Comment je ne suis pas devenu pompier volontaire

Ça remonte à il y a environ 4 ans. À ce moment-là, j’étais entre deux emplois et je venais de terminer le manuscrit de mon livre Le sucre rouge de Duplessis.  J’habitais depuis deux ans dans un petit village agricole nommé Saint-Jean-Baptiste, situé derrière le Mont-Saint-Hilaire.  J’ai vu dans le journal local que l’on recherchait des pompiers volontaires. En sachant que mon père et mon grand-père l’avaient déjà été eux-mêmes dans leurs jeunesses, je me suis dit que ce serait bien de continuer la tradition.  

Au Québec, l’expression « avoir le feu au cul » signifie être enragé.

Quelle est la différence entre sapeur-pompier et pompier volontaire ?
Un sapeur-pompier est un pompier de carrière. Il reçoit un salaire, et ce, qu’il soit appelé à un incendie ou non. Tandis qu’un pompier volontaire, c’est quelqu’un qui occupe une autre carrière que pompier. Mais qui va tout de même répondre à l’appel lors d’un incendie. Au lieu de recevoir un salaire, il recevra une rémunération pour les jours où il a été appelé sur les lieux d’un incendie.

J’appelle à la caserne des pompiers volontaires de Saint-Jean-Baptiste. Je m’y pointe au jour et à l’heure du rendez-vous.  Il n’y a pas le moindre camion de pompier. À la place, l’espace est occupé par une grande table de vingt places. Je rencontre le chef, un homme costaud dans la cinquantaine. Ainsi que son assistant, un maigrichon à qui je ne donne pas plus que 30 ans.  

Le chef sort quelques papier d’une chemise à dossier. Puis, il commence à me poser la question la plus pertinente :  

« D’après toi, qu’est-ce que ça prend pour être un bon pompier volontaire? »
«  Tout d’abord, comme le nom l’indique, il faut être volontaire. C’est-à-dire être prêt à tout laisser tomber pour se diriger le plus vite possible sur le lieu de l’incendie dès qu’on a un appel.  Ou bien à la caserne, là où est notre équipement, si on ne peut pas l’avoir déjà chez soi. » 
«  Très bien. Et ensuite? »
«  Ensuite  ça prend une bonne forme physique. Il faut être costaud, parce que les lances d’incendie ont une très forte pression, et ce n’est pas toujours facile à contrôler.  Je vais régulièrement au gym, donc ça va pour moi de ce côté-là. À part ça, eh bien, il faut de la discipline. Parce que je suis surtout là pour donner un coup de main au sapeur-pompiers.  Je dois donc obéir aux ordres, de manière à ne pas être dans leur chemin, ni faire obstacle à leur travail. Et surtout, je ne vais pas essayer de jouer au héros. Je dois me tenir à l’écart du danger. Je ne suis pas là pour devenir moi-même une personne à secourir, mais bien pour assister les professionnels à secourir les victimes, s’il y en a. » 

Le chef hoche la tête, approuvant ce que j’ai dit.

« Ce sont de très bonnes réponses. As-tu déjà été pompier volontaire avant ? » 
«  Non, mais ça me semble logique que les choses se déroulent comme ça. » 

Ensuite, le chef commence à me poser toutes sortes de questions d’usage afin de remplir ma fiche de candidature. Mon nom, mon âge, mon occupation première, mes coordonnées, ce genre de trucs.  

Puis, arrive LA question, celle que j’ai toujours eu en horreur.

«  Nomme-moi ton plus grand défaut. » 

Pendant deux décennies, je ne voyais pas la logique derrière cette question. Surtout que je me doute bien qu’elle pourra servir d’excuse à l’employeur potentiel pour ne pas m’embaucher. Ce qui me semble plutôt contre-productif, lorsqu’ils sont en manque de personnel.  

Jusqu’au jour où je me suis imaginé être à la place des recruteurs. Je me suis demandé quelle seraient les raisons pourquoi je poserais une telle question. Quel serait mon avantage à connaître ce détail. Après tout, chaque personne a des défauts qui lui sont propres. En quoi est-ce que ça peut affecter ta carrière, si tu ne fais jamais ton lit, ou si tu manges trop ?

C’est là que j’ai fini par comprendre. Ce que l’on cherche ici, ce n’est pas le défaut. C’est de voir avec quelle facilité ou difficulté le candidat est capable d’admettre ses torts. Car il n’y a rien de plus contreproductif dans un boulot que d’être pris avec un employé trop orgueilleux pour reconnaitre et corriger ses erreurs.

Et cela m’a permis de trouver la réponse parfaite. À la fois parfaite aux oreilles de celui qui me passe en entrevue d’embauche. Et parfaite pour moi, car celle-ci me permet de cerner plus facilement l’environnement de travail.

Cette réponse étant en deux parties, je commence par répondre la première.

«  Je n’en ai pas ! » 

Aussitôt, avec un air bête et une arrogance qui transparaît dans sa voix, l’assistant intervient, en imitant un signal d’alarme : 

« BEEEEEP!  Mauvaise réponse ! »

Et voilà ! En le voyant réagir ainsi, j’ai aussitôt compris à quel genre de personne j’avais à faire. Un prétentieux ! Un arrogant ivre de pouvoir. Un conflictuodépendant qui cherche à confronter les gens et à les prendre en défaut. Bref, le genre de personne qui crée une ambiance toxique au travail.  Et s’il y a un endroit où ce genre de choses peut faire le plus de mal, c’est justement dans une profession qui demande à sauver des vies. 

Vous allez probablement dire « Oui, mais ta propre réponse, comme quoi tu prétends n’avoir aucun défaut, est également un signe de prétention. » Et bien non justement, car c’est là qu’arrive la seconde partie de ma réponse, que je donne au chef.  

«  Je comprends que la raison pour laquelle vous voulez des candidats capables de reconnaître leurs défauts, c’est pour éviter de vous retrouver coincés avec des amateurs qui pensent en savoir plus que les professionnels. Le genre de personnes qui ne vont pas vous écouter et voudront en faire à leur tête, malgré le fait qu’ils n’y connaissent rien. Et dans un travail comme celui-là, où des vies en dépendent, ce n’est pas le temps ni l’endroit de s’obstiner en ne voulant rien entendre.

Mais moi, la raison pour laquelle je vous dis ça, c’est parce que dans les différentes occupations que j’ai eu dans ma vie, comme tout le monde, il m’est arrivé de me faire dire qu’il y avait un défaut dans mon attitude ou ma façon de travailler. À ce moment-là, je modifiais mon attitude ou bien ma manière de travailler. Ainsi, ça régleait le problème. Par conséquent, mes défauts n’existaient plus. Et c’est pour ça que je peux me permettre de vous dire que, jusqu’à nouvel ordre dans un nouveau milieu de travail, effectivement, pour le moment, je n’en ai pas. Et lorsque j’en aurai, je les corrigerai, et je n’en aurai plus. » 

J’aurais pu terminer là. Or, je ne pouvais pas me taire. Et la raison, c’est que peu importe le milieu où j’évolue, qu’il soit social, romantique ou professionel, s’il y a deux comportement que je suis incapable de supporter, c’est l’arrogance et la bullshit.

Comme je le dis plus haut, ma réponse en deux temps est une sorte de test pour les gens qui me passent en entrevue. Parce que leur réaction spontanée à mon affirmation comme quoi je n’ai pas de défauts, ça va me tracer un portrait précis de la personnalité de l’autre, donc de l’ambiance de travail à laquelle je dois m’attendre. Si la réaction avait été amusée ou bien intriguée, j’aurais pu m’attendre à une ambiance sympa. Mais la réaction de l’assistant était une opposition spontanée. Une confrontation. Une accusation. Et surtout, la manifestation d’un esprit fermé qui ne veut rien entendre. Bref, de la tyrannie. Et ça, c’est quelque chose que je ne laisserai jamais passer. Car dès que tu l’acceptes une fois, tu dois t’attendre à la subir non-stop par la suite.

Aussi, pour tuer la chose dans l’oeuf, j’ajoute un truc plein de bonne volonté. 

«  Étant donné que vous ne me connaissez pas, je comprends que c’est facile pour moi, de vous dire que j’écoute, afin de corriger mes défauts. N’importe qui peut prétendre ça. Mais je peux vous le prouver tout de suite » 

Je me retourne face à l’assistant, et je m’adresse à lui. Et alors que je donnais du VOUS au chef, je me limite au TU avec lui, histoire de lui faire comprendre, ne serait-ce qu’au niveau du subconscient, qu’il ne représente aucune autorité à mes yeux.

