.  Ce dernier va faire durer la cause aussi longtemps qu’il le pourra.  Du moins, il le ferait, si tu pouvais te le payer.

Tu songes à déclarer faillite?  Premièrement, ce n’est pas avec $30 000.00 de revenus que tu pourras faire ça.  Ensuite, depuis le début des années 90, la déclaration de faillite qui efface toutes tes dettes, ce n’est plus qu’un mythe.  Le syndic de faillite va juste consolider tes dettes et s’arranger avec eux pour que tu puisses leur rembourser à tant par mois.  Et ça, c’est quelque chose que tu fais déjà.

En regardant les centaines d’autos qui passent dans la rue, tu te surprends à penser de plus en plus souvent des trucs du style de : « Vous m’ferez pas accroire que tout c’te monde-là sont obligés de payer 882$ par mois pendant sept ans pour avoir leu’ chars!?  Comment ça s’fait que chus obligé de payer autant, MOI?  Et pour un char usagé, en plus. »  C’est avec irritation et mépris que désormais tu regardes ce véhicule qui, plutôt que d’être le symbole de l’amélioration de tes conditions de vies, est maintenant la raison de ton loserisme.

Dans ton précaire équilibre financier actuel, tu es à la merci du moindre imprévu.  Et s’il y a un truc de prévisible dans les finances, c’est bien le fait qu’il arrive toujours des imprévus.  Par conséquent …

Tu manques un paiement? Tu vas payer des intérêts pour ton retard.
Tu manques deux paiement? Ton dossier de crédit est entaché.
Tu manques trois paiements?  Le concessionnaire saisis l’auto.

Et si, justement, tu ne gardes pas le véhicule?
Il y a deux façons de t’en débarrasser, soit en le perdant comme dans l’exemple précédent, soit en le rendant de ton propre chef parce que tu ne peux vraiment plus continuer comme ça.  Tu fais donc résilier le contrat après six mois.  Dans les deux cas, le vendeur t’offre une intéressante porte de sortie:  Puisque tu ne peux pas payer, on va faire payer quelqu’un d’autre.  D’abord, récapitulons :

L’auto elle-même, sans les assurances et autres trucs, coûte $37 634.43. 
Tu as fait six paiements mensuels de $448.03. pour un total de $2 688.18.
Donc, tu leur dois encore $34 946.25.

Il va donc reprendre l’auto et le revendre à un encan. Si le nouvel acheteur couvre les frais restants, ok, tu ne leur devras plus rien. Mais s’il l’achète pour moins cher, alors tu devras payer la balance. Tu acceptes, trop heureux de t’en tirer à si bon compte.

Mais voilà, qui donc serait assez cave pour acheter un char de six ans… Pardon, de maintenant SEPT ans, à $34 946.25?  Personne!

Il trouve preneur pour $8000.00.

Tu te retrouves donc avec une dette de $26 946.25 à payer, pour un char que tu ne possèdes plus.  Et, puisque tu as rompu ton contrat d’achat d’auto, te voilà avec un dossier de mauvais crédit pour les sept prochaines années.

Oh, un instant… Ai-je dit $26 946.25?  Non, en fait, ça, c’était le montant à payer AVANT, c’est à dire quand vous vous étiez entendus à payer une fois par mois pendant sept ans pour acheter le char. Cette entente de paiement-là est annulée. Il vous en faut une nouvelle.

Est-ce que tu peux payer la balance d’un coup?  Non?  Bon ben alors pas de problème, on va se refaire une entente de paiements, encore sur sept ans, toujours à 19.9% d’intérêts.

$26 946.25 de dette + $5 362.30 30 d’intérêts = $32 326.55.
+ $1 616.33 de TPS et $3 224.57 de TVQ, ce qui te fait une dette totale de $ 37 167.45
…Soit juste 466.98 de moins que le prix initial de l’auto, que tu avais à payer au début. 

Rajoute à ça les $2 688.18, que tu as déjà versé, et dans sept ans tu auras payé $ 39 855.63 pour un char que tu n’auras pu utiliser que six mois.  Et encore, pas aussi souvent que tu l’aurais voulu.

Tu essayes de te consoler en te disant que, au moins, tu n’as plus à payer d’assurances, d’essence, de réparations, de pneus.  N’empêche que tu vas quand même passer les sept prochaines années de ta vie à payer $442.47 par mois pour un char que tu ne possèdes plus, qui ne t’a jamais appartenu et qui ne t’appartiendra jamais. 

Tout en sachant que son nouveau propriétaire n’a eu qu’à payer 8000$ pour qu’il lui appartienne, lui. 

Et qu’il roule avec, tandis que toi tu le lui payes.

Et que tu continueras à le payer encore quelques années après qu’il aura cessé de rouler.

Et comme si ce n’était pas assez humiliant, voilà que tout ton entourage te demande où est ton char.  Tu as le choix : Tu peux inventer une explication qui, à tous les coups, sonnera bidon.  Ou bien tu dis la vérité et tu passes pour un hostie de cave de t’être laissé fourrer à ce point-là. 

Surtout quand on t’apprendra que, dans ton second contrat, le vendeur n’avait pas à te charger de nouveau les intérêts, ni la TPS ni la TVQ.  Même légèrement diminuée par tes paiements initiaux, il s’agissait de la même dette.  Donc, tu t’es fait entuber de $12 909.38 supplémentaire  –L’équivalent de deux ans et quatre mois de paiements—  sans raison valable. 

Mais bon, trop tard.  Quand tu signes un contrat, tu déclares aux yeux de la loi que tu es d’accord avec les conditions proposées.  Et tu ne peux pas te payer l’avocat qui pourrait t’en tirer.

Il te reste quoi?  Les dénoncer sur le net?  Pas de problèmes, si tu es prêt à t’exposer à une poursuite judiciaire pour atteinte à la réputation, par un concessionnaire assez riche pour se payer les meilleurs avocats.

Félicitations, cher client, pour avoir profité de l’offre de « Cette voiture peut être à vous pour aussi peu que 75$ »

Dans la tête d’un Nice Guy

Les célibataires involontaires, les incels, les Gentlemen, les Nice Guys, les Elliot Rogers, les Alek Minassian… Tout commence avec une mentalité décrite (et approuvée) par un texte tristement célèbre, Ode to the Nice Guys, dont j’ai déjà analysé la version française dans ce vieux billet. (Tous ces liens ouvrent d’autres onglets.)

Il y a quelques temps, une amie facebookienne à posté l’image qui suit, en se plaignant de tous les Nice Guys qui partagent ce genre de message dans lequel ils chialent comme quoi la simple décence sociale de base (être gentil et respectueux d’autrui) n’est pas suffisant pour leur rapporter amour et sexe :

Aujourd’hui, comme je le répète souvent, je sais qu’il faut beaucoup plus que « nous sommes tous les deux célibataires et hétéros » pour qu’il y ait attirance solide et couple stable.  Mais il fut une époque, avant mes 27 ans, où j’étais exactement comme ces gars-là.  Et ma vision de la chose était exactement celle-là.

Alors si vous vous demandez ce qui se passe dans la tête d’un Nice Guy pour leur faire croire de telles choses, réjouissez-vous, je suis très bien placé pour vous l’expliquer. 

Ça va comme suit:

(Dans la tête d’un Nice Guy, DÉBUT)
De mes 14 à 26 ans, une fille n’avait qu’à être hétéro et célibataire pour attiser mon désir de sortir et coucher avec.  Je n’avais aucun concept des affinités, des passions communes. Par conséquent, TOUTES les filles célibataires étaient des conjointes/amantes potentielles.

Et d’après ce que je pouvais voir, du côté des filles, c’était pareil. Au nombre de filles qui se plaignaient de leurs mecs, il me semblait évident qu’elles non-plus n’en avaient rien à chier, d’avoir des trucs en commun avec le gars qui partagera sa vie.  Le couple, dans le fond, c’était juste une garantie de baiser sur une base régulière, point. Le reste, on s’en fout. On s’adapte pour que chacun ne dérange pas trop l’autre dans ses habitudes, voilà tout.

Ah, et les filles avaient le beau jeu. Pas question qu’elles draguent, ça leur donnerait l’air de salopes. Alors fallait juste qu’elles se laissent draguer par un gars. Et, là encore, pour ne pas avoir l’air salope, elles se sentent obligées d’opposer une résistance de principe. NOUS SOMMES DONC OBLIGÉS D’INSISTER!!!!

