RÉSUMÉ. Je travaille pour une boite informatique, le C.U.L, pour Conseiller Ultra Logiciel. En ce moment, j’ai le quart de soir. À part moi, les seules personnes qui sont actives sur cet étage durant ces heures sont un couple marié dans la cinquantaine, Maria et Carlos. Elle est employée au ménage, et lui concierge.
Depuis que je travaille de soir, c’est Maria qui entre dans la pièce du centre d’appel, vider les corbeilles et passer l’aspirateur. Parfois c’est Carlos qui la remplace. Mais en général, c’est Maria qui vient ici. Puisque je suis seul, et que je reçois encore peu d’appel, elle a peu à peu pris l’habitude de me poser quelques questions, de me faire la conversation. Je reste distant, lui donne des réponses brèves. Mais plus le temps passe et plus elle devient informelle et familière avec moi. En quelque part, c’est normal, je suppose. Je suis un jeune de 29 ans (qui ne les fait pas), et elle une mère de famille dans la cinquantaine. Il fallait donc que je m’attende à ce qu’elle adopte peu à peu une attitude maternaliste avec moi. Attitude encouragée de par l’absence, à cette heure-ci, de tous nos supérieurs hiérarchiques.
Quant à moi, de mon côté, je reste d’un professionnalisme irréprochable. En fait, je suis passif, neutre et désintéressé, ne lui posant aucune question. J’ai appris à la dure qu’il valait mieux ne pas mêler vie privée avec vie professionnelle. Alors bien que ce couple est sympathique, je n’ai aucune envie d’en faire mes amis.
Après deux mois, mon volume d’appel a monté au point où on me colle un collègue de travail nommé Étienne, un Français-de-France. Officiellement embauché à cause de l’augmentation de mon volume d’appel, je sais bien qu’en réalité il avait été mis là pour me remplacer. L’augmentation des appels était cependant une réalité. Et bientôt, on sera rejoint par un arabe musulman prénommé Omar. Incidemment, maintenant que nous sommes plusieurs à travailler le soir, nous avons tous une heure de pause dîner. .
Avoir une heure pour moi me permet de sortir du building et de me rendre au marché d’alimentation IGA d’à côté. À l’époque, on pouvait y trouver un poulet de rôtisserie barbecue complet pour $5.00. Alors j’en prenais un avec une salade de chou et un Pepsi en canette. Évidemment, je ne mange pas le poulet en entier. J’apportais le reste chez moi à la fin de mon quart de travail.
C’est ainsi qu’un soir, Maria viens passer l’aspirateur pendant mon heure de lunch. Elle me voit à mon poste de travail, avec mon poulet entier. En riant, elle me demande :
« Hein ? C’est quoi, ça ? Qu’est-ce que tu fais avec un poulet complet ? »
« Ben, c’est mon souper. Je viens de l’acheter au IGA d’à côté. »
« Tu fais une épicerie au lieu de t’amener un lunch ? Ha! Ha! Ha! Tu es bien niaiseux ! »
Puis, elle fait sa ronde corbeille-aspirateur, avant de quitter la pièce au bout d’un quart d’heure. Et elle repart non sans refaire une remarque sarcastique au sujet de mon souper. Dès qu’elle a franchi la porte, Étienne nous partage sa façon de penser.
« Non mais c’est quoi cette conasse ? T’as vu comment elle te cause, mec ? Te traiter de niaiseux ! C’est quoi son putain de problème ? Il faudrait que quelqu’un lui apprenne à rester à sa place. »
Pour sa défense, après l’espagnol et l’anglais, le français était la troisième langue de Maria. Et ce français, elle ne l’a pas appris à une école de langue, mais bien à force de cotoyer des Canadien-Français. Elle a donc appris la parlure québécoise, le joual. Je peux donc comprendre que pour elle, l’utilisation du mot niaiseux dans ce cas-ci, voulait dire à la fois drôle et bizarre.
Pour Étienne, cependant, cette scène à laquelle il a assisté n’avait pas du tout la même signification. Pour lui, c’était l’employée la plus bas-de-gamme de la boite, la femme de ménage, qui se permet de traiter de niaiseux un employé du support technique. Et ce, pour une raison tellement anodine qu’il lui était évident qu’elle cherchait juste un prétexte pour m’humilier publiquement. De par son éducation un peu machiste classique à l’européenne, ce genre de comportement était aussi impertinent qu’impardonnable.
Je dois avouer que moi-même, j’étais un peu irrité de me faire moquer pour une raison aussi anodine que d’avoir voulu manger un repas chaud, sous la forme d’un poulet BBQ. En fait, je dois avouer que depuis ma première rencontre avec Maria, j’aurais préféré que notre relation reste strictement professionnelle. Mais bon, je ne peut pas contrôler la manière dont une personne choisit de s’adresser à moi.