«  Quand j’ai dit que je n’avais aucun défaut, tu as répondu « BEEEEEP !  Mauvaise réponse. »  Donc, tu affirmes que j’ai des défauts.  Alors puisque je veux les corriger, mes défauts, dis-moi lesquels que j’ai. Vas-y, je t’écoute. » 

Il me regarde sans rien dire pendant un bon cinq secondes, probablement en réalisant que je venais de le prendre au piège, en utilisant ses propres paroles pour le faire.

« Ben là !? » 
« Quoi, Ben là !? … Faut pas hésiter à me le dire. J’ai toujours eu l’esprit ouvert aux commentaires constructifs. » 

Avouer devant moi, et surtout devant son chef, qu’il ne savait pas quels étaient mes défauts, c’eut été admettre qu’il ne savait pas de quoi il parlait en répondant son « BEEEEEP !  Mauvaise réponse ! » Et ça, pour un orgueilleux dans son genre, c’est insupportable. Étant dans l’impossibilité de trouver une réponse qui pourrait le tirer d’embarras, il reste là, sans parler, pendant plusieurs longues secondes.  Je reprends donc la parole. 

«  Et bien? Tu n’es pas capable de me dire c’est quoi mes défauts  » 
«  Ben là, c’est parce que je ne te connais pas. » 

Parfait ! Il m’a dit exactement ce que je voulais qu’il me réponde. Car en m’avouant ceci, il me permet de lui en rajouter une couche.  

« Ah ! D’accord ! Tu ne me connais pas. Mais tu te permets quand même d’affirmer que j’ai des défauts. » 

Je garde le silence une ou deux secondes, tout en continuant de le regarder fixement. Et avant qu’il puisse dire quoi que ce soit, je hoche légèrement la tête en ajoutant.  

« Je vois ! » 

Lorsque quelqu’un affirme quelque chose qui n’est ni à son honneur, ni à son avantage, ces deux mots frappent beaucoup plus que n’importe quelle accusation ou n’importe quel jugement. Parce que justement, dire « Je vois ! », c’est porter un jugement, sans en porter un clairement. En entendant ça, c’est l’autre qui se porte lui-même jugement, en imaginant ce que tu penses de lui.  Et puisque ce genre de personnalité va toujours s’imaginer le pire de toi, alors il va s’imaginer que le jugement que tu lui portes sera aussi pertinent que sans-pitié. Et s’il y a une chose que les pervers narcissiques sont incapables de supporter, c’est d’être mis à jour. Même si c’est seulement dans leur propre imagination. Voilà pourquoi, presque en panique, il tente de rattraper le coup en disant.  

«  Ben là, franchement, personne n’est parfait. Fa que tu peux pas prétendre n’avoir aucun défaut. » 

Ce qui me donne exactement les munitions dont j’avais besoin pour lui asséner le coup de grâce.

« Ah ! d’accord. Tu ne me juges pas sur ce que je suis, ni sur ce que je fais. Tu me juges sur le comportement et sur les agissements des autres. Dans le style de « Certains hommes sont des batteurs de femmes. Donc, si tu es un homme, tu es un batteur de femme. »  

Ce que je démontre ici, c’est que moi, j’ai réussi à défendre mon point avec des arguments logiques. Tandis que lui, est incapable de sortir le moindre argument pertinent pour défendre le sien.

Enfin, alors que mon corps se retourne vers le chef, je continue de regarder l’assistant. Et d’un léger geste de la main, je désigne le chef et moi.

« Donc, finalement, ce que tu nous dis, c’est que tu as des préjugés. »

Et ceci, ces gestes et ces paroles, comme quoi en ce moment c’est LUI qui s’explique devant NOUS, changent complètement la dynamique. Là, ce n’est plus moi qui a à tenter de faire bonne figure devant le chef et l’assistant. C’est l’assistant qui se pète la gueule en échouant à le faire devant son chef et moi.

Puis, ma tête et mon regard reviennent vers le chef. En désignant l’assistant d’un léger signe de tête, je conclus le massacre avec :  

«  En tout cas, lui, on voit tout de suite c’est quoi, son défaut. » 

En faisant ceci, je passe à l’assistant deux messages très clairs. De un, je viens de l’exclure de la discussion.  Et de deux, c’est parce qu’il a utilisé son temps de parole pour démontrer qu’il est trop insignifiant pour faire partie de la conversation.

Le chef me regarde pendant un bon cinq secondes. Le visage complètement figé. Comme s’il avait non seulement de la difficulté à comprendre ce qui était en train de se passer, mais aussi comme s’il n’avait pas la moindre idée de quelle devrait être sa réaction.

Puis, après un rapide soupir, il remet les documents dans son dossier, qu’il ferme. Et il conclut aussi sec l’entrevue sur ces mots. 

«  Ce sera tout. Merci ! » 

Il est vrai qu’après ce qui venait de se passer, c’était sa seule issue possible. Non seulement venais-je de prouver que son assistant était une personne de mauvaise foi, j’ai également démontré que je n’avais aucune hésitation à le confronter avec ses foutaises, sa bullshit comme on dit au Québec. Néanmoins, il reste qu’il était un pompier volontaire d’expérience. Ça le rendait beaucoup plus utile que moi dans ce milieu. Alors même si j’étais justifié d’agir comme je l’ai fait, le chef, en toute logique, ne pouvait pas me prioriser sur lui.

À plusieurs occasions, j’ai utilisé le « Je n’en ai pas ! » comme réponse à la question demandant de nommer nos défauts. Parfois, j’avais comme réplique un étonné « Ah bon ? Explique toi ! » Parfois la personne, ne s’attendant pas à ça, riait. Parfois, j’avais un intrigué « Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? » Dans chacun de ces cas, la réaction du recruteur démontrait vouloir en savoir plus. Ce qui fait que je passais aussitôt à la seconde partie de ma réponse. Et à chaque fois, la personne en charge du recrutement voyait la logique dans mes propos. Et à chaque fois, l’environnement de travail entre les employés et la direction était cool, positive.

Mais ça, ce n’est pas quelque chose à laquelle il faut s’attendre de la part d’un membre de la direction qui te coupe la parole, démontrant qu’il ne veut rien savoir, en te lançant un « BEEEEEP ! Mauvaise réponse ! » Car, soyons francs, je vous le demande : en quoi ma réponse était-elle mauvaise ? Provocatrice, d’accord ! Mais mauvaise ? Non !

Je repars donc avec la satisfaction de savoir que je me suis évité un environnement de travail toxique dans lequel mon choix se serait limité à accepter les abus sans rien dire afin de garder la paix. Ou ne pas les accepter, ce qui aurait fait de moi, aux yeux de tous, la source des conflits.

Certaines personnes, en lisant ceci, considéreront que mon comportement durant cette entrevue, c’était ça, mon défaut. J’espère que ce n’est pas votre avis. Car soyons logiques : Lorsque tu es allergique à l’arrogance et à la bullshit, les seules personnes qui peuvent considérer ça comme des défauts, ce sont justement les arrogants et les bullshitteux.

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (4 de 4)

RÉSUMÉ. Je travaille pour le C.U.L, c’est à dire Conseillers Ultra-Logiciels, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies.  Je suis sur le contrat d’Air Canada pour leur billetterie en ligne, Cyber Ticket Office.  Mon travail consiste à prendre les appels pour guider les clients s’ils ont de la difficulté à comprendre le site.  Ou bien pour prendre leurs numéros de carte de crédit afin de payer leurs réservations. 

Pour une période d’environs trois semaines, on m’a remis sur le quart de jour.  La raison est pertinente. Afin d’augmenter la popularité de Cyber Ticket office auprès des clients, Air Canada offre une promotion très spéciale ; Pendant dix jours, tout achat de billet d’avion fait en ligne sera à 60% de rabais sur le prix régulier.  On doit donc s’attendre à un volume d’appel très élevé. 

De la façon dont le contrat avec Air Canada fonctionne, c’est que ces derniers versent au C.U.L. un montant X par appel.  Mais attention ; non pas par appel reçu, mais bien par appel déclaré.  Voici comment on procède : 

  • Le téléphone sonne. 
  • On répond. 
  • À la fin de l’appel, on ouvre un billet sur l’ordinateur. 
  • On y entre le nom de la personne, et un résumé de l’appel. 
  • Puis on clique sur ENTER. 