À cette époque, comme tout le monde, j’entendais que la majorité des filles disaient que « c’est l’intérieur qui compte ». Que « La beauté, l’argent, ça n’a aucune importance. » Donc, à mes yeux, moi qui suis loin d’être un athlète, loin d’être riche, loin d’être beau, je n’avais qu’à agir en bon gars, me montrer doux, gentil, romantique, et j’allais toutes les avoir à mes pieds.

Mais voilà, au lieu de succomber à mes charmes, elles préféraient un beau grand riche. QUELLES SALOPES PROFITEUSES! Un beau grand riche, de qui elles vont se plaindre ensuite comme quoi il la maltraite. Bien fait pour toi, pauvre conne, de ne pas avoir choisi un Nice Guy comme moi.

Et puis là, on frustre, évidemment! Ce n’est pas ces gars-là qui devraient se faire offrir du vagin. C’est MOI! Chuis gentil, chuis romantique, chuis tendre… Bref, je suis tout ce qu’elles disent vouloir. Pourtant, c’est lui, qui n’est rien de tout ça, qui y a droit. Ces filles me privent donc injustement du sexe qui me revient de droit, pour le donner à ceux qui ne le méritent pas.

En plus, ces filles sont toutes des hypocrites. Quand on leur demande de s’expliquer pourquoi elles cèdent aux avances de ces gars qui ne leur conviennent pas, elles répondent « Pas eu le choix, il a insisté! » Par contre, quand MOI j’insiste, non seulement elles résistent, je me fais parfois menacer de me faire mettre la police au cul.

Eh oui! Quand moi, le bon gars, j’insiste, puisque telle est la règle du jeu, elle ne cède pas. Mais quand LUI, le trou d’cul, il insiste, elle cède? Sans le menacer? MAIS QU’EST-CE QU’ELLES SONT INJUSTES, CES SALOPES!

Non mais pensez-y sérieusement, c’est nous, les victimes, ici. On fait tout ce qu’on a à faire pour être en couple. Par conséquent, on DEVRAIT être en couple. Ce sont elles, avec leurs décisions stupides, qui font de nous des célibataires involontaires. Il est de notre droit de refuser d’être victime de cette injustice. Et la seule façon de cesser d’être victime, c’est de s’arranger pour prendre ce qu’elles nous refusent injustement. Ce n’est que Justice!

Alors il nous vient des idées, des fantaisies. On longe les allées de la pharmacie, en cherchant pour voir si de puissants somnifères sont en vente libre. On fait des recherches sur ce fameux chloroforme, présent dans les BD et les films. On est fasciné par le concept de drogues de viol et on passe des heures à googler sur le sujet, à voir comment pouvoir en commander en ligne.

Ben quoi? Si elle ne veulent pas nous donner du sexe volontairement, et si on ne veut pas se retrouver en prison si on insiste, on est bien obligés de trouver des façons pour obtenir en douce ce qui nous revient de droit.

Et c’est normal que l’on pense ainsi, on ne nous montre que ça, partout, toute notre vie.  Si le prince a fini avec Blanche Neige et la Belle au Bois Dormant, c’est parce qu’il a commencé à être intime avec elles alors qu’elles étaient inconscientes.  Dans le film Revenge of the Nerds, le nerd en chef séduit la copine de la grosse brute sportive en se faisant passer pour lui dans le noir.  Et après s’être montré meilleur baiseur que lui, il se révèle à la fille qui jette immédiatement la brute en faveur du nerd, en regrettant de ne pas lui avoir laissé sa chance avant. 

Cette scène résume parfaitement notre situation:  On sait qu’on peut les faire nous aimer, il faut juste qu’elle nous laisse une chance. Et si elle ne veut pas nous la laisser, cette chance?  Eh bien, ne nous répète t’on pas sans arrêt que « la chance, c’est quelque chose que l’on se fait soi-même » ?
(Dans la tête d’un Nice Guy, FIN)

Et ouais, voilà la terrifiante mentalité incel, que j’ai eu moi-même de mes 14 à 26 ans.  

Avec de telles convictions, la suite dépend entièrement de la personnalité de chaque gars. Certains vont juste passer leur vie à chialer contre cette injustice. Comme ceux qui font et/ou distribuent des images comme celles au début de cet article.  Certains vont passer à l’action, en violant. Certains vont se défouler dans des tueries.

Et puis il y en a d’autres, comme moi, qui se sont arrêtés, se sont observés, ont observé les autres, et ont fait ce qu’ils avaient à faire pour devenir agréables, mériter le respect, être désirables.

Et en général, c’est là qu’on se rend compte que les filles ne sont pas si pires que ça. C’est  juste nous qui nous obstinions toujours à ne désirer que les filles à problèmes: Celles qui ne préfèrent vraiment que les irrespectueux.

J’ai eu de la chance. Dans mon cas personnel, tout ce que ça m’a pris pour m’en tirer, ce fut faire du sport (pour améliorer mon physique) faire de la BD (pour me faire connaitre) et faire une longue introspection, afin de voir ce qui me rendait loser en amour comme partout ailleurs, afin de changer mes mauvaises habitudes.  J’en ai fait une série de billets il y a quelques années, regroupés dans la série Pas obligé de rester loser.

En ressortant mes notes à la mine au deux tiers effacés par le temps sur papier ligné jauni, qui furent mes journaux intimes de mes 15 à 26 ans, je redécouvre un ancien Moi qui est beaucoup plus incel que je le croyais.

Par exemple, à 20 ans, je considérais que toute fille qui me disait « Allo! » était une amante potentielle. Et quand je la draguais et qu’elle répondait négativement, en me disant toutefois que nous pouvions rester amis, je trouvais ça stupide. Je lui répondais alors que ce n’est pas une amie que je veux, c’est une blonde. Des amies, j’en ai déjà. Je n’ai pas besoin d’en avoir une de plus.


Et la meilleure, c’est que j’étais vraiment sincère en disant ça. Dans ma tête, ma façon de penser était logique et incontestable.

Et en effet, j’en avais, des amies. Trois! Celles-là, il y avait une excellente raison pourquoi je ne les avais jamais vues comme étant des blondes potentielles. La première était la blonde d’un de mes amis. La seconde me semblait d’une classe sociale beaucoup trop élevée pour moi, et n’a de toute façon jamais manifesté intérêt pour moi. Et la troisième, comment dirais-je!? … « Butinait » beaucoup, disons. Et moi je voulais une relation stable, chose que je ne pouvais pas envisager avec une fille incapable de s’engager sérieusement.

Quand je voyais celle en couple stable se plaindre que mon ami lui manquait parfois de respect, comme la fois où il l’avait traitée de grosse épaisse devant nous tous, de ne pas être aussi habile que lui avec un jeu vidéo, j’entrais dans une colère noire. Non pas contre lui, mais bien contre elle. Car je suis là, moi, qui ne lui ferais jamais un tel affront. Mais moi, elle m’ignore. Par contre, lui, qui la rabaisse sur son intelligence et son poids, eh bien LUI, elle l’aime.

La fois où elle m’a confié avoir été blessée de cette remarque de sa part, je n’ai pas hésité à lui dire: « Ben là, si t’aimes ça, un gars qui t’insulte, viens pas te plaindre après ça! » Ça l’a insulté. Elle m’a dit que ce commentaire, c’était très bas de ma part, et qu’elle s’attendait à mieux de moi. Ma réplique: « Ben c’est ça! Insulte celui qui te respecte, et respecte celui qui t’insulte. Tu vois comment tu agis? Exactement ce que je disais. » Furieuse, elle a quitté la pièce. Et moi, impassible, je n’ai fait que hausser les épaules, la trouvant pathétique d’être ainsi incapable de faire face à la vérité.

Mon ami était fils de bonne famille, beau, bon étudiant, travailleur salarié, avec un excellent avenir. Moi, j’étais un laid fils de BS qui ne foutait rien à l’école, sans emploi ni ambitions. Il avait un avenir, il faisait de quoi de sa vie. Pas moi! Il était donc un bien meilleur prospect que je pouvais être. Pourtant, à mes yeux, il n’y avait aucune différence entre lui et moi, à part le fait que je respectais les filles, et pas lui. Donc, puisqu’il avait une fiancée et pas moi, la seule conclusion à laquelle je pouvais arriver était que les femmes sont toutes des hosties de folles qui aiment se faire maltraiter.

