Christine, 5e partie: Motel California (Légèrement NSFW)

Lundi 1er juillet 1991.  Voilà trois semaines aujourd’hui que j’ai accepté l’offre de Christine d’être son amant.   Comme je m’en suis douté en lui faisant faussement accroire que j’avais déménagé chez une retraitée il y a deux semaines, Christine pense que la madame est toujours dans l’appartement, donc qu’il nous est impossible d’y avoir de l’intimité.  Quant à aller chez elle, même problème, avec sa mère et son demi-frère.  Voilà pourquoi, trois semaines plus tard, nous n’avons toujours rien fait de ce côté-là.

Vers quatre heure du matin, tandis que nous faisons notre shift de nuit au Dunkin Donuts, Christine m’approche, un peu moqueuse.

« Pis? Pas trop frustré, de ne pas m’avoir encore baisée? »

Frustré?  Pas tellement! En fait, j’avoue que ça m’arrange.  Pour être franc, je me sens mal de tromper Marie-France, même si techniquement je ne l’ai pas encore fait.  Et puis, de la façon dont je vois Christine agir, j’en suis arrivé à une conclusion.  Et cette conclusion, puisqu’elle me pose la question, je vais la partager avec elle.

« Meuh non, voyons.  Je ne me fais pas d’illusions. »
« Qu’est-ce que tu veux dire? »
« Je veux dire que je sais très bien qu’il ne se passera jamais rien entre nous deux.  Oh, mais t’inquiètes, je ne t’en tiens pas rigueur.  C’est quelque chose que j’ai accepté depuis le début. »
« Comment ça, « Depuis le début? »
« R’garde, si t’étais vraiment en manque au point où tu m’as dit que tu l’étais il y a trois semaines, ça ferait longtemps qu’on aurait passé au lit.  Tu ne te cacherais pas tout le temps derrière l’excuse bidon de la présence de ta famille ou de ma coloc. »
« C’est pas des excuses bidon, c’est des faits. »
« Peut-être, mais on n’est quand même pas les seules personnes au monde à être des amants qui habitent avec d’autres gens.  Ils trouvent quand même le moyen de baiser, eux.  Mais bon, regarde, j’ai connu assez de filles dans ma vie pour avoir constaté que plus une fille a peur du sexe, plus elle ressent le
besoin de crier haut et fort le contraire.  Et c’est d’autant plus vrai pour celles qui savent qu’elles auront toujours des situations hors de leur contrôle pour leur empêcher d’en avoir.  Comme ça, elles peuvent dire vouloir du sexe, tout en se cachant derrière cette excuse pour ne pas en avoir. »

Je m’empare d’un plateau de muffins fraichement cuits, je me retourne, je regarde Christine et lui dis:

« Fa que, pour répondre à ta question si je suis frustré de ne pas avoir baisé avec toi, la réponse est non.  Comment est-ce que je pourrais frustrer de ne pas avoir vécu quelque chose, quand j’ai toujours su que ça n’arrivera jamais? »

Sur ce, je la plante là et m’en vais porter le plateau de muffins en avant, à la caissière. 

S’il y a une chose que les filles détestent, c’est bien la psychanalyse non-sollicitée, surtout si c’est pour se faire dire ce qui ne va pas chez elle.  C’est bien fait pour elle, selon moi.  Quand une fille promet de la baise à un gars et qu’elle n’a rien fait pour que ça arrive après trois semaines, c’est signe qu’elle niaise le gars.  Alors si en plus elle amène le sujet en lui demandant s’il est frufru, c’est qu’elle tient à établir clairement auprès de lui le fait qu’elle le niaise.  Et c’est ça, mille fois plus que le fait que notre relation est toujours platonique, qui me fait frustrer.

Nous passons les deux heures suivantes à travailler sans s’adresser la parole.  Il ne faut pas y voir là un signe de bouderie.  C’est juste que l’on a du travail à faire.  Mais à six heure du matin, au moment de partir, Christine me dit.

« Non! Tu pars pas chez vous.  Tu viens avec moi! »
« Ah? Où ça? »
« Au motel!  Tu veux baiser?  On va baiser! »
« Attend…  Après m’avoir fait dépenser pour partir en appartement, là tu veux me faire dépenser pour une chambre de motel? »
« C’est moi qui paye! Pas d’excuses! »

Bon!  Je suppose qu’il n’y a pas moyen de m’en tirer.  Je ne m’attendais pas à ce qu’elle voit un défi dans mes paroles, et encore moins qu’elle le relève.  Ne voulant quand même pas rentrer trop tard chez Marie-France, je suggère le plus près motel que je connais.

« Ok, ben y’a un motel pas loin sur la rue De l’Église. »
« Non!  Je paye, je choisis! »
« Ah? Euh, ok! »

Il est 7:15 lorsque j’entre au bureau du motel.  De tous ceux qu’il peut y avoir à Montréal, elle a choisi le Motel California, qui est situé à dix stations de métro de chez elle, et à dix-sept de chez moi.  Y’a pas à dire, elle tenait vraiment à ce que l’on ne tombe pas par hasard sur quelqu’un que l’on connait. 

Christine, qui a préféré rester dehors, m’a refilé l’argent nécessaire.  Je paie, prends les clés et je sors.  On se dirige vers la chambre en question. On y entre et referme la porte. On prend chacun une douche.  Je m’attendais à ce que ce soit ensemble, mais elle refuse.  Non seulement dois-je me laver seul, elle me fait quitter la chambre, le temps qu’elle prenne la sienne.  Debout, dehors, devant la porte, je marmonne:

« Me faire quitter la chambre en disant qu’elle se sentirait intimidée que je la vois nue. C’est elle qui m’a amené ici dans le but de la baiser, et Madame est « intimidée que je la vois nue ».  C’est tellement n’importe quoi! »

La porte s’entrouvre.  Christine me dit:

« Compte jusqu’à trente, pis viens me rejoindre. »

Puis elle referme la porte.  Roulant des yeux, je me met ensuite à compter trente secondes.  Puis j’entre, referme la porte et la verrouille.  Malgré le fait que les stores sont fermés, ça reste assez éclairé à cause du soleil du matin qui plombe directement sur la vitrine. Elle est déjà au lit sous les couvertures.  Je commence à me déshabiller.  Elle dit:

« Chus pas tout-nue, j’ai garde mes sous-vêtements. »

Oh well, j’imagine que la déshabiller moi-même fait partie du jeu.  Je garde mes petits caleçons et je vais la rejoindre sous les draps.  Je commence à lui caresser le ventre et je remonte ma main sur ses volumineux seins.  Elle grimace, prend ma main et la retire.

« S’cuse, j’aime pas qu’on me touche là.  Depuis que j’ai eu ma poussée de croissance à treize ans, j’ai toujours eu des gros seins, pis ça a toujours attiré l’attention, les vieux cochons, les regards lubriques et les remarques déplacées.  C’est pour ça que je ne me sens pas très à l’aise avec cette partie de mon anatomie. »

Je vois!  Bon ben je n’insiste pas.  Je fais glisser ma main vers le bas et commence à lui toucher l’entrejambe, par dessus sa petite culotte.  Mon doigt glisse délicatement sur le tissus.  Elle grimace.  Je demande:

« Y’a què’que chose qui va pas? »
« Ben…  J’ai eu un accident de vélo dans ma jeunesse.  J’avais pris le bécique de mon frère, un bécique de gars beaucoup trop grand pour moi, pis je suis tombée raide, la vulve sur la barre.  Ça m’a laissé les petites lèvres avec des taches noires, pis c’est resté très très sensible. »

Bon!  Ça commence bien.  Heureusement que je suis un gars d’expérience.

« Pas de problème.  Je peux te faire de l’oral.  C’est beaucoup plus délicat que le digital. »
« Non!  Je ne veux pas être obligé de te rendre la pareille après. »
« Hein? Comment ça? »
« La fellation, c’est un symbole de la soumission de la femme envers l’homme.  Je refuse d’être une femme soumise. »

Bon, v’la autre chose! Je suis tombé sur une féministe radicale qui politise la relation en laissant ses convictions envahir sa vie, jusque dans la chambre à coucher.  Je fais quoi, maintenant?

« Bon ben c’est pas grave.  Je vais te le faire quand même, et je ne te demande rien en retour, voilà tout. »
« Ah non!  J’peux pas accepter ça!  Ça me ferait sentir comme si j’étais une profiteuse égoïste! »
« En quoi tu serais profiteuse?  C’est toi qui a payé la chambre. »
« Non, là, de la façon dont tu dis ça, c’est comme si je payais pour avoir du sexe.  Chus pas désespérée à ce point-là. »

Je vois!  Je n’insiste pas.  Je pose ma tête sur l’oreiller et reste silencieux, sans bouger.  Au bout d’une minute de silence, elle demande:

« T’es-tu frustré? »
« Non, je m’interroge.  J’peux pas te toucher les seins, j’peux pas te toucher la vulve, j’peux pas te cunnilinguer, tu suces pas, pis de toute façon ça a l’air qu’il faut garder nos sous-vêtements.  Fa que, je commence à me demander qu’est-ce qu’on est venu faire ici, au juste. »
« Ben… Baiser!? »
« Euh…  Pis tes douleurs aux petites lèvres? »
« Si j’ai les jambes assez écartées, tu vas pouvoir rentrer sans y toucher. »

Bon! Tout un défi, ça!  Elle semble vouloir y mettre de la bonne volonté car, sous les couvertes, elle retire sa petite culotte.  Je fais de même avec mon caleçon.  Je me place entre ses jambes, ce qui est difficile puisqu’elle tient à déplacer les draps à mesure que je bouge de façon à toujours être couverte, car elle ne tient pas à ce que je lui vois le sexe.  Alors que je baisse ma main pour empoigner le mien, histoire de me le diriger, elle dit:

« Attend!  T’as-tu des condoms? »
« Euh… Tu m’as pas déjà dit que tu prenais la pilule? »
« Oui, mais c’est juste que…  T’sais, dans l’fond, on ne se connait pas tellement.  Ça m’tente pas de prendre le risque de pogner une MTS. »

Voila une insinuation qui m’insulte.  Il faut dire que, lorsqu’un jeune homme est au sommet de son appétit sexuel, le sexe est beaucoup plus excitant sans condoms.  Et à ce moment-là, à l’âge de 22 ans, je ne fais pas exception.  Aussi, savoir que je dois quand même en mettre un alors qu’elle prend la pilule, ça me frustre.  Je plaide ma cause:

« Une MTS? Moi?  Tu sauras qu’il n’y a que deux filles avec qui j’ai baisé sans condoms dans ma vie, et c’était dans des relations de couple stables: Laurie, ma première, et elle était vierge.  Et Marie-France, qui n’a eu qu’un seul chum avant moi. »
« Oui, mais son ex-chum l’a peut-être trompée.  On l’sait pas, ça.  Il aurait pu lui refiler une maladie sans le savoir.  Ça se pourrait. »

Devant cette nouvelle manifestation de sa mauvaise foi, j’ai beaucoup de difficulté à garder un ton de voix calme lorsque je lui réponds:

« Non, je n’en ai pas, de condoms!  Est-ce que tu veux que j’aille en acheter à la pharmacie que j’ai vu à côté du métro, ou bien est-ce que tu préfères qu’on arrête tout? »

À ce point-ci, je commence à me foutre de baiser ou non.  Tout ce que je veux, c’est de savoir d’avance si ça va être oui ou non, que je cesse de perdre mon temps.  Elle répond:

« C’est beau, j’en ai dans ma sacoche. »

J’avoue qu’avec toutes les objections qu’elle m’enfile en chaine depuis que nous sommes ici, je ne m’y attendais pas.  Je me faufile hors des couvertes et je vais chercher sa sacoche sur la chaise au coin de la pièce.  Elle l’ouvre et en sort un condom de marque Kimono, ainsi qu’un petit tube de lubrifiant soluble K-Y.

« Ça s’peut que je sois sèche, fa que tu t’en mettras. »

J’enfile le condom, j’ouvre le tube de K-Y et je commence à me lubrifier le Kimono.  Au moment où je me retourne vers elle, elle dit:

« Oh! Non! Attend! »
« Attendre quoi? »
« Regarde au plafond. »

Je lève la tête.  Je vois qu’il y a un miroir au plafond, juste au dessus du lit.

« J’ai pas envie de me regarder en train de baiser.  Chus quand même pas cochonne à ce point-là! »
« Pas de problème!  Lève-toi, je vais déplacer le lit. »

Elle se lève, tout en se gardant bien enroulée avec les couvertures.  Je déplace le lit loin du miroir.  On rembarque sur le lit pour se réinstaller, mais…

« Shit! »
« Quoi, encore? »
« Regarde au plafond. Y’a une araignée! »

Ah ça, je me doute bien qu’en effet elle a une araignée dans le plafond, cette fille.  Je ne dis rien.  Je prend mon soulier et je grimpe sur le lit.

« Qu’est-ce tu fais? »
« M’as l’écraser! »
« Non! »
« Pourquoi non? »
« Parce que si tu la rates, elle va tomber sur le lit »
« Ok alors, déplaçons le lit de nouveau, je la tuerai après en montant sur la chaise. »
« Oui mais là elle pourrait tomber par terre et filer n’importe où.  Je ne pourrais pas rester ici en sachant qu’il y a une araignée qui se balade dans la pièce. »

Heureusement que je n’ai que 22 ans.  Ça doit être la seule chose qui me permet d’avoir encore la pine d’acier malgré cette atmosphère qui dégage autant d’érotisme qu’une poignée de clous rouillés.

N’empêche que, érection ou pas, je déclare forfait parce que là, moralement, j’ai atteint ma limite.  Ce n’est pas de la frustration.  Je le dis souvent: 75% de mon excitation sexuelle provient du fait que je vois que la fille a envie de moi, a envie de sexe, aime ce que l’on fait.   Et je ne reconnais Christine dans aucun de ces trois cas.  Il me semble évident que malgré tous les beaux discours pro-sexuels qu’elle me sert depuis trois semaines, elle n’est pas encore prête à passer cette étape avec moi.  Il est temps que j’aille une discussion sérieuse avec elle à ce sujet.

Je débarque du lit, lui demande de s’enlever, que je puisse le remettre à sa place originale.  Elle se lève, toujours bien emballée avec les couvertures.  Une fois le lit replacé, je me tourne vers elle.  Avec calme et douceur, je lui dis:

« Tu sais Christine, j’ai toujours été un gars compréhensif.  Regarde,  si tu ne te sens pas encore prête à passer à l’acte avec moi, t’as juste à le dire.  Je n’insisterai pas.  Comme ça, toi tu ne subiras pas de pression, et moi j… »
« FRUSTRE PAS, ESTIE! »

Ironiquement, LÀ, elle me fait frustrer.  Et en tabarnak à part ça.  Il n’y a rien qui me fasse plus chier que de me faire accuser de quelque chose de négatif.  Surtout quand c’est faux.  Surtout en me criant après.  Surtout quand c’est pour m’accuser de frustrer.  Et surtout quand c’est de la part de la personne qui fait exprès de tout faire pour me frustrer.  Refusant de lui accorder cette victoire, et histoire de lui démontrer de façon passive que de nous deux, c’est plutôt elle qui a le problème de comportement ici, je reste d’un stoïcisme spartiate.  Toujours d’une voix douce et compréhensive, je lui demande:

« Allons, arrête de crier des menteries et répond-moi franchement.  Est-ce que tu veux baiser avec moi en ce moment, oui ou non? »
« Oui, mais l’idéal serait dans le noir total.  Chus juste mal à l’aise de voir ça.  Tu sais, j’ai été élevé dans un environnement très religieux, fa que… »

M’ouain…  Nous sommes en plein jour, ce qui fait que même avec les rideaux tirés, la chambre est très éclairée. Je lui propose un dernier truc, même si je n’y crois vraiment pas.

« Tu pourrais te mettre à genoux par terre, devant le lit, le reste du corps couché sur le lit, en te mettant une couverte par-dessus la tête.  Comme ça je pourrai te prendre en levrette, tu verrais rien, et tout le monde sera content. »
« À quatre pattes comme des chiens?  Oh, YARK, non! »

Évidemment!

« Bon! Eh bien si tu veux vraiment baiser, est-ce que t’as une solution à apporter?  Parce que sinon, je vais repartir chez moi.  Non pas par frustration, comme tu as l’air d’insister pour m’accuser sans arrêt de l’être, aujourd’hui… »

Je ne pouvais pas m’empêcher de la lui souligner, celle-là.

« … mais bien parce que je suis très fatigué, rapport que habituellement je dors à cette heure-ci.  Et je ne peux pas dormir ici parce que je porte mes verres de contact et que je n’ai pas mon kit pour les enlever. »

Pour toute réponse, elle se jette dans le lit.  Elle se couvre entièrement, tête comprise, avec les couvertures et ne bouge plus. Je la regarde là, masse immobile sous les draps, pendant une dizaine de secondes, ne comprenant rien à son comportement.

« Christine? »

Elle ne répond pas.  Je lui parle, lui pose des questions, mais peu importe ce que je lui dis, elle ne répond plus rien à rien. 

D’un profond soupir de découragement, je déclare forfait.

Je retire le condom et le jette dans la corbeille.  Puis, je me rhabille.  Me voilà prêt à partir, mon sac à l’épaule et la main sur la poignée de porte.  Je regarde en direction du lit pendant quelques secondes.  Toujours rien de sa part, ni mouvement ni son.  En haussant les épaules, j’ouvre la porte et je sors, croisant un couple qui se dirige vers leur propre chambre.  C’est là que Christine hurle :

« MERCI POUR LA BAISE! »

Je soupire.  Avec ce qu’elle vient de me faire vivre, j’aurais pu me passer de cette humiliation publique.

Mais pourquoi agit-elle comme ça?  Sérieusement là, pourquoi est-ce qu’une fille prendrait la peine d’inviter un gars au motel, d’insister, allant même jusqu’à payer elle-même la chambre, pour ensuite lui faire subir ce traitement-là?  Je rentrerais bien lui demander de s’expliquer, mais puisqu’elle vient de me faire le coup du traitement de silence alors que j’ai tenté d’ouvrir le dialogue, je vois bien que je perdrais mon temps.  Tout ce qu’elle a fait aujourd’hui fut de me contrarier à répétition.

  • Je suis son amant.  Elle ne me baise pas.
  • Je lui dis que je ne ressens pas le besoin de baiser avec elle.  Elle insiste pour qu’on aille au motel le faire.
  • J’essaye de la baiser.  Elle m’arrête.
  • J’arrête.  Elle me demande de continuer.
  • Je trouve des solutions.  Elle trouve de nouveaux problèmes.
  • Je viens pour appliquer la solution. (Exemple, écraser l’araignée) Elle m’empêche de le faire.
  • Je suis calme et compréhensif.  Elle m’accuse de frustrer.
  • J’essaye d’ouvrir le dialogue.  Elle me donne le traitement de silence.
  • Je respecte son manque de désir sexuel.  Elle me hurle un sarcasme en reproche.

Aussi, je ne dis rien, je referme doucement la porte et je repars. En quittant le parking du motel, je soupire, découragé.

