Christine, 2e partie: Une passion partagée.

Mon seul collègue de travail masculin, c’est l’ assistant-gérant du Dunkin.  Il a la distinction d’être l’un des 8624 hommes au Québec à s’appeler Stéphane Tremblay.  Il a 27 ans, il est blond et il arbore la coupe Longueuil avec la moustache comme son idole Chuck Norris.  Il aime les arts martiaux, les gros chars sports, la bière, les armes militaires et les ninjas.  Et surtout, il aime les filles.  Non, sérieux, c’est ridicule à quel point il est désespérément dépendant affectif.  Il drague systématiquement chaque fille qui vient travailler ici.  Bon, en fait, j’exagère.  Il drague systématiquement chaque fille qui entre dans ses critères de beauté, c’est à dire les belles jeunes grandes minces.  Voici comment ça se déroule habituellement:

Lundi: La fille est embauchée.
Mardi: Stéphane m’en parle, m’expliquant comment il la trouve belle.
Mercredi: Il me dit qu’il lui a parlé et que, d’après ce qu’il peut voir, il est convaincu que c’est la fille parfaite pour lui.
Jeudi: Il m’annonce qu’il va la draguer ce soir.
Vendredi: Voyant qu’il est silencieux au sujet de la fille, je l’interroge, et j’apprends qu’il a essuyé un revers et que ça le laisse déçu et amer.

Puisque je travaille de nuit depuis les huit derniers mois, je ne vois plus Stéphane que le matin lorsque l’on se croise, au moment où je termine mon quart de travail et qu’il commence le sien.  Ça ne m’empêche pas de constater qu’il continue son manège puisque j’entends souvent mes nouvelles collègues de nuit en parler.  Ça me donne un sourire moqueur.  J’ai beau être moi-même dépendant affectif et sexuel, je n’agirais jamais de manière aussi pathétique si j’étais célibataire.  Ça me fournit cependant un excellent sujet brise-glace afin d’aborder les nouvelles filles.  C’est ainsi que, lorsque Christine est venue à moi se présenter, je lui ai répondu:

« Bienvenue au Dunkin.  Est-ce que t’as eu droit à l’initiation? »
« Quelle initiation? »
« T’es belle, blonde, grande et mince.  Donc forcément t’as dû te faire cruiser par Stéphane. »
« Oh, fuck, oui!  Mais je l’ai vu venir et je lui ai dit que j’avais déjà un chum. »
« Ha! Ha! Il a dû déchanter. »
« Même pas, il m’a juste répondu: « Ça t’tenterais pas de changer de chum? »

Un air de grande surprise amusée m’envahit le visage, ce qui fait sourire Christine.  Peut-être y voit-elle là un signe comme quoi nous sommes branchés sur la même longueur d’ondes au sujet de notre assistant gérant, car elle rajoute:

« En réalité, j’ai pas de chum.  J’ai juste dit ça pour le tenir éloigné.  Dommage que ça n’a pas marché. »
« Oh, t’en fais pas.  Dès qu’une fille lui dit non, il laisse tomber et se réessaye sur la prochaine. »
« Ah ben tant mieux! »

Et c’est ainsi que Christine et moi avons commencé à travailler ensemble: Sous le signe de l’amusement et de la camaraderie.  À partir de là, je me suis comporté comme je le fais avec toutes mes collègues féminines, c’est à dire en restant à ma place, en étant respectueux, n’étant rien de plus qu’amical.  

Au fil des semaines, on se parle de plus en plus de nous, de notre histoire personnelle, de nos projets d’avenir.  C’est ainsi que je lui ai dit que j’ai fait de la bande dessinée pour le magazine Wow! de juin 1988 jusqu’à sa mort en septembre 1989.  C’est là qu’elle me pose la question suivante:

« Est-ce que tu connais Valium? »

Surpris et ravi qu’elle me pose cette question, je lui répond:

« Valium?  Tu parles de Henriette Valium le dessinateur de BD underground, ou bien de Henriette Valium le musicien du groupe Valium et les Dépressifs, qui passent souvent en spectacles aux Foufounes Électriques? »
« Tu vas aux Foufs, toi? »
« Avec mon horaire? Pas aussi souvent que je le voudrais, non. »