Ou alors, c’est parce qu’il était beau et riche et moi pas, ce qui signifie que les filles sont toutes des profiteuses superficielles.  ET des menteuses d’affirmer le contraire.

Donc, ma conclusion en trois points pour résumer la mentalité Nice Guys / Incel est:

  • De 1) Nous nous sentons inférieurs à la population en général, pour une ou plusieurs raisons.
  • De 2) On ne veut pas faire l’effort de s’améliorer. On préfère blâmer les autres de ne pas nous donner les mêmes avantages sociaux que ceux qui le méritent.
  • Et de 3) Quand on n’a rien pour nous côté physique, beauté, talents, argent, habiletés, etc, alors il est extrêmement important pour nous d’avoir au moins une copine/conjointe/amante et du sexe pour compenser.

Et pourquoi faire une obsession sur ÇA, en particulier? Simple: De tout ce qu’un gars peut avoir, c’est la seule chose qui, selon rumeurs, ne demande rien de plus que « être gentil, car le reste est sans importance. »  eh bien il se trouve que « Être gentil », ça, on peut le faire. Alors on tient mordicus à avoir l’amour et le sexe d’une fille, en échange de notre gentillesse, tel que socialement promis.

Et voilà pourquoi c’est si frustrant pour nous, que la seule chose que l’on nous miroite comme étant à notre portée, nous est quand même refusée.

Je ne prétend pas que tous les Nice Guys pensent exactement ainsi. Mais telle était la mentalité que j’avais avant 1995, jusqu’à mes 27 ans.

12 faits sur les conjoints qui choisissent de te juger négativement

L’une des leçons de couple les plus pénibles que j’ai eu à apprendre, surtout parce que c’est l’une de celles qui m’a pris le plus de temps à comprendre, c’est que tu ne peux pas changer la mentalité de l’autre au sujet de la vision qu’elle a choisi d’avoir de toi. 

Surtout si cette vision est aussi erronée que négative.  

Il y a quelques temps, je parlais des prophètes auto-réalisateurs.  Il s’agit de gens qui, justement, choisissent d’avoir une vision de toi aussi fausse que négative, pour ensuite  mettre tout en œuvre pour prouver qu’ils ont raison à ton sujet.  Et ça inclut créer eux-mêmes le problème, dans le but de provoquer en toi ce comportement qu’ils cherchent sans cesse à te reprocher.

Tout le long de ma vie, j’ai plusieurs fois été confronté à ce genre de personnes.  C’est déjà assez pénible d’en avoir dans notre entourage, imaginez quand en plus il s’agit de la personne avec qui vous êtes en couple. 

Ce dernier cas m’est arrivé à trois reprises.

D’abord, La mère de mes enfants, qui s’attendait à ce que je sois infidèle.  Tout le long de notre relation, elle m’accusait de l’être, en se basant sur les indices les plus anodins et illogiques pour appuyer ses soupçons.  Mais puisqu’elle n’a jamais trouvé de véritables preuves (assez difficile en effet de prouver quelque chose qui ne s’est jamais produit) alors elle s’est arrangée avec son amie Linda pour tenter de créer elle-même cette situation jusque-là inexistante : Elles m’ont offert un ménage-à-trois.  Même en déclinant leur offre, ça ne lui a jamais enlevée l’idée que je voulais en baiser une autre.  Ça lui a juste fait croire que je voulais en baiser une autre, sans sa présence.

Puis il y a eu Christine, qui s’attendait à ce que je sois un frustré sexuel.  Alors tout le long de notre relation, elle m’accusait d’en être un, et s’arrangeait toujours pour trouver des indices anodins et ridicules pour appuyer ses soupçons.  Et puisqu’elle n’en trouvait pas, alors elle s’arrangeait pour créer elle-même des situations pouvant provoquer ce genre de frustrations. 

Enfin, il y a eu Geneviève la coloc de l’enfer, qui tenait à prouver que j’étais un frustré tout court.  Mais dans son cas, c’est compréhensif, puisqu’elle est conflictuodépendante.  Alors évidemment, elle créait le conflit non-stop.

À chaque fois que tu es confronté à cette personne, c’est la même chose :  Ça ne sert à rien de lui répéter que tu n’es pas comme ça.  Ça ne sert à rien de lui démontrer que tu n’es pas comme ça. Le mieux que tu puisses faire suite à ses accusations mensongères, c’est de lui prouver qu’elle se trompait à ton sujet. 

Or, peu importe le nombre de fois où tu le lui prouve, ça ne la décourage pas de t’en accuser.  Bien au contraire.  Elle continuera toujours à chercher à te prendre en défaut.  Des défauts qu’elle est la seule à voir en toi. 

Un jour, j’ai compris douze vérités de base toutes simples à ce sujet : 

  1. Les gens normaux te jugent d’après tes faits, gestes et paroles.
  2. Au-delà de ça, tu n’as pas à prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. 
  3. S’ils te jugent d’après des faits, gestes et paroles qui n’existent que dans leur imagination, alors ce n’est pas avec toi qu’ils ont une relation.  C’est avec leur imagination.  En fait, c’est avec eux-mêmes.   
  4. Si l’autre s’acharne à avoir une image erronée de toi, bien que cette image ait été mille fois prouvée fausse, c’est parce que c’est avec ce genre de personne qu’elle veut vraiment être.
  5. Autrement dit, cette personne n’en a rien à foutre de ce que tu es vraiment.  Pour elle, seule compte l’image qu’elle a choisi d’avoir de toi.
  6. C’est parce qu’elle s’est conditionnée à d’être confrontée à ça.
  7. C’est parce que ça lui convient, d’être confrontée à ça.
  8. C’est parce qu’elle a besoin d’être confrontée à ça.
  9. C’est parce qu’une personne qui s’est conditionnée à survivre dans la discorde est incapable de vivre dans l’harmonie.
  10. C’est parce qu’elle a beaucoup de ressentiment envers le genre de personne qu’elle voudrait que tu sois.  Et tant et aussi longtemps que tu lui prouves que tu n’es pas comme ça, alors tu l’empêches d’obtenir la satisfaction morale de confronter cette personne imaginaire qu’elle projette en toi.  Donc plus tu lui donnes des preuves comme quoi elle n’a aucune raison de t’en vouloir, et plus ça lui donne des raisons de t’en vouloir.
  11. Par conséquent, avec cette personne, inutile d’être franc, droit et irréprochable, elle refusera toujours de croire que tu l’es.
  12. Et surtout, inutile d’être patient et inutile d’être compréhensif, car c’est inutile de croire qu’elle va finir par entendre raison.  Avec une personne qui ne voit en toi que ce qu’elle veut voir, tu perds ton temps.

À l’époque où j’étais un Nice Guy / White Knight, je croyais bêtement que ces filles étaient du matériel de choix pour fonder un couple. Tu prends une fille qui a toujours sorti avec des trous d’cul, tu lui montres que tu n’es pas comme ça, et voilà : Ayant vécu le pire, elle trouve que tu es une extraordinaire amélioration, en comparaison avec le reste de la population masculine.  Heureuse d’avoir enfin trouvé l’homme idéal, elle t’aime sans retenue et vous vivez dans l’amour et l’harmonie jusqu’à la fin des temps.  

… Du moins, ça me semblait logique. 

Malheureusement, j’ai appris à la dure que quand une personne se plaint d’avoir toujours eu le même problème dans toutes ses relations, ça veut généralement dire que (au choix) :

A ) Elle n’est attirée que par ce genre de personne.
B ) Elle est convaincue que tous les hommes sont ce genre de personne.

C ) 
Elle les accuse tous (à tort ou à raison) d’être ce genre de personne.
D ) 
Elle tient à prouver que tous les hommes sont ce genre de personne.
E ) Elle les provoque tous à devenir ce genre de personne.
F ) 
Toutes ces réponses.

Au mois d’avril dernier, alors que je testais les rencontres sur Tinder, il y avait cette femme avec qui le courant passait bien.  Cependant, elle se méfiait des hommes qui étaient encore amis avec leurs ex.  Selon elle, l’amitié entre ex, ça n’existe pas.  Il faut toujours qu’il y en ait un des deux qui continue de désirer l’autre.   

