Christine, première partie: La moitié de mon âge.

Mercredi 4 mars 2015.  Je profite de cette première journée chaude et ensoleillée de l’année pour me balader dans Hochelaga, ce quartier de Montréal dans lequel le hasard me ramène pour la première fois depuis 1991-92.  Je constate plusieurs choses. D’abord, que 90% des bâtiments et habitations de ce quartier n’ont pas changé d’un poil en vingt-trois ans.

Et ensuite, le fait qu’il a fallu passer à travers le plus froid mois de février en 115 ans pour considérer que le 1°C d’aujourd’hui puisse être chaud.  Comme quoi il est vrai que certaines choses doivent être mises en contexte pour être comprises. 

Tiens, parlant de comprises, je constate que je ne peux plus lire, entendre, dire ou penser ce mot sans que ça me rappelle cette citation d’Oscar Wilde, Les femmes sont faites pour être aimées, non pour être comprises.  Bonne chose que l’homosexualité ne soit pas un choix délibéré, sinon un cynique pourrait avancer l’hypothèse que celle de ce Monsieur Wilde serait due au fait qu’il a compris les femmes, lui.  Ou du moins, qu’il aurait connu Christine.  Christine à qui je pense en ce moment car elle habitait justement ici, chez ses parents, au coin des rues Ontario et Montgomery.  Christine qui était ma collègue de travail lorsque je travaillais au Dunkin Donuts, coin Monk et Jolicoeur à Ville-Émard.  Christine qui était mon amante.  Et c’est le genre d’amante qui pourrait pousser un homme hétéro à reconsidérer son orientation sexuelle.  Un rapide calcul me montre qu’à ce moment-là j’avais 23 ans, soit la moitié de mon âge actuel. 

Tout en parcourant ces vieilles rues, je me laisse aller à la nostalgie, à mes souvenirs, à ce que j’ai vécu, à ce que j’ai fait, à ce que j’ai dit, à ce que je pensais, et… Et c’est là que je fais ma plus grande constatation de toutes: Celui que je suis aujourd’hui n’a plus rien en commun avec celui que j’étais à l’époque.  Et c’est incroyable à quel point c’est une bonne chose.  Pour quelqu’un qui s’est toujours cru plus sage, plus réfléchi et plus intelligent que la moyenne, j’ai de la difficulté à croire que j’ai pu être aussi stupide, odieux, hypocrite, loser, et même un peu douchebag.  Bon, dans ce dernier cas, je parle de la personnalité, parce que franchement je n’avais rien pour l’être physiquement.  En tout cas, j’étais vraiment une personne désagréable.  Et le pire, c’est que je croyais sincèrement être un bon gars.  Hélas, mes souvenirs ne mentent pas.  Pour ma défense, je suppose que la vie m’avait fait évoluer de façon à pouvoir survivre dans mon environnement.

J’ai déjà glissé quelques mots sur Christine le mois dernier.  Je vais le refaire, en complétant l’histoire.  Commençons, afin de comprendre, par mettre les choses en contexte: 

Avril 1991, j’ai 22 ans. J’en aurai 23 dans trois mois.  Je viens d’adopter un petit chaton gris tigré trouvé en pleine rue sur le Boulevard Monk, un matin en revenant de travailler. Révolté par la stupidité et l’irresponsabilité de ceux qui ont laissé un si jeune chat dehors dans un coin si dangereux, je considérais qu’ils ne méritaient pas de l’avoir. Je l’ai ramené avec moi chez Marie-France et je l’ai baptisé Calvin.

Marie-France, c’est ma blonde.  Eh oui, malgré ce dont j’ai l’air, j’ai réussi à séduire une jolie jeune fille de quatre ans et demi ma cadette.  Et pas n’importe quoi. C’est une fille sérieuse, studieuse, de bonne famille.  Ça fait un an et demi que je sors avec elle, et un an que nous habitons ensemble, chez sa mère, dans un condo sur la rue Galt. 

Je devrais être heureux.  Pourtant, je ne le suis pas.  Je vis dans un état de déception et de frustration permanente.  La raison?  J’ai trop d’ambitions pour mes capacités, pour mes moyens et apparemment pour mon karma. 

L’année précédente, dès le premier janvier 1990, je m’étais juré que je ferais quelque chose de ma vie.  Bien déterminé à laisser derrière moi les situations de loser qui m’ont amené à Harceler Nathalie en 1989, j’ai multiplié les projets et sauté sur toutes les opportunités qui se sont présentées. En voici une liste, et comment ça a tourné:

