Quand j’étais l’enfoiré du bureau (2 de 4)

RÉSUMÉ. Fin des années 90. J’ai été embauché par Conseillers Ultra-Logiciels, le C.U.L. pour les intimes, une boite qui offre des services informatiques à d’autres compagnies. Je suis téléphoniste pour le contrat Cyber Ticket Office pour Air Canada.

Avec les mois qui passent, la popularité de Cyber Ticket Office va en augmentant. Bientôt, mon équipe de quatre téléphonistes ne suffit plus à la tâche, et on en engage d’autres. Après six mois, au renouvellement du contrat, Air Canada décide de rendre le service 24h. Puisque je connais très bien le boulot, on me met sur le quart de soir, de 16h à minuit. Le premier soir, je constate que je suis le seul employé de ce quart de travail, donc le seul sur tout l’étage. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage sont un couple marié, Maria et Carlos, deux mexicains, elle employée au ménage, et lui concierge. 

J’arrive toujours une quinzaine de minutes avant le changement de quart, au cas où je devrais recevoir des instructions quelconques. L’un des nouveaux employés de jour s’appelle Édouard. Il travaille à mon poste, à ma table, à mon ordi. Un jour, en arrivant, je vois quelque chose sur notre écran d’ordinateur. Ce que j’y lis me laisse perplexe. Il faut dire qu’avant d’avoir ce boulot, je n’avais jamais touché à un ordinateur de ma vie. Il est donc normal que je sois encore ignorant de certains trucs de base au sujet de l’informatique. N’empêche que ce que je viens de voir me décourage envers moi-même.

Edouard termine son quart de travail, aussi il redémarre l’ordi. Je m’installe et je me logue. Alors qu’il sort de son bureau, le chef d’équipe vient me voir.  

« Et puis ? Ça se passe bien pour toi, le soir ? Tu te débrouilles bien. Pas trop de complications ? » 

Dans mon humble naïveté, je ne peux m’empêcher de lui dire, avec un air un peu découragé. 

« Non, pour l’instant ça va. Mais je vais te dire que je suis un peu découragé, de voir qu’après sept mois à l’emploi de la boite, il y a encore des choses de base que j’avais compris de travers » 
« Comme ? » 
« Ben, imagine-toi donc que depuis que je travaille ici, j’ai toujours pensé que le système principal s’appelait Back Office. C’est juste aujourd’hui que j’ai vu que le vrai nom c’était Back Orifice. » 
« Hein ? Quand est-ce que tu as vu ça ? » 
« Ben, ici, tantôt, quand je suis arrivé, 15 minutes avant le début de mon shift. J’ai vu le logo du système sur mon écran. » 

Le chef de département prend un air à la fois inquiet et frustré. Je l’entend marmonner « Tabarnak ! »  Et aussitôt, il quitte la pièce en toute vitesse.  

« Ça y est ! », que je me dis. « Je viens de briser ma carrière. Ça m’apprendra à être trop honnête. »

Quelques minutes plus tard, le chef revient avec Peter, un programmeur qu’il a accroché in extremis devant l’ascenseur, pour le ramener au boulot. Les deux hommes me demandent de laisser mon poste ouvert et d’aller me loguer à l’ordinateur de la table voisine. Je m’exécute sans vraiment comprendre. 

Peter se met à la tâche sur mon ordi, avec le chef qui l’observe par-dessus son épaule, comme un vautour perché. À les écouter parler pendant que Peter fouille mon poste de travail, je comprends alors que Back Orifice n’est pas le programme principal de l’ordinateur. C’est un logiciel de piratage, permettant de prendre à distance le contrôle de machines qui utilisent Windows.  

« Je me disais, aussi, avec un nom pareil. »

En regardant l’écran, le chef s’exclame : 

«  Ah, le tabarnak ! Il a accès à mes codes, mes passwords, et tous mes dossiers. » 
“Pire encore !” ajoute Peter. “Il a obtenu le contrôle sur huit postes à date, incluant deux des ressources humaines, et celui du Vice-Président.” 
“Enlève-moi ce logiciel de notre base de données au plus vite.” 

Je constate que ça le fait chier d’avoir un Back Orifice dans le C.U.L.  Il se tourne vers moi. 

« Peux-tu rentrer demain matin ? Tu vas faire un double.  Tu peux me croire que la carrière d’Edouard va s’arrêter à l’instant même où il va franchir la porte. » 

Et voilà comment un collègue de travail a perdu son emploi. Parce que je me suis honnêtement et naïvement confié sur mon manque de compétence à mon chef d’équipe. Ce dernier m’est reconnaissant de lui avoir divulgué cette attaque informatique.  Il ne se doute juste pas qu’il fera bientôt lui-même les frais de ma présence en tant qu’employé de C.U.L..  

