C’est facile de se plaindre contre nos collègues de travail. Mais comme dit le proverbe, on peut voir la paille dans l’oeil du voisin, et être aveugle de la poutre dans le sien. Car même si je plaide la totale innocence, n’empêche que dans un boulot en particulier que j’ai occupé il y a près de trente ans, les circonstances ont quelquefois fait de moi l’enfoiré du bureau.
Tous les noms sont bien sûr changés.
Dans la seconde moitié des années 90, j’ai eu une opportunité pour travailler pour le C.U.L, c’est à dire pour Conseillers Ultra-Logiciels, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. À cette époque, Internet faisait ses débuts dans nos foyers. Soucieux de rester à la page et de pouvoir rejoindre le plus de clients possibles, la compagnie d’aviation Air Canada a décidé d’avoir une page web nommée Cyber Ticket Office, dans laquelle les clients pourraient réserver leur billet eux-même en ligne. De nos jours où tout se fait via le net, ça peut sembler bien anodin. Mais à l’époque, c’était très innovateur.
L’avantage de faire affaire avec le C.U.L, c’est que les compagnies n’ont pas à dépenser des millions en appareils, personnel et formation. Le C.U.L. possède déjà tout ça. Air Canada s’adresse donc au C.U.L. qui lui fera de la sous-traitance pour son service de réservations en ligne.
Air Canada voulant offrir le service le plus vite possible, le C.U.L. n’a pas perdu de temps à publier des petites annonces (dans les journaux, à l’époque) pour recruter du personnel. L’annonce a été envoyée à l’interne. Les employés se retrouvaient avec d’intéressants bonus s’ils recrutaient de bons candidats. Une de mes amies, Gina, travaillait pour le C.U.L, elle me l’a proposé. À ce moment-là, j’avais 29 ans et, après un retour aux études, je terminais le Cégep. J’étudiais en lettres, pour me diriger dans le journalisme. Malheureusement, il y avait deux problèmes avec ce choix de carrière. De 1, c’est contingenté. Et de 2, la paye n’est pas si bonne. Alors lorsque Gina m’a parlé de cette opportunité d’emploi, avec formation incluse et payée, je n’allais pas cracher là-dessus. Surtout pas à $11.00 de l’heure, car à ce moment-là, le salaire minimum au Québec était de $6.80.
La personne chargée de ma formation s’appelait Benoit. La première semaine, tout se passe bien. Je prenais les appels pour guider les gens sur la page, s’ils avaient de la difficulté à s’y retrouver. Et je prenais leur renseignement de carte de crédit pour faire le paiement, s’ils craignaient de laisser ces renseignements en ligne.
Puisqu’il n’y avait que peu d’appels au début, Benoit et moi avions amplement le temps de faire connaissance. Il m’a avoué qu’il était un peu intrigué, du fait que mes connaissances en informatique étaient nulles. Il est vrai qu’en cette ère de début d’internet dans la population, peu de gens de ma génération avaient touché un ordinateur. Je lui raconte donc comment, quelques années plus tôt, j’avais décidé de retourner aux études. Et pourquoi cette offre d’emploi m’a spontanément fait réorienter ma carrière. Surtout à 11$ de l’heure.
« Hein ? Tu gagnes 11$ de l’heure ? »
« Oui, je sais bien que c’est juste le salaire d’entrée. Mais ce n’est pas grave, je n’aurai pas à commencer à rembourser mon prêt étudiant avant 6 mois. »
Pour le reste de la journée, Benoit m’a semblé étrangement silencieux. Même qu’à un moment, il part sans mot dire et me laisse seul pendant plus d’une heure.
Le lendemain, en entrant au bureau, je me fais aussitôt convoquer par le chef de département. Celui-ci me dit :
« Ta formation était supposée durer de 3 à 4 semaines. Sauf que Benoit ne s’occupera plus de ta formation. »
« Ah non !? »
« Est-ce que c’est Benoit qui t’a demandé ton salaire? »
« Non ! Il m’a juste demandé dans quoi j’avais étudié. Je lui ai dit que j’avais étudié en lettre. Il m’a demandé qu’est-ce que je venais faire au C.U.L. alors. Je lui ai répondu qu’en journalisme, j’aurais un salaire bas et instable. Tandis qu’avec ce boulot de C.U.L, j’avais 11$ comme salaire de départ. »
Le chef me regarde pendant quelques secondes, hochant la tête comme s’il venait de comprendre. Il demande.
« Est-ce que tu sais pourquoi il ne faut jamais parler de salaire avec les collègues de travail ? »
« Euh… Non ! »
« C’est parce que Benoit ne fait pas ton salaire. Il ne gagne pas 11$ de l’heure, lui. »
Dans mon innocence et ma naïveté, voici ce que je comprends dans ces paroles :
- Benoit gagne beaucoup plus cher que moi. Ce qui me semble logique, puisque lui programmeur d’expérience, et moi téléphoniste débutant.