Et voilà, l’appel est entré dans le rapport qui sera envoyé à Air Canada. 

Arrive la semaine de la promotion. Bien que nous étions douze téléphonistes, soit le double de la normale du quart de jour, les téléphones ne dérougissaient pas.  Il n’y avait pour ainsi dire aucune pause entre chaque appel.  C’était dément. Et ceci allait poser un problème de taille avec la gestion des appels rentrés. 

À la fin du premier jour, nous n’avions eu le temps de ne rentrer en moyenne que 16% des appels reçus.  Aussi, histoire de gagner du temps, la direction nous a suggéré de remplir les billets de manière courte.  Juste écrire Homme, femme, famille, reservation, paiement, inscription, etc.  Et ceci nous a permis de remonter nos entrées vers une moyenne de 35%. 

Détail important : À ce moment-là, mon chef d’équipe original de jour avait été promu.  Et il avait été remplacé par un autre, que certains dans la boite surnommaient Le Nazi.  Ce serait trop long à expliquer maintenant, mais pour des raisons que j’avais abordées de long en large en 2019 dans une série de billets intitulés Général Menteurs, Le Nazi en avait contre moi en particulier.  Par conséquent, bien que les huit téléphonistes de l’équipe faisions des scores minables d’entrées d’appels déclarés, il n’y a que moi qui a eu droit aux sermons et menaces de la part du Nazi, comme quoi 35% d’entrées était un pourcentage inadmissible. Et que si je n’arrive pas à faire mieux, alors je n’ai pas ce qu’il faut pour rester à l’emploi du C.U.L. 

Le 3e jour, j’ai eu une idée.  En entrant au matin, j’ai ouvert mon ordinateur.  Puis, j’ai préparé d’avance une quinzaine de billets sur mon écran.  Chacun était une combinaison différente des Homme, femme, couple, famille, réservation, paiement, inscription.  Et pendant l’appel lui-même, je cliquais sur ENTER à celui qui correspondait au travail que je faisais sur l’appel en cours. 

Neuf jours plus tard.  24h après la fin de la promotion, la direction du C.U.L. nous a tous convoqué afin de faire le bilan de la dernière semaine de ce qui fut notre première promotion avec Air Canada.  Sauf moi !  Car, puisqu’il fallait bien que quelqu’un prenne les appels pendant l’heure de la réunion, Le Nazi m’a porté volontaire. 

Une heure plus tard, après la réunion, Étienne, mon sympathique collègue Français, vient me rejoindre. 

“Eh, mec !  Je t’annonce que ces sept derniers jours, tu as reçu 610 appels.  Et tu en as entré 604 dans le système.” 
“Ah, merde !  Je suppose que Le Nazi m’a rabaissé aux yeux de la direction, d’en avoir manqué six !?” 
“Tu rigoles ?  Tu aurais dû nous voir la face quand le vice-président a lu nos scores.  « Étienne 36%.  Annette 22%.  Simon 29%.  Paul-André, 11%.  Stéphane, 99.9%. » 
« Ah bon !? »
« Ouais ! Tu nous as tous enfoncés.  Je sais pas comment t’as fait, mec, mais chapeau !” 

Bon !  Voilà une bonne nouvelle.  Je me dis que pour une fois, Le Nazi ne peut rien trouver à redire sur la qualité de mon travail. 

Je me trompais.  Je m’en rends vite compte alors que celui-ci m’approche, accompagné d’Annette, la chouchou du Nazi.  Celle-ci me dit d’un air méprisant : 

“Merci d’avoir fait passer toute l’équipe pour des incompétents.” 

Ce à quoi Le Nazi rajoute : 

“De quoi tu penses qu’on a eu l’air, quand le vice-président nous a demandé pourquoi les autres n’étaient pas capables d’en rentrer plus que 35%, si toi t’étais capable de te rendre à 99,9 ?” 

Donc, en résumé : Si mon score est plus bas que la moyenne, je me fais blâmer.  Si mon score est dans la moyenne, je me fais blâmer.  Et si mon score est supérieur à la moyenne, je me fais blâmer.  À l’époque, on ne parlait pas encore de harcèlement moral au travail, ni de comportement pervers narcissique.  N’empêche que tels étaient les comportements du Nazi.  

Et si vous vous demandez pourquoi je n’ai pas songé à partager ma méthode avec mes collègues, de manière à ce que tous obtiennent d’aussi bons scores que moi, la raison est simple.  À chaque fois que je proposais une innovation, celle-ci était automatiquement bloquée par Le Nazi, qui répliquait que “Cette façon de faire n’a été approuvée ni par le C.U.L,, ni par Air Canada.”  Ce qui fait que, techniquement, en n’en faisant qu’à ma tête, en utilisant une technique non-approuvée, j’ai été effectivement l’enfoiré du bureau qui a fait perdre la face à douze personnes devant le Directeur et le Vice-Président de la boite. 

C’est la semaine suivante, alors que je serai encore sur le quart de jour, que le simple fait d’être moi causera un problème pour la boite qui se soldera par deux semaines de vacances gâchées dès le premier jour.  

Dans le premier de ces quatre billets, je parle de Benoit, programmeur avec onze ans d’expérience au C.U.L, chargé de ma formation lors de mes débuts.  À cette époque, alors que le salaire minimum au Québec était de $6.80, lui gagnait autour de $9.50.  Alors il a très mal pris qu’un ignorant comme moi débute à $11.00.  Puisque ce salaire était payé par Air Canada et non le C.U.L, Benoit a exigé d’être ajouté au contrat d’Air Canada. Le C.U.L. a donc improvisé un poste pour lui, dans les bureaux d’Air Canada situés à l’aéroport de Dorval.  Par conséquent, il perdait quatre heures par jour dans la circulation de l’heure de pointe.  Et là-bas, le parking des employés coûtait le triple de ce qu’il était au C.U.L.  Ce qui fit de lui la première victime de mon enfoirisme (involontaire) au bureau.  Alors lorsque le C.U.L. l’a chargé de répondre aux questions techniques des téléphonistes de Cyber Ticket Office, vous comprendrez qu’il est rarement courtois lorsque les questions viennent de moi. 

Ce matin-là, alors que j’étais encore sur le quart de jour, Le Nazi me dit qu’il doit partir pour la journée, faire un boulot de C.U.L. à l’extérieur.  Il me charge d’écrire à Benoit, pour lui demander de lui expédier au plus vite des renseignements vitaux au sujet d’une fonction bientôt disponible en ligne sur Cyber Ticket Office.  

“Demande-lui de t’envoyer les détails techniques pour la fonction Aeroplan.  Tu m’enverras ça ensuite sur mon courriel de C.U.L.  On va en avoir besoin de toute urgence pour demain matin.” 
“Tout de suite !” 

Je compose donc ce qui suit: 

DATE: Jeudi le 23 juillet 1998, 10:21:04 am. 
DEstephanejohnson@cul.com 
Àbenoitchiantfleury@cul.com 
SUJET: La fonction Aéroplan 

Bonjour Benoit. 

Est-ce que tu pourrais m’envoyer les détails techniques de la nouvelle fonction Aéroplan de la page de Cyber Ticket Office, s’il te plaît ?  On en a besoin de toute urgence pour demain matin. 

Merci et bonne journée 
_____ 
Stéphane JOHNSON 
Support Technique C.U.L. 
Cyber Ticket Office 

Je clique sur SEND, et je retourne à mon travail. 

La journée passe. Aucune nouvelle de Benoit. 

Vers la fin de mon quart de travail, Étienne et Omar arrivent.  C’est au moment où je m’apprête à leur céder mon poste de travail que PING ! … Un courriel apparait dans ma boite.  C’est Benoit.  Je l’ouvre. 

DATE: Jeudi le 23 juillet 1998, 15:58:22 
DEbenoitchiantfleury@cul.com 
Àstephanejohnson@cul.com 
SUJET: RE: La fonction Aéroplan 

Stéphane. 
Après un an à travailler ici, il serait temps que tu saches te démerder toi-même avec tes problèmes. 
_____ 
Benoit CHIANTFLEURY 
Support Technique C.U.L. 
Cyber Ticket Office 

Je vois !  Charmant ! Même un an après mon embauche, Monsieur n’a toujours pas digéré que, sur une période de trois semaines, mon salaire a été plus haut que le sien. Et il a bien calculé son coup.  En me répondant une minute et demie avant la fin du quart de travail, ça ne me laisse pas le temps de lui répondre. 