Lors de notre seconde et dernière rencontre dans un café, elle me demande :

 « Depuis combien de temps que t’es pu avec ton ex? »
« Quatorze mois, soit depuis le 16 février 2017. »

Elle allume alors son téléphone et me montre cette photo de moi, tirée de mon Facebook. 

« Le 16 février 2017, tu dis?  Eh bien ton ex a posté cette photo de toi sur ton mur de Facebook le 5 août 2017. »
« Ok! »
« Je suppose que c’est elle qui a pris la photo? »
« Exact! »

Et là, avec un ton de voix où se mêlent le reproche et la condescendance, elle me brandit son cell au visage.

« Tu t’es-tu vu la face?  Tu vois-tu comment tu la regardes?  C’est pas le regard d’un gars qui n’est plus amoureux de son ex, ça!   Un gars qui regarde son ex de-même, c’est parce qu’il est toujours accro à elle. »

Eh boy!

J’aurais pu lui expliquer que mon expression faciale venait tout simplement du fait que l’on sortait de table et que j’étais repu d’une délicieuse et bourrative soupe Ramen maison, et que j’étais maintenant assis devant mon émission télé favorite en compagnie de mes deux minets ronronnants.  Et c’est en me voyant dans ce moment de bien-être total que Flavie s’était amusée à m’immortaliser. 

J’aurais pu également lui montrer d’autres photos de mon Facebook, prises par aucune de mes ex, dans lequel j’ai le même air de béatitude, démontrant que je n’ai pas besoin d’être amoureux pour faire cette face d’ahuri.

En fait, j’aurais même pu tordre la vérité pour à la fois lui donner raison, histoire de la satisfaire, tout en me disculpant de manière logique de ses accusations : Je n’aurais eu qu’à lui dire que même si j’avais encore été amoureux lorsque Flavie a pris cette photo, il s’était écoulé huit mois depuis.  Et, tel que je venais de lui dire, ça faisait quatorze mois depuis notre séparation.  Donc que même si j’avais encore eu quelques restants de sentiments amoureux pour mon ex au moment de cette photo, ceux-ci auraient eu largement le temps de disparaître.  D’où mon inscription sur Tinder le mois précédent, d’où notre rencontre.   

Mais voilà, face à une attitude soupçonneuse et accusatrice comme la sienne, j’ai compris immédiatement que ça ne me servirait rien de me justifier sur quoi que ce soit.  Cette femme était convaincue que l’amitié post-couple n’existait pas, et elle était à l’affût du moindre indice qui pourrait lui prouver son point contre moi.  Même si j’effaçais toutes mes photos de toutes mes ex, même si je coupais tout contact avec elles, même si je mettais aux poubelles tous mes meubles et toutes mes possessions du temps où j’étais avec elles, ça ne lui suffirait jamais.  Elle continuerait toujours de me faire vivre ses soupçons.  Je le sais, c’est exactement ce que j’ai vécu avec la mère de mes enfants.

Je me suis donc épargné un avenir négatif, frustrant et moralement énergivore, en lui disant ce qu’elle voulait entendre :

« Ouais, tu as raison!  Si je suis sur Tinder, c’est pour l’oublier en me jetant dans une nouvelle relation.  Si ça ne te convient pas, je comprendrai. »

Ça ne lui convenait pas.  Elle m’a dit de rentrer chez moi, d’aller régler mes problèmes personnels, au besoin d’aller suivre une thérapie, au lieu de faire perdre leur temps aux autres en prétendant mensongèrement être guéri de mon obsession pour mon ex.

En étant faussement d’accord avec elle, j’ai donné à cette femme quelque chose qu’elle aurait pu gâcher le reste de nos deux vie à chercher en vain : Une preuve comme quoi elle avait raison de croire que j’étais aussi pire qu’elle m’imaginait.  En lui accordant ça dès le départ, tout le monde gagne :  Elle est satisfaite d’avoir eu raison à mon sujet, et moi je suis satisfait de m’être évité une relation de couple merdique.  Un couple dans lequel elle n’aurait pas été en relation avec moi, mais plutôt avec la version imaginaire qu’elle s’était créée pour prendre la place de celui que je suis vraiment.

Il y a une raison pourquoi il est inutile de perdre son temps avec ces gens-là. C’est que quand une personne prétend savoir d’avance ce que tu es et ce que tu fais, c’est qu’elle est aussi prétentieuse qu’orgueilleuse.  Les personnes de ce genre-là ne sont pas reconnues pour admettre leurs erreurs.  Et surtout pas face à ceux qu’ils préjugent de façon négative et méprisante.

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Y’A LIENS LÀ:

La saga du casino, 3 de 3: De pire en pire.

Premier avril 1994. Maintenant que Kim a joué et perdu notre budget du mois au casino la veille, nous voilà incapables de payer le loyer, le téléphone, l’électricité, l’épicerie.  Le  prochain chèque de chômage arrivera dans deux semaines.  Non seulement celui-ci ne sera pas suffisant pour payer le loyer, de quoi vivra t’on pour les quatorze prochains jours?   

Le lendemain, Kim me propose une solution.  Elle a parlé de notre situation à sa mère.  Influencée par sa chance au jeu, la belle-mère se montre généreuse.  Aussi, elle consent à nous laisser habiter dans sa propriété.  Tandis que les parents de Kim vont continuer d’occuper tout le rez de chaussée, tout le sous-sol et la cour arrière, nous aurons l’un des appartement de l’étage au-dessus.  Et mieux encore: Nous pourrons y loger gratuitement.  Tout ce qu’elle nous demande en retour, c’est de rénover l’appartement, le nettoyer, le remettre en état. 

Je trouve cette proximité fort déplaisante.  Mais dans notre situation, on ne peut pas se permettre de cracher sur un loyer gratis.  N’empêche qu’en acceptant ce marché, je deviendrai dépendant de Kim et de sa mère, soit celles qui ont causé notre ruine financière pour commencer.  Et puisque la belle-mère refuse de me faire signer un bail, elle pourrait m’expulser n’importe quand et je n’aurais aucun recours devant la loi.  Bref, j’aurai intérêt à accepter ses abus présents et futurs si je ne veux pas me retrouver dans la rue.  Sans argent pour survivre par moi-même, est-ce que j’ai autre choix que d’accepter cet odieux marché?  

De mon appartement de Verdun, nous avons amené avec nous le peu de nourriture qu’il nous restait. Une fois le frigo bien vidé et nettoyé, j’ai coupé le courant. Inutile de laisser, le frigo et le réservoir d’eau chaude fonctionner pour rien. Puis, je vais voir le propriétaire pour le rassurer comme quoi je vais le payer éventuellement, c’est juste que je serai en retard.  (Dans les faits, je n’arriverai jamais à rattraper ce retard.  Quand je remettrai les clés de mon appartement de Verdun à la fin de juin, ce sera toujours en leur devant un mois.) 

Ainsi, durant tout le mois d’avril, je déménage mes choses au compte-goutte d’un appartement à l’autre, tout en nettoyant, réparant et repeignant.  

Pendant ce temps-là, la belle-mère maintient son infernal rythme de vie, séparant sa journée entre son travail et le casino, ne prenant que deux heures de sommeil sur vingt-quatre, et ce de façon quasi quotidienne.

Je réalise que ça commence à ne plus aller trop bien sous sa coiffure quand un soir, avant de partir, elle me dit:

« Bon ben soyez sages, les enfants, j’m’en va à ma deuxième job. »
« Quelle deuxième job? »
« Au casino. »
« C’est quoi comme job? »
« Chu payée pour m’asseoir aux machines. J’en joue pis j’gagne. »

Je reste intrigué. Je ne comprends pas pourquoi le casino l’aurait embauchée pour jouer. J’en parle à Kim qui me confirme qu’en effet, la belle-mère dit n’importe quoi. Elle n’est pas à l’emploi du casino. Elle ne fait qu’aller y jouer.  C’est juste qu’elle a décidé d’appeler ça son second emploi, probablement pour soulager sa conscience d’être devenue irraisonnablement accro au jeu.

