Les Pompes Funestes ; une tragicomédie. 3e partie

Mercredi le 14 janvier.
La travailleuse sociale de mon père ne sera disponible que demain. En attendant, je ne reste pas les bras croisés. Je parcours Google, à la recherche de quelque chose qui puisse m’aider à retracer ma mère. À tout hasard, je me dis qu’il existe peut-être une centrale des résidences pour personnes âgées au Québec. Je tombe sur exactement ça : Résidences Québec. Je leur écrit.

« Bonjour.
Ma mère a été placée dans un centre, suite à une perte d’autonomie, alors que je travaillais en région éloignée. Mais je ne sais pas où ils l’ont mis. Mon père est décédé vendredi le 9 janvier. Je dois retrouver ma mère pour la suite des procédures légales. Voici son nom et sa date de naissance.
« 

Quelques minutes plus tard, je reçois confirmation.

Et dix minutes après, on m’appelle. La recherche n’a rien donné, étant donné qu’il s’agit d’un répertoire de résidences privées. Ce qui signifie que ma mère est au public, donc dans un CHSLD. On me conseille de consulter le CLSC de sa région. J’explique que je l’ai fait hier, mais qu’à cause de la Loi 25, ils ne peuvent pas me donner cette information, aussi illogique que ça puisse être. Elle me suggère donc la Curatèle Publique. Ou mieux encore, Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie Est. Je la remercie et je raccroche.

Je commence par la curatèle publique. Je trouve la page de demande de renseignement. Je remplis la fiche et la demande.

« Bonjour.
Ma mère a été placée dans un centre, suite à une perte d’autonomie, alors que je travaillais en région éloignée. Mais je ne sais pas où ils l’ont mis. Mon père est décédé vendredi le 9 janvier. Je dois retrouver ma mère pour la suite des procédures légales. Voici son nom et sa date de naissance.
« 

Une heure et demie plus tard, j’ai un appel.

« Allo ? »
« Bonjour monsieur Johnson. Mon nom est Yasmine et je vous appelle de la curatèle publique. »

Elle me demande si le nom et la date de ma mère, tels qu’inscrit dans mon courriel, sont exact. Je le confirme.

« Malheureusement, votre mère n’est pas inscrite dans notre base de données. Je vous souhaite bonne chance dans vos recherches. »

Ok alors, va pour le CISSS de la Montérégie Est. Je trouve les coordonnées sur Google. Ce qui me permet de constater que …

« Tu me fucking niaises ? Leurs bureaux sont situés à l’hôpital de St-Hyacinthe ? Là où mon père est mort ? »

Incroyable !

Puisque je suis à Québec, je ne vais pas faire encore 2h30 de route vers St-Hyacinthe. Je cherche un numéro pour les appeler. Je cherche comment les contacter. Mais d’un lien à l’autre, je finis par me faire suggérer le 811, option 2, info social. J’appelle. Après un quart d’heure d’attente, on me répond.

« 811 info social, mon nom est Fatima, comment puis-je vous aider ? »
« Bonjour. Ma mère a été placée dans un centre, suite à une perte d’autonomie, alors que je travaillais en région éloignée. Mais je ne sais pas où ils l’ont mis. Mon père est décédé vendredi le 9 janvier. Je dois retrouver ma mère pour la suite des procédures légales.« 
« Est-ce que vous habitez à Québec ? »
« J’y suis présentement, mais mon adresse officielle est à St-Jean-Baptiste. »
« Et votre mère, résidait-elle à Québec ? »
« Non, à Beloeil. »

Étant donné que j’appelle de Québec, il semblerait que je me suis automatiquement retrouvé aux services de la ville de Québec. On me transfère donc à l’équivalent, mais situé dans la ville de Beloeil. Mais avant, elle me demande :

« Sinon, de votre côté, est-ce que vous avez besoin de soins ? Ressentez-vous de la déprime ou bien des idées suicidaires ? »
« Hein ? Moi ? Non ! Je suis bien correct ! Je suis préposé aux bénéficiaires, alors j’en ai vu d’autres. »
« D’accord ! Alors je vous transfère. »

Et c’est reparti pour l’attente, qui dure cette fois 1h34.

« Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie Est. Mon nom est Membayé. Comment puis-je vous aider ? »
« Bonjour. Ma mère a été placée dans un centre, suite à une perte d’autonomie, alors que je travaillais en région éloignée. Mais je ne sais pas où ils l’ont mis. Mon père est décédé vendredi le 9 janvier. Je dois retrouver ma mère pour la suite des procédures légales.« 

Il me pose quelques questions. La première étant de savoir s’il y a en ce moment contre moi une raison légale de ne pas avoir de contacts avec elle. Je le rassure que non.après quelques autres échanges, il me dit qu’il n’a pas accès à ces renseignements. Mais que je dois appeler à Santé Montérégie, section de la santé mentale et dépendance.

« Vous ne parlerez pas à un être humain. Ce sera un répondeur. Vous devrez donner la raison de votre appel. Le nom de votre mère et sa date de naissance. Le nom de votre père, sa date de décès, et le nom de sa travailleuse sociale. Enfin, votre nom et numéro de téléphone. Dans les 24 heures, vous aurez droit à un retour d’appel. Avez-vous un papier et un crayon ? »
« Oui ! »
« Parfait. je vous donne leur numéro de téléphone. »

J’ai noté. J’ai appelé. J’ai dit tout ça. Il ne me reste plus qu’à attendre demain les rappels de la travailleuse sociale de mon père, ainsi que du préposé de Santé Montérégie. Ce fut beaucoup de travail. Mais au moins, là, j’ai doublé les chances de retracer ma mère.

Et là, DÉNOUEMENT INATTENDU !
Une heure après avoir terminé le dernier appel, j’en reçois un autre.

« Allo ! »
« Stéphane ? J’m’appelle Marcel, chus un ami de ton père. J’ai appris pour Pierre. Mes condoléances. »
« Merci ! »
« J’va aller voir ta mère tantôt, faut que j’y annonce ça délicatement. »
« Que… VOUS SAVEZ OÙ EST MA MÈRE ? »


Non seulement il le sait, c’est lui qui possède tous leurs documents, et qui a récupéré leurs possessions. Il me donne par téléphone son adresse, leurs deux numéros d’assurance sociale. Pour la date de mariage, il va le lui demander tantôt. Mais sinon, voilà, enfin, j’ai tout ce qu’il faut pour que commencent les processus légaux.

Ce qui signifie que j’aurai passé les derniers 48h à me démener comme un malade, et ce absolument pour rien, puisque je n’avais qu’à rester évaché sur mon cul à attendre l’appel de ce Marcel dont j’ignorais l’existence.

Ce qui me démontre encore une autre fois que, lorsqu’il s’agit de mes parents, peu importent mes décisions, peu importe ce que je dis, ce que je fais, et les efforts que j’y mets, au bout du compte, j’aurai toujours fait tout ça pour rien. C’était le cas de leur vivant. Et c’est toujours le cas maintenant.

Mais bon, peu importe comment le problème a pu se régler, l’important, c’est que le problème a pu se régler.

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À CONCLURE

Les Pompes Funestes ; une tragicomédie. 2e partie

Mardi le 13 janvier.
13h. Je suis au Salon Funéraire Bellemare. L’employée me donne ses sympathies. On passe à son bureau.

Il y a quatre jours, au moment du décès de mon père, je n’avais que trois souhaits. Le premier, d’être présent pour l’accompagner jusqu’à la fin. Chose que je n’ai pas pu faire, puisqu’il est mort quelque part dans la nuit. C’est que, de tous les hôpitaux que j’ai visité dans ma vie, celui-là était le seul où, dans la chambre, il n’y a pas de chaise qui s’allonge, pour les visiteurs. Impossible pour moi de pouvoir y dormir. Ce qui m’a obligé à retourner chez moi à Québec. Ce qui a résulté à mon absence lors du décès.