Très bien alors.  Fidèle aux instructions du Nazi, je transfère à ce dernier ma correspondance avec Benoit, avec cette présentation : 

Bonjour. 
Tu trouveras ci-joint ce que j’ai écrit à Benoit à 10h21.  Ainsi que sa réponse, reçue à 15h58. 

Et je clique sur SEND. 

C’est avec un petit sourire que j’éteind mon ordinateur. Il ne me déplait pas de savoir que deux collègues qui me cherchent des problèmes seront obligés de s’affronter entre eux demain à cause de cette haine qu’ils manifestent tout les deux envers moi.

Le lendemain matin, en lisant mon envoi, Le Nazi explose.  Il me demande des comptes, me demandant pourquoi Benoit m’a écrit ça, me demandant ce que je lui ai dit ou fait pour qu’il me réponde de cette manière.  Je lui donne la seule réponse possible : 

“Tu l’as vu dans son message, pourquoi qu’il m’a répondu ça.  Parce qu’il trouve qu’après un an ici, c’est à moi de me démerder avec mes troubles.  Fa que si t’as d’autres questions au sujet de son attitude, c’est à lui qu’il faut les poser, pas à moi.” 

Le Nazi repart furieux à son poste de travail. 

Il écrit à Benoit.  Pas de réponse. 

Il appelle Benoit à son bureau d’Air Canada.  Pas de réponse. 

Il appelle Benoit chez lui. (Le téléphone mural, que nous avions tous.) Pas de réponse. 

Il appelle les bureaux d’Air Canada et demande de parler à Benoit.  Impossible, il est absent. 

À force d’insister et de se faire transférer d’une personne à l’autre, Le Nazi finit par tomber sur un chef de département qui lui dit que Benoit commence ses deux semaines de vacances aujourd’hui-même.  Et puisque seul Benoit est en charge de tout ce qui est Cyber Ticket Office, aucun autre employé d’Air Canada ne peut dépanner Le Nazi. 

La Nazi tourne en rond dans la boite.  Et je l’entends parler aux autres chefs, comme quoi la fonction Aéroplan entre en fonction lundi. Or, les tests ont démontré que l’application coince à un certain niveau. Et si aujourd’hui, vendredi, il n’obtient pas les détails techniques requis pour faire arranger la chose par les techniciens de la boite, alors on aura le C.U.L. dans l’eau chaude. 

À l’époque, ce n’est pas tout le monde qui a un téléphone cellulaire.  Et lorsqu’il a été embauché par le C.U.L. il y a maintenant douze ans, Benoit n’en avait pas.  Il n’y en a donc aucun d’écrit sur sa fiche d’employé.  Alors lorsqu’un des autres patrons s’est souvenu que Benoit s’en était procuré un lorsqu’il a été transféré à Dorval l’an dernier, Le Nazi se jette sur le téléphone et rappelle Air Canada, demandant les Ressources Humaines.  De là, il réussit à les convaincre de lui donner le numéro de cell de Benoit.  Le Nazi lui téléphone aussi sec.  Et cette fois, Benoit répond.

Il se trouve que Benoit n’était pas si loin de son bureau. Il était effectivement à l’aéroport de Dorval. Mais il était dans le terminal, à faire la queue avec sa femme et ses enfants, à quelques minutes de leur embarquement dans l’avion qui les amènera en République Dominicaine.  Le Nazi ne se gêne pas pour l’engueuler copieusement pour son manque de professionnalisme, de la manière dont il a répondu à mon courriel. Il conclut en disant : 

“Là, écoute-moi bien !  Si, à cause de tes niaiseries, tu nous coûte notre contrat avec Air Canada, non seulement tu pourras dire adieu à ta job, mais tu sauras que le C.U.L. a le bras assez long pour s’assurer que tu puisses pu jamais retrouver une job en programmation nulle part pour le reste de ta vie. Il n’est pas question que tu nous fasses perdre un contrat de quatre millions, c’tu clair, ça ?  Fa que là, t’as le choix.  Ou bien tu prends l’avion et tu perds tout.  Ou bien tu fais la job que t’étais supposé faire hier.” 

Et il raccroche aussi sec. 

Une heure plus tard, j’entends le Nazi, à son poste, qui s’écrie “BON, ENFIN , TABARNAK !”  C’est Benoit qui était retourné à son bureau, et qui lui avait envoyé les détails demandés.  Ce qui signifie que Benoit, sa femme et ses enfants ont été obligés de rater l’avion. 

Je ne sais pas s’il a pu se trouver un autre vol pour quatre personnes, ni quand il a pu le prendre, ou si si ses autres réservations comme l’hôtel avaient été perturbées. Et surtout, comment ce gachis de ses vacances, dès la première heure, a pu affecter sa vie de famille.  Il reste que s’il a eu à passer à travers tout ça, c’est à cause de la haine qu’il nourrissait envers moi.  Une haine née du fait que j’ai commis le crime de m’être fait offrir un salaire supérieur au sien.  Et que plus il faisait en sorte de rétablir ce qui, à ses yeux, était une injustice, et plus il se mettait dans la merde. 

Ce qui fait que le bilan des gens qui considéraient que j’étais un enfoiré était de plus en plus lourd. 

  • Benoit, jaloux de mon salaire, en gagne maintenant l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne. 
  • Sa femme, pour qui j’ai gâché les vacances. 
  • Ses enfants, pour qui j’ai gâché les vacances 
  • Edouard, le collègue téléphoniste, renvoyé. 
  • La Nazi, à qui j’ai fait perdre la face avec mon score de 99.9% 
  • Mes onze autres collègues, dont les scores variaient entre 11% et 35% 
  • Les ressources humaines embarrassées. 
  • Un directeur également dans l’embarras. 
  • Peter réprimandé pour avoir caché à la direction la présence de Back Orifice dans le système. 
  • Mon chef d’équipe humilié car prouvé comme étant incompétent et hypocrite. 
  • Maria, la femme de ménage renvoyée. 
  • Carlos, le concierge, renvoyé. 

Dans la tête de ces vingt-quatre personnes, je serai pour toujours l’enfoiré du bureau. Et j’aurai beau plaider ma cause, comme quoi je n’y étais pour rien, il reste que je suis le dénominateur commun de tous ces problèmes. 

Quelques mois plus tard, moi-même victime de harcèlement moral au travail, je quittais pour de bon ce job de C.U.L.  On n’a pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre que cet environnement de travail était toxique. Ça se voit clairement si on prend juste, par exemple, l’anecdote de mon score de rentrée d’appel de 99,9%. Un bon Directeur et un bon Vice-Président, sinon un bon chef d’équipe, aurait dit : « Si Stéphane est capable d’atteindre 99,9%, alors faites-lui apprendre sa méthode aux autres. Comme ça, tout le monde aura des hauts scores. Et on se retrouveras avec encore plus d’argent dans le C.U.L. » Mais à la place, ils ont opté pour humilier douze personnes, en leur disant que si moi, un débutant cave et ignorant, est capabe de me taper un score de 99,9%, alors eux, avec leurs scores de 11% à 35%, sont extrêmement incompétents. Bon, j’extrapole, n’empêche que ce fut quelque chose dans ce style.

Et pour terminer sur une intéressante anecdote.  Dix ans plus tard, alors que j’habitais à Verdun avec Karine.  En déambulant dans la rue, nous passons devant une maison à vendre.  Devant celle-ci est une pancarte du courtier immobilier Remax.  Sur celle-ci, une photo dont je reconnais le visage. Et dessous, un nom que je connais bien : Benoit Chiantfleury, agent Remax agréé. 

Il semblerait que Le Nazi ait mis ses menaces à exécution.  À moins que ce soit Benoit qui ait décidé de réorienter sa carrière pour une autre qui serait toute aussi payante, mais beaucoup moins toxique. 

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (3 de 4)

RÉSUMÉ. Je travaille pour une boite informatique, le C.U.L, pour Conseiller Ultra Logiciel. En ce moment, j’ai le quart de soir. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage durant ces heures sont un couple marié dans la cinquantaine, Maria et Carlos. Elle est employée au ménage, et lui concierge. 