Nous dormons toujours lorsque la belle-mère revient du casino aux petites heures du matin. Par contre, à tous les soirs lorsqu’elle revient de sa journée de travail de livreuse, c’est là qu’elle se vante à nous du montant qu’elle a gagné au casino la veille. Comme la fois où elle entre fièrement en disant à Kim :

« Devinez quoi? J’ai gagné six cent piasses hier. »
« Au oui? Pis où c’est qu’y’est, c’t’argent-là? »
« Ben là, je l’ai rejoué, qu’est-ce tu penses? M’as pas me contenter de gagner d’un p’tit montant d’même, franchement. »

Ses pertes d’argent par centaines de dollars par jour ne l’empêchent pas de me faire la morale au sujet de mes propres dépenses. Le lendemain de l’annonciation de son gain de six cent dollars rejoué et perdu, j’achète une petite poussette pliante usagée pour bébé William dans une vente de charité, au prix extrêmement dérisoire de deux dollars. La belle-mère passe un bon cinq minutes complet à gueuler comme quoi c’est niaiseux de ma part d’avoir gaspillé de l’argent pour une telle scrap.

Me faire ainsi rabaisser à répétition par quelqu’un qui est très mal placé pour me faire la morale sur mes dépenses, ça finit par me faire perdre ma patience et ma politesse.  Je sais bien qu’on ne doit pas insulter quelqu’un sous son propre toit, surtout quand la personne est ta propriétaire et qu’elle peut t’expulser à la moindre saute d’humeur.  Mais il y a quand même bien des limites à se faire chier dessus.  Surtout quand le sujet de dispute est un achat nécessaire qui a si peu coûté.  Aussi, même si nous sommes devant son mari et sa fille, je me permet de lui répondre:

« Dépenser deux piasses au sous-sol d’église et revenir avec une poussette, ou dépenser six cent piasses au casino et revenir avec rien…  C’est quoi le plus niaiseux? »
« C’est toé! »

Qu’est-ce que vous voulez répliquer face à une mauvaise foi pareille?

Mai 1994. Au bout de ces deux mois à deux heures de sommeil par jour, le bilan n’a rien de brillant. En plus de jouer au casino tout l’argent cash qu’elle reçoit quotidiennement lors de ses livraisons de lait, elle a vidé ses comptes de banques incluant celui de son mari. Par conséquent, elle n’a plus rien pour payer ses factures mensuelles.  Comme Kim et moi le mois dernier.  À ceci près que la belle-mère possède plusieurs biens de valeur, ce qui lui permet de s’en tirer. 

Et ce premier bien de valeur dont elle se voit obligée de se départir, c’est la belle Lincoln Continental dont elle était si fière. Elle n’en tire qu’un peu plus de la moitié de sa valeur réelle. Elle n’a pas le choix, la banque menace de reprendre la maison. L’argent obtenu de la vente de l’auto lui permet de remettre ses états de comptes à zéro. Elle ira jouer le reste au Casino.

N’empêche que si elle a appris sa leçon et qu’elle arrête maintenant, sa vie peut encore reprendre son cours normal d’antan, sans pertes à essuyer.

Juin 1994. Elle insiste. Ses pertes et ses dettes sont telles qu’elle vend ses placements, ses assurances vie et sa collection de monnaie rare. Je ne sais pas si elle utilise cet argent pour jouer ou bien pour payer ses dettes, mais à la fin de ce mois, soit lundi le 27, alors que je suis au logement d’en haut dans lequel nous avons enfin fini de nous installer, je reçois la visite d’une jeune femme qui se dit huissier.  Ça augure mal.

Juillet 1994. Incapable d’honorer ses paiements mensuels, la belle-mère en est réduite à vendre les seules choses de valeur qui lui reste, soit son camion réfrigéré et son permis d’exclusivité sur son territoire de livraison. De toute façon, elle n’a même plus l’argent nécessaire pour payer à Québon le lait qu’elle revend. En désespoir de cause, elle s’obstine à aller au casino, en jouant les miettes qui lui restent dans une dernière tentative de se refaire.

Août 1994. La belle-mère est incapable de faire les paiements de la maison.  Et cette fois, il ne lui reste plus rien à vendre.  Par conséquent, la banque en reprend possession.  Ceci m’affectera personnellement de deux répercussions aussi inattendues que fâcheuses et injustes. 

La première répercussion : Je reçois une facture par la poste, à mon nom, dans laquelle la banque me réclame le plein montant du loyer selon l’estimation de la ville, qui est de trois cent cinquante dollars par mois.   Mieux encore: Puisque la belle-mère ne rembourse plus la banque depuis juin (Car oui, elle a préféré jouer cet argent, chose qu’elle nous avait jusque-là cachée) ils me réclament trois mois de loyer, pour un total de $1050.00.
(À l’époque, le salaire minimum était de $5.85 de l’heure.  Aujourd’hui, il est $12.00.  Donc, en argent d’aujourd’hui, la banque me réclamait l’équivalent de $2 153.86)

Et pourquoi est-ce que la facture est à mon nom?  Parce que Kim, étant la fille de la propriétaire, elle y échappe, puisque la loi permet de loger gratuitement des membres de la famille.  Étrangement, le fait que je sois le père de son fils, ce n’est pas suffisant pour me considérer légalement comme étant de la famille. 

Refusant de payer pour les conneries de la belle-mère, je décide de tirer avantage de son refus de me faire signer un bail.  J’appelle la banque au numéro fourni avec la facture.  Je discute avec une représentante de la banque au téléphone, qui me demande:

« Écoutez monsieur, si vous n’habitez pas à cette adresse, comment ça se fait que nous avons votre nom sur le document du huissier en date du vingt-sept juin dernier? »
« 
Parce que oui, c’est moi qui lui ai ouvert la porte. Mais la fille m’a juste dit qu’elle était huissier, qu’elle travaillait pour la banque, et qu’elle voulait savoir mon nom. Elle m’a jamais dit ce qu’elle venait constater au juste.  Et surtout, elle ne m’a jamais demandé si j’habitais là. »
« 
Qu’est-ce que vous faisiez dans ce logement, d’abord? »
« 
Je suis le chum de Kim Sinclair, qui se trouve à être la fille de la propriétaire, fa que je la visitais, c’est tout. »
« Et vous répondez toujours à la porte à sa place quand vous la visitez? »
« Oui, quand elle est au sous-sol à faire du lavage, comme c’était le cas cette fois-là.  Et si vous voulez une preuve, je vais vous envoyer une copie de mon bail attestant que j’habite au 5855 avenue Verdun à Verdun. Chu su’l’BS, j’peux quand même pas me payer deux logements. »

Elle n’insiste pas et ma facture est annulée. Encore heureux qu’elle ait marché dans mon bluff, car si j’habitais vraiment au 5855 avenue Verdun à Verdun le jour ou madame la huissière est passé, ce n’est plus le cas maintenant.  De tous les problèmes que me causeront la famille Sinclair depuis que j’ai eu le malheur de commencer à fréquenter Kim, ça demeurera le seul et unique duquel j’arriverai à me tirer.  Au bout du compte, le fait que je n’ai jamais signé de bail à la belle-mère, ça aura contribué à me tirer de cette situation, puisque la banque n’aura aucune preuve que j’y habitais.  Et après ça, on dira encore que deux négatifs ne font pas un positif.   

Quant à la belle-mère, la banque lui a faite une offre: Elle peut continuer d’occuper tout le rez de chaussée, le sous-sol et le terrain, mais à condition quelle puisse leur payer un loyer, toujours calculé selon l’évaluation municipale.  Combien?  Oh, une bagatelle: $900.00 par mois ($1 846.15 en argent de 2018) Et dans son cas aussi, multiplié par trois ($5 538.46) pour cause d’arrérages.  Évidemment, après s’être ruinée au casino, elle ne le pouvait pas.  Elle a donc été priée de vider les lieux.  

Cinq mois après avoir gagné son véhicule de luxe, la belle-mère a tout perdu.  Vingt longues années de dur labeur, de sacrifices et d’économies, évaporés en vingt petites semaines de jeu.  Pendant ce temps-là, j’utilise toujours la poussette usagée pour bébé William que j’ai achetée pour deux dollars.  Voilà qui démontre clairement c’est laquelle de nous deux, finalement, la personne la plus niaiseuse.

Ce qui m’amène à la seconde répercussion: Il me faut de nouveau déménager, alors que l’on vient à peine de finir de s’installer, après que j’aille passé deux mois à tout rénover de fonds en combles.  