Le second souhait, pouvoir le mettre moi-même dans son linceuil. Chose que je n’ai pas pu faire, puisqu’ils s’en sont occupés eux-mêmes tandis que j’étais en route vers l’hôpital.

Et le troisième souhait, donner son corps à la science, pour la recherche sur l’Alzheimer. La maladie de mon père fut exceptionnelle, étant donné la lenteur à laquelle elle a progressée, c’est à dire sur une période de vingt ans. Qui sait, peut-être trouveront-ils en lui un gène, un enzyme, une molécule, quelque chose qui pourrait être reproduite chez les autres, afin de pouvoir freiner cette horrible maladie.

« C’est une très bonne idée, monsieur. Malheureusement, il aurait fallu en discuter avec l’Hôpital, le jour de son décès. C’est quelque chose qui doit être fait dans les douze heures. Alors après quatre jours, vous pensez bien… »

QUOI !? Mais J’AI voulu en parler à l’hôpital. J’ai essayé d’en parler à l’infirmière, après avoir fait mes adieux à mon père. Mais elle m’a répondu que ce serait le salon funéraire qui s’occuperait de tout.

Incroyable !

Je ne dis rien. Inutile d’exploser à la face de cette employée, qui n’a de toute façon rien à voir là-dedans. Il ne me reste plus qu’à me résigner au fait que, lorsqu’il s’agit de mes parents, « Que ma volonté soit faite ! » n’a jamais été et ne sera jamais un adage respecté. Qui sait, peut-être que mon père aurait pu aider, par sa mort, à faire progresser l’Humanité. Et peut-être que je me fais des illusions aussi. N’empêche qu’à cause d’une infirmière ignorante et/ou négligente, nous ne le saurons jamais.

Du coup, maintenant qu’il faut disposer du corps, je serai obligé de payer les frais de la crémation et des services.

J’explique que dans le cas de mon père, on peut oublier les traditions. Il ne lui reste plus un ami de vivant. Pareil pour la famille, pas de frère, soeur, parent, oncle, tante, cousin. Il n’y a que ma mère, placée dans un foyer d’accueil depuis qu’elle a commencé à dégrader cognitivement il y a un an. Donc, inutile de payer un cercueil, une exposition, une messe, des signets, ou même une annonce dans le journal. Il n’y aurait qu’à moi que tout ça s’adresserait. Je vais donc pour le plus économique. De toute façon, mes deux parents m’ont toujours répétés qu’ils ne voulaient pas de chichis. Incinérés, et hop, fini. Ce que je fais, avec l’urne de base, une simple boite de métal, ouvrable. (Car il y a également des modèles scellés.) Et pas de colombarium, je garde le tout. Un jour, je planterai un arbre, avec ses cendres sous les racines. Ça vaudra bien toutes les pierres tombales. Le tout me coûte $3 000.

Je réponds aux questions du formulaire d’usage. Bonne nouvelle, j’apprend qu’il existe un octroit gouvernemental qui me permet de recevoir $2 500 pour contribuer aux frais des funérailles. Cependant, il manque quatre renseignements pour que je puisse y avoir droit.

  • Le numéro d’assurance sociale de mon père
  • Le numéro d’assurance sociale de ma mère.
  • Leur date de mariage.
  • L’adresse de ma mère, c’est à dire là où elle réside actuellement.

Et c’est également requis pour le certificat de décès, que je ne pourrai obtenir sans ces renseignements pour compléter le dossier. Et aussi pour me permettre d’avoir droit à son assurance-vie. Et prendre en charge leurs affaires, les assurances, la banque.

Par contre, pour ce qui est d’arrêter les versements de sa pension, alors là, bizarrement, l’employée peut le faire imédiatement, car le Gouvernement n’a besoin que de son nom et de sa date de naissance.