Depuis que je travaille de soir, c’est Maria qui entre dans la pièce du centre d’appel, vider les corbeilles et passer l’aspirateur. Parfois c’est Carlos qui la remplace. Mais en général, c’est Maria qui vient ici. Puisque je suis seul, et que je reçois encore peu d’appel, elle a peu à peu pris l’habitude de me poser quelques questions, de me faire la conversation. Je reste distant, lui donne des réponses brèves. Mais plus le temps passe et plus elle devient informelle et familière avec moi.  En quelque part, c’est normal, je suppose. Je suis un jeune de 29 ans (qui ne les fait pas), et elle une mère de famille dans la cinquantaine. Il fallait donc que je m’attende à ce qu’elle adopte peu à peu une attitude maternaliste avec moi. Attitude encouragée de par l’absence, à cette heure-ci, de tous nos supérieurs hiérarchiques.

Quant à moi, de mon côté, je reste d’un professionnalisme irréprochable. En fait, je suis passif, neutre et désintéressé, ne lui posant aucune question. J’ai appris à la dure qu’il valait mieux ne pas mêler vie privée avec vie professionnelle. Alors bien que ce couple est sympathique, je n’ai aucune envie d’en faire mes amis.

Après deux mois, mon volume d’appel a monté au point où on me colle un collègue de travail nommé Étienne, un Français-de-France. Officiellement embauché à cause de l’augmentation de mon volume d’appel, je sais bien qu’en réalité il avait été mis là pour me remplacer. L’augmentation des appels était cependant une réalité. Et bientôt, on sera rejoint par un arabe musulman prénommé Omar.  Incidemment,  maintenant que nous sommes plusieurs à travailler le soir, nous avons tous une heure de pause dîner.  .  

Avoir une heure pour moi me permet de sortir du building et de me rendre au marché d’alimentation IGA d’à côté.  À l’époque, on pouvait y trouver un poulet de rôtisserie barbecue complet pour $5.00.  Alors j’en prenais un avec une salade de chou et un Pepsi en canette.  Évidemment, je ne mange pas le poulet en entier. J’apportais le reste chez moi à la fin de mon quart de travail. 

C’est ainsi qu’un soir, Maria vient passer l’aspirateur pendant mon heure de lunch. Elle me voit à mon poste de travail, avec mon poulet entier. En riant, elle me demande :

« Hein ? C’est quoi, ça ? Qu’est-ce que tu fais avec un poulet complet ? »
« Ben, c’est mon souper. Je viens de l’acheter au IGA d’à côté. »
« Tu fais une épicerie au lieu de t’amener un lunch ? Ha! Ha! Ha! Tu es bien niaiseux ! » 

Puis, elle fait sa ronde corbeille-aspirateur, avant de quitter la pièce au bout d’un quart d’heure. Et elle repart non sans refaire une remarque sarcastique au sujet de mon souper. Dès qu’elle a franchi la porte, Étienne nous partage sa façon de penser.

« Non mais c’est quoi cette conasse ? T’as vu comment elle te cause, mec ? Te traiter de niaiseux ! C’est quoi son putain de problème ? Il faudrait que quelqu’un lui apprenne à rester à sa place. »

Pour sa défense, après l’espagnol et l’anglais, le français était la troisième langue de Maria. Et ce français, elle ne l’a pas appris à une école de langue, mais bien à force de cotoyer des Canadien-Français. Elle a donc appris la parlure québécoise, le joual. Je peux donc comprendre que pour elle, l’utilisation du mot niaiseux dans ce cas-ci, voulait dire à la fois drôle et bizarre. 

Pour Étienne, cependant, cette scène à laquelle il a assisté n’avait pas du tout la même signification. Pour lui, c’était l’employée la plus bas-de-gamme de la boite, la femme de ménage, qui se permet de traiter de niaiseux un employé du support technique. Et ce, pour une raison tellement anodine qu’il lui était évident qu’elle cherchait juste un prétexte pour m’humilier publiquement. Aux yeud d’Étienne, et de par son éducation un peu machiste classique à l’européenne, ce genre de comportement était aussi impertinent qu’impardonnable. 

Je dois avouer que moi-même, j’étais un peu irrité de me faire moquer pour une raison aussi bête que d’avoir voulu manger un repas chaud. En fait, je dois admettre que depuis ma première rencontre avec Maria, j’aurais préféré que notre relation reste strictement professionnelle.  Mais bon, je ne peut pas contrôler la manière dont une personne choisit de s’adresser à moi.

Le lendemain, 15h40. J’approche des portes de l’édifice où je travaille. Je m’interroge en voyant une voiture de police près de l’entrée.  J’entre ! Alors que je m’engage dans le lobby, je vois avec surprise Carlos, les mains menottées dans le dos, escorté par deux policiers qui viennent vers moi, en se dirigeant vers les portes. En me voyant, Carlos m’invective.

«  Tu es fier de ce que tu as fait ? Hein ? Tu as détrut nos vies ! On a cinq enfants ! Comment est-ce que l’on, va vivre maintenant ?  Tu t’en fous, toi, tu t’en fous. » 

Je le regarde se faire escorter en dehors du bâtiment, sans ne rien y comprendre. Aussi, lorsque j’arrive au 4e étage, celui où je travaille, j’en parle à quelques uns de mes collègues de l’équipe de jour, avant d’interroger plus tard Étienne et Omar. Ça me prendra quelques jours avant de pouvoir reconstituer le puzzle. 

La veille, peu après que Maria ait quitté la pièce du centre d’appel, Étienne a envoyé une plainte aux ressources humaines. Il leur a écrit que la femme de ménage était entrée dans la pièce. Et, au lieu d’y faire son boulot, elle s’était adressé à moi de manière cavalière, et m’avait insulté en me traitant de niaiseux. Et ce, sans la moindre provocation de ma part. C’est seulement ensuite qu’elle a vidé les corbeilles et passé l’aspirateur.

Je suis un employé de support technique. Elle n’est que femme de ménage. Mon attitude est professionnelle. Son attitude est cavalière. Je rapporte de l’argent à la boite. Elle coûte de l’argent à la boite. Je suis québécois de souche. Elle est immigrante.  Je suis un homme. C’est une femme. Pour elle, c’était perdu d’avance. Dès la première heure ce matin, le bureau des ressources humaines à appelé Étienne et Omar pour confirmer. Et ensuite, ils l’ont congédiée.

Pourquoi n’ai-je pas été appelé ? Mystère !

Mais ce n’est pas tout.

Carlos, son mari, étant concierge de la boite, il a accès à toutes les pièces, incluant celles qui contiennent des informations sensibles. Puisque la boite venait de congédier son épouse, ça faisait de Carlos un risque potentiel pour la boite. Le renvoi de sa femme créait la probabilité qu’il puisse céder à une impulsion de vengeance, de se faire justice. Aussi, par mesure de sécurité préventive, ils l’ont également congédié. Ce couple, avec cinq enfants à charge, se retrouvait ainsi, du jour au lendemain, sans revenu. Et avec les raisons du renvoi de Maria, il ne fallait pas compter sur la boite pour leur produire des lettres de recommendations à présenter à leurs futurs employeurs potentiels.

Puisque c’est moi que Maria a insulté, il était logique que le couple croit que c’était moi qui avais porté plainte contre elle. Aussi, Carlos était revenu m’attendre dans le hall d’entrée. Peut-être pour me confronter. Peut-être pour me demander des comptes. Peut-être pour me supplier de plaider leur cause auprès des ressources humaines. Peut-être même pour me casser la gueule, qui sait. Mais je ne le saurai jamais, puisque sa présence a déclanché un signal d’alarme dans la tête du gardiens de sécurité. En sachant que par son renvoi, le couple était persona non grata sur cette propriété, il n’a fait ni une ni deux et à aussitôt appelé la police. 

 Et c’est ainsi qu’un couple d’immigrant, avec cinq enfants à charge, s’est retrouvé sans emploi, et avec un dossier judiciaire, à cause de ma simple présence. J’ai beau me répéter que je n’y suis pour rien. Ça ne change rien au fait que c’est ma présence, seul dans cette pièce, qui a amené Maria à me parler. Et que c’est mon manque de réaction, ma passivité, et surtout le fait que je n’ai pas établi des limites claires avec sa familiarité, qui l’a poussé à s’adresser à moi de manière de plus en plus sans-gène.

