Christine, 4e partie: Les préjugés anti-jeunesse

Dimanche, fin d’après-midi.  Je suis seul, assis à table de la salle à diner du condo de belle-maman.  Marie-France, sa mère et son frère sont partis souper chez de leur famille.  Je ne les ai pas suivi car je travaille ce soir, de 22:00 à 6:00 am.  En attendant, tout en caressant un petit Calvin couché et ronronnant sur mes cuisses, je parcours la section Appartements des petites annonces du Journal de Montréal que je viens d’acheter.  Comme je le savais déjà, nous sommes à l’époque du 100$ la pièce.  C’est à dire que la moyenne des prix pour un appartement, c’est un 6½ pour 600$, un 5½ 500$, un 4½ pour 400$, un 3½ 300$…  Étant donné que je ne veux pas consacrer la moitié de mon revenu mensuel à me loger, je cherche moins cher.  J’ai très peu de meubles et de possessions, alors si en plus c’est seulement pour me servir de dortoir-baisodrôme, aussi bien rester économique.  Je déchante en constatant que contre toute attente, les prix cessent de diminuer à partir d’un certain point.  Un 3½ est 300$.  Un 2½ est également 300$.  Quant aux 1½, ça varie entre 250$ et… 300$! C’est fou!  C’est illogique.  Et surtout, c’est frustrant!

« Quand je pense que ma mère m’a toujours dit « Pour arriver dans ton budget, tu dois gagner ton loyer en une semaine. »  C’était peut-être faisable quand ils se sont mariés il y a vingt-cinq ans dans les années 60.  Mais là, pour que ça arrive, il faudrait que j’aille deux jobs à temps plein.  Ça n’a pas d’allure. »

Deux annonces attirent mon attention.  La première est pour un 2½ à Verdun pour 160$, ce qui est même moins cher que la moyenne du marché.  À ce prix-là, ça doit être un taudis, je suppose.  L’autre dit 1½ 2½ 3½ 4½ les meilleurs prix en ville. Je l’appelle.

« Allo? »
« Bonsoir! J’aimerais connaître les prix de vos appartements à louer. »
« Ça part de 350 en montant. »
« Ah?  Vous n’avez plus de 1½ ou de 2½? »
« Oui! C’est les 1½ qui sont 350. »
« Hein? C’est plus cher que tous les autres 1½ dans le journal. Pourquoi vous dites que c’est les plus bas prix en ville? »
« Va donc chier, tabarnak! »

Et il me raccroche au nez. Je suis choqué!  Autant dans le sens français que dans le sens québécois, c’est à dire un mélange d’insulté et de furieux. C’est lui qui ment dans son annonce, et c’est moi qui se fait sacrer après.  Je ne le prends pas!  Mais bon, que je le prenne ou non, ça ne changera rien à rien.  Avec un soupir résigné qui n’en est pas moins frustré, je passe à un autre appel.  Je compose le numéro.

« Oui allo? »

Une voix de vieille dame.  La propriétaire, je suppose.  D’instinct, et surtout par réflexe acquis puisque j’ai été élevé à m’exprimer ainsi lorsque je m’adresse à des vieux, je parle clair en soignant mon vocabulaire.

« Oui bonjour. J’appelle au sujet du 2½ à cent-soixante dollars.  Est-ce qu’il est encore disponible? »
« En fait, oui, c’est un 2½, mais ce n’est pas pour louer, c’est pour partager. »
« Ah bon? Avec qui? »
« Avec moi. »
« Avec vous? »

Je ne suis pas sûr de comprendre.  Je demande:

« Êtes-vous la propriétaire de l’endroit? »
« Non, je suis la locataire. »
« Ah, d’accord, je comprends: C’est une sous-location. »
« Non, je reste ici.  Ce que je loue, c’est la chambre.  Moi je dors dans le salon, sur le divan. »
« … »

Ok!  Je ne m’attendais pas à ça.  Voilà qui est bizarre comme arrangement.  Je ne suis pas sûr que ça convient vraiment à mes besoins car si comme je le pense c’est une retraitée, elle sera toujours chez elle.  Ce n’est donc pas là que je pourrai avoir l’intimité requise pour baiser Christine.  Surtout que je constate que là encore, j’ai été victime d’une petite annonce mensongère.  Ou du moins, puisque techniquement elle ne ment pas, elle n’en est pas moins trompeuse puisqu’elle est dans la section à louer et non à partager.  N’empêche… Ça reste dans mes prix, et il reste que ça me permettrait enfin de sortir d’ici.  Je décide que mieux vaut voir, je déciderai ensuite.  Elle me demande:

« D’accord!  Est-ce qu’il y a moyen de le visiter?  Disons demain, si ça vous convient? »
« Oui, est-ce qu’à une heure dans l’après-midi ça vous va? »

Ça signifierait me coucher tout de suite en arrivant de travailler demain matin et me lever à midi.  Ça ne me laisse que cinq heures de sommeil, soit trois de moins que ce que j’ai besoin.  Mais tant pis, faut c’qu’y faut.  Je lui confirme que ça me va.  Elle me donne son adresse, que je prend en note.  Mais avant de conclure, elle me demande:

« Je trouve que vous avez une voix très jeune pour votre vocabulaire.  Vous avez quel âge? »
« Moi? Vingt-deux ans! »
« Vingt-deux? »
« Oui!  Vingt-trois dans un mois, le 21 juillet. »
« Oh! »

Je souris.  C’est toujours agréable de voir que mon vocabulaire démontre que je fais plus mature, plus sérieux que mon âge.  Normal: Je suis plus mature et plus sérieux.  Pas étonnant que de tous les hommes qu’elle aurait pu choisir, ce soit moi que Christine ait élu.  Je souhaite bonne soirée à la dame et je raccroche.

Le soir venu, dès que Christine entre dans la cuisine du Dunkin, elle me demande:

« Pis? Tu t’es-tu trouvé un appartement? »
« Bonsoir à toi aussi. »

Je m’en rapproche tout en tirant une feuille de papier journal de ma poche arrière. Je la déplie.  C’est la section des petites annonces du journal.  Je lui montre celle que j’ai entourée au stylo, et lui raconte ma conversation avec la Madame.

« Comme ça, tu vas être coloc avec une p’tite mémé? »
« Oui mais c’est correct.  On devrait bien s’entendre, elle trouve que mon vocabulaire démontre que je fais plus mature que mon âge. »
« On voit bien qu’elle ne te connais pas. »
« Fa que, j’ai rendez-vous pour aller visiter la place à une heure de l’après-midi.  Ça te tenterais-tu de m’accompagner? »
« Pourquoi faire? »
« Ben, j’aimerais ça! Je fais ça pour toi, après tout. »
« Non, visiter un appartement ensemble, ça fait trop comme si on serait un couple. »

Hum!  Drôle de raison de refuser mon offre, mais bah!  Je me remet au travail.  Quelques heures plus tard, à la fin de mon shift, je rentre chez Marie-France et je la tire du lit.  Comme d’habitude, elle se lève, va déjeuner et part au travail tandis que j’occupe le lit et dors.

Midi, le réveil sonne.  Je me lève et me précipite à la douche, me refaisant une beauté en un temps record, avant de partir attendre le bus.  Je porte mes vêtements normaux propres et irréprochables, et non ceux que Christine m’a fait acheter.  Bonne chose que j’ai maintenant les cheveux courts.  Verdun est le quartier voisin de Ville-Émard alors un seul bus suffit, et celui-ci m’amène rapidement à une rue de ma destination.  Puisque c’est près d’une école et que l’heure du diner est presque terminée, je traverse la rue pendant que la brigadière, une vieille madame, arrête la circulation avec son veston jaune-orange fluo et sa pancarte arrêt-stop.

J’arrive devant un bloc de trois étages à 13:00 pile. Je vérifie sur mon papier si c’est bien la bonne adresse.  Ça l’est!  J’entre et je grimpe l’escalier intérieur jusqu’au numéro de l’appartement.  Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Hum! Peut-être qu’elle dort encore. »

Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Peut-être qu’elle est dans la salle de bain. »

Je m’assois sur les marches et j’attends dix minutes. Puis, je me lève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« M’ouain… Peut-être qu’elle est allée faire une commission ou què’que chose. »

Je me rassois sur les marches. J’attends dix minutes.
Je me relève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

« Ben voyons! »

Je me rassois sur les marches.
J’attends dix minutes.
Je me relève.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.
Je cogne.  J’attends.  Aucune réponse.

Je ne comprends vraiment pas ce qui se passe.  Je décide d’attendre un dernier dix minutes.  Lorsque 13:40 apparait à ma montre, j’essaye un dernier coup.
Je me relève.
Je cogne.
J’attends.
Aucune réponse.