L’employée m’apprend aussi qu’au sujet du testament, on peut maintenant s’adresser à n’importe quel notaire. Celui-ci s’adresse à la Chambre des Notaires, qui fait une recherche dans les archives de tous les bureaux de notaires du Québec. C’est que trop souvent par le passé, les héritiers ignoraient avec quel notaire leurs parents faisaient affaire. Cette méthode leur est donc très utile. Ce qui ne sera pas le cas dans le mien, puisque je sais déjà que mon père faisait affaire avec le notaire Archambault. Pas le choix. À l’époque, c’était le seul du village.

Étant donné que mes parents n’ont jamais tenus leurs affaires en ordre, et qu’ils ont été placés dans des foyers alors que j’étais en région éloignée, je me retrouve avec trois problèmes de taille.

  • 1- Où est le portefeuille de mon père ? Sans ses cartes, j’ignore son numéro d’assurance sociale.
  • 2- Où est donc placée ma mère ? Parce qu’on ne me l’a jamais dit. Or, il me faut son adresse. Et il faut bien qu’elle aprenne que son mari est mort. De plus, elle a droit à une pension de veuve. Il me faut donc ses cartes, ses papiers. Et elle seule peut me fournir son numéro d’assurance sociale, ainsi que leur date de mariage.
  • 3- Que sont devenus leurs possessions ? Après que ma mère ait eu à quitter l’appartement, où sont les meubles, les souvenirs de famille, mais surtout les documents ? Est-ce que ça a été entreposé quelque part ? Ou est-ce que le propriétaire a tout jeté ?

L’employée me donne la carte d’assurance maladie de mon père, que lui a rendu l’hôpital lorsqu’ils sont allé chercher le corps. Elle me suggère de commencer par aller chercher ses affaires au foyer où il résidait ces deux dernières années. Elle attendra de mes nouvelles par courriel, pour lui fournir les quatre renseignements qui manquent pour démarrer les procédures gouvernementales.

Première étape : la dernière résidence de mon père.
Je me rend à la résidence de soins pour personnes âgées.

« Bonjour ! Je suis le fils de Pierre Johnson. Je viens chercher ses affaires. »

Elle me regarde avec des grands yeux ronds, bouche bée, muette pendant un bon cinq secondes. Elle retrouve l’usage de la parole pour me dire :

« Euh… c’est que sa chambre a été vidée il y a trois jours. »
« HEIN ? Mais ses cartes ? Son portefeuille ? J’ai besoin de ça pour les procédures gouvernementales. »

Elle me demande de retourner à l’entrée, m’assoir et attendre, le temps qu’elle aille voir l’infirmière-cheffe pour démêler tout ça. Dix minutes plus tard, celle-ci vient me rejoindre. Elle me rassure que ses affaires sont toujours ici, en storage, au sous-sol. Je rapatrie donc ses vêtements, ses lunettes, ses cadres au mur, et même ses médicaments. Mais il me manque le plus important.

« Et son portefeuille ? »
« Pour autant que je sache, monsieur Johnson n’a jamais eu son portefeulle avec lui. Nous, on avait juste besoin de sa carte d’assurance maladie. Ses autres cartes sont restées chez lui, avec votre mère. »
« C’est que ma mère a été placée en foyer elle aussi. Mais je ne sais pas lequel. C’est arrivé alors que je travaillais en région éloignée. »
« Ah ? Bon eh bien, ce que je peux faire, c’est vous donner le nom et le numéro de la travailleuse sociale de votre père. Elle pourra sûrement vous aider. »

Deuxième étape, la travailleuse sociale.
Dans le parking, assis au volant, je compose son numéro. C’est un répondeur.