Les beaux parents déménageront dans un appartement misérable de Lachine.  La belle-mère ne travaillera plus jamais par la suite. Elle vivra de la pension de son mari pour qui cette aventure marquera le début de la retraite. Au moins, avec lui qui contrôle les finances, il pouvait s’assurer que les frais mensuels (Loyer, électricité, téléphone, etc.) soient payés en premier. Elle continuera de jouer le peu qu’il leur reste, tout en refusant obstinément de reconnaître qu’elle a un problème de jeu.  Et elle continua de vivre ainsi jusqu’à sa mort en 2011, dû à un cancer causé par quarante ans de tabagisme intense.  Elle est donc morte comme elle a vécu: Victime de ses mauvaises décisions.

La saga du casino m’aura appris quelque chose à la dure: Pas besoin d’être soi-même accro au jeu pour voir sa vie ruinée par celui-ci.  Il suffit que quelqu’un de notre proche entourage le soit.

La saga du casino, 2 de 3: Pour le pire…

Début de mars 1994. Le lendemain de sa soirée au Casino où ils lui ont remis les clés de la Lincoln Continental, la belle-mère n’a de cesse d’admirer son véhicule. Puis, en soirée, après avoir soupé, elle se change et repart au casino en disant:

« Bon ben à c’t’heure que j’ai gagné le char, m’as aller gagner l’argent pour les plaques, les assurances pis l’enregistrement. »

Et devinez quoi?  C’EST ARRIVÉ!   Le hasard a voulu qu’elle en revienne ce soir-là avec plusieurs milliers de dollars, soit de quoi couvrir toutes les dépenses relatives à l’auto. Après ce coup-là, la belle-mère deviendra totalement accro au casino, voyant la chose comme le juste retour de karma d’une longue vie de misère, de travail acharné et de sacrifices.

Petit historique de la famille Sinclair (D’après ce que Kim m’en a dit.)
Les Sinclair viennent de Charlevoix.  Vers la fin des années 1970, sans consulter son mari, la (future) belle-mère a pris la décision de vendre la maison et d’installer la petite famille à Montréal. Elle se foutait bien du fait que son mari et leurs filles Kim et Muriel se retrouvaient brusquement déracinés. Elle voyait la grande ville comme étant une terre d’opportunité, l’équivalent du American Dream, capable de faire sa fortune. Après divers emplois, elle a pu s’en mettre assez de côté pour se payer un camion réfrigérant et est devenue livreuse de produits laitiers pour Québon.

A force de temps, de travail et de sacrifices, elle a réussi à devenir propriétaire d’une maison à revenus, soit le triplex dans lequel ils vivent en ce moment. Or, elle fit son achat avant de le faire inspecter par la ville.  Par conséquent, elle s’était bien faite avoir. La maison lui avait été vendue en tant que quadruplex.   Lorsqu’un inspecteur passa, il lui signala que l’appartement du sous-sol était illégal, puisqu’il n’y a qu’une seule sortie, ce qui enfreint toutes les règles de sécurité.

Ensuite, un des logements du haut était loué à un BS.  Un an après l’achat de la maison, il est parti en devant plusieurs mois de loyer. La belle-mère a dépensé beaucoup en frais légaux pour le retracer et le traîner en cour. Elle y a appris, à son grand désarroi, que quand tu poursuis une personne qui est sans le sou, le plus que la Cour peut faire, c’est lui donner l’ordre de rembourser à coup de quelques dizaines de dollars par mois, montant dérisoire quand le loyer en retard et les dépenses légales montent à plusieurs milliers de dollars. Le locataire n’a payé ce montant dérisoire qu’une seule fois, avant de disparaître de nouveau. La belle-mère ayant perdu assez d’argent dans cette aventure comme ça, elle n’a eu d’autre choix que de laisser tomber.

Enfin, la vieille dame qui habitait au logement restant est partie vivre en foyer pour personnes âgées.  Et c’est ainsi que cette maison qui devait générer un revenu de trois loyers, qui aurait pu payer l’hypothèque et bien plus, s’est transformée en gouffre financier.

Suite à son expérience avec le locataire BS, la belle-mère considère qu’on ne peut pas se fier aux jeunes.  Aussi, elle ne veut louer qu’à des personnes âgées.  Mais voilà, quand ces gens cherchent un appartement, ils essayent d’éviter les escaliers autant que possible. Les deux logements du 2e étage ne trouvent donc pas preneurs et sont vacants depuis des années.

Malgré tout, à force de travail, d’épargne et à mener une vie bien rangée, elle accumulait peu à peu: Des véhicules, des placements, une collection de monnaie rare, etc…  Son seul excès, c’était le tabagisme, fumant un ou deux paquets par jour.

Le travail de livreuse de la belle-mère lui prend 14 heures par jour, 6 jours par semaine. Son horaire de la journée s’établit ainsi: Lever à 5:30, départ à 6:00 vers l’entrepôt de Québon. Le temps d’y arriver et de remplir le camion de sa commande de lait de la journée, elle repart à 7:30 pour commencer ses livraisons à 8:00, et les terminer à 17:00. Puis, après le souper, elle fait sa comptabilité de la journée jusqu’à 22:00. Puis, elle va se coucher et dort jusqu’au lendemain matin, 5:30.

À partir du moment où la belle-mère devient accro au casino en cette fin d’hiver 1994, son horaire de la journée reste inchangé de 5:30 à 17:00. Cependant, une fois revenue à la maison, elle mange maintenant à toute vitesse, fait sa comptabilité, puis se change et part au volant de sa Lincoln Continental en direction du casino. De nos jours, le casino opère 24/7.  Mais à ses débuts, il était fermé de 3:00 à 6:00 am.  Elle y reste donc jusqu’à la fermeture, à trois heures du matin. Elle revient à la maison et dort de 3:30 à 5:30, puis elle se lève et repart travailler. Elle maintiendra ce rythme infernal à deux heures de sommeil par jour de façon quasi quotidienne pendant au moins deux mois.

Mais entre-temps …

Dernier jour de mars 1994. Voilà un mois et demi que Kim et moi sommes allés au casino pour la première et dernière fois.  Et nous subissons encore les conséquences de son excès de dépenses.   Attablés à notre appartement de Verdun, nous faisons nos comptes. En comptant l’argent que Kim a en banque dans notre compte conjoint et en l’ajoutant à celui du chèque de chômage qu’elle va recevoir demain chez sa mère, et en soustrayant nos factures mensuelles, on constate qu’il va nous manquer cinquante dollars pour pouvoir payer les quatre cent du loyer à remettre demain.

Il me vient alors une idée. Un plan logique, à risque minime.  Je l’expose à Kim:

« On pourrait prendre un risque calculé. »
« C’est à dire? »
« On pourrait aller au casino, mais en limitant nos dépenses à cinquante piasses. Si on gagne, notre problème est réglé. Si on perd, on va être dans le trou de cent piasses au lieu de cinquante, mais ça ne va pas nous mettre dans l’trouble tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, ça va pouvoir se régler à ton prochain chèque de chômage dans deux semaines. »
« Ouais! Ça a ben d’l’allure. Ok, let’s go! »

Nous passons à un guichet automatique. Kim retire cinquante dollars (On pouvait retirer des multiples de 10 à l’époque), et on se rend au casino. Une fois arrivés, on se le sépare en vingt-cinq pièces de un dollar chacun, et on part chacun de notre côté.

Probablement influencé par le gain de la belle-mère, je m’assois aux machines qui entourent une Lincoln Continental.  Pour gagner l’auto, il faudrait que je joue la mise maximale de trois dollars et que les trois chiffres 7 apparaissent sur mon écran. Je joue en alternant au hasard la mise, mettant parfois un dollar, parfois deux, parfois trois.

Et là, tout juste après avoir mis trois dollars, J’AI LE TRIPLE SEPT!

Pendant deux secondes, je crois avoir gagné l’auto, mais la machine commence à me verser une chute de pièces de un dollar. Je déchante un peu en réalisant que pour que je puisse gagner l’auto, il aurait fallu que sortent dans l’ordre le 7 bleu, le 7 blanc et le 7 rouge. Dans mon cas, les couleurs étaient dans le désordre. Cependant, je ne m’en plains pas car cette combinaison me rapporte deux cent quarante dollars. Satisfait et heureux que mon plan ait fonctionné, je remercie le ciel d’être venu me donner ce très apprécié coup de pouce. Je ramasse mes gains, me lève et viens pour partir.  Mais Kim, qui avait déjà perdu sa part, arrive et ne l’entend pas de la même façon.