« Alors c’est ça que ça donne, de respecter les filles?  Se faire niaiser d’aplomb pendant des heures? C’est ça que ça nous rapporte, d’être patient et compréhensif?  Se faire quand même accuser d’être impatient et frustré?  À quoi ça sert de respecter leurs limites si c’est pour se faire chier dessus?  C’était quoi, son but, de me faire accroire qu’elle voulait baiser au point de payer elle-même le motel?  J’y ai rien demandé, moi! C’est quoi la logique de me dire sans arrêt OUI en paroles mais NON en gestes?  Elle voulait quoi?  Que je la viole? Chus sûr que n’importe quel autre gars à ma place l’aurait fait.  Pis elle, au lieu d’apprécier mon comportement, ma retenue, mon respect, elle frustre, me fait chier, m’insulte.  Voyons donc! » 

Mes réflexions sur la situation continuent alors que je suis dans le métro en direction de chez Marie-France.

« Une sulfureuse relation adultère qui a pris fin au bout de trois semaines, et ce avant même d’avoir commencée.  Au bout du compte, non seulement je n’aurai jamais trompé ma blonde, j’ai même très bien fait de n’être jamais parti de chez elle.  J’ai investi deux-cent piasses à me faire un look que Christine était supposé trouver irrésistible. À voir ce que ça a donné jusqu’ici, payer un appartement en plus aurait été du gaspillage pur et simple. »

En tout cas, ça a l’air que j’avais raison beaucoup plus que je le croyais, en arrivant à la conclusion que cette fille-là avait peur du sexe.  Je ne comprends juste pas pourquoi elle s’acharne à affirmer le contraire.

À SUIVRE

Christine, 4e partie: Les préjugés anti-jeunesse

Dimanche, fin d’après-midi.  Je suis seul, assis à table de la salle à diner du condo de belle-maman.  Marie-France, sa mère et son frère sont partis souper chez de leur famille.  Je ne les ai pas suivi car je travaille ce soir, de 22:00 à 6:00 am.  En attendant, tout en caressant un petit Calvin couché et ronronnant sur mes cuisses, je parcours la section Appartements des petites annonces du Journal de Montréal que je viens d’acheter.  Comme je le savais déjà, nous sommes à l’époque du 100$ la pièce.  C’est à dire que la moyenne des prix pour un appartement, c’est un 6½ pour 600$, un 5½ 500$, un 4½ pour 400$, un 3½ 300$…  Étant donné que je ne veux pas consacrer la moitié de mon revenu mensuel à me loger, je cherche moins cher.  J’ai très peu de meubles et de possessions, alors si en plus c’est seulement pour me servir de dortoir-baisodrôme, aussi bien rester économique.  Je déchante en constatant que contre toute attente, les prix cessent de diminuer à partir d’un certain point.  Un 3½ est 300$.  Un 2½ est également 300$.  Quant aux 1½, ça varie entre 250$ et… 300$! C’est fou!  C’est illogique.  Et surtout, c’est frustrant!

« Quand je pense que ma mère m’a toujours dit « Pour arriver dans ton budget, tu dois gagner ton loyer en une semaine. »  C’était peut-être faisable quand ils se sont mariés il y a vingt-cinq ans dans les années 60.  Mais là, pour que ça arrive, il faudrait que j’aille deux jobs à temps plein.  Ça n’a pas d’allure. »

Deux annonces attirent mon attention.  La première est pour un 2½ à Verdun pour 160$, ce qui est même moins cher que la moyenne du marché.  À ce prix-là, ça doit être un taudis, je suppose.  L’autre dit 1½ 2½ 3½ 4½ les meilleurs prix en ville. Je l’appelle.

« Allo? »
« Bonsoir! J’aimerais connaître les prix de vos appartements à louer. »
« Ça part de 350 en montant. »
« Ah?  Vous n’avez plus de 1½ ou de 2½? »
« Oui! C’est les 1½ qui sont 350. »
« Hein? C’est plus cher que tous les autres 1½ dans le journal. Pourquoi vous dites que c’est les plus bas prix en ville? »
« Va donc chier, tabarnak! »

Et il me raccroche au nez. Je suis choqué!  Autant dans le sens français que dans le sens québécois, c’est à dire un mélange d’insulté et de furieux. C’est lui qui ment dans son annonce, et c’est moi qui se fait sacrer après.  Je ne le prends pas!  Mais bon, que je le prenne ou non, ça ne changera rien à rien.  Avec un soupir résigné qui n’en est pas moins frustré, je passe à un autre appel.  Je compose le numéro.

« Oui allo? »

Une voix de vieille dame.  La propriétaire, je suppose.  D’instinct, et surtout par réflexe acquis puisque j’ai été élevé à m’exprimer ainsi lorsque je m’adresse à des vieux, je parle clair en soignant mon vocabulaire.

« Oui bonjour. J’appelle au sujet du 2½ à cent-soixante dollars.  Est-ce qu’il est encore disponible? »
« En fait, oui, c’est un 2½, mais ce n’est pas pour louer, c’est pour partager. »
« Ah bon? Avec qui? »
« Avec moi. »
« Avec vous? »

Je ne suis pas sûr de comprendre.  Je demande:

« Êtes-vous la propriétaire de l’endroit? »
« Non, je suis la locataire. »
« Ah, d’accord, je comprends: C’est une sous-location. »
« Non, je reste ici.  Ce que je loue, c’est la chambre.  Moi je dors dans le salon, sur le divan. »
« … »

Ok!  Je ne m’attendais pas à ça.  Voilà qui est bizarre comme arrangement.  Je ne suis pas sûr que ça convient vraiment à mes besoins car si comme je le pense c’est une retraitée, elle sera toujours chez elle.  Ce n’est donc pas là que je pourrai avoir l’intimité requise pour baiser Christine.  Surtout que je constate que là encore, j’ai été victime d’une petite annonce mensongère.  Ou du moins, puisque techniquement elle ne ment pas, elle n’en est pas moins trompeuse puisqu’elle est dans la section à louer et non à partager.  N’empêche… Ça reste dans mes prix, et il reste que ça me permettrait enfin de sortir d’ici.  Je décide que mieux vaut voir, je déciderai ensuite.  Elle me demande:

« D’accord!  Est-ce qu’il y a moyen de le visiter?  Disons demain, si ça vous convient? »
« Oui, est-ce qu’à une heure dans l’après-midi ça vous va? »

Ça signifierait me coucher tout de suite en arrivant de travailler demain matin et me lever à midi.  Ça ne me laisse que cinq heures de sommeil, soit trois de moins que ce que j’ai besoin.  Mais tant pis, faut c’qu’y faut.  Je lui confirme que ça me va.  Elle me donne son adresse, que je prend en note.  Mais avant de conclure, elle me demande:

« Je trouve que vous avez une voix très jeune pour votre vocabulaire.  Vous avez quel âge? »
« Moi? Vingt-deux ans! »
« Vingt-deux? »
« Oui!  Vingt-trois dans un mois, le 21 juillet. »
« Oh! »

Je souris.  C’est toujours agréable de voir que mon vocabulaire démontre que je fais plus mature, plus sérieux que mon âge.  Normal: Je suis plus mature et plus sérieux.  Pas étonnant que de tous les hommes qu’elle aurait pu choisir, ce soit moi que Christine ait élu.  Je souhaite bonne soirée à la dame et je raccroche.

Le soir venu, dès que Christine entre dans la cuisine du Dunkin, elle me demande:

« Pis? Tu t’es-tu trouvé un appartement? »
« Bonsoir à toi aussi. »

Je m’en rapproche tout en tirant une feuille de papier journal de ma poche arrière. Je la déplie.  C’est la section des petites annonces du journal.  Je lui montre celle que j’ai entourée au stylo, et lui raconte ma conversation avec la Madame.

« Comme ça, tu vas être coloc avec une p’tite mémé? »
« Oui mais c’est correct.  On devrait bien s’entendre, elle trouve que mon vocabulaire démontre que je fais plus mature que mon âge. »
« On voit bien qu’elle ne te connais pas. »
« Fa que, j’ai rendez-vous pour aller visiter la place à une heure de l’après-midi.  Ça te tenterais-tu de m’accompagner? »
« Pourquoi faire? »
« Ben, j’aimerais ça! Je fais ça pour toi, après tout. »
« Non, visiter un appartement ensemble, ça fait trop comme si on serait un couple. »

Hum!  Drôle de raison de refuser mon offre, mais bah!  Je me remet au travail.  Quelques heures plus tard, à la fin de mon shift, je rentre chez Marie-France et je la tire du lit.  Comme d’habitude, elle se lève, va déjeuner et part au travail tandis que j’occupe le lit et dors.

Midi, le réveil sonne.  Je me lève et me précipite à la douche, me refaisant une beauté en un temps record, avant de partir attendre le bus.  Je porte mes vêtements normaux propres et irréprochables, et non ceux que Christine m’a fait acheter.  Bonne chose que j’ai maintenant les cheveux courts.  Verdun est le quartier voisin de Ville-Émard alors un seul bus suffit, et celui-ci m’amène rapidement à une rue de ma destination.  Puisque c’est près d’une école et que l’heure du diner est presque terminée, je traverse la rue pendant que la brigadière, une vieille madame, arrête la circulation avec son veston jaune-orange fluo et sa pancarte arrêt-stop.

J’arrive devant un bloc de trois étages à 13:00 pile. Je vérifie sur mon papier si c’est bien la bonne adresse.  Ça l’est!  J’entre et je grimpe l’escalier intérieur jusqu’au numéro de l’appartement.  Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Hum! Peut-être qu’elle dort encore. »

Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Peut-être qu’elle est dans la salle de bain. »

Je m’assois sur les marches et j’attends dix minutes. Puis, je me lève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« M’ouain… Peut-être qu’elle est allée faire une commission ou què’que chose. »

Je me rassois sur les marches. J’attends dix minutes.
Je me relève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Ben voyons! »

Je me rassois sur les marches.
J’attends dix minutes.
Je me relève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

Je ne comprends vraiment pas ce qui se passe.  Je décide d’attendre un dernier dix minutes.  Lorsque 13:40 apparait à ma montre, j’essaye un dernier coup.
Je me relève.
Je cogne.
J’attends.
Aucune réponse.