Ce qui fait qu’encore une fois, même de manière totalement involontaire, j’ai été la raison pour laquelle deux autres personnes ont perdu leur emploi. Non pas en divulgant mon salaire. Non pas en divulgant des informations sur les faits et geste de mes collègues. Non pas en soulignant l’incompétence de mes patrons. Mais en ayant simplement décidé de manger du poulet BBQ.

Faut le faire !

À CONCLURE, avec un voyage raté, suivi d’une démission.

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (2 de 4)

RÉSUMÉ. Fin des années 90. J’ai été embauché par Conseillers Ultra-Logiciels, le C.U.L. pour les intimes, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. Je suis téléphoniste pour le contrat Cyber Ticket Office pour Air Canada.

Avec les mois qui passent, la popularité de Cyber Ticket Office va en augmentant. Bientôt, mon équipe de quatre téléphonistes ne suffit plus à la tâche, et on en engage d’autres. Après six mois, au renouvellement du contrat, Air Canada décide de rendre le service 24h. Puisque je connais très bien le boulot, on me met sur le quart de soir, de 16h à minuit. Le premier soir, je constate que je suis le seul employé de ce quart de travail, donc le seul sur tout l’étage. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage sont un couple marié, Maria et Carlos, deux mexicains, elle employée au ménage, et lui concierge. 

J’arrive toujours une quinzaine de minutes avant le changement de quart, au cas où je devrais recevoir des instructions quelconques. L’un des nouveaux employés de jour s’appelle Édouard. Il travaille à mon poste, à ma table, à mon ordi. Un jour, en arrivant, je vois quelque chose sur notre écran d’ordinateur. Ce que j’y lis me laisse perplexe. Il faut dire qu’avant d’avoir ce boulot, je n’avais jamais touché à un ordinateur de ma vie. Il est donc normal que je sois encore ignorant de certains trucs de base au sujet de l’informatique. N’empêche que ce que je viens de voir me décourage envers moi-même.

Edouard termine son quart de travail, aussi il redémarre l’ordi. Je m’installe et je me logue. Alors qu’il sort de son bureau, le chef d’équipe vient me voir.  

« Et puis ? Ça se passe bien pour toi, le soir ? Tu te débrouilles bien. Pas trop de complications ? » 

Dans mon humble naïveté, je ne peux m’empêcher de lui dire, avec un air un peu découragé. 

« Non, pour l’instant ça va. Mais je vais te dire que je suis un peu découragé, de voir qu’après sept mois à l’emploi de la boite, il y a encore des choses de base que j’avais compris de travers » 
« Comme ? » 
« Ben, imagine-toi donc que depuis que je travaille ici, j’ai toujours pensé que le système principal s’appelait Back Office. C’est juste aujourd’hui que j’ai vu que le vrai nom c’était Back Orifice. » 
« Hein ? Quand est-ce que tu as vu ça ? » 
« Ben, ici, tantôt, quand je suis arrivé, 15 minutes avant le début de mon shift. J’ai vu le logo du système sur mon écran. » 

Le chef de département prend un air à la fois inquiet et frustré. Je l’entend marmonner « Tabarnak ! »  Et aussitôt, il quitte la pièce à toute vitesse.  

« Ça y est ! », que je me dis. « Je viens de briser ma carrière. Ça m’apprendra à être trop honnête. »

Quelques minutes plus tard, le chef revient avec Peter, un programmeur qu’il a accroché in extremis devant l’ascenseur, pour le ramener au boulot. Les deux hommes me demandent de laisser mon poste ouvert et d’aller me loguer à l’ordinateur de la table voisine. Je m’exécute sans vraiment comprendre. 

Peter se met à la tâche sur mon ordi, avec le chef qui l’observe par-dessus son épaule, comme un vautour perché. À les écouter parler pendant que Peter fouille mon poste de travail, je comprends alors que Back Orifice n’est pas le programme principal de l’ordinateur. C’est un logiciel de piratage, permettant de prendre à distance le contrôle de machines qui utilisent Windows.  

« Je me disais, aussi, avec un nom pareil. »

En regardant l’écran, le chef s’exclame : 

«  Ah, le tabarnak ! Il a accès à mes codes, mes passwords, et tous mes dossiers. » 

Ce à quoi Peter répond :

“En ce moment, il a le contrôle sur huit postes, incluant deux des ressources humaines, et celui du Vice-Président.” 
“Efface-moi ce logiciel de notre base de données au plus vite.” 

Je constate que ça fait chier le chef, d’avoir un Back Orifice dans le C.U.L.  Il se tourne vers moi. 

« Peux-tu rentrer demain matin ? Tu vas faire un double.  Tu peux me croire que la carrière d’Edouard va s’arrêter à l’instant même où il va franchir la porte. » 

Et voilà comment un collègue de travail a perdu son emploi. Parce que je me suis honnêtement et naïvement confié sur mon manque de compétence à mon chef d’équipe. Ce dernier m’est reconnaissant de lui avoir divulgué cette attaque informatique.  Il ne se doute juste pas qu’il fera bientôt lui-même les frais de ma présence en tant qu’employé de C.U.L..  

La partie qui me plaît le moins de ce travail, c’est que je dois entrer moi-même mes heures de travail sur une feuille de temps dans l’ordinateur.  Aussi, alors que ça fait deux mois que je travaille seul le soir dans ce département, je reçois un courriel de la part des ressources humaines qui me convoque pour le lundi suivant au matin.  

Le lundi suivant au matin, j’y vais. Je suis rencontré par mon chef d’équipe, deux personnes des ressources humaines, et le directeur du département.  Le directeur parle en premier. 

« Est-ce que tu sais pourquoi on t’a convoqué ici ? » 
« Non  ! » 
« En es-tu certain ? » 

Voyons !? C’est quoi, cette entrée en matière ? 

« Certain.  De quoi est-ce qu’il s’agit ? » 
« De ta déclaration d’heure de travail. » 
« D’accord ! » 

Le quatuor me regarde pendant près de dix secondes, sans rien dire, comme s’ils attendaient d’avantage de moi.  Ne voyant pas où ils veulent en venir, je demande. 

“Et ?” 
« Et tu pensais qu’on ne s’en rendrait pas compte ? » 
“Euh… Vous rendre compte de… ?” 
“Tu n’as pas l’air de comprendre que je te donne en ce moment l’opportunité de te rattraper en te montrant honnête. Alors ne fait pas ton innocent. Si je te dis que tu es ici en rapport à ta feuille de temps, tu sais certainement c’est quoi le problème. » 

C’est quoi, ces détours et pirouettes ?  Pourquoi ne pas parler clairement ? 

« Désolé, je ne vois vraiment pas. » 
« Ok ! Si c’est à ça que tu veux jouer : Ça fait deux mois que tu es de soir, et ça fait deux mois qu’à toutes les semaines, quand il reçoit ta feuille de temps, ton chef d’équipe est obligé de la corriger. »

Ce à quoi le chef ajoute :

« J’ai voulu t’aider. Je ne voulais pas te causer de problèmes. Je me disais qu’en voyant que le montant de ton chèque de paie restait stable, que tu comprendrais le message.  Mais semaine après semaine, tu persistes. » 

Ces hommes ont beau être mes supérieurs hiérarchiques, leur façon de me parler pour ne rien dire commence à m’énerver. 

“En langage clair, ça veut dire quoi ?  De quoi est-ce qu’on parle en ce moment ? Je persiste à faire quoi, au juste ?” 

 Une personne des ressources humaines explique plus clairement.  

« Depuis que tu es de soir, tu déclares quotidiennement huit heures de travail plutôt que sept. Tu charges le C.U.L. pour ton heure de pause de dîner. » 

Ce à quoi le directeur ajoute  

« Au début de cette conversation, on t’a donné la chance de démontrer que tu puisses être de bonne foi, honnête, en reconnaissant tes torts. Mais là, à voir ton attitude, je suis bien désolé, mais on ne peut pas garder à notre emploi une personne malhonnête qui vole des heures, en faisant semblant d’être innocent. » 

Alors c’est ÇA, leur problème avec moi ?  Et c’est de cette manière qu’ils ont choisi d’aborder le sujet ? En me tendant un piège ? Incroyable ! Je leur répond aussi sec. 

QUELLE heure de dîner ? » 

Ils me regardent tous les quatres, en ayant l’air de ne pas comprendre où je veux en venir.  Aussi, j’explique.  

