Quand j’étais l’enfoiré du bureau (3 de 4)

RÉSUMÉ. Je travaille pour une boite informatique, le C.U.L, pour Conseiller Ultra Logiciel. En ce moment, j’ai le quart de soir. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage durant ces heures sont un couple marié dans la cinquantaine, Maria et Carlos. Elle est employée au ménage, et lui concierge. 

Depuis que je travaille de soir, c’est Maria qui entre dans la pièce du centre d’appel, vider les corbeilles et passer l’aspirateur. Parfois c’est Carlos qui la remplace. Mais en général, c’est Maria qui vient ici. Puisque je suis seul, et que je reçois encore peu d’appel, elle a peu à peu pris l’habitude de me poser quelques questions, de me faire la conversation. Je reste distant, lui donne des réponses brèves. Mais plus le temps passe et plus elle devient informelle et familière avec moi.  En quelque part, c’est normal, je suppose. Je suis un jeune de 29 ans (qui ne les fait pas), et elle une mère de famille dans la cinquantaine. Il fallait donc que je m’attende à ce qu’elle adopte peu à peu une attitude maternaliste avec moi. Attitude encouragée de par l’absence, à cette heure-ci, de tous nos supérieurs hiérarchiques.

Quant à moi, de mon côté, je reste d’un professionnalisme irréprochable. En fait, je suis passif, neutre et désintéressé, ne lui posant aucune question. J’ai appris à la dure qu’il valait mieux ne pas mêler vie privée avec vie professionnelle. Alors bien que ce couple est sympathique, je n’ai aucune envie d’en faire mes amis.

Après deux mois, mon volume d’appel a monté au point où on me colle un collègue de travail nommé Étienne, un Français-de-France. Officiellement embauché à cause de l’augmentation de mon volume d’appel, je sais bien qu’en réalité il avait été mis là pour me remplacer. L’augmentation des appels était cependant une réalité. Et bientôt, on sera rejoint par un arabe musulman prénommé Omar.  Incidemment,  maintenant que nous sommes plusieurs à travailler le soir, nous avons tous une heure de pause dîner.  .  

Avoir une heure pour moi me permet de sortir du building et de me rendre au marché d’alimentation IGA d’à côté.  À l’époque, on pouvait y trouver un poulet de rôtisserie barbecue complet pour $5.00.  Alors j’en prenais un avec une salade de chou et un Pepsi en canette.  Évidemment, je ne mange pas le poulet en entier. J’apportais le reste chez moi à la fin de mon quart de travail. 

C’est ainsi qu’un soir, Maria vient passer l’aspirateur pendant mon heure de lunch. Elle me voit à mon poste de travail, avec mon poulet entier. En riant, elle me demande :

« Hein ? C’est quoi, ça ? Qu’est-ce que tu fais avec un poulet complet ? »
« Ben, c’est mon souper. Je viens de l’acheter au IGA d’à côté. »
« Tu fais une épicerie au lieu de t’amener un lunch ? Ha! Ha! Ha! Tu es bien niaiseux ! » 

Puis, elle fait sa ronde corbeille-aspirateur, avant de quitter la pièce au bout d’un quart d’heure. Et elle repart non sans refaire une remarque sarcastique au sujet de mon souper. Dès qu’elle a franchi la porte, Étienne nous partage sa façon de penser.

« Non mais c’est quoi cette conasse ? T’as vu comment elle te cause, mec ? Te traiter de niaiseux ! C’est quoi son putain de problème ? Il faudrait que quelqu’un lui apprenne à rester à sa place. »

Pour sa défense, après l’espagnol et l’anglais, le français était la troisième langue de Maria. Et ce français, elle ne l’a pas appris à une école de langue, mais bien à force de cotoyer des Canadien-Français. Elle a donc appris la parlure québécoise, le joual. Je peux donc comprendre que pour elle, l’utilisation du mot niaiseux dans ce cas-ci, voulait dire à la fois drôle et bizarre. 

Pour Étienne, cependant, cette scène à laquelle il a assisté n’avait pas du tout la même signification. Pour lui, c’était l’employée la plus bas-de-gamme de la boite, la femme de ménage, qui se permet de traiter de niaiseux un employé du support technique. Et ce, pour une raison tellement anodine qu’il lui était évident qu’elle cherchait juste un prétexte pour m’humilier publiquement. De par son éducation un peu machiste classique à l’européenne, ce genre de comportement était aussi impertinent qu’impardonnable. 