« Mais voyons donc! Pourquoi est-ce qu’elle ne répond pas?  J’étais pourtant à la bonne heure, au bon endroit. »

Je relis le bout de papier sur lequel j’ai noté l’adresse et l’heure, ce qui confirme mes dires.  Sans trop comprendre, je repasse machinalement notre conversation téléphonique de la veille dans ma tête, et…  Et je me souviens tout à coup comment le ton de voix de la madame avait changé, en apprenant que je n’avais que vingt-deux ans.  Et je réalise tout à coup que ceci est la seule raison pouvant expliquer pourquoi elle ne me répond pas et/ou n’est pas là.  Parce que je suis un jeune.

« Alors c’est pour ça qu’elle ne me répond pas?  C’est pour ça qu’elle a changé d’idée à mon sujet?  Une minute, mon vocabulaire démontre que je suis mature et instruit. Et la minute d’après, mon âge démontre que je suis un délinquant sans allure? »

Je n’arrive pas à y croire.  Et pourtant, c’est la seule explication possible.  Je n’en reviens pas.  Ça m’insulte!  Après avoir passé toute mon enfance et mon adolescence à être victime de préjugés anti-jeunesse, je me serais attendu à ne plus avoir à subir ça maintenant que je suis un homme de presque 23 ans, occupant un travail stable à temps plein.  C’est révoltant!

« Mais bon, à quoi m’attendre d’autre d’une vieille tabarnak de crosseuse qui fait accroire qu’elle a un 2½ à louer alors qu’il s’agit en réalité d’une simple chambre. »

C’est avec la rage au coeur et un sentiment de frustration sans borne que je redescends les escaliers.  Moi qui ai pris la peine de ne dormir que cinq heures aujourd’hui. Moi qui ai fait l’effort de faire ce que j’avais à faire.  Voilà ma récompense.  Être viré pour avoir commis le crime de n’être pas né plus tôt.  Cette injustice me fait chier sans bon sens.

Le soir venu, dès que Christine entre dans la cuisine du Dunkin, elle me demande:

« Pis? Ton appartement? »
« Bonsoir à toi aussi. »

La façon cavalière qu’a Christine de m’aborder lorsqu’elle me voit m’irrite toujours un peu, chose que je souligne subtilement à chaque fois en lui répondant bonjour de cette manière.  Hélas, c’est une subtilité qu’elle ne semble pas saisir.  Ceci ne met pas tellement mon humeur en de bonnes dispositions pour lui expliquer ce qui s’est passé.  C’est que de la façon dont son comportement envers moi a changé depuis que j’ai accepté d’être son amant, j’ai la désagréable impression que si je lui raconte, ou bien elle ne me croira pas, ou bien elle trouvera le moyen de dire que c’est de ma faute, ou bien elle va se moquer.  Et pour être franc, avec ce que j’ai vécu en début d’après-midi, je n’ai vraiment pas le goût de subir ses commentaires chiants.  Aussi, je décide tout de go de lui improviser un mensonge.  En prenant un air joyeux et satisfait, je lui dis:

« Tout est beau!  J’ai dit à la madame que je travaillais de nuit.  Comme ça, elle peut continuer d’utiliser sa chambre la nuit.  Et le jour, puisque je dors de huit heure le matin à quatre heure de l’après-midi, ma présence ne la dérangera pas. »
« Pis si elle se lève tard? »
« Non, justement!  Même si elle est à la retraite, il faut qu’elle se lève tôt parce que trois fois par jour, elle met son veston jaune-orange fluo, elle prend sa petite pancarte arrêt-stop, et elle va faire la brigadière pour l’école qui est au coin de la rue.  C’est l’arrangement parfait! »

Je me surprends moi-même de la facilité avec laquelle j’ai réussi à lui pondre une histoire aussi crédible.  C’est avec un sourire satisfait qu’elle se dirige vers la toilette des employés et s’y embarre pour se changer.

Bon, d’accord, je lui ai menti.  Mais tant pis!  Ce n’est pas de ma faute à moi si je ne l’ai pas eue, cette chambre dans cet appartement.  J’ai fait tout ce que j’avais à faire.  Par conséquent, je refuse d’être celui qui subit les conséquences des menteries et des préjugés anti-jeunesse que cette vieille bitch a décidé de ressentir injustement à mon sujet.

« Et puis… » me dis-je, « C’est pas comme si Christine allait me suggérer que l’on aille baiser chez moi, avec une vieille à la retraite qui sera toujours là pendant nos congés la fin de semaine.  Fa que dans l’fond, ça me servirait à quoi, de déménager, à part perdre de l’argent pour rien, hm!? »

À SUIVRE

Christine, 3e partie: Le début des changements

Voilà quelques jours que Christine et moi sommes amants secrets.  Pour le moment, côté faits et gestes, notre relation n’a pas changé du tout.  Nous n’avons pas encore baisé, nous ne nous sommes jamais embrassés, et on ne s’est même jamais tenus la main. Il faut dire qu’avant de passer aux actes, il y a un truc auquel Christine tient plus que tout.  Elle me l’a dit pendant notre pause au travail, le lendemain de mon acceptation de sa proposition.

«Il va vraiment falloir faire de quoi avec ton look.  Y’é pas question que je m’affiche en public aux Foufs avec toi amanché d’même. »
« C’est sûr qu’en uniforme de Dunkin, j’ai l’air beigne. » Ironise-je.
« Premièrement, ta queue de pouliche, tu vas me couper ça! »
« Euh…  Ma queue de cheval? Vraiment?  Pourtant, être un jeune aux cheveux longs, c’est supposé être un signe de rébellion, non? »
« Quand on les a longs partout, oui!  Mais toi, quand tu détaches tes cheveux, chuis sûre que ta coiffure, c’est rien d’autre qu’une coupe Longueuil de la mort qui t’arrive au milieu du dos.  Réveille! on n’est pu dans les années 80. » 

Je dois admettre qu’elle n’a pas tout à fait tort.  Car en effet, c’est peu après avoir été embauché par le magazine Wow, en avril 1988, que j’ai décidé de me les laisser repousser.  Je n’avais pas eu de coupe de cheveux depuis ma coupe en brosse six mois plus tôt, en automne ’87, suite à ma rupture avec Julie.  Et la repousse était en effet dans le but d’arborer la coupe Longueuil, qui était à la mode à ce moment-là.  Six mois plus tard, j’ai commencé à la porter en permanence sous forme de queue de cheval, puisque mes cheveux frisés et volumineux étaient trop bouffants en arrière pour le reste de ma coupe. Pendant trois ans, je n’ai fait que m’amincir périodiquement les cheveux sur la tête et les côtés moi-même, aux ciseaux, tout en laissant l’arrière pousser.  Aujourd’hui, nous sommes en 1991.  La mode a changé.  Il serait peut-être temps que je fasse de même.

Ce matin-là, de retour chez la mère de Marie-France, ma décision est prise.  Tandis que ma blonde, ma belle-mère et mon jeune beau-frère dorment un étage plus haut, j’entre dans la cuisine, j’ouvre un tiroir et j’en sors une paire de ciseaux.  Tenant ma queue de cheval d’une main, je glisse les lames entre l’élastique et ma nuque et je commence à couper.  Cinq coups suffisent.  La queue me reste dans la main.  Je la contemple.  Je devrais la jeter aux poubelles, mais je ne sais pas trop… J’hésite.  En sachant que les cheveux poussent en moyenne d’un centimètre par mois, cette longue queue de cheval représente en quelque sorte le calendrier de mes quatre dernières années de vie.

« Les premiers millimètres des pointes datent de ma première expérience de vie à Montréal en ’87.  Les cinq centimètres suivants sont les mois où j’avais abandonné tout espoir d’être un artiste. Les dix-huit centimètres qui suivent ont poussé tandis que je publiais de mes BD au magazine Wow!  Puis, viennent les deux centimètres de l’époque où j’ai harcelé Nathalie.  Enfin, ma période Marie-France commence ici… »

Puis, mon regard se déplace à la fin de la queue, aux poils fraichement coupés au-delà de l’élastique.

« …pour se terminer là! »

Considérant qu’il serait dommage de détruire quelque chose d’aussi symbolique, je décide de la garder.  Lorsqu’il s’agit de mon histoire personnelle, je suis un grand sentimental.

Et nous voici aujourd’hui, trois jours plus tard, samedi le 15 juin, 13:00.  Tel que planifié, je suis en route vers le métro Saint-Laurent, l’argent de mon dernier chèque de paie en poche.  À trente-cinq heures de travail par semaine au salaire minimum qui est de $5.35, je reçois, après déductions, $326.00 à toutes les deux semaines.  Ça devrait être suffisant.  Du moins, j’espère. 

Je débarque du wagon bleu et monte les escaliers.  En ce moment, je porte une paire de jeans ajustés gris pâle acid wash, une chemise à manche courte blanche à rayures verticales, et j’ai au pied de simples espadrilles.  Je vois Christine qui m’attend au-delà des tourniquets du guichet.  Je l’ai déjà vue en civil lorsqu’elle m’a fait sa proposition d’amants au resto Lafleur, mais je réalise que pour Christine, civil les jours de travail et civil les jours de congés, c’est autre chose. Aujourd’hui, elle est quasiment punk. Large T-shirt noir à l’effigie du groupe Ludwig Von 88.  Ceinture cloutée en cuir.  Jupe noire à la mi-cuisse.  Bas-culotte rouge sang recouvert d’un fishnet troué ici et là.  Enfin, bottes Doc Marten’s fortement abimées, mauves et noires, d’où ressortent des gros bas de laines gris repliées sur le rebord des bottes.  Elle relève la tête vers moi et me fait un air de dégoût!