Le lendemain, 15h40. J’approche des portes de l’édifice où je travaille. Je m’interroge en voyant une voiture de police. J’entre ! Alors que je m’engage dans le lobby, je vois avec surprise Carlos, les mains menottées dans le dos, escorté par deux policiers qui viennent vers moi, en se dirigeant vers les portes. En me voyant, Carlos m’invective.
« Tu es fier de ce que tu as fait ? Hein ? Tu as détrut nos vies ! On a cinq enfants ! Comment est-ce que l’on, va vivre maintenant ? Tu t’en fous, toi, tu t’en fous. »
Je le regarde se faire escorter en dehors du bâtiment, sans ne rien y comprendre. Aussi, lorsque j’arrive au 4e étage, celui où je travaille, j’en parle à quelques uns de mes collègues de l’équipe de jour, avant d’interroger plus tard Étienne et Omar. Ça me prendra quelques jours avant de pouvoir reconstituer le puzzle.
La veille, peu après que Maria ait quitté la pièce du centre d’appel, Étienne a écrit une plainte aux ressources humaines. Il leur a écrit que la femme de ménage était entrée dans la pièce. Et, au lieu d’y faire son boulot, elle s’était adressé à moi de manière cavalière, et m’avait insulté en me traitant de niaiseux. Et ce, sans la moindre provocation de ma part. C’est seulement ensuite qu’elle a vidé les corbeilles et passé l’aspirateur.
Je suis un employé de support technique. Elle n’est que femme de ménage. Mon attitude est professionnelle. Son attitude est cavalière. Je rapporte de l’argent à la boite. Elle coûte de l’argent à la boite. Je suis québécois de souche. Elle est immigrante. Je suis un homme. C’est une femme. Pour elle, c’était perdu d’avance. Dès la première heure ce matin, ils ont appelé Étienne et Omar pour confirmer. Et ensuite, ils l’ont congédiée.
Pourquoi n’ai-je pas été appelé ? Mystère !
Mais ce n’est pas tout.
Carlos, son mari, étant concierge de la boite, il a accès à toutes les pièces, incluant celles qui contiennent des informations sensibles. Puisque la boite venait de congédier son épouse, ça faisait de Carlos un risque potentiel pour la boite. Le renvoi de sa femme créait la probabilité qu’il puisse céder à une impulsion de vengeance, de se faire justice. Aussi, par mesure de sécurité préventive, ils l’ont également congédié. Ce couple, avec cinq enfants à charge, se retrouvait ainsi, du jour au lendemain, sans revenu. Et avec les raisons du renvoi de Maria, il ne fallait pas compter sur la boite pour leur produire des lettres de recommendations à présenter à leurs futurs employeurs potentiels.
Puisque c’est moi que Maria a insulté, il était logique que le couple croit que c’était moi qui avais porté plainte contre elle. Aussi, Carlos était revenu m’attendre dans le hall d’entrée. Peut-être pour me confronter. Peut-être pour me demander des comptes. Peut-être pour me supplier de plaider leur cause auprès des ressources humaines. Mais je ne le saurai jamais, puisque sa présence a déclanché un signal d’alarme dans la tête du gardiens de sécurité. En sachant que par son renvoi, le couple était persona non grata sur cette propriété, il n’a fait ni une ni deux et à aussitôt appelé la police.
Et c’est ainsi qu’un couple d’immigrant, avec cinq enfants à charge, s’est retrouvé sans emploi, à cause de ma simple présence. J’ai beau me répéter que je n’y suis pour rien. Ça ne change rien au fait que c’est ma présence, seul dans cette pièce, qui a amené Maria à me parler. Et que c’est mon manque de réaction, ma passivité, et surtout le fait que je n’ai pas établi des limites claires avec sa familiarité, qui l’a poussé à s’adresser à moi de manière de plus en plus sans-gène.
Ce qui fait qu’encore une fois, même de manière totalement involontaire, j’ai été la raison pour laquelle deux autres personnes ont perdu leur emploi. Ce qui porte mon score d’enfoiré (involontaire) du bureau à :
- Benoit, jaloux de mon salaire, en gagne maintenent l’équivalent, mais perd 4h de route, d’essence et de frais de parking sur une base quotidienne.
- Edouard, le collègue téléphoniste, renvoyé.
- Les ressources humaines embarrassées.
- Un directeur également dans l’embarras.
- Peter réprimandé pour avoir caché à la direction la présence de Back Orifice dans le système.
- Mon chef d’équipe humilié car prouvé comme étant incompétent et hypocrite.
- Maria, la femme de ménage renvoyée.
- Carlos, le concierge, renvoyé.
Et dans ces deux derniers cas, non pas en divulgant mon salaire. Non pas en divulgant des informations sur les faits et geste de mes collègues. Non pas en soulignant l’incompétence de mes patrons. Mais en ayant simplement décidé de manger du poulet BBQ.
Faut le faire !
À CONCLURE, avec un voyage raté, suivi d’une démission.