« À l’heure où je travaille, le soir, la cafétéria est fermée.  C’est pour ça que je m’amène des lunchs. Des lunchs que je mange à mon poste de travail entre deux appels. Vous savez parfaitement que je suis le seul qui travaille à cette heure-là. Si je me délogue pour aller diner, il n’y aura personne pour prendre les appels.  Est-ce que vous voulez vraiment que la boite perde de l’argent parce que j’arrête de prendre les appels pendant une heure ?» 

Les quatre personnes se regardent entre elles, sans trop savoir trop quoi dire, alors qu’elles sont en train de réaliser leur bourde collective. C’est d’un air beaucoup moins sûr de lui que le directeur me dit qu’effectivement, non, je ne peux pas fermer mon poste de travail s’il n’y a personne d’autre pour répondre aux appels.  La seule femme présente, préposée aux ressources humaines me demande  » 

«  Pourquoi est-ce que vous n’avez pas parlé de ce problème avec votre chef d’équipe ? » 

Je la regarde de travers, ébahi par la stupidité de la question.

« Comment est-ce que j’étais supposé deviner que mes heures de travail vous poseraient un problème, puisque personne ne m’en a jamais parlé avant aujourd’hui ? »

Afin de faire preuve de ma bonne foi et de mon désir de collaborer, j’ajoute :

« Si quelqu’un m’avait dit dès le départ « Hey, pourquoi tu inscris huit heures au lieu de sept? », j’aurais répondu « Je ne peux pas prendre une heure de diner puisque le soir je travaille seul. » Quinze secondes de conversation, tout aurait été réglé, et on n’aurait pas été obligé de se déranger ici, tous les cinq, en ce moment, deux mois plus tard. » 

Le directeur se retourne vers mon chef d’équipe.

« Effectivement Christian ! Pourquoi avoir attendu deux mois ? »
« Euh… Ben, vous savez, je travaille de jour et lui de soir, alors on n’a jamais le temps de se voir. »

Entendre ceci me donne un tel choc que le réflexe de démontrer mon innocence me fait parler avant de réfléchir.

« Comment ça, « Jamais le temps de se voir » ? J’arrive toujours au moins quinze minutes avant le début de mon shift. La preuve, c’est que c’est grâce à ça que j’ai pu te dire qu’Edouard avait infecté le système avec Back Orifice le mois dernier, et que t’as pu faire régler le problème par Peter. »

Le directeur regarde le chef d’équipe avec un air plus grave. J’apprendrai plus tard que jamais mon chef d’équipe n’avait rempli de rapport sur le fait qu’un de ses employé, sur le même quart de travail que lui, avait déjoué sa vigilance pour y installer l’un des logiciels les plus craints de toutes les compagnies ayant des postes informatiques. Je venais de le faire passer pour un incompétent et pour un hypocrite au yeux du directeur. Mais moi, encore ignorant de tout celà, j’en remets une couche alors que…

« Mais attendez… Ça fait deux mois que tu corriges ma feuille de temps ? Ça veut dire que ça fait deux mois que tu m’enleves une heure par jour ? Tu m’as retiré 40 heures ? Tu m’as enlevé l’équivalent d’une semaine de paye ? » 

En totale aberration devant cette réalisation, j’oublie les rangs hyérarchiques alors que je regarde le directeur en lui disant :  

« Et c’est MOI que vous qualifiez de malhonnête qui vole des heures ? » 

Gêné et embarrassés.  Voilà en ce moment comment sont les quatre personnes face à moi en ce moment. C’est d’un air désemparé que je m’adresse au directeur en lui demandant : 

 « Et après LUI qui me fait perdre une semaine de paie, VOUS me faites perdre mon emploi ? Sérieux ? » 

En évitant mon regard, le directeur capitule. 

« Non ! Ça va ! C’est bon ! Tu n’es pas renvoyé. Effectivement, un suivi aurait dû être fait avec toi. Mais bon, tu vois, avant toi, des shifts de huit heures, ça n’existait pas, ici. Rassure-toi, on va envoyer une note à la comptabilité. Et à la prochaine paie, tu seras remboursé pour tes 40 heures non-payées. De toute façon, tu ne travailleras plus seul. À partir de ce soir, tu vas travailler avec Étienne. Ce qui fait que dès aujourd’hui, tu vas pouvoir prendre ton heure de diner, et recommencer à inscrire sept heures dans ta feuille de temps. D’accord ?” 

Ce que je comprends dans cette fin de discours, c’est :

« Ah, parce qu’en plus, avant-même de me rencontrer aujourd’hui, vous m’aviez déjà remplacé ? »

Le directeur soupire, se met la main sur la bouche et le menton, et regarde ailleurs. À moins d’être sociopathe, personne n’aime passer pour le méchant de l’histoire. Surtout après avoir commis une telle série d’incompétences et d’injustices. La préposée aux ressources humaines vient à son secours.

« Le moniteur automatique d’appels a démontré une augmentation du volume des appels que tu reçois. Il était prévu que l’on embauche du personnel pour constituer une équipe de soir. Étienne est juste le premier de ces nouveaux embauchés. Le fait qu’il commence aujourd’hui est une coïncidence qui n’a aucun rapport avec la raison de cette rencontre. »

Ah non ? Alors que le directeur m’a annoncé très clairement qu’il ne pouvait pas me garder à son emploi à cause des erreurs de mon chef d’équipe ? C’est ça, ouais !

Mais bon, je me tais. Mes supérieurs hiérarchiques sont déjà assez embarrassés comme ça, inutile de pousser ma chance en les antagonisant davantage. Parce que ce n’est pas chose à faire lorsque l’on tient à garder de bons rapports entre patrons et employés. Je dois déjà me compter chanceux qu’ils ne me renvoient pas sous de faux prétextes pour sauver leur orgueil. Mais que vouliez-vous que je fasse ? J’étais bien obligé de me défendre, puisque ma carrière était en jeu. Et ce, à cause des erreurs d’un autre.

Malgré le fait que le directeur a dit que le vol d’heure et de salaire était une cause suffisante pour se faire renvoyer, mon chef d’équipe n’a pas perdu son emploi. Non pas que je le souhaitais. Non, c’est juste que ça permet de voir que les règles sont différentes quand il s’agit de voler les employés plutôt que de voler la compagnie.

Donc, mon score d’enfoiré (involontaire) du bureau à date:

  • Benoit, jaloux de mon salaire, en gagne maintenent l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne.
  • Edouard renvoyé.
  • Les ressources humaines embarrassées.
  • Un directeur également dans l’embarras.
  • Peter réprimandé pour avoir caché à la direction la présence de Back Orifice dans le système.
  • Mon chef d’équipe humilié car prouvé comme étant incompétent et hypocrite.. 

Et tout ça en huit mois à leur emploi. Et ce, même si je n’ai jamais rien fait pour provoquer les ennuis.

À SUIVRE

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (1 de 4)

C’est facile de se plaindre contre nos collègues de travail. Mais comme dit le proverbe, on peut voir la paille dans l’oeil du voisin, et être aveugle de la poutre dans le sien. Car même si je plaide la totale innocence, n’empêche que dans un boulot en particulier que j’ai occupé il y a près de trente ans, les circonstances ont quelquefois fait de moi l’enfoiré du bureau.

Tous les noms sont bien sûr changés.

Dans la seconde moitié des années 90, j’ai eu une opportunité pour travailler pour le C.U.L, c’est à dire pour Conseillers Ultra-Logiciels, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. À cette époque, Internet faisait ses débuts dans nos foyers.  Soucieux de rester à la page et de pouvoir rejoindre le plus de clients possibles, la compagnie d’aviation Air Canada a décidé d’avoir une page web nommée Cyber Ticket Office, dans laquelle les clients pourraient réserver leur billet eux-même en ligne. De nos jours où tout se fait via le net, ça peut sembler bien anodin. Mais à l’époque, c’était très innovateur. 

L’avantage de faire affaire avec le C.U.L, c’est que les compagnies n’ont pas à dépenser des millions en appareils, personnel et formation. Le C.U.L. possède déjà tout ça.  Air Canada s’adresse donc au C.U.L. qui lui fera de la sous-traitance pour son service de réservations en ligne.