« Hey lala! Y’était temps qu’on fasse quelque chose avec toi.  J’ai quasiment honte de te connaitre! »
« Bonjour à toi aussi! »

Nous nous dirigeons vers l’escalier mobile.

« Non mais sérieusement, c’est-tu ta mère qui t’habille ou bien tu t’es pas acheté de linge depuis les cinq dernières années? »
« Ha! Tu peux ben parler, avec ton T-Shirt de ’88. »
« Le 88 c’est pas l’année, c’est un symbole pour niaiser les néo-nazis.
Ludwig Von 88 c’est un band punk.  Tu connais pas ça? »
« Non! »
« Bérurier Noir, tu connais? »
« Vaguement entendu parler.  Y’a déjà eu un court article sur eux de publié dans le Wow! avant que j’y travaille. »
« Je les adore
!  Particulièrement leur toune, « Porcherie. »

Et voilà qu’elle se met à m’en chanter un extrait.

«  Le monde est une vraie porcherie. Les hommes se comportent comme des porcs. De l’élevage en batterie.  À des milliers de tonnes de morts. »
« Ouain, c’est joyeux! »
« Je vois qu’il va falloir en plus te faire ton éducation musicale.  Y’a aussi Jean Leloup qui est un excellent artiste, un véritable génie.  Il est sûrement plus à ta portée. »

Je ricane tandis que nous sortons dehors, au soleil et à l’air frais.

« Jean Leloup?  Sérieux?  Un belge qui essaye de chanter du québécois… »
« Jean Leloup, un belge?  Y’é né à Sainte-Foy, une banlieue de Québec. »

« Ah? »

Jean Leloup, un québécois?  Avec son accent?  Elle me niaise!?

« Euh…  En tout cas, il a sorti cette année, en 1991, une toune nommée « 1990 » dans lequel il décrit un futur déjà dépassé.  Cette même toune qui se finit avec une fille qui dit « Hier soir un DJ a sauvé mon âme avec cette chanson », ce qui est un plagiat de la toune « Last night a DJ saved my life » que le groupe InDeep a sorti en 1983, dans lequel la chanteuse dit « Last night a DJ saved my life with a song »… C’est ça que tu qualifie de génie? »
« Évidemment, si tu choisis la seule toune commerciale qu’il a fait…  Tu connais pas « Menteur », son album précédent? »
« Non! »
« Chus sûre que t’as déjà entendu Alger: ♫ C’est là aussi que j’l’ai connue ♫ La première fille que j’l’ai perdue ♫ La première fille que j’l’ai aimée ♫ La première fille que j’l’ai caressée… »

Je ne réponds pas, mais dans ma tête, je pense:

« Ah bon?  C’est ça que ça prend, selon elle, pour être un génie musical?  Plagier une toune pop des années 80 et imiter un accent arabe?  Pfff… »

Bonne chose que je me suis fermé la gueule sur celle-là.  Ça m’a probablement évité de me faire de nouveau corriger par Christine, comme quoi Jean Leloup a été élevé en partie à Alger, donc que son accent est tout sauf fake.  Et puis, après tout, si je suis ici en ce moment et que j’accepte de me prêter à ce relookage, c’est dans le but de changer pour le mieux.  Je dois donc garder l’esprit ouvert et la bouche fermée.

Nous tournons le coin de rue et nous voici sur Sainte-Catherine, en face d’une boutique dont la vitrine affiche une bonne cinquantaine de T-Shirts aux motifs variés, ainsi que tout le kit du parfait petit fumeur de drogues.

« Premier arrêt: la boutique Le Rock.  Viens! »

Nous entrons dans cette véritable caverne d’Ali-Baba de la contre-culture où, contre toute attente, cette quantité incroyable de marchandise est propre et bien rangée.  Mais contrairement à ce que je croyais, nous ne sommes pas ici pour m’habiller.  Non, elle me fait acheter un simple sac à dos en tissus noir.  En ressortant de la boutique, alors que je suis en train de me l’enfiler sur le dos, elle me regarde comme si j’étais en train de commettre un attentât à la pudeur.  Elle me lance:

« Qu’est-ce tu fais? »
« Ben, je m’accroche mon sac à dos sur mon dos.  C’t’à ça que ça sert, non? »
« Ben oui, mais porte pas ça de même comme un quétaine, franchement! »

Elle passe derrière moi et m’enlève le sac.  Joignant les deux courroies, elle me les enfile à un seul bras.

« Voilà comment ça se porte, un sac, dans la rue: Sur l’épaule droite! »
« Jamais sur l’épaule gauche? »
« Non!  Surtout pas sur Ste-Cath. »
« Pourquoi? »
« Parce si tu la porte sur l’épaule gauche, ça veut dire que t’es gai. »
« Hein? C’est n’importe quoi! »
« Heille, je l’sais! Mon frère est gai! »

Eh ben!  Et moi qui croyais qu’être un non-conformiste signifiait ne pas se conformer à des règles stupides.  Décidément, je me coucherai moins niaiseux ce soir.  Ou plus, tout dépendant du point de vue. Tout en restant sur Sainte-Catherine, nous traversons ensuite la rue Saint-Dominique. 

« Où on va maintenant? »
« Tu vas t’acheter des Levi’s.  C’est juste ici, dépassé le Métropolis. »

Nous arrivons en effet à une boutique de vêtements jeans. Nous entrons.  Elle me demande mon tour de taille et me choisit deux paires de jeans, coupe relaxe, une bleue marine, une noire.

« Tes jeans tellement tights qu’on les croirait peinturés sur tes cuisses, ça fait dur.  Pis gris acid wash, c’est démodé.  Tiens, essaye ça! »

J’entre dans la cabine d’essayage.  Les jeans me font à la taille, quoi que j’ai l’impression que mes cuisses se perdent dedans. De plus, ils sont un bon huit pouces trop long.  Qu’importe, le tailleur sur place prend ma mesure et me les coupe aussitôt à ma grandeur.  Tandis qu’il ajuste la seconde paire, Christine me revient avec un veston jeans noir.  Je l’essaye et le prend également. Les trois pièces me coûtent en tout cent dollars tout rond.

« Bon ben on retourne au métro.  Troisième et dernier arrêt, la boutique de Docs. »
« De ducks? »
« De Doc Marten’s.  On va t’acheter des bottes. »

Je ne m’attendais pas à ça en plus.  Mais bon, puisque j’ai commencé, aussi bien y aller jusqu’au bout.  Nous reprenons le métro, transférons de la ligne verte à l’orange, et débarquons au métro Sherbrooke.  Elle m’amène dans une boutique au coin de la Rue de Rigaud et Saint-Denis. J’en ressors trente minutes plus tard avec une boite de paire de bottes Doc Martens, un T-Shirt blanc, une ceinture, et allégé d’un autre $98.00.

« Prochain arrêt: l’UQAM! »
« Hein?  Tu veux quand même pas que je retourne aux études en plus? »
« Ben non, niaiseux.  Tu vas pouvoir te changer dans leurs toilettes. »
« On est en juin. »
« L’UQAM est ouverte à l’année longue.  Viens t’en! »

Je la suis.  Nous descendons la pente de la rue Saint-Denis jusqu’à atteindre l’université.

Nous montons les marches et, à ma grande surprise, malgré que nous sommes samedi, malgré que nous sommes en juin, les portes sont déverrouillées.  Elle m’entraine un étage plus haut, à une salle de bain pour hommes.

« Vas-y, je t’attends! »

J’entre. La place est déserte. Je me déshabille, ne gardant que mes sous-vêtements.  En mettant mon nouveau T-Shirt, je constate que j’ai encore le réflexe de tasser ma queue de cheval, bien que je ne l’ai plus depuis maintenant trois jours.

« Hum!  Je suppose que je ne pouvais pas m’attendre à ce que trois-quatre ans de réflexes acquis puissent disparaitre du jour au lendemain. »

Quelques minutes plus tard, je sors, complètement transformé.  Veston de jeans noir, T-shirt blanc, jeans noirs et bottes.  Mon vieux linge est dans mon sac à dos que je porte tel que supposé à mon épaule droite.  Avec au visage la satisfaction du travail bien fait, Christine dit:

« Bon!  Là, t’es regardable! »

Une demie-heure plus tard, nous sommes tous les deux attablés au McDonald’s du coin, elle devant un trio Big Mac, moi devant un trio filet de poisson. (C’est moins cher) Je ressens un sentiment de fierté du fait qu’elle apprécie ma nouvelle apparence.

« Pis?  T’as pas trop honte d’être vue en public avec moi, là? »
« On va dire! »

Je souris, croyant que ce sarcasme est une plaisanterie.  Je déchante en voyant que ça n’en est pas une.