« Bonjour veuillez prendre note que je serai indisponible les 13 et 14 janvier. »

Et quelle date sommes-nous aujourd’hui ? MARDI LE 13 JANVIER, BOUT D’VIARGE ! Le premier de ses deux jours de congés. J’en ai donc pour 48h. Alors en attendant…

Troisième étape, le notaire Archambault.
Je compose son numéro. C’est un système téléphonique automatique. J’appuie sur les bons boutons, et je finis par parler à une personne. Qui me transfère à une autre. Qui me transfère à une autre. Qui me transfère à une autre.

« Coudonc ! C’est donc ben compliqué, pour un petit notaire de village. »

On finit par me répondre. J’explique que mon père a déposé son testament chez eux dans les années 90. Elle me demande son nom et sa date de naissance. Je lui donne.

« Très bien monsieur. Alors nous, on va s’adresser à la Chambre des Notaires, qui va faire une recherche dans les archives de tous les bureaux de notaires du Québec. Et s’il y a un testament à son nom, nous vous contacterons. Le tout va prendre entre quatre et huit semaines. »

DAFUQ !? J’appelle le notaire Archambault parce que mon père a déposé son testament au notaire Archambault. Et là, le notaire Archambault doit passer par la Chambre des Notaires du Québec pour trouver son testament, ALORS QU’IL EST DÉJÀ DANS LES ARCHIVES DU NOTAIRE ARCHAMBAULT !!!

Incroyable !

Bon eh bien, il me reste encore une carte à jouer :

Quatrième étape, leur dernier appartement.
Je m’y rend. Je constate que leur place de stationnement est occupée, ce qui signifie que l’appartement est loué à un autre. Je sonne chez le concierge une fois. Deux fois. Trois fois. Aucune réponse. Sans concierge, je ne peux pas connaitre le nom du propriétaire, et encore moins son numéro de téléphone. Je ne peux donc pas savoir ce qui est advenu de leurs possessions.

Je soupire ! Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

À tout hasard, je prends mon téléphone. J’ouvre le micro de Google et je demande :

« Au Québec, comment retrouver quelqu’un qui habite en CHSLD ? »

La réponse ne tarde pas.

alors Cinquième étape, le CLSC.
Le CLSC n’est pas loin. Je m’y rend. Il n’y a personne qui attend à l’entrée, ce qui me permet d’être accueilli rapidement au comptoir.

« Bonjour. Comment puis-je vous aider ? »
« Oui, c’est pour un renseignenent… Ma mère a été placée en CHSLD tandis que je travaillais en région éloignée. Mais on ne m’a jamais dit où ils l’ont mis. Et là, mon père est mort, alors vous comprenez que je dois la retrouver. »
« Oh ! Euh… Ok ! Ben, mes sympathies. »
« Merci ! Fa que, puisque les CLSC ont des liens avec les CHSLD, je me demandais si vous pourriez la retracer. »
« Moi, non. Mais attendez, je vais demander à une secrétaire administrative. Donnez-moi le nom de votre mère et sa date de naissance. »

Quelques minutes plus tard, elles reviennent toutes les deux. La secrétaire administrative se montre empathique. Mais hélas, elles n’ont pas accès à ces renseignements. Et c’est là qu’elle rajoute un détail que je considère comme étant inhumain.

« De toute façon, même si on le savait, on n’aurait pas le droit de vous le dire, puisque ça fait partie des renseignements confidentiels, en rapport à la loi 25. »

Tu me fucking niaises ?

Il faut que j’annonce à ma mère que son mari est mort. Il faut qu’elle reçoive sa pension de veuve. Il me faut ses renseignements légaux pour produire un certificat de décès, enclancher les procédures testamentaires, les assurances, la succession, les prises en charge. Et je n’ai pas le droit de savoir où elle réside, parce que c’est un renseignement confidentiel ? JE SUIS SON PROPRE FILS, BOUT D’VIARGE !

Incroyable !

Il ne me reste plus qu’à attendre jeudi le 15 janvier, pour pouvoir contacter la travailleuse sociale de mon père, en espérant qu’elle pourra m’aider à démêler tout ça.

