Quand la libido est notre seul point en commun

Printemps de 1988.  J’ai 19 ans.  Je suis en couple avec Chantal, 22 ans.  Ce soir-là, je suis avec elle, chez elle, dans la chambre qu’elle loue dans ce sous-sol aménagé dans une propriété privée de la ville de Longueuil.

Après trois mois d’une relation fort insatisfaisante à tous les niveaux, du moins de mon point de vue, voilà qu’elle vient de me dire qu’elle trouve que je suis trop porté sur le sexe, et qu’elle voudrait que nos séances diminuent, aussi bien en temps qu’en fréquences.  Elle m’avoue qu’en fait, elle n’est vraiment pas portée sur la chose.  Alors dans le fond, ça ne la dérangerait même pas si nous n’en avions plus.  Ma réponse ne se fait pas attendre.

« Ok! Bon ben dans ce cas-là, je casse. »

Aussi surprise que scandalisée, elle se lève d’un bond de son lit.

« QUOI? Tu veux me laisser tomber pour ÇA!?  C’est si important que ça pour toi, le sexe? »

Il est vrai que ça puisse sonner extrêmement égoïste.  On pourrait même penser à un odieux chantage à la « On baise ou je te largue! »  Il n’en est rien.  Non seulement mon désir de mettre fin à la relation est-il réel, les raisons sont des plus logiques.

« Non, mais regarde:  Moi je veux me trouver du travail, toi tu veux passer ta vie sur le BS.  La fumée de cigarette me donne des maux de tête, toi tu fumes un paquet par jour.  J’aime faire des sorties, toi tu veux qu’on reste enfermés dans ta chambre.  Je t’ai amené au show de Juste Pour Rire, tu t’es plaint que tu trouvais ça vulgaire.  Je t’ai amené au cinéma voir un film de Disney, tu es sortie une fois de la salle en me disant que tu n’avais pas pu supporter une scène que tu trouvais trop violente.  En plus que tu es sortie deux autres fois pendant la projection pour aller fumer.  Je veux avoir une vie sociale, toi tu ne veux jamais voir personne.  J’aime les bandes dessinées, tu trouves que c’est des niaiseries pour enfants.  Et parlant d’enfants, tu veux que je t’en fasse un, pour que l’on puisse vivre tous les trois ensemble sur ton chèque de BS, qui grossira pour nous inclure, alors que moi je n’ai pas envie d’être père et encore moins assisté social.  La seule chose qu’on a ensemble, c’est du sexe.  Alors si tu nous enlèves ça, il ne nous reste plus rien.  Et si on n’a plus rien, alors, pourquoi est-ce qu’on continuerait d’être ensemble? »

Elle a répondu en pleurant qu’elle n’a jamais voulu que la distance physique qu’elle a tenté de mettre entre nous soit aussi radicale.  Elle m’a supplié de ne pas la laisser tomber.  Et elle a fait machine arrière tellement vite sur sa décision de non-sexe qu’elle m’a quasiment violé ce soir-là.  J’ai accepté de la baiser, en me gardant bien de lui dire que ce serait la dernière fois, histoire de m’éviter une nouvelle crise.  C’est que ma décision était prise, et elle était irrévocable.

En enlevant le côté sexuel de notre relation, elle m’a fait réaliser quelque chose d’important.  Pour la première fois de ma vie, j’ai compris qu’il fallait beaucoup plus que « nous sommes tous les deux célibataires » comme raisons pour se mettre en couple.

Ces jours-ci, tandis que je dessine mon projet d’album de La Clique Vidéo, je regarde sur Youtube (j’écoute, en fait) plein d’émissions Françaises pour me distraire.  En ce moment, je me tape la série Le jour où tout a basculé, car grâce au narrateur, je n’ai pas besoin de voir les images pour comprendre.  Et je ne sais pas si c’est un truc culturel européen qui échappe à mon cerveau de québécois, mais grâce à cette émission qui se base sur des faits divers réels, je constate que nos cousins d’outre-mer ne perdent pas de temps lorsqu’il s’agit de couples:  Coup de foudre dès le premier regard, abordage d’étranger(e)s dans la rue, déclaration d’amour passionnée dans les 24 à 72 heures, cohabitation après un mois ou deux… Ce qui se termine presque toujours par une rupture car forcément, en habitant avec la personne, c’est là que l’on voit comment elle est vraiment.  Et c’est là que l’on réalise que finalement, à part la couchette, on n’est p’t’être pas si compatibles que ça.  

Il y a quelques jours, je discutais avec un ami au sujet des techniques de rapprochements au sujet des hommes et des femmes.  Il me demandait comment est-ce que j’abordais les femmes, si j’étais nerveux et si je perdais mes moyens face à une fille qui me plaisait beaucoup.  Je ne savais trop que répondre.  Le fait est que jamais la beauté d’une fille ne sera le point de départ de l’intérêt que je puisse ressentir pour elle, surtout si c’est une inconnue.  Par conséquent, jamais ne vais-je en aborder une.  Pour moi, toute relation avec une fille, peu importe comment elle évoluera, doit d’abord passer par l’étape de l’amitié.  Et ce n’est même pas une règle que je m’impose.  C’est juste dans l’ordre naturel des choses.  On devient amis d’abord, et on voit si on se plait ensuite.  Si oui, tant mieux, on aura une longue et harmonieuse relation de couple.  Si non, tant mieux aussi, on aura une longue et harmonieuse relation amicale. 