« C’est juste dommage que pour l’instant ça fait poseur, ton look. »
« Euh… Comment ça? »
« Un vrai jeune de rue ne porte jamais tout un kit neuf au complet. »
« Euh… C’est parce que je ne suis PAS
un jeune de rue. »
« Ça parait!  Tu laveras ton stock deux-trois fois avant de le porter, et laisse-le sécher fripé aussi.  Quant à tes bottes, faudrait que t’ailles marcher dans le bois avec pendant deux-trois heures.  Pis dans des terrains en chantier aussi, en kickant des tas de garnottes.  Ça va leur enlever leur luisant. »

Décidément, je vais finir par croire qu’elle n’est jamais satisfaite, cette fille.  Je constate qu’au moins, elle ne fait pas que critiquer pour critiquer. Elle me guide en me disant quoi faire pour améliorer mon look.  Quoique je dois avouer que je commence à être quelque peu indécis si améliorer est encore le mot à utiliser dans cette nouvelle demande de sa part.  En terminant ses frites, elle dit:

« Bon ben maintenant, pour la suite du programme… »
« Woah, du calme!  Tu viens de me faire dépenser deux-cent piasses, là.  Il me reste juste cent vingt-cinq pour deux semaines. »
« Relaxe, j’allais dire que pour la suite du programme, j’allais te présenter mon frère, Pascal.  Il travaille pas loin d’ici, à la boutique Chez Priape. »
« Connais pas! »
« C’est un sex-shop dans le village gai. »
« Ah, ok, c’est le frère gai dont tu me parlais tout à l’heure. »
« C’est ça! »
« Et ensuite? »
« Ben, si tu veux pu dépenser, on pourrait aller relaxer chez toi si ça te tente. J’ai ben hâte de voir ta collection de BD. »

Et voilà!  Malgré le fait que nous ne sommes pas supposés être plus que simples amis-avec-sexe-occasionnel, j’aurais dû m’attendre à ce qu’elle veuille éventuellement venir chez moi.  Même de simples amis-sans-sexe se rendent visite de temps en temps.  Je tente de m’en tirer.

« On peut pas aller chez vous à la place? »
« Non, j’habite chez ma mère avec mon demi-frère, Frank.  On est samedi alors ils sont là tous les deux, on n’aura pas tellement d’intimité. »
« C’est pareil chez moi. »
« Tu restes-tu encore chez tes parents toi aussi? »

Bon, qu’est-ce que je fais?  Est-ce que j’essaye de faire passer Marie-France pour ma soeur, et sa mère et son frère pour les miens?  C’est tentant, mais ça pourrait se retourner contre moi à long terme.  Je crois que je n’ai pas le choix de lui donner un gramme de mensonge dilué dans un kilo de vérité.

« Non, j’habite encore chez mon ex, avec sa mère et son frère, en attendant de m’accumuler assez d’argent pour partir de là en … »

Cette nouvelle lui donne un choc.

« QUOI? »
« Ben oui, quoi, faut ben que je finisse de m’acheter des meubles et… »
« Non! »
« Quoi, non? »
« Non, j’accepte pas ça! »
« Euh… Ok, explique! »
« Ta situation!  Franchement!  Voir si un gars resterait encore avec son ex chez sa belle-mère. C’est pas crédible pantoute, ton histoire. »
« Et pourtant, c’est la vérité. »
« Ah ouain?  Ben moi je trouve que ça sonne pas mal comme un gars qui essaye de se faire passer pour célibataire parce qu’il a envie de tromper sa blonde. »

Tout en gardant mon calme, je roule des yeux au ciel.  D’une voix posée, sans me démonter, je réponds:

« Voyons, Christine, Franchement!  Si j’essayais de me faire passer faussement pour célibataire dans le but de draguer, tu penses pas que justement j’aurais fait ça, draguer, depuis qu’on se connait?  J’veux dire, tu les vois bien, Manon pis les autres, au Dunkin, qui me font sans arrêt des propositions sexuelles? Même si c’est en joke, tu penses pas que je me serais déjà essayé avec elles si c’était le cas? »
« Ben justement!  Si t’es en couple, c’est une bonne raison pour refuser leurs propositions. »
« Christine! Franchement! Est-ce que tu t’entends parler?  D’un côté, tu me soupçonne d’être en couple et infidèle.  Pis de l’autre, tu me soupçonne d’être en couple ET fidèle.  Voyons, un peu de cohérence!  Tu vois bien que ça n’a pas d’allure, ce que tu dis là. »

Elle me regarde en silence, analysant ce que je dis, mesurant la crédibilité de mes arguments.  Je rajoute:

« Pis sérieusement, si j’avais eu de quoi à cacher, penses-tu que j’te l’aurais dit sans hésitation, que je restais encore avec elle, sa mère pis son frère?  Tu penses pas que j’aurais plutôt essayé de te faire accroire que c’était ma mère, ma soeur et mon frère? »

Après quelques secondes, elle dit:

« M’ouain, bon!  Je veux bien t’accorder le bénéfice du doute.  Mais ça change rien au fait que ta situation, je ne suis pas du tout à l’aise avec ça.  Alors regarde bien: Tu fais ce que tu veux. Mais tant que t’es pas sorti de chez elle, alors nous deux, ça n’arrivera pas.  C’est clair? »
« Très clair! »

Dépenser $200.00 pour me faire dire que ça n’arrivera pas.  Génial!  En tout cas, mon bluff a réussi, donc rien n’est perdu.  N’empêche qu’il va falloir que je me mette sérieusement à me chercher un appartement. Ah, et aussi annoncer à Marie-France que je casse avec.

À SUIVRE

Christine, 2e partie: Une passion partagée.

Mon seul collègue de travail masculin, c’est l’ assistant-gérant du Dunkin.  Il a la distinction d’être l’un des 8624 hommes au Québec à s’appeler Stéphane Tremblay.  Il a 27 ans, il est blond et il arbore la coupe Longueuil avec la moustache comme son idole Chuck Norris.  Il aime les arts martiaux, les gros chars sports, la bière, les armes militaires et les ninjas.  Et surtout, il aime les filles.  Non, sérieux, c’est ridicule à quel point il est désespérément dépendant affectif.  Il drague systématiquement chaque fille qui vient travailler ici.  Bon, en fait, j’exagère.  Il drague systématiquement chaque fille qui entre dans ses critères de beauté, c’est à dire les belles jeunes grandes minces.  Voici comment ça se déroule habituellement:

Lundi: La fille est embauchée.
Mardi: Stéphane m’en parle, m’expliquant comment il la trouve belle.
Mercredi: Il me dit qu’il lui a parlé et que, d’après ce qu’il peut voir, il est convaincu que c’est la fille parfaite pour lui.
Jeudi: Il m’annonce qu’il va la draguer ce soir.
Vendredi: Voyant qu’il est silencieux au sujet de la fille, je l’interroge, et j’apprends qu’il a essuyé un revers et que ça le laisse déçu et amer.

Puisque je travaille de nuit depuis les huit derniers mois, je ne vois plus Stéphane que le matin lorsque l’on se croise, au moment où je termine mon quart de travail et qu’il commence le sien.  Ça ne m’empêche pas de constater qu’il continue son manège puisque j’entends souvent mes nouvelles collègues de nuit en parler.  Ça me donne un sourire moqueur.  J’ai beau être moi-même dépendant affectif et sexuel, je n’agirais jamais de manière aussi pathétique si j’étais célibataire.  Ça me fournit cependant un excellent sujet brise-glace afin d’aborder les nouvelles filles.  C’est ainsi que, lorsque Christine est venue à moi se présenter, je lui ai répondu:

« Bienvenue au Dunkin.  Est-ce que t’as eu droit à l’initiation? »
« Quelle initiation? »
« T’es belle, blonde, grande et mince.  Donc forcément t’as dû te faire cruiser par Stéphane. »
« Oh, fuck, oui!  Mais je l’ai vu venir et je lui ai dit que j’avais déjà un chum. »
« Ha! Ha! Il a dû déchanter. »
« Même pas, il m’a juste répondu: « Ça t’tenterais pas de changer de chum? »

Un air de grande surprise amusée m’envahit le visage, ce qui fait sourire Christine.  Peut-être y voit-elle là un signe comme quoi nous sommes branchés sur la même longueur d’ondes au sujet de notre assistant gérant, car elle rajoute:

« En réalité, j’ai pas de chum.  J’ai juste dit ça pour le tenir éloigné.  Dommage que ça n’a pas marché. »
« Oh, t’en fais pas.  Dès qu’une fille lui dit non, il laisse tomber et se réessaye sur la prochaine. »
« Ah ben tant mieux! »

Et c’est ainsi que Christine et moi avons commencé à travailler ensemble: Sous le signe de l’amusement et de la camaraderie.  À partir de là, je me suis comporté comme je le fais avec toutes mes collègues féminines, c’est à dire en restant à ma place, en étant respectueux, n’étant rien de plus qu’amical.  

Au fil des semaines, on se parle de plus en plus de nous, de notre histoire personnelle, de nos projets d’avenir.  C’est ainsi que je lui ai dit que j’ai fait de la bande dessinée pour le magazine Wow! de juin 1988 jusqu’à sa mort en septembre 1989.  C’est là qu’elle me pose la question suivante:

« Est-ce que tu connais Valium? »

Surpris et ravi qu’elle me pose cette question, je lui répond:

« Valium?  Tu parles de Henriette Valium le dessinateur de BD underground, ou bien de Henriette Valium le musicien du groupe Valium et les Dépressifs, qui passent souvent en spectacles aux Foufounes Électriques? »
« Tu vas aux Foufs, toi? »
« Avec mon horaire? Pas aussi souvent que je le voudrais, non. »

En réalité, je bluffais, histoire de faire mon intéressant.  Si je connaissais Valium et ses deux carrières, c’est tout simplement grâce à une publication de rock & BD underground montréalaise nommée Rectangle, que j’avais commencé à lire le mois dernier pour la simple et mauvaise raison qu’elle était distribuée gratuitement aux boutiques de comic books où j’allais régulièrement dépenser toutes mes payes. Ma mésaventure dentaire, ainsi qu’une situation semblable vécue à la toute fin de la première fois où je suis parti en appartement en 1987 m’ont quelque peu découragé du principe de l’économie.  Voilà pourquoi je vivais maintenant d’un chèque de paie à l’autre sans me soucier du lendemain, flaubant mon argent en livres, BD, disques en vinyles neufs et usagés, cinéma, restos.  Je reste quand même assez raisonnable pour avoir un certain soucis de l’avenir.  C’est pourquoi, une fois de temps en temps, je vais au Ikea m’acheter tel ou tel meuble dont j’aurai besoin dans mon futur appartement.  Parce que si mes sept semaines en appartements m’ont apprises quelque chose il y a quatre ans, c’est bien le fait qu’il est impossible de te meubler lorsque ton argent sert à payer le loyer, l’électricité, le téléphone et la nourriture. Bref, je dépense beaucoup pour me payer du bon temps.  Avec la vie que je menais, mon moral en avait besoin.