Air Canada voulant offrir le service le plus vite possible, le C.U.L. n’a pas perdu de temps à publier des petites annonces (dans les journaux, à l’époque) pour recruter du personnel. L’annonce a été envoyée à l’interne. Les employés se retrouvaient avec d’intéressants bonus s’ils recrutaient de bons candidats. Une de mes amies, Gina, travaillait pour le C.U.L, elle me l’a proposé. À ce moment-là, j’avais 29 ans et, après un retour aux études, je terminais le Cégep. J’étudiais en lettres, pour me diriger dans le journalisme. Malheureusement, il y avait deux problèmes avec ce choix de carrière. De 1, c’est contingenté. Et de 2, la paye n’est pas si bonne.  Alors lorsque Gina m’a parlé de cette opportunité d’emploi, avec formation incluse et payée, je n’allais pas cracher là-dessus.  Surtout pas à $11.00 de l’heure, car à ce moment-là, le salaire minimum au Québec était de $6.80.

La personne chargée de ma formation s’appelait Benoit. La première semaine, tout se passe bien.  Je prenais les appels pour guider les gens sur la page, s’ils avaient de la difficulté à s’y retrouver. Et je prenais leur renseignement de carte de crédit pour faire le paiement, s’ils craignaient de laisser ces renseignements en ligne. 

Puisqu’il n’y avait que peu d’appels au début, Benoit et moi avions amplement le temps de parler de choses et d’autres. Il m’a avoué qu’il était un peu intrigué, du fait que mes connaissances en informatique étaient nulles. Il est vrai qu’en cette ère de début d’internet dans la population, peu de gens de ma génération avaient touché un ordinateur. Je lui raconte donc comment, quelques années plus tôt, j’avais décidé de retourner aux études. Et pourquoi cette offre d’emploi m’a spontanément fait réorienter ma carrière. Surtout à 11$ de l’heure. 

«  Hein ? Tu gagnes 11$ de l’heure ? » 
«  Oui, je sais bien que c’est juste le salaire d’entrée. Mais ce n’est pas grave, puisque je n’aurai pas à commencer à rembourser mon prêt étudiant avant 6 mois. » 

Pour le reste de la journée, Benoit m’a semblé étrangement silencieux. Même qu’à un moment, il part sans mot dire et me laisse seul pendant plus d’une heure.

 Le lendemain, en entrant au bureau, je me fais aussitôt convoquer par le chef de département.  Celui-ci me dit :

«  Ta formation était supposée durer de 3 à 4 semaines. Sauf que Benoit ne s’occupera plus de ta formation. » 
«  Ah non !? » 
«  Est-ce que c’est Benoit qui t’a demandé ton salaire? » 
«  Non ! Il m’a juste demandé dans quoi j’avais étudié. Je lui ai dit que j’avais étudié en lettre. Il m’a demandé qu’est-ce que je venais faire au C.U.L. alors. Je lui ai répondu qu’en journalisme, j’aurais un salaire bas et instable. Tandis qu’avec ce boulot de C.U.L, j’avais 11$ comme salaire de départ. » 

Le chef me regarde pendant quelques secondes, hochant la tête comme s’il venait de comprendre. Il demande.

« Est-ce que tu sais pourquoi il ne faut jamais parler de salaire avec les collègues de travail ? » 
« Euh… Non ! » 
«  C’est parce que Benoit ne fait pas ton salaire. Il ne gagne pas 11$ de l’heure, lui. » 

Dans mon innocence et ma naïveté, voici ce que je comprends dans ces paroles :

  • Benoit gagne beaucoup plus cher que moi. Ce qui me semble logique, puisque lui programmeur d’expérience, et moi téléphoniste débutant.
  • Ils s’imaginent que je vais prendre ombrage de gagner si peu, comparé à mes collègues.  Aussi, j’essaye de le rassurer.

«  Ben, oui, je comprends ça. C’est normal qu’il gagne beaucoup plus que moi, avec son expérience. Je ne lui ai pas dit ça pour me plaindre. Je le sais bien, que mon salaire est seulement un salaire de débutant. » 
« Non-non-non ! Tu ne comprends pas. Le problème, c’est que Benoit gagne moins cher que toi. » 

Voilà une nouvelle qui me surprend.

« Hein ?  Comment ça ? » 
«  C’est parce que lui, c’est un employé de C.U.L. Il gagne donc le salaire d’un programmeur de C.U.L. qui a 11 ans d’expérience dans le C.U.L. Mais toi, ton salaire, ce n’est pas le C.U.L. qui te le paye.  C’est Air Canada. » 
« Ah bon !? » 

Le chef me raconte qu’hier, Benoit est allé à son bureau lui demander des comptes pendant une bonne heure. Le chef a eu à lui expliquer que la raison pour laquelle Air Canada offrait un si gros salaire, c’est parce qu’ils voulaient s’assurer que le système soit mis en place le plus vite possible. Or, Benoit, fort de ses onze ans d’expérience en programmation informatique dans le C.U.L, prennait très mal de devoir servir de formateur à un gars qui gagne plus cher que lui alors qu’il n’y connait rien.

Pour le C.U.L, il n’était pas question d’augmenter le salaire d’un employé, juste à cause qu’il frustre du fait qu’un autre employé gagne plus que lui. S’ils acceptent ça pour lui, alors tous les autres exigeront la même chose, jusqu’à ce que tous les employés obtiennent le salaire du PDG. Ce qui serait impossible à maintenir. Benoit a donc exigé d’être inclus dans le contrat d’Air Canada. Or, le seul poste disponible dans un avenir rapproché sera téléphoniste, lorsque le volume d’appels augmentera. Benoit a refusé. Lui, un programmeur avec onze ans d’expérience, se retrouver avec le poste le plus bas de gamme de la boite ? C’est une insulte à son expérience.

« Ça me laisse donc avec le problème de devoir lui créer un poste, et d’essayer de faire modifier le contrat avec Air Canada, en essayant de leur faire gober qu’on a absolument besoin de Benoit pour ce poste imprévu au contrat. » 

À la fin de ce sermon, je m’attendais à me faire renvoyer. Mais je me suis seulement fait taper sur les doigts pour avoir divulgué mon salaire. Comme le corbeau de la fable, je jura, honteux et confus, qu’on ne m’y reprendra plus.  

Environ deux semaines plus tard, sur l’heure du dîner, à la cafétéria. J’entends la conversation de la table d’à côté. Ce sont deux programmeurs qui parlent de Benoit.

Le premier raconte au second que Benoit est maintenant rendu au bureau d’Air Canada, dans un des édifices de l’aéroport de Dorval.  Pour lui, on a créé un poste d’agent de liaison.  En gros, c’est pour s’assurer que le contact et les communications entre les ordinateurs de C.U.L. et ceux d’Air Canada passent bien. Le problème, c’est que Benoit habite dans le même quartier que les bureaux du C.U.L. Et ça, c’est à cinquante minutes de route de son nouveau bureau. Du moins, en théorie. Car en réalité, coincé dans le trafic du matin qui avance à pas de tortue, ça va plutôt chercher dans les deux heures. Et c’est pareil pour le retour, à la sortie des bureaux. Et alors que le stationnement du C.U.L. est de 30$ par mois (Ce qui représente environ 3h20 de travail, à son ancien salaire.), là-bas c’est 90$. (Environ 8h00 de travail, malgré son nouveau salaire augmenté.) 

L’obstination de Benoit pour avoir mon salaire lui a causé beaucoup plus de désagréments que d’avantages.  Même s’il a maintenant le même revenu que moi, ses dépenses en parking et en essence font qu’au bout du compte, le montant d’argent qui lui reste après avoir payé tout ça, fait que son revenu est bien en dessous du mien. S’il n’est pas en dessous de son ancien salaire pour commencer. En plus de perdre quatre heures par jour sur la route, cinq jours par semaine.  Son temps libre se trouve ainsi amputé de l’équivalent de deux semaines de travail par mois, qui lui coûtent de l’argent au lieu de lui en rapporter.  

Et bien que le poste de Benoit a dû être inventé, on ne pouvait pas le laisser se tourner les pouces, surtout à ce salaire. Alors désormais, toutes les questions que les téléphonistes ont au sujet du fonctionnement de Cyber Ticket Office doivent être adressés à lui.  Je crois inutile de vous préciser que lorsque ces questions viennent de moi, Benoit les reçoit très mal.  

Il n’y a pas qu’à Benoit que ma présence au C.U.L. causera préjudice. Bientôt, une personne perdra son emploi, et le chef d’équipe perdra la face. Et dans les deux cas, en rapport avec moi.

À SUIVRE