En réalité, je bluffais, histoire de faire mon intéressant.  Si je connaissais Valium et ses deux carrières, c’est tout simplement grâce à une publication de rock & BD underground montréalaise nommée Rectangle, que j’avais commencé à lire le mois dernier pour la simple et mauvaise raison qu’elle était distribuée gratuitement aux boutiques de comic books où j’allais régulièrement dépenser toutes mes payes. Ma mésaventure dentaire, ainsi qu’une situation semblable vécue à la toute fin de la première fois où je suis parti en appartement en 1987 m’ont quelque peu découragé du principe de l’économie.  Voilà pourquoi je vivais maintenant d’un chèque de paie à l’autre sans me soucier du lendemain, flaubant mon argent en livres, BD, disques en vinyles neufs et usagés, cinéma, restos.  Je reste quand même assez raisonnable pour avoir un certain soucis de l’avenir.  C’est pourquoi, une fois de temps en temps, je vais au Ikea m’acheter tel ou tel meuble dont j’aurai besoin dans mon futur appartement.  Parce que si mes sept semaines en appartements m’ont apprises quelque chose il y a quatre ans, c’est bien le fait qu’il est impossible de te meubler lorsque ton argent sert à payer le loyer, l’électricité, le téléphone et la nourriture. Bref, je dépense beaucoup pour me payer du bon temps.  Avec la vie que je menais, mon moral en avait besoin.

Et c’est justement la raison pour laquelle je m’arrangeais pour avoir l’air intéressant auprès de Christine.  Parce que j’aime l’attention qu’elle me porte.  J’apprécie son amitié.  Et surtout, le fait qu’elle a l’air de connaître et aimer la BD, ça en faisait quelque chose de précieux.  Il est vrai que jusqu’à maintenant, jamais je n’avais rencontré une fille qui ne considérait pas la BD comme un pseudo-art juste bon pour les enfants et les attardés mentaux.

Et elle, heureuse d’avoir trouvé en moi quelqu’un qui partage l’une de ses passions, a décidé de les partager d’une autre manière.  Le lendemain et les jours suivants, elle m’apporte des albums de sa collection personnelle et me les prête.  Elle me fait ainsi découvrir Silence de Comès. Inspecteur Canardo qui était, à l’époque, une des toutes premières séries à utiliser des personnages d’animaux anthropomorphes dans des scénarios dramatiques.  Et quelques albums de la collection Fluide Glacial, tels ceux d’Edika, et les deux séries de Maëster, Athanagor Wurlitzer, obsédé sexuel et Soeur Marie Therese des Batignolles.  De mon côté, je lui prêtais surtout des Gotlib.  Et puisqu’elle me refilait des séries adultes, je fis de même: Raah Lovely, Pervers Pépère, Hamster Jovial. … En les achetant d’abord, puisque je ne les possédais pas à ce moment-là, chose que je me suis bien gardé de lui avouer.

Nous voilà à la première semaine du mois de juin.  Un matin, après notre quart de travail nocturne, Christine me propose d’aller déjeuner à un resto du quartier.  Elle dit qu’elle a quelque chose d’assez important à me dire. Que peut-elle donc bien avoir à me confier qui ne puise se dire ici?  Intrigué, j’accepte. Elle y met une condition:

« Je pars en premier.  Attend dix minutes, puis vient me rejoindre au Lafleur. »
« Hein?  Pourquoi qu’on peut pas y aller en même temps? »
« J’veux pas que nos collègues nous voient partir ensemble.  Je veux pas faire partir des rumeurs. »

De plus en plus bizarre.  En tout cas, je fais comme elle dit.  Je la laisse partir, et dix minutes plus tard je la rejoint au resto.

Rendu là, devant nos déjeuners, elle m’explique ce dont il s’agit.

« Ça fait un an que je suis célibataire.  J’ai beau avoir été élevée dans un environnement religieux strict, je ne suis pas faite en bois.  J’ai des manques du côté sexuel.  C’est sûr que je pourrais me ramasser n’importe quel gars.  Mais moi, les histoires d’un soir, surtout avec n’importe qui, ça ne m’intéresse pas.  Et c’est pour ça que je voulais te parler seul à seul ce matin. »

Mon premier réflexe en entendant ça est de penser qu’elle va me demander si je connais un gars célibataire à lui présenter.  Voilà pourquoi je ne m’attends pas du tout à ce qui suit:

« Est-ce que tu voudrais être mon amant? »

Devant mon air surpris, elle élabore:

« Je ne cherche pas à avoir un chum.  Tout ce que je veux, c’est un gars avec qui avoir une relation d’amitié, avec du sexe à l’occasion.  Comme je te dis, je ne veux pas n’importe qui.  Je préfère que ce soit quelqu’un avec qui j’ai des points communs et une bonne complicité.  Et à moins que je me trompe, c’est pas mal ce qu’on a déjà.  Fa que, si ça te tente… »

Quelques paragraphes plus haut, j’explique comment je me suis arrangé pour avoir l’air intéressant à ses yeux car j’aimais la complicité que nous avions.  Et c’est la raison pourquoi, dans les deux mois où j’ai travaillé avec elle, je ne lui ai jamais parlé de Marie-France. Pour autant que Christine le sache, je suis célibataire.  Je n’ai pas fait ça dans le but de draguer.  Par contre, je ne m’attendais pas non plus à l’être.  Ou en tout cas, pas sérieusement.

Et me voilà face à un dilemme de taille.  D’un côté, en tant que soi-disant bon gars, j’ai toujours été l’apôtre de la fidélité.  Mais d’un autre, jamais je n’aurais pu imaginer pouvoir plaire à deux filles en même temps. Facile de se proclamer fidèle dans ce temps-là.  

Je regarde la superbe déesse blonde athlétique en face de moi.  Tout comme moi, elle aime la BD, elle est éprise de liberté, elle aime sortir, elle veut du sexe, et ce n’est pas elle qui va me parler de mariage ni de fonder une famille.  Et soyons francs, avec ce dont j’ai l’air, une telle fille qui s’offre à moi, c’est une opportunité qui ne se présentera probablement pas deux fois.  Est-ce que je dois vraiment laisser un détail mineur, comme le fait d’être déjà en couple, se mettre entre tout ça et moi?

Oui, bon, j’ironise.  Le fait d’être en couple avec Marie-France est loin d’être mineur comme détail, surtout que j’habite avec elle chez sa mère.  Mais bon, ce qui importe right here right now, c’est de saisir cette offre au vol. Je verrai plus tard comment m’arranger avec ça.  Aussi, le coeur battant, n’en revenant pas de la chance que j’ai, je lui réponds:

« Oui!  Ça m’intéresserait! »
« Ok! Mais je je tiens à ce que tout soit clair.  On ne sort pas ensemble.  On n’est pas des amoureux.  On n’est pas chum/blonde. On n’est pas un couple.  Ok? »
« Ok! »
« Et surtout, je ne veux pas que personne le sache.  En privé, on va être amants et on va faire des sorties ensemble.  Mais devant tout le monde, on va continuer d’avoir une relation de simple collègues de travail.  C’est clair? »
« Très clair, très acceptable, et très accepté! »
« Très bien! »

D’habitude, lorsqu’une fille tient à ce que notre relation soit secrète, ça me déçoit.  C’est comme si elle me disait qu’elle a honte que l’on sache qu’elle est dans une relation avec moi.  Je trouve ça insultant.  Mais cette fois, avec Marie-France, j’ai mes propres raisons de vouloir rester discret.  Je m’interroge cependant sur un détail:

« Pourquoi moi?  J’veux dire, t’avais Stéphane qui s’est montré intéressé à toi dès le départ.  Et faut avouer que malgré sa moustache et sa coupe Longueuil, il parait quand même mieux que moi et il a une meilleurs situation en tant qu’assistant gérant. »
« Pourquoi pas lui?  Parce que les machos à Corvette, c’est pas mon genre pantoute!  Pourquoi toi?  Ben d’abord parce que, comme je t’ai dit, on s’entend bien, on a une bonne complicité.  Et puis, tu te rappelles, au tout début, la première fois qu’on s’est parlé?  Tu m’as dit que j’étais une belle grande mince. »
« Oui, je me souviens! »
« J’ai d’abord pensé que tu me draguais.  Mais j’ai bien vu après ça que non, t’as jamais été rien d’autre qu’amical avec moi.  Ça voulait dire que c’était pas un compliment vide donné dans l’espoir de me fourrer, mais bien que tu le pensais vraiment, que t’étais sincère.  J’ai trouvé ça très appréciable »

Ayant dit tout ce que l’on avait à se dire sur le sujet, Christine et moi partons chacun de notre côté, chacun chez soi, se coucher.  Plus j’y pense, plus je crois que j’ai fait le bon choix en lui disant oui.  Il ne me reste plus maintenant qu’à trouver une façon de mettre fin à ma relation avec Marie-France et de partir en appartement, et ce le plus tôt possible.  

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Fait vécu. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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