La partie qui me plaît le moins de ce travail, c’est que je dois entrer moi-même mes heures de travail sur une feuille de temps dans l’ordinateur.  Aussi, alors que ça fait deux mois que je travaille seul le soir dans ce département, je reçois un courriel de la part des ressources humaines qui me convoque pour le lundi suivant au matin.  

Le lundi suivant au matin, j’y vais. Je suis rencontré par mon chef d’équipe, deux personnes des ressources humaines, et le directeur du département.  Le directeur parle en premier. 

« Est-ce que tu sais pourquoi on t’a convoqué ici ? » 
« Non  ! » 
« En es-tu certain ? » 

Voyons !? C’est quoi, cette entrée en matière ? 

« Certain.  De quoi est-ce qu’il s’agit ? » 
« De ta déclaration d’heure de travail. » 
« D’accord ! » 

Le quatuor me regarde pendant près de dix secondes, sans rien dire, comme s’ils attendaient d’avantage de moi.  Ne voyant pas où ils veulent en venir, je demande. 

“Et ?” 
« Et tu pensais qu’on ne s’en rendrait pas compte ? » 
“Euh… Vous rendre compte de… ?” 
“Tu n’as pas l’air de te rendre compte que je te donne en ce moment l’opportunité de te rattraper en te montrant honnête. Alors ne fait pas ton innocent. Si je te dis que tu es ici en rapport à ta feuille de temps, tu sais certainement c’est quoi le problème. » 

C’est quoi, ces détours ?  Pourquoi ne pas parler clairement ? 

« Désolé, je ne vois vraiment pas. » 
« Ok ! Si c’est à ça que tu veux jouer : Ça fait deux mois que tu es de soir, et ça fait deux mois qu’à toutes les semaines, quand il reçoit ta feuille de temps, ton chef d’équipe est obligé de la corriger. »

Ce à quoi le chef ajoute :

« J’ai voulu t’aider. Je ne voulais pas te causer de problèmes. Je me disais qu’en voyant que le montant de ton chèque de paie restait stable, que tu comprendrais le message.  Mais semaine après semaine, tu persistes. » 

Ces hommes ont beau être mes supérieurs hiérarchiques, leur façon de me parler pour ne rien dire commence à m’énerver. 

“En langage clair, s’il vous plaît ?  On parle de quoi ? Je persiste à faire quoi, au juste ?” 

 Une personne des ressources humaines explique plus clairement.  

« Depuis que tu es de soir, tu déclares quotidiennement huit heures de travail plutôt que sept. Tu charges le C.U.L. de ton heure de pause de dîner. » 

Ce à quoi le directeur ajoute  

« Au début de cette conversation, on t’a donné la chance de démontrer que tu puisses être de bonne foi, honnête, en reconnaissant tes torts. Mais là, à voir ton attitude, je suis bien désolé, mais on ne peut pas garder à notre emploi une personne malhonnête qui vole des heures. » 

Alors c’est ÇA, leur problème avec moi ?  Et c’est de cette manière qu’ils ont choisi d’aborder le sujet ? Incroyable ! Je leur répond aussi sec. 

QUELLE heure de dîner ? » 

 Ils me regardent tous les quatres, en ayant l’air de ne pas comprendre où je veux en venir.  Aussi, j’explique.  

« À l’heure où je travaille, le soir, la cafétéria est fermée.  C’est pour ça que je m’amène des lunchs, et je les mange à mon poste de travail entre deux appels. Vous savez parfaitement que je suis le seul qui travaille à cette heure-là. Si je me délogue pour aller diner, il n’y aura personne pour prendre les appels.  Est-ce que vous voulez vraiment que la boite perde de l’argent parce que j’arrête de prendre les appels pendant une heure ?» 

Les quatre personnes se regardent entre elles, sans trop savoir trop quoi dire, alors qu’elles sont en train de réaliser leur bourde collective. C’est d’un air beaucoup moins sûr de lui que le directeur me dit qu’effectivement, non, je ne peux pas fermer mon poste de travail s’il n’y a personne d’autre pour répondre aux appels.  La seule femme présente, préposée aux ressources humaines me demande  » 

«  Pourquoi est-ce que vous n’en avez pas parlé avec votre chef d’équipe ? » 

Je la regarde de travers, ébahi par la stupidité de la question.