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À SUBIR

Les Pompes Funestes ; une tragicomédie. 1e partie

Il y a environ vingt ans, sont apparus les premiers signes de démence chez mon père. Celle-ci allait évoluer en Alzheimer. Or, le hasard a fait que mon père pratiquait déjà les exercices requis pour retarder la progression de cette maladie : Mots mystères, Sudoku, mots cachés, mots croisés… Bricoleur, il occupait ses temps libres à faire des cabanes d’oiseaux. Mais attention : il reproduisait à échelle de véritables maisons. Il était extrêmement méticuleux dans cet ouvrage, ce qui demandait une impressionnante quantité de calculs. Et ceci gardait son cerveau actif.

Il y a environs dix ans, il a commencé à avoir ce que j’appelle la mémoire miroir. Par exemple, en auto, si sa destination était à droite, il croyait qu’elle était à gauche. Il a même quelquefois roulé en sens inverse de la circulation. Il y a trois ans, ça a provoqué un accident d’auto qui lui a retiré son permis de conduire.

Depuis deux ans, il ne reconnaissait plus personne.

Depuis un an, la dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait plus.

Notre dernier selfie, octobre 2024

Mardi 6 janvier.
Je reçois un appel de l’hôpital de St-Hyacinthe. On m’apprend que mon père vit ses derniers jours. Comme on a pu le lire ici à de maintes reprises, mon père et moi n’avions pas la meilleure des relations. Mais bon, il reste que c’est le seul père que j’aurai jamais.

Mon métier de préposé aux bénéficiaires m’a quelques fois amené à accompagner des résidents lors de leurs derniers instants. Je peux donc bien faire ça pour mon propre père.

Mercredi 7 janvier.
J’arrive à l’hôpital. J’entre dans sa chambre, et… Mon père est là, debout, avançant doucement avec sa marchette, avec deux préposés qui lui tiennent les bras.

« Que… !? Hier, on m’appelle pour me dire qu’il est à l’article de la mort. Et aujourd’hui, IL MARCHE !? »
« Votre père était très agité aujourd’hui, et n’arrêtait pas d’essayer de se lever. On s’est dit qu’en le faisant marcher un peu, ça allait le fatiguer, et il serait plus tranquille. »

Je regarde le vieillard squelettique qui se tient péniblement debout devant moi. Mon père a toujours pris soin de sa santé. Toujours actif, il ne consommait ni tabac ni alcool ni drogues, et il a toujours mangé modérément. À 81 ans, il n’a aucun problème de coeur, de poumons, de reins, d’intestin, de prostate ou d’articulations. Pas de diabète, de cholestérol, de haute ou basse pression. Il aurait pu vivre cent ans et au-delà. Mais l’Alzheimer en avait décidé autrement. En lui enlevant d’abord sa mémoire, puis sa conscience, puis son appétit, d’où sa maigreur actuelle. Et bientôt, elle lui fera oublier de respirer, et ce sera fini. Mais en attendant, pour un mourant, il est encore bien vif.

Jeudi 8 janvier.
Aujourd’hui, mon père est allongé, plongé dans un sommeil agité. Il est tellement maigre que ses narines se sont refermées. Aussi, il dort avec la bouche grande ouverte. Il n’est branché à rien. Normal ! N’était de cette maladie dégénérative, il serait en pleine forme.

Une infirmière arrive et se présente. Elle lui parle doucement, lui disant qu’il est vraiment un beau monsieur, avec sa belle barbe blanche bien fournie. Je me retiens de lui préciser que mon père n’a jamais porté la barbe de sa vie. Que celle-ci est le résultat de la négligence du centre d’accueil où il loge depuis deux ans. Et que, par conséquent, il ne pourra même pas mourir avec son propre visage.

L’Infirmière-cheffe arrive. Elle engueule l’infirmière auxiliaire pour lui avoir laissé son dentier. Jusqu’à ce qu’elle réalise que certaines de ses dents sont plombées. Elle n’avait encore jamais vu ça, un homme de cet âge, qui posséde encore toutes ses dents naturelles. Quand je disais qu’il prenait grand soin de lui.