- Ils s’imaginent que je vais prendre ombrage de gagner si peu, comparé à mes collègues. Aussi, j’essaye de le rassurer.
« Ben, oui, je comprends ça. C’est normal qu’il gagne beaucoup plus que moi, avec son expérience. Je ne lui ai pas dit ça pour me plaindre. Je le sais bien, que mon salaire est seulement un salaire de débutant. »
« Non-non-non ! Tu ne comprends pas. Le problème, c’est que Benoit gagne moins cher que toi. »
Voilà une nouvelle qui me surprend.
« Hein ? Comment ça ? »
« C’est parce que lui, c’est un employé de C.U.L. Il gagne donc le salaire d’un programmeur de C.U.L. qui a 11 ans d’expérience dans le C.U.L. Mais toi, ton salaire, ce n’est pas le C.U.L. qui te le paye. C’est Air Canada. »
« Ah bon !? »
Le chef me raconte qu’hier, Benoit est allé à son bureau lui demander des comptes pendant une bonne heure. Le chef a eu à lui expliquer que la raison pour laquelle Air Canada offrait un si gros salaire, c’est parce qu’ils voulaient s’assurer que le système soit mis en place le plus vite possible. Or, Benoit, fort de ses onze ans d’expérience en programmation informatique dans le C.U.L, prennait très mal de devoir servir de formateur à un gars qui gagne plus cher que lui alors qu’il n’y connait rien.
Pour le C.U.L, il n’était pas question d’augmenter le salaire d’un employé, juste à cause qu’un autre employé gagne plus que lui. Si ça se fait pour lui, alors tous les autres exigeront la même chose. Benoit a donc exigé d’être inclus dans le contrat d’Air Canada. Or, le seul poste disponible dans un avenir rapproché sera téléphoniste, lorsque le volume d’appels augmentera. Benoit a refusé. Lui, un programmeur avec onze ans d’expérience, se retrouver avec le poste le plus bas de gamme de la boite ? C’est une insulte à son expérience.
« Ça me laisse donc avec le problème de devoir lui créer un poste, et d’essayer de faire modifier le contrat avec Air Canada, en essayant de trouver une bonne raison pour leur faire gober qu’on a absolument besoin de lui pour ce poste. »
À la fin de ce sermon, je m’attendais à me faire renvoyer. Mais je me suis seulement fait taper sur les doigts pour avoir divulgué mon salaire. Comme le corbeau de la fable, je jura, honteux et confus, que l’on ne me reprendra plus.
Environ deux semaines plus tard, sur l’heure du dîner, à la cafétéria. J’entends clairement la conversation de la table d’à côté. Ce sont deux programmeurs qui parlent de Benoit.
Le premier raconte au second que Benoit est maintenant rendu au bureau d’Air Canada, dans un des édifices de l’aéroport de Dorval. Pour lui, on a créé un poste d’agent de liaison. En gros, c’est pour s’assurer que le contact et les communications entre les ordinateurs de C.U.L. et ceux d’Air Canada se passe bien. Le problème, c’est que Benoit habite dans le même quartier que les bureaux du C.U.L. Et ça, c’est à cinquante minutes de route de son nouveau bureau. Du moins, en théorie. Car en réalité, coincé dans le trafic du matin qui avance à pas de tortue, ça va plutôt chercher dans les deux heures. Et c’est pareil pour le retour, à la sortie des bureaux. Et alors que le stationnement du C.U.L. est de 30$ par mois, il est à 80$ là-bas. (en argent de 1997)
Je comprends à quel point l’obstination de Benoit pour avoir mon salaire lui a causé beaucoup plus de désagréments que d’avantages. Même s’il a maintenant le même salaire que moi, ses dépenses en parking et en essence font qu’au bout du compte, son salaire est bien en dessous du mien. S’il n’est pas en dessous de son ancien salaire pour commencer. En plus de perdre quatre heures par jour sur la route, cinq jours par semaine. C’est l’équivalent de deux semaines de travail par mois, qui ne lui rapportent pas un sou.
Et bien que le poste de Benoit a dû être inventé, on ne pouvait pas le laisser se tourner les pouces, surtout à ce salaire. Alors désormais, toutes les questions que les téléphonistes ont au sujet du fonctionnement de Cyber Ticket Office doivent être adressés à lui. Je pense inutile de vous préciser que lorsque ces questions viennent de moi, Benoit les reçoit très mal.
Il n’y a pas qu’à Benoit que ma présence au C.U.L. causera préjudice. Bientôt, une personne perdra son emploi, et le chef d’équipe perdra la face. Et dans les deux cas, en rapport avec moi.
À SUIVRE