Je dois avouer que moi-même, j’étais un peu irrité de me faire moquer pour une raison aussi bête que d’avoir voulu manger un repas chaud. En fait, je dois admettre que depuis ma première rencontre avec Maria, j’aurais préféré que notre relation reste strictement professionnelle.  Mais bon, je ne peut pas contrôler la manière dont une personne choisit de s’adresser à moi.

Le lendemain, 15h40. J’approche des portes de l’édifice où je travaille. Je m’interroge en voyant une voiture de police près de l’entrée.  J’entre ! Alors que je m’engage dans le lobby, je vois avec surprise Carlos, les mains menottées dans le dos, escorté par deux policiers qui viennent vers moi, en se dirigeant vers les portes. En me voyant, Carlos m’invective.

«  Tu es fier de ce que tu as fait ? Hein ? Tu as détrut nos vies ! On a cinq enfants ! Comment est-ce que l’on, va vivre maintenant ?  Tu t’en fous, toi, tu t’en fous. » 

Je le regarde se faire escorter en dehors du bâtiment, sans ne rien y comprendre. Aussi, lorsque j’arrive au 4e étage, celui où je travaille, j’en parle à quelques uns de mes collègues de l’équipe de jour, avant d’interroger plus tard Étienne et Omar. Ça me prendra quelques jours avant de pouvoir reconstituer le puzzle. 

La veille, peu après que Maria ait quitté la pièce du centre d’appel, Étienne a envoyé une plainte aux ressources humaines. Il leur a écrit que la femme de ménage était entrée dans la pièce. Et, au lieu d’y faire son boulot, elle s’était adressé à moi de manière cavalière, et m’avait insulté en me traitant de niaiseux. Et ce, sans la moindre provocation de ma part. C’est seulement ensuite qu’elle a vidé les corbeilles et passé l’aspirateur.

Je suis un employé de support technique. Elle n’est que femme de ménage. Mon attitude est professionnelle. Son attitude est cavalière. Je rapporte de l’argent à la boite. Elle coûte de l’argent à la boite. Je suis québécois de souche. Elle est immigrante.  Je suis un homme. C’est une femme. Pour elle, c’était perdu d’avance. Dès la première heure ce matin, le bureau des ressources humaines à appelé Étienne et Omar pour confirmer. Et ensuite, ils l’ont congédiée.

Pourquoi n’ai-je pas été appelé ? Mystère !

Mais ce n’est pas tout.

Carlos, son mari, étant concierge de la boite, il a accès à toutes les pièces, incluant celles qui contiennent des informations sensibles. Puisque la boite venait de congédier son épouse, ça faisait de Carlos un risque potentiel pour la boite. Le renvoi de sa femme créait la probabilité qu’il puisse céder à une impulsion de vengeance, de se faire justice. Aussi, par mesure de sécurité préventive, ils l’ont également congédié. Ce couple, avec cinq enfants à charge, se retrouvait ainsi, du jour au lendemain, sans revenu. Et avec les raisons du renvoi de Maria, il ne fallait pas compter sur la boite pour leur produire des lettres de recommendations à présenter à leurs futurs employeurs potentiels.

Puisque c’est moi que Maria a insulté, il était logique que le couple croit que c’était moi qui avais porté plainte contre elle. Aussi, Carlos était revenu m’attendre dans le hall d’entrée. Peut-être pour me confronter. Peut-être pour me demander des comptes. Peut-être pour me supplier de plaider leur cause auprès des ressources humaines. Mais je ne le saurai jamais, puisque sa présence a déclanché un signal d’alarme dans la tête du gardiens de sécurité. En sachant que par son renvoi, le couple était persona non grata sur cette propriété, il n’a fait ni une ni deux et à aussitôt appelé la police. 

 Et c’est ainsi qu’un couple d’immigrant, avec cinq enfants à charge, s’est retrouvé sans emploi, à cause de ma simple présence. J’ai beau me répéter que je n’y suis pour rien. Ça ne change rien au fait que c’est ma présence, seul dans cette pièce, qui a amené Maria à me parler. Et que c’est mon manque de réaction, ma passivité, et surtout le fait que je n’ai pas établi des limites claires avec sa familiarité, qui l’a poussé à s’adresser à moi de manière de plus en plus sans-gène.