« Tu vas quand même pas sacrer l’camp juste comme tu commences à être chanceux? »
« Pourquoi rester? On a gagné l’argent qui nous manque pour le loyer, on a récupéré notre mise de départ, pis on se retrouve en plus avec cent quarante piasses en bonus. Ça va nous permettre de faire une bonne épicerie.  Ou même, tiens, de te permettre de rembourser ce qui reste de ta dette à la Caisse Populaire.   J’trouve qu’on est déjà assez chanceux comme ça. »
« Come on!  Tu serais vraiment un estie d’cave d’abandonner une machine qui commence à cracher. »
« Ça c’est le genre de mentalité qui perd son homme.  C’est exactement en pensant comme ça que tu t’es endettée ici le mois dernier. »
« C’est pas pareil.  Là, c’est pas de l’argent qui provient de mon compte de banque.  C’est d’l’argent du Casino. »
« Faut savoir quand s’arrêter si on veut pas toute perdre. J’aime ben mieux être reconnaissant de ce que j’ai eu plutôt que d’être frustré de ce que j’ai pas. »

Je viens pour partir vers le guichet dans le but d’échanger mes pièces contre de l’argent en papier, mais elle m’empoigne par la chemise pour me retenir et continue de m’insulter de plus belle  pour mon manque d’ambition.  Craignant qu’elle me fasse une scène en plein casino, je lui refile une vingtaine de dollars pour qu’elle puisse continuer à jouer. Elle les perd en trois minutes et m’en réclame davantage.

Comme je la connais, je sais trop bien que je n’aurai pas fini d’en entendre parler si j’insiste pour que l’on parte tout de suite. Je lui suggère donc un compromis: Moi je rentre à la maison avec les cent dollars qui manquent à notre budget, et je lui laisse le reste qu’elle pourra continuer de jouer. Elle accepte.

Je rentre à la maison, satisfait d’avoir sauvé la situation et fier d’avoir su jouer de façon intelligente. C’est dommage pour l’épicerie, quand même. Bah! Si c’est ce que ça prend pour qu’elle ait sa leçon et que ça lui fasse perdre ses envies de jouer, ça aura valu le coût.  En comparant ma manière de jouer avec la sienne, elle verra bien qu’il n’y a pas plus vrai que le proverbe qui dit « Qui ne risque rien n’a rien, qui risque tout perd tout. »

Le lendemain matin, j’appelle Kim afin de lui demander si elle a reçu et déposé son chèque de chômage, afin que je puisse aller payer mon loyer. (En cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, ça signifie que j’appelle la ligne de maison, chez ses parents)  Ça ne répond pas.

Je sens que ça augure mal.

Je la rappelle en vain à toutes les heures, de dix heures du matin jusqu’à dix-sept heures trente, soit au moment où ses parents reviennent de travailler. Son père me répond qu’elle n’est pas là, mais qu’il lui fera le message de me rappeler.

Le soir venu, c’est passé vingt-trois heures que Kim me rappelle enfin. Elle est en pleurs, dans un état de grande déprime. Elle m’explique qu’hier elle a perdu tout ce que je lui ai refilé au casino.  Alors ce matin, dès qu’elle a reçu son chèque de chômage par la poste, elle n’a pas accepté de rester sur cet échec. Elle est tout de suite allé l’échanger pour ensuite filer au casino pour le jouer.

Après l’avoir tout perdu, refusant toujours l’échec, elle a continué sur sa lancée. Elle a retiré de notre compte commun l’argent de l’électricité, l’argent du téléphone, l’argent des produits pour bébé William, le reste de l’argent du loyer, et elle a terminé sa lancée en jouant toute la monnaie dans ses poches, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que quinze sous, soit trop peu pour la moindre machine.  Elle n’a même pas mangé de la journée, pour ne pas « perdre » au restaurant du Casino de l’argent qui aurait pu la faire gagner.

Je regarde sur la table de cuisine, contemplant les cent dollars que j’ai ramené du casino hier, et je me sens m’effondrer moralement. Hier, il me manquait cinquante dollars pour payer mon loyer. Aujourd’hui, à cause de la stupidité et de l’hypocrisie de Kim, il m’en manque trois cent. Et je ne parle que du loyer, car je n’ai maintenant plus rien non plus pour payer les factures de téléphone et d’électricité.

Plus je fais des efforts pour me sortir de la merde, et plus les agissements de Kim m’y renfoncent encore plus profondément. Au moins, mon cent dollars permettra d’acheter des produits de première nécessité pour bébé William. Mais à part ça, nous sommes totalement ruinés.  

À quoi ça sert d’agir de façon intelligente et réfléchie quand notre sort dépend de gens qui se comportent de façon imbécile?

 

À CONCLURE

La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

Cette histoire se passe lorsque j’avais 25 ans, à l’époque où j’étais jeune père de mon premier fils, vivant avec Kim, ma conjointe.

Février 1994. La tante de Kim, une des sœur de ma belle-mère, vient leur rendre visite lors d’un matin enneigé. Elle est descendue exprès de Charlevoix dans son beau char sport de luxe pour aller faire un tour au Casino de Montréal nouvellement construit. Elle nous invite à l’y accompagner.

Au début, Kim ne tient pas à ce que je vienne avec elles car, me dit-elle, il s’agit d’une sortie entre membres de sa famille. Je n’ai absolument rien contre ça, et je me porte volontaire pour rester à la maison et garder William. Je n’ai jamais mis les pieds dans un casino, mais je considère que je suis trop pauvre pour aller risquer le peu d’argent que j’ai dans des jeux de hasard. Sans compter que je n’ai jamais eu la fièvre du jeu et je tiens à ce que ça reste ainsi.

Kim change alors d’avis et insiste pour que je les accompagne. Je refuse en lui expliquant mon point de vue, mais ça ne la rend que plus insistante. Le père de Kim n’aime pas non plus l’idée d’y aller. Problème réglé: C’est lui qui gardera William. Je me vois donc obligé de les accompagner. J’ai appris ce jour-là que les sièges arrières d’une auto sport de luxe, c’est très étroit et inconfortable. Payer si cher pour un véhicule si peu pratique. Décidément, je ne comprendrai jamais les riches.

Et nous voilà au Casino, ancien pavillon de la France de l’Expo 67.

Kim me fournit quarante dollars. J’en échange la moitié en pièces de un dollar et l’autre moitié en pièces de vingt-cinq sous. On se sépare.

Je joue environs une heure et demi avec mes vingt-cinq sous, mais je finis par tout perdre, à trois pièces près. Je décide donc d’arrêter les frais et d’aller me faire ré-échanger mes vingt pièces de un dollar contre un billet de vingt. Je me rends au comptoir d’échange et leur donne les pièces. La fille au comptoir les met sur un compteur automatique qui affiche $20.00. La fille dépose sur le comptoir devant moi un billet de dix, un billet de cinq, deux billets de deux, et quatre pièces vingt-cinq sous.

« Que c’est ça? »
« Votre argent monsieur. »
« C’est parce que si j’ai pris la peine de vous donner vingt pièces de une piasse, c’est pour avoir un billet de vingt. Est-ce que je pourrais en avoir un s’il vous plaît? »
« J’m’excuse. C’est le règlement. Chu obligé de donner un peu de monnaie aux clients sur leur départ. »

Je mets ma main dans ma poche, j’en ressors trois pièces de vingt-cinq sous et je les lui montre.

« J’en ai déjà, des vingt-cinq cennes. Si j’avais voulu de la monnaie, je vous aurais demandé de la monnaie. »

Le client a toujours raison, surtout s’il refuse de se laisser marcher sur les pieds. La fille reprend l’argent et me remet un billet de vingt. Je la remercie et pars en me demandant bien c’est quoi la logique de ce règlement stupide.

Je déambule en cherchant machinalement la sortie. Et c’est là que je constate un truc qui ne m’avait pas frappé à mon arrivée. L’intérieur du casino est fait en cercle. L’entrée est à une extrémité, le comptoir de change est à l’autre bout complètement, et il n’a a pas de chemin qui mène directement de l’un à l’autre. Le client qui vient d’échanger ses pièces contre des billets doit passer à travers un compliqué dédale de machines avant de trouver la sortie, et puisque nous sommes dans un cercle, même un gars comme moi qui a un très bon sens de l’orientation peut facilement se perdre. Dans ce temps-là, tant qu’à avoir encore un peu de monnaie en main, on a le réflexe de céder à la tentation de les jouer dans une machine, ne serait-ce que pour s’en débarrasser. C’est ce que je fais avec mes soixante-quinze sous. La machine m’entretient ainsi un bon quart d’heure avant de finir par tout me gober.

