J’abandonne !
Aujourd’hui, la notaire m’a appelé.
« Alors si je comprends bien, vous avez eu un problème avec la Caisse Desjardins ? »
« Oui ! Il y a deux semaines, on devait ouvrir un compte de succession. Mais ils refusent, tant que ma notaire ne produira pas un mandat d’inaptitude. »
Afin d’alléger la discussion, j’omet volontairement de dire que Desjardins a consenti à verser le moitié des $10 000 de mon père dans le compte de ma mère, en attendant que la succession se règle. Or, ça ne change rien au fait que…
« Mais je ne peux pas vous en signer un sans d’abord recevoir le constat du médecin de famille de votre mère. »
« Médecin de famille de ma mère, que je suis allé voir il y a un mois et demi, pour apprendre qu’il a décidé il y a deux ans qu’il ne s’occuperait plus de ma mère. »
« Malheureusement, avant de signer quoi que ce soit, il me faut quand même un constat de l’état cognitif de votre mère signé par un médecin. Donc, votre seule option, c’est de lui trouver un nouveau médecin de famille. »
« Ça fait des années que j’essaye de trouver un médecin de famille pour moi-même, et je n’y arrive pas. Alors je ne crois pas que je vais réussir à en trouver un pour ma mère. »
« Oui, je comprends ! Dans ce cas-là, vous devriez vous adresser au privé. »
« Au privé ? Avec les frais que ça implique ? »
Et c’est à ce moment-là que j’en suis arrivé à la seule conclusion envisageable. Conclusion que j’explique à ma notaire.
« Écoutez ! Mes parents n’ont aucune propriété, aucun véhicule, aucun placement, ils n’ont même pas de meubles puisque ma mère a tout vendu lorsqu’elle s’est retrouvée en résidence. La succession, ce sont les $10 000 du compte de mon père, que je n’arrête pas d’essayer de faire transférer dans le compte de ma mère. À ce jour, après trois mois et demi de bureaucraties diverses, j’en suis à plus de $8 500 de frais. Je suis en train de dilapider la succession juste pour mettre la main sur la succession. C’est ridicule ! Surtout que je ne suis pas plus avancé. »
« Je comprends ! »
« Alors je suis bien désolé, mais là, j’abandonne. Je renonce à ma succession. »
Cette annonce semble donner un choc à la notaire.
« Mais là !? Monsieur !? Il faut songer au bien-être de votre mère. »
« Ma mère paie $2 700 de loyer. Elle ne reçoit que $1 200 de pension. En trois ans, ces $1 500 de déficit mensuel ont brûlé toutes ses économies. En septembre, il ne lui restera plus un sou pour payer son hébergement. Alors même si j’arrivais à transférer dans son compte l’argent de mon père, ces $10 000 vont juste retarder l’échéance de trois mois. »
« Vous n’avez pas songé à faire transférer votre mère au public, dans un CHSLD ? »
« Oui ! Je me suis renseigné ! On m’a dit que la liste d’attente était de 9 à 18 mois. Or, c’est dans 4 mois que ma mère arrivera au bout de son argent. À ce moment-là, elle va tomber à la curatelle publique. Et eux, ils vont la placer dans un CHSLD. Et eux, ça ne leur prendra pas entre 9 et 18 mois pour le faire. Alors en conclusion, que je continue de me démener oiu non pour ma mère, le résultat sera exactement le même. Avant que l’année se soit écoulée, elle va se retrouver au public, dans un CHSLD, et sans plus un sou. »
J’ai moi-même dilapidé toutes mes économies pour survivre, puisque je n’ai pas travaillé depuis le décès de mon père le 9 janvier dernier. Je n’aurais pas pu travailler, de toute façon. Au nombre de fois où j’ai eu à me déplacer pour régler une facette ou une autre des funérailles et de la succession, mon absentéisme m’aurait coûté mon emploi. Et puisque je croyais que ça allait se régler rapidement, je n’ai pas songé à demander du chômage. En tout, avec ma survie, les frais de déplacements et les dépenses de succession, j’en suis à environ $30 000 de frais. Et je n’ose même pas calculer ces trois mois et demi de salaire que j’ai perdu, à ne pas travailler. Encore heureux que mon crédit est exellent. Mais les dettes, tôt ou tard, il faut les rembourser.
Et il n’y a pas que Desjardins qui demande une procuration pour daigner donner à ma mère l’argent qui lui revient. Retraite Québec aussi, refuse de verser à ma mère sa pension de veuve, tant que je n’aurai pas l’autorité de la demander à sa place.
Mais au fait, ça représente combien, cette pension de veuve, dont on me parle depuis le décès de mon père ? Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pensé à le demander.

Tu me fucking niaises ?
Avec ses 80 ans, ma mère aurait seulement droit à $881 ? Aditionné aux $1 200 de sa pension, ça donne $2 081. Avec son loyer de $2 700, ça continue d’être insuffisant. Là encore, ça ne ferait que retarder de quelques mois son renvoi de la résidence.
Mais là encore, voyez ce que ça dit : Ce montant lui serait accordé seulement si elle ne reçoit pas déjà une rente de retraite. Or, le $1 200 qu’elle reçoit par mois, C’EST sa rente de retraite.
On me fait me démener pour ça depuis trois mois et demi. … ET ELLE N’Y A JAMAIS EU DROIT !
Incroyable !
Si j’abandonne, ce n’est pas par choix. Le constat est aussi triste que réaliste : Peu importe ce que je fais, je me pourrai jamais sauver ma mère de l’indigence. C’était un combat qui était perdu d’avance. À ce point-ci, la seule personne que je puisse sauver, c’est moi-même. En laissant tout tomber et en retournant travailler pour ne pas finir indigent moi-même.
En théorie, lors du décès de ma mère, ça va être beaucoup plus simple. En tant que seul héritier, je n’aurai besoin de procuration pour personne. Or, ma mère sera à ce moment-là sans le sou et sans le moindre avoir. Mon héritage sera constitué de ses vêtements, ses lunettes, son dentier, et la modique somme de zéro dollar et zéro sou.
Quant aux $5 000 qui restent dans le compte de mon père, je peux oublier ça. Car si ma mère n’a plus toute sa tête, elle a en revanche une forte constitution. Son décès pourrait ne survenir que dans 5, 10, 15, ou 20 ans. Croyez-vous qu’il me restera encore quelque chose de ces $5 000, alors que Desjardins aura pigé mensuellement,dans le compte de mon père, pour se payer leurs frais de tenue de compte, pendant 5, 10, 15 ou 20 ans ?
Et c’est ainsi que se termine la saga des pompes funestes. J’avoue que lorsque j’ai commencé à l’écrire, non seulement ne m’attendais-je qu’à une série de trois billets, je ne me doutais pas avec quelle exactitude ce jeu de mots allait décrire la procédure entière, incluant sa conclusion.