Ce qui fait qu’encore une fois, même de manière totalement involontaire, j’ai été la raison pour laquelle deux autres personnes ont perdu leur emploi. Ce qui porte mon score d’enfoiré (involontaire) du bureau à :

  • Benoit, jaloux de mon salaire, en gagne maintenent l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne.
  • Edouard, le collègue téléphoniste, renvoyé.
  • Les ressources humaines embarrassées.
  • Un directeur également dans l’embarras.
  • Peter réprimandé pour avoir caché à la direction la présence de Back Orifice dans le système.
  • Mon chef d’équipe humilié car prouvé comme étant incompétent et hypocrite.
  • Maria, la femme de ménage renvoyée.
  • Carlos, le concierge, renvoyé.

Et dans ces deux derniers cas, non pas en divulgant mon salaire. Non pas en divulgant des informations sur les faits et geste de mes collègues. Non pas en soulignant l’incompétence de mes patrons. Mais en ayant simplement décidé de manger du poulet BBQ.

Faut le faire !

À CONCLURE, avec un voyage raté, suivi d’une démission.

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (2 de 4)

RÉSUMÉ. Fin des années 90. J’ai été embauché par Conseillers Ultra-Logiciels, le C.U.L. pour les intimes, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. Je suis téléphoniste pour le contrat Cyber Ticket Office pour Air Canada.

Avec les mois qui passent, la popularité de Cyber Ticket Office va en augmentant. Bientôt, mon équipe de quatre téléphonistes ne suffit plus à la tâche, et on en engage d’autres. Après six mois, au renouvellement du contrat, Air Canada décide de rendre le service 24h. Puisque je connais très bien le boulot, on me met sur le quart de soir, de 16h à minuit. Le premier soir, je constate que je suis le seul employé de ce quart de travail, donc le seul sur tout l’étage. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage sont un couple marié, Maria et Carlos, deux mexicains, elle employée au ménage, et lui concierge. 

J’arrive toujours une quinzaine de minutes avant le changement de quart, au cas où je devrais recevoir des instructions quelconques. L’un des nouveaux employés de jour s’appelle Édouard. Il travaille à mon poste, à ma table, à mon ordi. Un jour, en arrivant, je vois quelque chose sur notre écran d’ordinateur. Ce que j’y lis me laisse perplexe. Il faut dire qu’avant d’avoir ce boulot, je n’avais jamais touché à un ordinateur de ma vie. Il est donc normal que je sois encore ignorant de certains trucs de base au sujet de l’informatique. N’empêche que ce que je viens de voir me décourage envers moi-même.

Edouard termine son quart de travail, aussi il redémarre l’ordi. Je m’installe et je me logue. Alors qu’il sort de son bureau, le chef d’équipe vient me voir.  

« Et puis ? Ça se passe bien pour toi, le soir ? Tu te débrouilles bien. Pas trop de complications ? » 

Dans mon humble naïveté, je ne peux m’empêcher de lui dire, avec un air un peu découragé. 

« Non, pour l’instant ça va. Mais je vais te dire que je suis un peu découragé, de voir qu’après sept mois à l’emploi de la boite, il y a encore des choses de base que j’avais compris de travers » 
« Comme ? » 
« Ben, imagine-toi donc que depuis que je travaille ici, j’ai toujours pensé que le système principal s’appelait Back Office. C’est juste aujourd’hui que j’ai vu que le vrai nom c’était Back Orifice. » 
« Hein ? Quand est-ce que tu as vu ça ? » 
« Ben, ici, tantôt, quand je suis arrivé, 15 minutes avant le début de mon shift. J’ai vu le logo du système sur mon écran. » 

Le chef de département prend un air à la fois inquiet et frustré. Je l’entend marmonner « Tabarnak ! »  Et aussitôt, il quitte la pièce à toute vitesse.  

« Ça y est ! », que je me dis. « Je viens de briser ma carrière. Ça m’apprendra à être trop honnête. »

Quelques minutes plus tard, le chef revient avec Peter, un programmeur qu’il a accroché in extremis devant l’ascenseur, pour le ramener au boulot. Les deux hommes me demandent de laisser mon poste ouvert et d’aller me loguer à l’ordinateur de la table voisine. Je m’exécute sans vraiment comprendre. 