Et c’est justement la raison pour laquelle je m’arrangeais pour avoir l’air intéressant auprès de Christine.  Parce que j’aime l’attention qu’elle me porte.  J’apprécie son amitié.  Et surtout, le fait qu’elle a l’air de connaître et aimer la BD, ça en faisait quelque chose de précieux.  Il est vrai que jusqu’à maintenant, jamais je n’avais rencontré une fille qui ne considérait pas la BD comme un pseudo-art juste bon pour les enfants et les attardés mentaux.

Et elle, heureuse d’avoir trouvé en moi quelqu’un qui partage l’une de ses passions, a décidé de les partager d’une autre manière.  Le lendemain et les jours suivants, elle m’apporte des albums de sa collection personnelle et me les prête.  Elle me fait ainsi découvrir Silence de Comès. Inspecteur Canardo qui était, à l’époque, une des toutes premières séries à utiliser des personnages d’animaux anthropomorphes dans des scénarios dramatiques.  Et quelques albums de la collection Fluide Glacial, tels ceux d’Edika, et les deux séries de Maëster, Athanagor Wurlitzer, obsédé sexuel et Soeur Marie Therese des Batignolles.  De mon côté, je lui prêtais surtout des Gotlib.  Et puisqu’elle me refilait des séries adultes, je fis de même: Raah Lovely, Pervers Pépère, Hamster Jovial. … En les achetant d’abord, puisque je ne les possédais pas à ce moment-là, chose que je me suis bien gardé de lui avouer.

Nous voilà à la première semaine du mois de juin.  Un matin, après notre quart de travail nocturne, Christine me propose d’aller déjeuner à un resto du quartier.  Elle dit qu’elle a quelque chose d’assez important à me dire. Que peut-elle donc bien avoir à me confier qui ne puise se dire ici?  Intrigué, j’accepte. Elle y met une condition:

« Je pars en premier.  Attend dix minutes, puis vient me rejoindre au Lafleur. »
« Hein?  Pourquoi qu’on peut pas y aller en même temps? »
« J’veux pas que nos collègues nous voient partir ensemble.  Je veux pas faire partir des rumeurs. »

De plus en plus bizarre.  En tout cas, je fais comme elle dit.  Je la laisse partir, et dix minutes plus tard je la rejoint au resto.

Rendu là, devant nos déjeuners, elle m’explique ce dont il s’agit.

« Ça fait un an que je suis célibataire.  J’ai beau avoir été élevée dans un environnement religieux strict, je ne suis pas faite en bois.  J’ai des manques du côté sexuel.  C’est sûr que je pourrais me ramasser n’importe quel gars.  Mais moi, les histoires d’un soir, surtout avec n’importe qui, ça ne m’intéresse pas.  Et c’est pour ça que je voulais te parler seul à seul ce matin. »

Mon premier réflexe en entendant ça est de penser qu’elle va me demander si je connais un gars célibataire à lui présenter.  Voilà pourquoi je ne m’attends pas du tout à ce qui suit:

« Est-ce que tu voudrais être mon amant? »

Devant mon air surpris, elle élabore:

« Je ne cherche pas à avoir un chum.  Tout ce que je veux, c’est un gars avec qui avoir une relation d’amitié, avec du sexe à l’occasion.  Comme je te dis, je ne veux pas n’importe qui.  Je préfère que ce soit quelqu’un avec qui j’ai des points communs et une bonne complicité.  Et à moins que je me trompe, c’est pas mal ce qu’on a déjà.  Fa que, si ça te tente… »

Quelques paragraphes plus haut, j’explique comment je me suis arrangé pour avoir l’air intéressant à ses yeux car j’aimais la complicité que nous avions.  Et c’est la raison pourquoi, dans les deux mois où j’ai travaillé avec elle, je ne lui ai jamais parlé de Marie-France. Pour autant que Christine le sache, je suis célibataire.  Je n’ai pas fait ça dans le but de draguer.  Par contre, je ne m’attendais pas non plus à l’être.  Ou en tout cas, pas sérieusement.

Et me voilà face à un dilemme de taille.  D’un côté, en tant que soi-disant bon gars, j’ai toujours été l’apôtre de la fidélité.  Mais d’un autre, jamais je n’aurais pu imaginer pouvoir plaire à deux filles en même temps. Facile de se proclamer fidèle dans ce temps-là.  

Je regarde la superbe déesse blonde athlétique en face de moi.  Tout comme moi, elle aime la BD, elle est éprise de liberté, elle aime sortir, elle veut du sexe, et ce n’est pas elle qui va me parler de mariage ni de fonder une famille.  Et soyons francs, avec ce dont j’ai l’air, une telle fille qui s’offre à moi, c’est une opportunité qui ne se présentera probablement pas deux fois.  Est-ce que je dois vraiment laisser un détail mineur, comme le fait d’être déjà en couple, se mettre entre tout ça et moi?

Oui, bon, j’ironise.  Le fait d’être en couple avec Marie-France est loin d’être mineur comme détail, surtout que j’habite avec elle chez sa mère.  Mais bon, ce qui importe right here right now, c’est de saisir cette offre au vol. Je verrai plus tard comment m’arranger avec ça.  Aussi, le coeur battant, n’en revenant pas de la chance que j’ai, je lui réponds:

« Oui!  Ça m’intéresserait! »
« Ok! Mais je je tiens à ce que tout soit clair.  On ne sort pas ensemble.  On n’est pas des amoureux.  On n’est pas chum/blonde. On n’est pas un couple.  Ok? »
« Ok! »
« Et surtout, je ne veux pas que personne le sache.  En privé, on va être amants et on va faire des sorties ensemble.  Mais devant tout le monde, on va continuer d’avoir une relation de simple collègues de travail.  C’est clair? »
« Très clair, très acceptable, et très accepté! »
« Très bien! »

D’habitude, lorsqu’une fille tient à ce que notre relation soit secrète, ça me déçoit.  C’est comme si elle me disait qu’elle a honte que l’on sache qu’elle est dans une relation avec moi.  Je trouve ça insultant.  Mais cette fois, avec Marie-France, j’ai mes propres raisons de vouloir rester discret.  Je m’interroge cependant sur un détail:

« Pourquoi moi?  J’veux dire, t’avais Stéphane qui s’est montré intéressé à toi dès le départ.  Et faut avouer que malgré sa moustache et sa coupe Longueuil, il parait quand même mieux que moi et il a une meilleurs situation en tant qu’assistant gérant. »
« Pourquoi pas lui?  Parce que les machos à Corvette, c’est pas mon genre pantoute!  Pourquoi toi?  Ben d’abord parce que, comme je t’ai dit, on s’entend bien, on a une bonne complicité.  Et puis, tu te rappelles, au tout début, la première fois qu’on s’est parlé?  Tu m’as dit que j’étais une belle grande mince. »
« Oui, je me souviens! »
« J’ai d’abord pensé que tu me draguais.  Mais j’ai bien vu après ça que non, t’as jamais été rien d’autre qu’amical avec moi.  Ça voulait dire que c’était pas un compliment vide donné dans l’espoir de me fourrer, mais bien que tu le pensais vraiment, que t’étais sincère.  J’ai trouvé ça très appréciable »

Ayant dit tout ce que l’on avait à se dire sur le sujet, Christine et moi partons chacun de notre côté, chacun chez soi, se coucher.  Plus j’y pense, plus je crois que j’ai fait le bon choix en lui disant oui.  Il ne me reste plus maintenant qu’à trouver une façon de mettre fin à ma relation avec Marie-France et de partir en appartement, et ce le plus tôt possible.  

À SUIVRE

Christine, première partie: La moitié de mon âge.

Mercredi 4 mars 2015.  Je profite de cette première journée chaude et ensoleillée de l’année pour me balader dans Hochelaga, ce quartier de Montréal dans lequel le hasard me ramène pour la première fois depuis 1991-92.  Je constate plusieurs choses. D’abord, que 90% des bâtiments et habitations de ce quartier n’ont pas changé d’un poil en vingt-trois ans.

Et ensuite, le fait qu’il a fallu passer à travers le plus froid mois de février en 115 ans pour considérer que le 1°C d’aujourd’hui puisse être chaud.  Comme quoi il est vrai que certaines choses doivent être mises en contexte pour être comprises. 

Tiens, parlant de comprises, je constate que je ne peux plus lire, entendre, dire ou penser ce mot sans que ça me rappelle cette citation d’Oscar Wilde, Les femmes sont faites pour être aimées, non pour être comprises.  Bonne chose que l’homosexualité ne soit pas un choix délibéré, sinon un cynique pourrait avancer l’hypothèse que celle de ce Monsieur Wilde serait due au fait qu’il a compris les femmes, lui.  Ou du moins, qu’il aurait connu Christine.  Christine à qui je pense en ce moment car elle habitait justement ici, chez ses parents, au coin des rues Ontario et Montgomery.  Christine qui était ma collègue de travail lorsque je travaillais au Dunkin Donuts, coin Monk et Jolicoeur à Ville-Émard.  Christine qui était mon amante.  Et c’est le genre d’amante qui pourrait pousser un homme hétéro à reconsidérer son orientation sexuelle.  Un rapide calcul me montre qu’à ce moment-là j’avais 23 ans, soit la moitié de mon âge actuel. 