Au bout de quelque heures, je suis allé chez moi, me promettant de revenir le lendemain matin.

Vendredi 9 janvier.
06h22. le téléphone sonne. On m’apprend que mon père est mort à 6h10 ce matin. Je comprends immédiatement que c’est de la bullshit ! 6h, c’est l’heure du changement de quart. Il a été découvert mort lors de la première tournée du matin, voilà tout. En réalité, il a dû décéder pendant la nuit. Mais puisqu’il n’était branché sur aucune machine, aucun moniteur, son heure de décès véritable ne sera jamais connue.

Puisque je n’ai pas pu être là pour sa mort, je vais leur demander une faveur. Le mettre moi-même dans son linceuil. J’ai exécuté cette manoeuvre une dizaine de fois dans mon travail. J’accepterai volontiers la présence d’un préposé pour surveiller. Après un décès, on peut laisser le corps jusqu’à douze heures dans son lit, sans que ça ne cause le moindre problème. Ça me laisse largement le temps d’arriver.

Lorsque je me présente à l’hôpital, je suis surpris de voir sa chambre vide, son lit défait, le matelas enlevé pour désinfection. Je demande à une infirmière qui passe :

« Euh… Excusez-moi… Où est-ce que vous avez mis mon père ? »

L’infirmière me regarde, surprise.

« Vous êtes son fils ? »
« Oui ! »
« Vous n’étiez pas là ce matin ? »
« Non, je viens d’arriver. »
« C’est parce que ce matin, quelqu’un est venu réclamer le corps de votre père. »
« HEIN !? Mais voyons ! C’est impossible. À part moi et ma mère qui est en foyer d’accueil, il ne reste plus personne de vivant de sa famille immédiate. »

On me fait asseoir dans une pièce vide, le temps de démêler ça. Finalement. il y a eu erreur sur la personne. Il y a eu un autre décès au même étage cette nuit, et c’est lui dont le fils est venu ce matin. Quant à mon père …

« Votre père est à la morgue, au sous-sol. »
« Mais… On m’avait dit qu’il resterait dans son lit jusqu’à mon arivée. »
« C’est que vous savez, monsieur, après le décès, on n’a qu’une fenêtre de deux heures, avant de devoir mettre le corps en conservation. »

Je me retiens de lui dire que, moi-même préposé aux bénéficiaires, je savais très bien qu’en réalité j’avais douze heures devant moi. Mais bon, j’ai quand même conscience qu’ici, ce n’est pas un CHSLD. C’est un hôpital. Et dans un hôpital, les lits libres sont rares, et les chambres libres, encore plus. N’empêche qu’à cause de ça, après avoir raté son trépas, j’ai raté l’opportunité de le mettre en linceuil.

« Est-ce que vous désirez le voir ? »
« Oui s’il vous plaît ! »

Elle fait un appel, puis me demande de la suivre. Elle m’entraine dans une pièce au sous-sol. Mon père y est, linceuil ouvert jusqu’à la poitrine. Il repose sur l’armature en fer d’un lit sans matelas. On me demande si je veux rester seul avec lui. Je dis oui. Elle me laisse.

Lorsque l’on parle d’une personne qui décède dans son sommeil, on l’imagine le visage doux, une expression sereine, le corps détendu. Mon père a un oeil fermé et l’autre ouvert depuis tellement longtemps qu’il est vitreux. Les narines fermées. La bouche grande ouverte. Les dents qui ressortent. Le corps recroquevillé. Les mains crispées sur sa poitrine, les doigts crochus. Je me penche contre sa poitrine et je le blottis contre moi. Et moi, pourtant si froid, si cartésien, voilà que je me mets à pleurer à chaude larmes. Quelques longues minutes plus tard, je lui fais mes adieux en l’embrassant sur le front.