Peter se met à la tâche sur mon ordi, avec le chef qui l’observe par-dessus son épaule, comme un vautour perché. À les écouter parler pendant que Peter fouille mon poste de travail, je comprends alors que Back Orifice n’est pas le programme principal de l’ordinateur. C’est un logiciel de piratage, permettant de prendre à distance le contrôle de machines qui utilisent Windows.  

« Je me disais, aussi, avec un nom pareil. »

En regardant l’écran, le chef s’exclame : 

«  Ah, le tabarnak ! Il a accès à mes codes, mes passwords, et tous mes dossiers. » 

Ce à quoi Peter répond :

“En ce moment, il a le contrôle sur huit postes, incluant deux des ressources humaines, et celui du Vice-Président.” 
“Efface-moi ce logiciel de notre base de données au plus vite.” 

Je constate que ça fait chier le chef, d’avoir un Back Orifice dans le C.U.L.  Il se tourne vers moi. 

« Peux-tu rentrer demain matin ? Tu vas faire un double.  Tu peux me croire que la carrière d’Edouard va s’arrêter à l’instant même où il va franchir la porte. » 

Et voilà comment un collègue de travail a perdu son emploi. Parce que je me suis honnêtement et naïvement confié sur mon manque de compétence à mon chef d’équipe. Ce dernier m’est reconnaissant de lui avoir divulgué cette attaque informatique.  Il ne se doute juste pas qu’il fera bientôt lui-même les frais de ma présence en tant qu’employé de C.U.L..  

La partie qui me plaît le moins de ce travail, c’est que je dois entrer moi-même mes heures de travail sur une feuille de temps dans l’ordinateur.  Aussi, alors que ça fait deux mois que je travaille seul le soir dans ce département, je reçois un courriel de la part des ressources humaines qui me convoque pour le lundi suivant au matin.  

Le lundi suivant au matin, j’y vais. Je suis rencontré par mon chef d’équipe, deux personnes des ressources humaines, et le directeur du département.  Le directeur parle en premier. 

« Est-ce que tu sais pourquoi on t’a convoqué ici ? » 
« Non  ! » 
« En es-tu certain ? » 

Voyons !? C’est quoi, cette entrée en matière ? 

« Certain.  De quoi est-ce qu’il s’agit ? » 
« De ta déclaration d’heure de travail. » 
« D’accord ! » 

Le quatuor me regarde pendant près de dix secondes, sans rien dire, comme s’ils attendaient d’avantage de moi.  Ne voyant pas où ils veulent en venir, je demande. 

“Et ?” 
« Et tu pensais qu’on ne s’en rendrait pas compte ? » 
“Euh… Vous rendre compte de… ?” 
“Tu n’as pas l’air de comprendre que je te donne en ce moment l’opportunité de te rattraper en te montrant honnête. Alors ne fait pas ton innocent. Si je te dis que tu es ici en rapport à ta feuille de temps, tu sais certainement c’est quoi le problème. » 

C’est quoi, ces détours et pirouettes ?  Pourquoi ne pas parler clairement ? 

« Désolé, je ne vois vraiment pas. » 
« Ok ! Si c’est à ça que tu veux jouer : Ça fait deux mois que tu es de soir, et ça fait deux mois qu’à toutes les semaines, quand il reçoit ta feuille de temps, ton chef d’équipe est obligé de la corriger. »

Ce à quoi le chef ajoute :

« J’ai voulu t’aider. Je ne voulais pas te causer de problèmes. Je me disais qu’en voyant que le montant de ton chèque de paie restait stable, que tu comprendrais le message.  Mais semaine après semaine, tu persistes. » 

Ces hommes ont beau être mes supérieurs hiérarchiques, leur façon de me parler pour ne rien dire commence à m’énerver. 

“En langage clair, ça veut dire quoi ?  De quoi est-ce qu’on parle en ce moment ? Je persiste à faire quoi, au juste ?” 

 Une personne des ressources humaines explique plus clairement.  

« Depuis que tu es de soir, tu déclares quotidiennement huit heures de travail plutôt que sept. Tu charges le C.U.L. pour ton heure de pause de dîner. » 

Ce à quoi le directeur ajoute  

« Au début de cette conversation, on t’a donné la chance de démontrer que tu puisses être de bonne foi, honnête, en reconnaissant tes torts. Mais là, à voir ton attitude, je suis bien désolé, mais on ne peut pas garder à notre emploi une personne malhonnête qui vole des heures, en faisant semblant d’être innocent. » 

Alors c’est ÇA, leur problème avec moi ?  Et c’est de cette manière qu’ils ont choisi d’aborder le sujet ? En me tendant un piège ? Incroyable ! Je leur répond aussi sec. 