On a beau être attirés l’un par l’autre, on peut avoir un coup de foudre, on peut y céder très vite, et on peut bien avoir un compatibilité sexuelle parfaite… Mais si on n’a pas de points en commun, de goûts communs, de projets en commun, de passions communes, alors on fait quoi quand on n’est pas en train de baiser?  De quoi parle t-on? 

Alors comme ça, tu apprécies l’oxygène toi aussi?

Pendant de longues années, ma mentalité sur le sujet, c’était « Ouais mais quand on s’aime, on n’a que faire de nos différences. » C’est vrai, mais il y quand même a une sacrée marge entre avoir quelques différences, et n’avoir en commun que la couchette.  Parce que dans ce dernier cas, ça donne une relation dans laquelle la fille se plaint que son mec ne pense qu’à baiser.  Et comme je l’ai vécu personnellement il y a presque trente ans, du point de vue du gars, en effet, quand c’est tout ce que l’on a en commun, alors c’est tout ce qui peut nous intéresser chez elle.

Un jour, je me suis rendu compte que dans les relations hommes-femmes, l’amitié sans sexe pouvait durer éternellement, et ce dans l’harmonie la plus totale. Par contre, une relation de sexe sans amitié, ça ne dure que le temps de la passion, chose qui, elle-même, ne dure pas. Et c’est là que j’ai constaté que les relations d’amitiés platoniques se basent sur les points en commun entre deux individus.  La preuve, c’est que s’ils ont beaucoup en commun, un homme hétéro peut être ami avec un autre homme hétéro pendant de longues années, voire toute une vie.  Et si je peux avoir une relation à vie avec une personne avec qui l’idée de baiser ne me viendrait jamais en tête, alors pourquoi est-ce que je ne pourrais pas avoir une aussi longue et harmonieuse relation avec celle avec qui je suis intime?  Ça n’a aucun sens.  Surtout si on prétend s’aimer.

Avec Karine, j’ai eu ma plus longue relation de couple, soit douze ans et demi.  Voici un extrait de mon billet Une rupture harmonieuse, c’est possible :

Au début de la relation en 1999, nous avions presque tout en commun. Nous finissions tous les deux le cégep, nous commencions à travailler pour deux grandes compagnies (Air Canada et Météomedia), nous n’avions encore jamais rencontrés un membre de l’autre sexe avec qui nous nous entendions aussi bien, elle sortait de chez ses parents, je sortais de chez mon ex, et surtout nous avions tous les deux des aspirations artistiques (Je commençais à Safarir, elle commençait à illustrer des livres pour enfants.) Bref, nous étions faits l’un pour l’autre.

Puis, peu à peu, avec les années, nous avons, chacun de notre côté, accumulés des goûts, des projets, des passe-temps, et des passions qui ne plaisaient qu’à l’un mais pas à l’autre. Qu’importe! Nous étions fiers de dire que la réussite de notre vie de couple se basait sur le respect de l’individualité:

  • Elle avait son univers, avec ses amis, ses activités, les choses qu’elle aime.
  • J’avais mon univers, avec mes amis, mes activités, les choses que j’aime.
  • Et nous avions notre univers commun avec nos amis commun, nos activités communes, les choses que nous aimons en commun.

Sauf que, avec les années, notre univers commun a de plus en plus diminué, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus grand chose. Sans que l’on s’en aperçoive, ça a influencé notre vie de couple. De deux personnes sincèrement amoureuses, nous sommes peu à peu devenus, lors deux ou trois dernières années ensemble, rien de plus que grands amis proches et colocs. Lorsqu’elle a réalisé qu’elle était en train de tomber en amour avec un autre, nous n’avons pas eu le choix de constater ce changement. Après quelques jours de réflexion, nous avons décidé qu’il ne servait à rien de continuer de vivre en tant que couple. Nous y avons donc mis officiellement fin. 

Le mois dernier, ils se sont épousés après cinq ans de fréquentation, tandis que douze années avec moi ne lui a jamais donné envie de le faire.  Comme quoi plus on a de points en commun, et mieux c’est.

Et voilà pourquoi, dans mon cas personnel, toute relation avec une fille doit obligatoirement d’abord passer par le stade de l’amitié.  Parce que si je ne suis même pas capable d’avoir une relation d’amitié avec une fille, je ne vois pas comment je pourrais réussir à passer ma vie avec elle.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Philosophie personnelle, Psychologie et comportement social, sexualité. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Quand la libido est notre seul point en commun

  1. mixate dit :

    merci pour ce partage
    c’est pas simple l’amour 😀

    Aimé par 1 personne

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