Tout en parcourant ces vieilles rues, je me laisse aller à la nostalgie, à mes souvenirs, à ce que j’ai vécu, à ce que j’ai fait, à ce que j’ai dit, à ce que je pensais, et… Et c’est là que je fais ma plus grande constatation de toutes: Celui que je suis aujourd’hui n’a plus rien en commun avec celui que j’étais à l’époque.  Et c’est incroyable à quel point c’est une bonne chose.  Pour quelqu’un qui s’est toujours cru plus sage, plus réfléchi et plus intelligent que la moyenne, j’ai de la difficulté à croire que j’ai pu être aussi stupide, odieux, hypocrite, loser, et même un peu douchebag.  Bon, dans ce dernier cas, je parle de la personnalité, parce que franchement je n’avais rien pour l’être physiquement.  En tout cas, j’étais vraiment une personne désagréable.  Et le pire, c’est que je croyais sincèrement être un bon gars.  Hélas, mes souvenirs ne mentent pas.  Pour ma défense, je suppose que la vie m’avait fait évoluer de façon à pouvoir survivre dans mon environnement.

J’ai déjà glissé quelques mots sur Christine le mois dernier.  Je vais le refaire, en complétant l’histoire.  Commençons, afin de comprendre, par mettre les choses en contexte: 

Avril 1991, j’ai 22 ans. J’en aurai 23 dans trois mois.  Je viens d’adopter un petit chaton gris tigré trouvé en pleine rue sur le Boulevard Monk, un matin en revenant de travailler. Révolté par la stupidité et l’irresponsabilité de ceux qui ont laissé un si jeune chat dehors dans un coin si dangereux, je considérais qu’ils ne méritaient pas de l’avoir. Je l’ai ramené avec moi chez Marie-France et je l’ai baptisé Calvin.

Marie-France, c’est ma blonde.  Eh oui, malgré ce dont j’ai l’air, j’ai réussi à séduire une jolie jeune fille de quatre ans et demi ma cadette.  Et pas n’importe quoi. C’est une fille sérieuse, studieuse, de bonne famille.  Ça fait un an et demi que je sors avec elle, et un an que nous habitons ensemble, chez sa mère, dans un condo sur la rue Galt. 

Je devrais être heureux.  Pourtant, je ne le suis pas.  Je vis dans un état de déception et de frustration permanente.  La raison?  J’ai trop d’ambitions pour mes capacités, pour mes moyens et apparemment pour mon karma. 

L’année précédente, dès le premier janvier 1990, je m’étais juré que je ferais quelque chose de ma vie.  Bien déterminé à laisser derrière moi les situations de loser qui m’ont amené à Harceler Nathalie en 1989, j’ai multiplié les projets et sauté sur toutes les opportunités qui se sont présentées. En voici une liste, et comment ça a tourné:

  • Album de BD intitulé Les Dangers du Rock mettant en vedette Sonic Steve, un personnage que j’ai créé lorsque je travaillais au magazine Wow!  J’ai eu le temps de faire une couverture et douze pages.  En septembre, les six pages des deux seules aventures que j’ai réussi à compléter sont publiées dans le fanzine Zonar.  Ils ne m’ont jamais rendu les pages, ils les ont perdues.  Après tout l’effort que j’y ai mis, je n’avais ni le temps ni l’envie de les refaire, ce qui m’a découragé de continuer.
  • BDpub: Un dessinateur nommé Dany me contacte afin de fonder avec moi BDpub, une compagnie qui offrirait un service de publicité sous forme de bandes dessinées.  J’interromps Sonic Steve, le temps de faire plusieurs pubs non-sollicitées mettant en vedette de vraies compagnies, histoire d’avoir de quoi à montrer à nos futurs clients.  Dany a pris mes pages, les a combinées aux siennes et est parti en faire un portfolio.  Je n’ai plus jamais réentendu parler de lui.
  • Promotion Sélect.  Je répond à une petite annonce dans le journal de la part d’une boite de pub qui porte ce nom.  Je me vois déjà concepteur publicitaire.  En fait, les autres répondants et moi nous sommes faits baratiner sur le sujet de façon évasive pendant deux jours, pour apprendre au bout du compte qu’il s’agissait de faire de la vente porte-à-porte.  Je ne suis pas resté.
  • Logement et relations familiales: Une dispute de trop avec mon père s’est terminée dans la violence, et j’ai eu à quitter la maison familiale, comme un délinquant.  Encore heureux que j’avais ma blonde.  Sa mère a eu assez de compassion pour m’héberger chez elle, à Montréal.
  • Scénario de film: J’ai écrit un scénario de films que j’ai proposé à trente-deux studios.  Un seul me l’a acheté: Les Film Chouinard Inc, une division de Radio-Canada à Sept-Îles.  En sachant que le budget moyen pour un film à l’époque était entre deux et quatre million de dollars, et que le scénariste reçoit 4% de ce budget, j’allais me faire entre $80 000.00 et $160 000.00. (En argent d’aujourd’hui, puisque le salaire minimum a doublé, ça signifie de 160 à 320 mille dollars.  Un tiers de million.  À 22 ans!)  Une semaine avant la date prévue pour signer le contrat, Radio-Canada procède à d’importantes coupures de budgets dans les studios situés dans les régions éloignées de Montréal.  Chouinard fait partie des sacrifiés. De tous les revers que j’ai subi cette année-là, c’est celui qui a été le plus dur à prendre.
  • Transports: J’ai un bon vélo et un cadenas bien solide pour l’attacher.  Je me vois déjà parcourir les rues de Montréal, explorant ce nouvel univers. Trois jours après mon arrivée, je l’attache à une clôture Frost.  À mon retour, la clôture était découpée et mon vélo disparu.
  • Travail et argent: En aout, devant mes échecs à démarrer ma vie d’artiste riche et célèbre, je me suis fait embaucher au Dunkin Donuts où ma blonde travaillait.  Dans un rare accès d’intelligence et de sagesse, je décide de profiter du fait que je vis gratuitement chez ma belle-mère pour déposer systématiquement toutes mes payes sans y toucher.   Un mois et demi plus tard, en buvant trop vite un verre de Sprite trop froid tandis que j’ai trop chaud, je vis la situation trop ridicule de perdre connaissance sous le choc thermique.  Je tombe en pleine face sur le plancher de tuiles de céramique qui me brise une dent d’en avant.  L’ambulance, le dentiste et la prothèse dentaire me coûtent tout l’argent que je m’étais épargné, me laissant sans le sou en novembre après plus de trois mois de travail.

Et c’est ainsi que j’ai terminé 1990.  Je pense que vous comprendrez pourquoi, même quatre mois plus tard, mon moral a du mal à se remettre de cette année d’enfer pleine de promesses dont aucune n’a été tenue.  Une année qui ne m’a rien rapportée, et ce peu importe les efforts, le travail et la prévention que j’y ai mis.  Oui, d’un côté, je suis reconnaissant que Marie-France était dans ma vie pour me sauver. Mais de l’autre, par la force des choses, cette fille est devenue à mes yeux le symbole d’une bonne partie de ce qui n’allait pas dans ma vie. Normal!  Elle a été ma bouée de sauvetage sur plusieurs plans.  Or, si on a besoin d’une bouée de sauvetage, c’est signe que notre bateau a coulé.  Si j’habite ici avec elle, c’est à cause de la folie de mon père qui m’a expulsé.  Ce travail que j’ai au Dunkin, c’est à elle que je le dois. Un travail minable, fatiguant, ennuyant, qui n’a de disponible pour moi que l’horaire de nuit. Un travail qui m’a défiguré pour la vie.  Un travail où j’ai travaillé d’arrache-dent à salaire minimum pendant douze semaines de suite pour absolument rien.  Et comme si ça ne suffisait pas, avec la mère et le frère de Marie-France qui sont toujours ici en même temps que nous, jamais moyen d’avoir un peu d’intimité.  Surtout que, pour une raison architecturale qui m’échappe, sa chambre et celle de son frère sont séparées par deux portes coulissantes de garde-robe et que celles-ci ne ferment pas tout à fait.  Pas facile à vivre quand, comme moi, on a une libido d’enfer, multipliée à cause des saloperies sexuelles que me raconte Manon, une collègue de travail.  Rajoutons à ça le fait que mon horaire de nuit fait que Marie-France et moi ne vivons plus aux mêmes heures.  De toute façon, ce n’est pas comme si elle était sorteuse.  C’est le mauvais côté d’être en couple avec une fille sérieuse, je suppose.  Moi qui rêve d’une vie excitante faite de liberté, de richesse, d’arts et de sexe, elle m’ennuie.  Aussi, c’est avec un frisson d’horreur que je l’entends déjà me parler de mariage et de fonder une famille dès qu’elle terminera ses études d’arpenteur-géomètre dans deux ans.  La perspective de me voir ainsi condamné à vie dans un morne quotidien dans lequel j’aurai la responsabilité d’élever des enfants après avoir passé ma journée à faire le beigne, ça me déprime sans bon sens.

Ce destin de merde qui s’acharne à saboter tous les aspects de ma vie passée, présente et future, même les plus anodins, me fait sérieusement chier.  Voilà pourquoi, depuis le début de 1991, je suis éternellement insatisfait, dégoûté, frustré.

Et c’est là, dans ce contexte, qu’au printemps, arrive une nouvelle caissière-pâtissière au Dunkin.  20 ans, belle grande blonde aux épaules larges et athlétiques.  Et comme je crois l’avoir déjà dit, son look et son physique me rappellent ceux d’une jeune Brigitte Neilsen

Il s’agit là de Christine.

À SUIVRE