QUELLE heure de dîner ? » 

Ils me regardent tous les quatres, en ayant l’air de ne pas comprendre où je veux en venir.  Aussi, j’explique.  

« À l’heure où je travaille, le soir, la cafétéria est fermée.  C’est pour ça que je m’amène des lunchs. Des lunchs que je mange à mon poste de travail entre deux appels. Vous savez parfaitement que je suis le seul qui travaille à cette heure-là. Si je me délogue pour aller diner, il n’y aura personne pour prendre les appels.  Est-ce que vous voulez vraiment que la boite perde de l’argent parce que j’arrête de prendre les appels pendant une heure ?» 

Les quatre personnes se regardent entre elles, sans trop savoir trop quoi dire, alors qu’elles sont en train de réaliser leur bourde collective. C’est d’un air beaucoup moins sûr de lui que le directeur me dit qu’effectivement, non, je ne peux pas fermer mon poste de travail s’il n’y a personne d’autre pour répondre aux appels.  La seule femme présente, préposée aux ressources humaines me demande  » 

«  Pourquoi est-ce que vous n’avez pas parlé de ce problème avec votre chef d’équipe ? » 

Je la regarde de travers, ébahi par la stupidité de la question.

« Comment est-ce que j’étais supposé deviner que mes heures de travail vous poseraient un problème, puisque personne ne m’en a jamais parlé avant aujourd’hui ? »

Afin de faire preuve de ma bonne foi et de mon désir de collaborer, j’ajoute :

« Si quelqu’un m’avait dit dès le départ « Hey, pourquoi tu inscris huit heures au lieu de sept? », j’aurais répondu « Je ne peux pas prendre une heure de diner puisque le soir je travaille seul. » Quinze secondes de conversation, tout aurait été réglé, et on n’aurait pas été obligé de se déranger ici, tous les cinq, en ce moment, deux mois plus tard. » 

Le directeur se retourne vers mon chef d’équipe.

« Effectivement Christian ! Pourquoi avoir attendu deux mois ? »
« Euh… Ben, vous savez, je travaille de jour et lui de soir, alors on n’a jamais le temps de se voir. »

Entendre ceci me donne un tel choc que le réflexe de démontrer mon innocence me fait parler avant de réfléchir.

« Comment ça, « Jamais le temps de se voir » ? J’arrive toujours au moins quinze minutes avant le début de mon shift. La preuve, c’est que c’est grâce à ça que j’ai pu te dire qu’Edouard avait infecté le système avec Back Orifice le mois dernier, et que t’as pu faire régler le problème par Peter. »

Le directeur regarde le chef d’équipe avec un air plus grave. J’apprendrai plus tard que jamais mon chef d’équipe n’avait rempli de rapport sur le fait qu’un de ses employé, sur le même quart de travail que lui, avait déjoué sa vigilance pour y installer l’un des logiciels les plus craints de toutes les compagnies ayant des postes informatiques. Je venais de le faire passer pour un incompétent et pour un hypocrite au yeux du directeur. Mais moi, encore ignorant de tout celà, j’en remets une couche alors que…

« Mais attendez… Ça fait deux mois que tu corriges ma feuille de temps ? Ça veut dire que ça fait deux mois que tu m’enleves une heure par jour ? Tu m’as retiré 40 heures ? Tu m’as enlevé l’équivalent d’une semaine de paye ? » 

En totale aberration devant cette réalisation, j’oublie les rangs hyérarchiques alors que je regarde le directeur en lui disant :  

« Et c’est MOI que vous qualifiez de malhonnête qui vole des heures ? » 

Gêné et embarrassés.  Voilà en ce moment comment sont les quatre personnes face à moi en ce moment. C’est d’un air désemparé que je m’adresse au directeur en lui demandant : 

 « Et après LUI qui me fait perdre une semaine de paie, VOUS me faites perdre mon emploi ? Sérieux ? » 

En évitant mon regard, le directeur capitule. 