Avant de le quitter, je songe à le renfermer dans son linceuil. Mais la corde a été coupée à pluisurs endroits, la rendant inutile. En soupirant, j’ouvre la porte et je quitte la pièce. Je n’ai pas pu être là à son décès. Je n’ai pas pu le mettre dans son linceuil. Espérons que je pourrai au moins réaliser mon troisième souhait qui est :

« J’aimerais donner son corps pour la recherche contre l’Alzheimer. »
« C’est le salon funéraire qui va s’occuper de tout ça. Appelez-les. Ils vont venir chercher le corps, et ils vont tout vous expliquer. »
« Ah ? Ok ! Bon, ben, pour le certificat de décès, qu’est-ce que je dois signer ? »
« Vous n’avez rien à signer ici. Le salon funéraire va pouvoir répondre à toutes vos questions. »

Bon ! Je repars et me rend à mon auto.

Depuis toujours, je sais avec quel salon funéraire mes parents font affaire. Tout comme avec quel notaire. Aussi, je décide de commencer par aller rendre visite au notaire.

J’arrive au Mont-Saint-Hilaire à midi pile. Usant de ma logique, je me dis que rien ne sert de se présenter là pendant l’heure du dîner. Mieux vaut aller moi-même manger. Je regarde sur Google, et je vois que le bureau du notaire est ouvert jusqu’à 16h30. Je m’arrête donc au Shack Attakk.

13h05. J’arrive au bureau du notaire, et je me bute sur une porte fermée. Toutes les lumières sont éteintes. Je les appelle. C’est un répondeur.

« Bonjour ! Veuillez noter que nos heures de bureau sont de 9h à 16h30 du lundi au jeudi, et de 9h à 13h le vendredi. »

Et quel jour on est aujourd’hui ? Vendredi ! Ce qui signifie que, si je m’étais présenté comme un cave pendant l’heure du diner, j’aurais pu parler au notaire. Mais parce que j’ai eu l’intelligence de prendre en compte l’heure du diner, je dois attendre à lundi. Incroyable !

Bon, eh bien il ne me reste plus qu’à appeler le salon funéraire. J’ouvre le micro de Google et je dis :

« Salon funéraire Bellemare, Mont-Saint-Hilaire »

Je clique sur le symbole du téléphone du premier résultat.

« Oui allo ? »
« Bonjour ! C’est pour un renseignement. Mon père vient de décéder à l’Hôpital de St-Hyacinthe. »
« Mes sympathies. »
« Merci ! Donc,. j’appelle au sujet des préarrangements funéraires qu’il avait chez vous. »
« Euh… Je suis désolé. Mais ici, c’est la Clinique Éterna. »

Dafuq !? Je veux bien croire que les premiers résultats des recherches sur Google sont des liens sponsorisés. Mais voulez-vous bien me dire comment est-ce qu’une recherche sur un salon funéraire a pu générer une pub pour une clinique de soins esthétiques ?

Nouvelle recherche. Cette fois, c’est la bonne. La personne avec qui je parle me demande le nom de mon père et sa date de naissance. Je lui dis.

« Ah, oui, ici, je vois qu’il y a eu une demande de soumission pour un préarrangement, qui date de 2001. »
« Bien ! »
« … Mais, euh … Ça n’a pas dépassé l’étape de la demande. Le contrat n’a jamais été signé. »

Ah !?

Bon ! De deux choses l’une. Ou bien mon père a fait affaire ailleurs, ce qui m’étonnerait. Ou bien il m’a menti, ces trente dernières années, en disant qu’il avait fait ses préarrangements. Ce qui serait tout-à-fait lui.

« Voulez-vous que l’on s’en occupe tout de même ? »

Ou bien c’est ça, ou bien ce sera appeler tous les salons funéraires de la région. Fuck that !

« Oui s’il vous plaît ! »
« D’accord. Seriez-vous disponible mardi le 13 janvier à 13h ? »
« Ça me va. »


À SUIVRE