  • Album de BD intitulé Les Dangers du Rock mettant en vedette Sonic Steve, un personnage que j’ai créé lorsque je travaillais au magazine Wow!  J’ai eu le temps de faire une couverture et douze pages.  En septembre, les six pages des deux seules aventures que j’ai réussi à compléter sont publiées dans le fanzine Zonar.  Ils ne m’ont jamais rendu les pages, ils les ont perdues.  Après tout l’effort que j’y ai mis, je n’avais ni le temps ni l’envie de les refaire, ce qui m’a découragé de continuer.
  • BDpub: Un dessinateur nommé Dany me contacte afin de fonder avec moi BDpub, une compagnie qui offrirait un service de publicité sous forme de bandes dessinées.  J’interromps Sonic Steve, le temps de faire plusieurs pubs non-sollicitées mettant en vedette de vraies compagnies, histoire d’avoir de quoi à montrer à nos futurs clients.  Dany a pris mes pages, les a combinées aux siennes et est parti en faire un portfolio.  Je n’ai plus jamais réentendu parler de lui.
  • Promotion Sélect.  Je répond à une petite annonce dans le journal de la part d’une boite de pub qui porte ce nom.  Je me vois déjà concepteur publicitaire.  En fait, les autres répondants et moi nous sommes faits baratiner sur le sujet de façon évasive pendant deux jours, pour apprendre au bout du compte qu’il s’agissait de faire de la vente porte-à-porte.  Je ne suis pas resté.
  • Logement et relations familiales: Une dispute de trop avec mon père s’est terminée dans la violence, et j’ai eu à quitter la maison familiale, comme un délinquant.  Encore heureux que j’avais ma blonde.  Sa mère a eu assez de compassion pour m’héberger chez elle, à Montréal.
  • Scénario de film: J’ai écrit un scénario de films que j’ai proposé à trente-deux studios.  Un seul me l’a acheté: Les Film Chouinard Inc, une division de Radio-Canada à Sept-Îles.  En sachant que le budget moyen pour un film à l’époque était entre deux et quatre million de dollars, et que le scénariste reçoit 4% de ce budget, j’allais me faire entre $80 000.00 et $160 000.00. (En argent d’aujourd’hui, puisque le salaire minimum a doublé, ça signifie de 160 à 320 mille dollars.  Un tiers de million.  À 22 ans!)  Une semaine avant la date prévue pour signer le contrat, Radio-Canada procède à d’importantes coupures de budgets dans les studios situés dans les régions éloignées de Montréal.  Chouinard fait partie des sacrifiés. De tous les revers que j’ai subi cette année-là, c’est celui qui a été le plus dur à prendre.
  • Transports: J’ai un bon vélo et un cadenas bien solide pour l’attacher.  Je me vois déjà parcourir les rues de Montréal, explorant ce nouvel univers. Trois jours après mon arrivée, je l’attache à une clôture Frost.  À mon retour, la clôture était découpée et mon vélo disparu.
  • Travail et argent: En aout, devant mes échecs à démarrer ma vie d’artiste riche et célèbre, je me suis fait embaucher au Dunkin Donuts où ma blonde travaillait.  Dans un rare accès d’intelligence et de sagesse, je décide de profiter du fait que je vis gratuitement chez ma belle-mère pour déposer systématiquement toutes mes payes sans y toucher.   Un mois et demi plus tard, en buvant trop vite un verre de Sprite trop froid tandis que j’ai trop chaud, je vis la situation trop ridicule de perdre connaissance sous le choc thermique.  Je tombe en pleine face sur le plancher de tuiles de céramique qui me brise une dent d’en avant.  L’ambulance, le dentiste et la prothèse dentaire me coûtent tout l’argent que je m’étais épargné, me laissant sans le sou en novembre après plus de trois mois de travail.

Et c’est ainsi que j’ai terminé 1990.  Je pense que vous comprendrez pourquoi, même quatre mois plus tard, mon moral a du mal à se remettre de cette année d’enfer pleine de promesses dont aucune n’a été tenue.  Une année qui ne m’a rien rapportée, et ce peu importe les efforts, le travail et la prévention que j’y ai mis.  Oui, d’un côté, je suis reconnaissant que Marie-France était dans ma vie pour me sauver. Mais de l’autre, par la force des choses, cette fille est devenue à mes yeux le symbole d’une bonne partie de ce qui n’allait pas dans ma vie. Normal!  Elle a été ma bouée de sauvetage sur plusieurs plans.  Or, si on a besoin d’une bouée de sauvetage, c’est signe que notre bateau a coulé.  Si j’habite ici avec elle, c’est à cause de la folie de mon père qui m’a expulsé.  Ce travail que j’ai au Dunkin, c’est à elle que je le dois. Un travail minable, fatiguant, ennuyant, qui n’a de disponible pour moi que l’horaire de nuit. Un travail qui m’a défiguré pour la vie.  Un travail où j’ai travaillé d’arrache-dent à salaire minimum pendant douze semaines de suite pour absolument rien.  Et comme si ça ne suffisait pas, avec la mère et le frère de Marie-France qui sont toujours ici en même temps que nous, jamais moyen d’avoir un peu d’intimité.  Surtout que, pour une raison architecturale qui m’échappe, sa chambre et celle de son frère sont séparées par deux portes coulissantes de garde-robe et que celles-ci ne ferment pas tout à fait.  Pas facile à vivre quand, comme moi, on a une libido d’enfer, multipliée à cause des saloperies sexuelles que me raconte Manon, une collègue de travail.  Rajoutons à ça le fait que mon horaire de nuit fait que Marie-France et moi ne vivons plus aux mêmes heures.  De toute façon, ce n’est pas comme si elle était sorteuse.  C’est le mauvais côté d’être en couple avec une fille sérieuse, je suppose.  Moi qui rêve d’une vie excitante faite de liberté, de richesse, d’arts et de sexe, elle m’ennuie.  Aussi, c’est avec un frisson d’horreur que je l’entends déjà me parler de mariage et de fonder une famille dès qu’elle terminera ses études d’arpenteur-géomètre dans deux ans.  La perspective de me voir ainsi condamné à vie dans un morne quotidien dans lequel j’aurai la responsabilité d’élever des enfants après avoir passé ma journée à faire le beigne, ça me déprime sans bon sens.

Ce destin de merde qui s’acharne à saboter tous les aspects de ma vie passée, présente et future, même les plus anodins, me fait sérieusement chier.  Voilà pourquoi, depuis le début de 1991, je suis éternellement insatisfait, dégoûté, frustré.

Et c’est là, dans ce contexte, qu’au printemps, arrive une nouvelle caissière-pâtissière au Dunkin.  20 ans, belle grande blonde aux épaules larges et athlétiques.  Et comme je crois l’avoir déjà dit, son look et son physique me rappellent ceux d’une jeune Brigitte Neilsen

Il s’agit là de Christine.

À SUIVRE

Publicités

A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces filles à éviter, Ces gars à éviter, Fait vécu. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s