« Non ! Ça va ! C’est bon ! Tu n’es pas renvoyé. Effectivement, un suivi aurait dû être fait avec toi. Mais bon, tu vois, avant toi, des shifts de huit heures, ça n’existait pas, ici. Rassure-toi, on va envoyer une note à la comptabilité. Et à la prochaine paie, tu seras remboursé pour tes 40 heures non-payées. De toute façon, tu ne travailleras plus seul. À partir de ce soir, tu vas travailler avec Étienne. Ce qui fait que dès aujourd’hui, tu vas pouvoir prendre ton heure de diner, et recommencer à inscrire sept heures dans ta feuille de temps. D’accord ?” 

Ce que je comprends dans cette fin de discours, c’est :

« Ah, parce qu’en plus, avant-même de me rencontrer aujourd’hui, vous m’aviez déjà remplacé ? »

Le directeur soupire, se met la main sur la bouche et le menton, et regarde ailleurs. À moins d’être sociopathe, personne n’aime passer pour le méchant de l’histoire. Surtout après avoir commis une telle série d’incompétences et d’injustices. La préposée aux ressources humaines vient à son secours.

« Le moniteur automatique d’appels a démontré une augmentation du volume des appels que tu reçois. Il était prévu que l’on embauche du personnel pour constituer une équipe de soir. Étienne est juste le premier de ces nouveaux embauchés. Le fait qu’il commence aujourd’hui est une coïncidence qui n’a aucun rapport avec la raison de cette rencontre. »

Ah non ? Alors que le directeur m’a annoncé très clairement qu’il ne pouvait pas me garder à son emploi à cause des erreurs de mon chef d’équipe ? C’est ça, ouais !

Mais bon, je me tais. Mes supérieurs hiérarchiques sont déjà assez embarrassés comme ça, inutile de pousser ma chance en les antagonisant davantage. Parce que ce n’est pas chose à faire lorsque l’on tient à garder de bons rapports entre patrons et employés. Je dois déjà me compter chanceux qu’ils ne me renvoient pas sous de faux prétextes pour sauver leur orgueil. Mais que vouliez-vous que je fasse ? J’étais bien obligé de me défendre, puisque ma carrière était en jeu. Et ce, à cause des erreurs d’un autre.

Malgré le fait que le directeur a dit que le vol d’heure et de salaire était une cause suffisante pour se faire renvoyer, mon chef d’équipe n’a pas perdu son emploi. Non pas que je le souhaitais. Non, c’est juste que ça permet de voir que les règles sont différentes quand il s’agit de voler les employés plutôt que de voler la compagnie.

Donc, mon score d’enfoiré (involontaire) du bureau à date:

  • Benoit, jaloux de mon salaire, en gagne maintenent l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne.
  • Edouard renvoyé.
  • Les ressources humaines embarrassées.
  • Un directeur également dans l’embarras.
  • Peter réprimandé pour avoir caché à la direction la présence de Back Orifice dans le système.
  • Mon chef d’équipe humilié car prouvé comme étant incompétent et hypocrite.. 

Et tout ça en huit mois à leur emploi. Et ce, même si je n’ai jamais rien fait pour provoquer les ennuis.

À SUIVRE

Quand j’étais l’enfoiré du bureau (1 de 4)

C’est facile de se plaindre contre nos collègues de travail. Mais comme dit le proverbe, on peut voir la paille dans l’oeil du voisin, et être aveugle de la poutre dans le sien. Car même si je plaide la totale innocence, n’empêche que dans un boulot en particulier que j’ai occupé il y a près de trente ans, les circonstances ont quelquefois fait de moi l’enfoiré du bureau.

Tous les noms sont bien sûr changés.

Dans la seconde moitié des années 90, j’ai eu une opportunité pour travailler pour le C.U.L, c’est à dire pour Conseillers Ultra-Logiciels, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. À cette époque, Internet faisait ses débuts dans nos foyers.  Soucieux de rester à la page et de pouvoir rejoindre le plus de clients possibles, la compagnie d’aviation Air Canada a décidé d’avoir une page web nommée Cyber Ticket Office, dans laquelle les clients pourraient réserver leur billet eux-même en ligne. De nos jours où tout se fait via le net, ça peut sembler bien anodin. Mais à l’époque, c’était très innovateur. 

L’avantage de faire affaire avec le C.U.L, c’est que les compagnies n’ont pas à dépenser des millions en appareils, personnel et formation. Le C.U.L. possède déjà tout ça.  Air Canada s’adresse donc au C.U.L. qui lui fera de la sous-traitance pour son service de réservations en ligne.