Pendant une seconde, je ressens l’envie d’aller ré-échanger mon billet de vingt contre de la monnaie pour continuer à jouer. Je me ressaisis aussitôt parce que c’est là que je réalise l’arnaque.

Ainsi, le règlement obligeant les caissières à toujours rendre un peu de monnaie avec les billets, le fait que le comptoir de change se situe à l’extrême opposé de la sortie, le fait qu’il faut repasser dans un labyrinthe désorientant pour aller de l’un à l’autre, la structure en cercle sans points de repères, tout ça a été créé de manière à inciter les gens à dépenser encore plus. Cet endroit n’est rien d’autre qu’un immense piège à cons. Je trouve ça révoltant. Je viens de passer moins de deux heures au Casino de Montréal, et ça m’a suffi pour m’en dégoûter à tout jamais.

Je retrouve Kim et lui fait part de mes constatations en lui exprimant mon désir de partir d’ici. Les affaires ont l’air de rouler mieux pour elles car ni Kim ni sa mère ni sa tante n’ont envie de partir pour le moment. Bah, au rythme où l’endroit dépouille les gens, je me dis que ce n’est qu’une question de temps.

N’ayant rien d’autre à faire, je me promène dans la place et observe, ce qui me permet de constater certaines choses qui ne font que renforcer mes principes contre ce genre d’endroit. D’abord, l’heure n’est affichée nulle part ici. Même les employés ne portent pas de montre. Je m’en rends compte parce que je commence à avoir faim, ce qui me porte à croire qu’il doit être près de midi, mais je ne peux pas le vérifier car j’ai oublié ma montre chez Kim. La seule raison logique que je vois pour que le casino ne donne pas l’heure à ses clients, c’est pour qu’ils ne voient pas le temps passer, et ainsi jouent plus longtemps. Cette théorie se confirme lorsque je vois que plusieurs dizaines de serveurs vont et viennent sans cesse dans la place en distribuant gratuitement des boissons non-alcoolisées. Alors que j’en demande une, je me fais répondre :

« Désolé monsieur, les boissons ne sont offertes qu’aux gens qui sont assis à une machine. »

Je comprends aussitôt le principe : Avec l’estomac toujours plein, les joueurs ne ressentent pas la faim, ce qui fait qu’ils perdent encore plus toute notion du temps.

Et je n’ai pas encore parlé de toutes ces lumières à couleurs vives qui clignotent sans cesse, gardant les gens dans un état de frénésie. Moi-même, une personne calme de nature, je n’arrive que difficilement à me mettre en état de tranquillité devant ces flashs incessants. Et il n’y a pas que les lumières: Depuis que je suis entré ici, tout ce que j’entends, ce sont les centaines de ♫ DING-DING-DING-DING ♫ et des ♫ TOUNG-TOUNG-TOUNG-TOUNG ♫ incessant des machines, souvent entrecoupés des ♫DRIIIIIING♫ de celles qui sont gagnantes. Non seulement ça remplit l’air d’un sentiment éternel de possibilité de gagner, mais à la longue ça nous abrutit. Lorsque j’ai joué tout à l’heure, j’ai pu constater par moi-même que quand on est assis en face d’une machine et que l’on fixe l’écran, le son et les lumières nous empêchent d’avoir des pensées cohérentes pendant qu’on y joue, ce qui nous met dans un état de quasi hypnose. Mettre de l’argent dans la machine devient alors un réflexe, et on joue en ne pensant plus à rien. Je constaterai plus tard que quand on passe la journée à entendre ces cloches, on continue de les entendre lorsque l’on revient chez soi, en particulier quand on se couche le soir. Ça fait que le casino nous reste en tête plusieurs heures après que l’on en soit partis, ce qui ne peut que nous inciter à y retourner.

Je n’en reviens pas de comment tout dans l’organisation de cet endroit semble avoir été pensé de façon à pouvoir influencer les gens, au point où ça en devient quasiment du contrôle mental de masse. Les organisateurs du casino savent comment le cerveau humain réagit selon tel ou tel stimulus, et ils s’arrangent pour provoquer ceux qui vont dans le meilleur de leurs intérêts. Pour être franc, je ne sais pas si je dois en être révolté ou bien si je dois admirer une telle ingéniosité. Ça prend une grande compréhension de la psychologie humaine pour pouvoir mettre sur pied un tel concept.

Je perdrai cependant toute admiration que j’ai pour leur ingéniosité en constatant que le guichet automatique de la Caisse Populaire situé au casino est réglé de façon à avoir deux fonctions qui, si elles sont encore légales en 1994, n’en sont pas moins immorales. Primo, ce guichet ne te dis jamais la balance de l’argent qu’il reste dans ton compte, ni à l’écran ni sur reçu imprimé. Il t’est donc impossible de savoir jusqu’à quel point tu peux dépenser. Secundo, et celle-là me répugne particulièrement, c’est que la machine te permet de retirer plus d’argent que ce que tu as dans ton compte.  C’est ainsi que Kim verra son compte de la Caisse Pop se retrouver dans le rouge de plusieurs centaines de dollars qu’elle a eu à rembourser à la caisse, et ce avec intérêts. Encore heureux que j’ai décidé de garder mon vingt dollars.

Suite à cette mauvaise expérience, ni Kim ni moi ne retournons au casino. Sa mère, par contre, y retourne souvent, et elle a assez de chance pour presque toujours en revenir avec quelques petits gains.

Un soir cependant, c’est plus qu’un simple petit gain qu’elle ramène. Elle a remporté une voiture. Et pas n’importe laquelle: Une Ford Lincoln Continental de l’année. Le genre de véhicule tellement luxueux que tu as quasiment besoin d’un brevet de pilote pour conduire, tellement le tableau de bord est complexe. C’est Kim qui m’annonce la chose au téléphone avec une voix très déprimée.

« Moé j’y va une seule fois pis j’m’endette par-dessus à’ tête avec la Caisse Pop. Pis elle, à y va pis à gagne un char. Fuck, là, à’ pas besoins d’un autre char, à’ l’a déjà une Audi. Pourquoi c’est tout l’temps ceux qui le méritent moins qui ont toujours toute? Hostie qu’c’est pas juste. »

Bien que je ressente moi-même un peu de frustration du fait que ce prix ait été remporté par une personne aussi mesquine, je peux honnêtement dire que mon problème principal avec ça n’a rien à voir avec la jalousie. C’est juste que je sens que ça augure mal.  Avec la personnalité des femmes de la famille Sinclair, c’est le genre d’événement qui risque d’avoir des répercussions qui peuvent nous mettre dans de gros ennuis.

Le lendemain soir, c’est en grandes pompes que la belle-mère ira prendre possession de son véhicule. D’abord, une grosse limousine blanche passera la prendre et l’amènera au casino. Ensuite… Et bien ensuite je ne sais pas, parce que je désapprouve ce qui est en train de se passer, alors je refuse d’y aller. Kim, sa sœur et son père accompagneront la belle-mère, mais moi je prétexterai avoir à m’occuper de William pour rester à la maison. De toute façon, dans la journée, elle me passe le message de manière non-subtile comme quoi il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans la limousine. Ce qui est totalement faux, démontrant une fois de plus la personnalité mesquine de la belle-mère.

En tenant bébé William dans mes bras pendant que je lui donne le biberon, je regarde la belle-famille entrer dans le long véhicule de luxe qui détonne particulièrement dans cette rue de Saint-Henri, réputé quartier pauvre. Je suppose que ça explique la présence de quelques curieux sur les trottoirs. Le chauffeur en uniforme leur tient la porte ouverte et la referme derrière eux. Puis il retourne au volant et ils partent. Je regarde l’impressionnante voiture disparaître au coin.

« Mon p’tit Will, t’es mieux d’ben attacher ta tuque. Parce que de la façon que je connais ta mère pis ta grand-mère, j’ai bien peur qu’on est en train d’assister au début de la fin. »

Cette impression se révélera prophétique.

À SUIVRE