« Comment est-ce que j’étais supposé deviner que mes heures de travail posaient un problème, puisque personne ne m’en a jamais parlé avant aujourd’hui ? »

Afin de faire preuve de ma bonne foi et de mon désir de collaborer, j’ajoute :

« Si quelqu’un m’avait dit dès le départ « Hey, pourquoi tu inscris huit heures au lieu de sept? », j’aurais répondu « Je ne peux pas prendre une heure de diner puisque le soir je travaille seul. » Quinze secondes de conversation, tout aurait été réglé, et on n’aurait pas été obligé de se déranger ici, tous les cinq, en ce moment, deux mois plus tard. » 

Le directeur se retourne vers mon chef d’équipe.

« Effectivement Christian ! Pourquoi avoir attendu deux mois ? »
« Euh… Ben, vous savez, je travaille de jour et lui de soir, alors on n’a jamais le temps de se voir. »

 Entendre ceci me donne un tel choc que le réflexe de démontrer mon innocence me fait parler avant de réfléchir.

« Comment ça, « Jamais le temps de se voir » ? J’arrive toujours au moins quinze minutes avant le début de mon shift. La preuve, c’est que c’est grâce à ça que j’ai pu te dire qu’Edouard avait infecté le système avec Back Orifice le mois dernier. »

Le directeur regarde le chef d’équipe avec un air plus grave. J’apprendrai plus tard que jamais mon chef d’équipe n’avait rempli de rapport sur le fait qu’un de ses employé, sur le même quart de travail que lui, avait déjoué sa vigilance pour y installer l’un des logiciels les plus craints des bureaux. Je venais de le faire passer pour un incompétent et pour un hypocrite, au yeux du directeur. Mais moi, encore ignorant de tout celà, j’en remets une couche alors que…

« Mais attendez… Quand vous me dites que ça fait deux mois que tu corriges ma feuille de temps… Ça veut dire que ça fait deux mois que tu m’enleves une heure par jour ? Tu m’as retiré 40 heures ? Tu m’as enlevé l’équivalent d’une semaine de paye ? » 

En totale aberration devant cette réalisation, j’oublie les rangs hyérarchiques alors que je regarde le directeur en lui disant :  

« Et c’est MOI que vous qualifiez de malhonnête qui vole des heures ? » 

Gêné et embarrassés.  Voilà en ce moment comment sont les quatre personnes face à moi en ce moment. C’est d’in air désemparé que je m’adresse au directeur en lui demandant : 

 « Et après LUI qui me fait perdre une semaine de paie, VOUS me faites perdre mon emploi ? Sérieux ? » 

À moins d’être sociopathe, personne n’aime passer pour le méchant de l’histoire. Surtout après une telle série d’injustices. En évitant mon regard, le directeur capitule. 

« Non ! Ça va ! C’est bon ! Tu n’es pas renvoyé. Effectivement, un suivi aurait dû être fait avec toi. Mais bon, tu vois, avant toi, des shifts de huit heures, ça n’existait pas, ici. Rassure-toi, on va envoyer une note à la comptabilité. Et à la prochaine paie, tu seras remboursé pour tes 40 heures non-payées. De toute façon, tu ne travailleras pas seul longtemps. On va embaucher du personnel. Et à ce moment-là, dès que tu auras d’autres membres dans ton équipe, tu recommenceras à prendre ton heure de diner, et à inscrire sept heures dans ta feuille de temps. D’accord ?” 

Malgré le fait que le directeur a dit que le vol d’heure et de salaire était une cause suffisante pour se faire renvoyer, mon chef d’équipe n’a pas perdu son emploi. Non pas que je le souhaitait. Non, c’est juste que ça démontre que les règles sont différentes quand il s’agit de voler les employés plutôt que de voler la compagnie.

N’empêche que mon chef a passé pour un incompétent et un hypocrite aux yeux de notre directeur et de deux représentants des ressources humaines. Ceci n’a pas dû faire de bien à son orgueil ni à son dossier. Voilà qui n’est pas recommandé lorsque l’on tient à garder de bons rapposts entre patrons et employés. Mais que vouliez-vous que je fasse ? J’étais bien obligé de me défendre, puisque ma carrière était en jeu. Et ce, à cause des erreurs d’un autre. 

Donc, mon score d’enfoiré (involontaire) du bureau à date:

  • Un programmeur qui, jaloux de mon salaire, en gagne maintenent l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne.
  • Un collègue renvoyé.
  • Les ressources humaines embarrassées.
  • Un directeur humilié.
  • Un chef d’équipe prouvé comme étant incompétent et hypocrite.. 

Et tout ça en huit mois à leur emploi. Et surtout, en ne faisant pourtant rien pour provoquer les ennuis.

À SUIVRE

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