Air Canada voulant offrir le service le plus vite possible, le C.U.L. n’a pas perdu de temps à publier des petites annonces (dans les journaux, à l’époque) pour recruter du personnel. L’annonce a été envoyée à l’interne. Les employés se retrouvaient avec d’intéressants bonus s’ils recrutaient de bons candidats. Une de mes amies, Gina, travaillait pour le C.U.L, elle me l’a proposé. À ce moment-là, j’avais 29 ans et, après un retour aux études, je terminais le Cégep. J’étudiais en lettres, pour me diriger dans le journalisme. Malheureusement, il y avait deux problèmes avec ce choix de carrière. De 1, c’est contingenté. Et de 2, la paye n’est pas si bonne.  Alors lorsque Gina m’a parlé de cette opportunité d’emploi, avec formation incluse et payée, je n’allais pas cracher là-dessus.  Surtout pas à $11.00 de l’heure, car à ce moment-là, le salaire minimum au Québec était de $6.80.

La personne chargée de ma formation s’appelait Benoit. La première semaine, tout se passe bien.  Je prenais les appels pour guider les gens sur la page, s’ils avaient de la difficulté à s’y retrouver. Et je prenais leur renseignement de carte de crédit pour faire le paiement, s’ils craignaient de laisser ces renseignements en ligne. 

Puisqu’il n’y avait que peu d’appels au début, Benoit et moi avions amplement le temps de parler de choses et d’autres. Il m’a avoué qu’il était un peu intrigué, du fait que mes connaissances en informatique étaient nulles. Il est vrai qu’en cette ère de début d’internet dans la population, peu de gens de ma génération avaient touché un ordinateur. Je lui raconte donc comment, quelques années plus tôt, j’avais décidé de retourner aux études. Et pourquoi cette offre d’emploi m’a spontanément fait réorienter ma carrière. Surtout à 11$ de l’heure. 

«  Hein ? Tu gagnes 11$ de l’heure ? » 
«  Oui, je sais bien que c’est juste le salaire d’entrée. Mais ce n’est pas grave, puisque je n’aurai pas à commencer à rembourser mon prêt étudiant avant 6 mois. » 

Pour le reste de la journée, Benoit m’a semblé étrangement silencieux. Même qu’à un moment, il part sans mot dire et me laisse seul pendant plus d’une heure.

 Le lendemain, en entrant au bureau, je me fais aussitôt convoquer par le chef de département.  Celui-ci me dit :

«  Ta formation était supposée durer de 3 à 4 semaines. Sauf que Benoit ne s’occupera plus de ta formation. » 
«  Ah non !? » 
«  Est-ce que c’est Benoit qui t’a demandé ton salaire? » 
«  Non ! Il m’a juste demandé dans quoi j’avais étudié. Je lui ai dit que j’avais étudié en lettre. Il m’a demandé qu’est-ce que je venais faire au C.U.L. alors. Je lui ai répondu qu’en journalisme, j’aurais un salaire bas et instable. Tandis qu’avec ce boulot de C.U.L, j’avais 11$ comme salaire de départ. » 

Le chef me regarde pendant quelques secondes, hochant la tête comme s’il venait de comprendre. Il demande.

« Est-ce que tu sais pourquoi il ne faut jamais parler de salaire avec les collègues de travail ? » 
« Euh… Non ! » 
«  C’est parce que Benoit ne fait pas ton salaire. Il ne gagne pas 11$ de l’heure, lui. » 

Dans mon innocence et ma naïveté, voici ce que je comprends dans ces paroles :

  • Benoit gagne beaucoup plus cher que moi. Ce qui me semble logique, puisque lui programmeur d’expérience, et moi téléphoniste débutant.
  • Ils s’imaginent que je vais prendre ombrage de gagner si peu, comparé à mes collègues.  Aussi, j’essaye de le rassurer.

«  Ben, oui, je comprends ça. C’est normal qu’il gagne beaucoup plus que moi, avec son expérience. Je ne lui ai pas dit ça pour me plaindre. Je le sais bien, que mon salaire est seulement un salaire de débutant. » 
« Non-non-non ! Tu ne comprends pas. Le problème, c’est que Benoit gagne moins cher que toi. » 

Voilà une nouvelle qui me surprend.