« Mais voyons donc! Pourquoi est-ce qu’elle ne répond pas?  J’étais pourtant à la bonne heure, au bon endroit. »

Je relis le bout de papier sur lequel j’ai noté l’adresse et l’heure, ce qui confirme mes dires.  Sans trop comprendre, je repasse machinalement notre conversation téléphonique de la veille dans ma tête, et…  Et je me souviens tout à coup comment le ton de voix de la madame avait changé, en apprenant que je n’avais que vingt-deux ans.  Et je réalise tout à coup que ceci est la seule raison pouvant expliquer pourquoi elle ne me répond pas et/ou n’est pas là.  Parce que je suis un jeune.

« Alors c’est pour ça qu’elle ne me répond pas?  C’est pour ça qu’elle a changé d’idée à mon sujet?  Une minute, mon vocabulaire démontre que je suis mature et instruit. Et la minute d’après, mon âge démontre que je suis un délinquant sans allure? »

Je n’arrive pas à y croire.  Et pourtant, c’est la seule explication possible.  Je n’en reviens pas.  Ça m’insulte!  Après avoir passé toute mon enfance et mon adolescence à être victime de préjugés anti-jeunesse, je me serais attendu à ne plus avoir à subir ça maintenant que je suis un homme de presque 23 ans, occupant un travail stable à temps plein.  C’est révoltant!

« Mais bon, à quoi m’attendre d’autre d’une vieille tabarnak de crosseuse qui fait accroire qu’elle a un 2½ à louer alors qu’il s’agit en réalité d’une simple chambre. »

C’est avec la rage au coeur et un sentiment de frustration sans borne que je redescends les escaliers.  Moi qui ai pris la peine de ne dormir que cinq heures aujourd’hui. Moi qui ai fait l’effort de faire ce que j’avais à faire.  Voilà ma récompense.  Être viré pour avoir commis le crime de n’être pas né plus tôt.  Cette injustice me fait chier sans bon sens.

Le soir venu, dès que Christine entre dans la cuisine du Dunkin, elle me demande:

« Pis? Ton appartement? »
« Bonsoir à toi aussi. »

La façon cavalière qu’a Christine de m’aborder lorsqu’elle me voit m’irrite toujours un peu, chose que je souligne subtilement à chaque fois en lui répondant bonjour de cette manière.  Hélas, c’est une subtilité qu’elle ne semble pas saisir.  Ceci ne met pas tellement mon humeur en de bonnes dispositions pour lui expliquer ce qui s’est passé.  C’est que de la façon dont son comportement envers moi a changé depuis que j’ai accepté d’être son amant, j’ai la désagréable impression que si je lui raconte, ou bien elle ne me croira pas, ou bien elle trouvera le moyen de dire que c’est de ma faute, ou bien elle va se moquer.  Et pour être franc, avec ce que j’ai vécu en début d’après-midi, je n’ai vraiment pas le goût de subir ses commentaires chiants.  Aussi, je décide tout de go de lui improviser un mensonge.  En prenant un air joyeux et satisfait, je lui dis:

« Tout est beau!  J’ai dit à la madame que je travaillais de nuit.  Comme ça, elle peut continuer d’utiliser sa chambre la nuit.  Et le jour, puisque je dors de huit heure le matin à quatre heure de l’après-midi, ma présence ne la dérangera pas. »
« Pis si elle se lève tard? »
« Non, justement!  Même si elle est à la retraite, il faut qu’elle se lève tôt parce que trois fois par jour, elle met son veston jaune-orange fluo, elle prend sa petite pancarte arrêt-stop, et elle va faire la brigadière pour l’école qui est au coin de la rue.  C’est l’arrangement parfait! »

Je me surprends moi-même de la facilité avec laquelle j’ai réussi à lui pondre une histoire aussi crédible.  C’est avec un sourire satisfait qu’elle se dirige vers la toilette des employés et s’y embarre pour se changer.

Bon, d’accord, je lui ai menti.  Mais tant pis!  Ce n’est pas de ma faute à moi si je ne l’ai pas eue, cette chambre dans cet appartement.  J’ai fait tout ce que j’avais à faire.  Par conséquent, je refuse d’être celui qui subit les conséquences des menteries et des préjugés anti-jeunesse que cette vieille bitch a décidé de ressentir injustement à mon sujet.

« Et puis… » me dis-je, « C’est pas comme si Christine allait me suggérer que l’on aille baiser chez moi, avec une vieille à la retraite qui sera toujours là pendant nos congés la fin de semaine.  Fa que dans l’fond, ça me servirait à quoi, de déménager, à part perdre de l’argent pour rien, hm!? »

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Fait vécu. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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