« Hein ?  Comment ça ? » 
«  C’est parce que lui, c’est un employé de C.U.L. Il gagne donc le salaire d’un programmeur de C.U.L. qui a 11 ans d’expérience dans le C.U.L. Mais toi, ton salaire, ce n’est pas le C.U.L. qui te le paye.  C’est Air Canada. » 
« Ah bon !? » 

Le chef me raconte qu’hier, Benoit est allé à son bureau lui demander des comptes pendant une bonne heure. Le chef a eu à lui expliquer que la raison pour laquelle Air Canada offrait un si gros salaire, c’est parce qu’ils voulaient s’assurer que le système soit mis en place le plus vite possible. Or, Benoit, fort de ses onze ans d’expérience en programmation informatique dans le C.U.L, prennait très mal de devoir servir de formateur à un gars qui gagne plus cher que lui alors qu’il n’y connait rien.

Pour le C.U.L, il n’était pas question d’augmenter le salaire d’un employé, juste à cause qu’il frustre du fait qu’un autre employé gagne plus que lui. S’ils acceptent ça pour lui, alors tous les autres exigeront la même chose, jusqu’à ce que tous les employés obtiennent le salaire du PDG. Ce qui serait impossible à maintenir. Benoit a donc exigé d’être inclus dans le contrat d’Air Canada. Or, le seul poste disponible dans un avenir rapproché sera téléphoniste, lorsque le volume d’appels augmentera. Benoit a refusé. Lui, un programmeur avec onze ans d’expérience, se retrouver avec le poste le plus bas de gamme de la boite ? C’est une insulte à son expérience.

« Ça me laisse donc avec le problème de devoir lui créer un poste, et d’essayer de faire modifier le contrat avec Air Canada, en essayant de leur faire gober qu’on a absolument besoin de Benoit pour ce poste imprévu au contrat. » 

À la fin de ce sermon, je m’attendais à me faire renvoyer. Mais je me suis seulement fait taper sur les doigts pour avoir divulgué mon salaire. Comme le corbeau de la fable, je jura, honteux et confus, qu’on ne m’y reprendra plus.  

Environ deux semaines plus tard, sur l’heure du dîner, à la cafétéria. J’entends la conversation de la table d’à côté. Ce sont deux programmeurs qui parlent de Benoit.

Le premier raconte au second que Benoit est maintenant rendu au bureau d’Air Canada, dans un des édifices de l’aéroport de Dorval.  Pour lui, on a créé un poste d’agent de liaison.  En gros, c’est pour s’assurer que le contact et les communications entre les ordinateurs de C.U.L. et ceux d’Air Canada passent bien. Le problème, c’est que Benoit habite dans le même quartier que les bureaux du C.U.L. Et ça, c’est à cinquante minutes de route de son nouveau bureau. Du moins, en théorie. Car en réalité, coincé dans le trafic du matin qui avance à pas de tortue, ça va plutôt chercher dans les deux heures. Et c’est pareil pour le retour, à la sortie des bureaux. Et alors que le stationnement du C.U.L. est de 30$ par mois (Ce qui représente environ 3h20 de travail, à son ancien salaire.), là-bas c’est 90$. (Environ 8h00 de travail, malgré son nouveau salaire augmenté.) 

L’obstination de Benoit pour avoir mon salaire lui a causé beaucoup plus de désagréments que d’avantages.  Même s’il a maintenant le même revenu que moi, ses dépenses en parking et en essence font qu’au bout du compte, le montant d’argent qui lui reste après avoir payé tout ça, fait que son revenu est bien en dessous du mien. S’il n’est pas en dessous de son ancien salaire pour commencer. En plus de perdre quatre heures par jour sur la route, cinq jours par semaine.  Son temps libre se trouve ainsi amputé de l’équivalent de deux semaines de travail par mois, qui lui coûtent de l’argent au lieu de lui en rapporter.  

Et bien que le poste de Benoit a dû être inventé, on ne pouvait pas le laisser se tourner les pouces, surtout à ce salaire. Alors désormais, toutes les questions que les téléphonistes ont au sujet du fonctionnement de Cyber Ticket Office doivent être adressés à lui.  Je crois inutile de vous préciser que lorsque ces questions viennent de moi, Benoit les reçoit très mal.  

Il n’y a pas qu’à Benoit que ma présence au C.U.L. causera préjudice. Bientôt, une personne perdra son emploi, et le chef d’équipe perdra la face. Et dans les deux cas, en rapport avec moi.

À SUIVRE