Pas obligé de rester loser, 5e partie: Le réflexe de s’auto-saboter

Encore une fois, afin que nos amis Européens comprennent cette anecdote estudiantines, voici une courte structure du système éducatif du Québec:

  1. Maternelle, entrée à 5 ans, dure une année, obligatoire.
  2. École primaire, entrée à 6 ans, dure 6 ans, obligatoire.
  3. École secondaire, entrée à 12 ans, dure 5 ans, obligatoire.
  4. Cégep (Pour: Collège d’Enseignement Général Et Professionnel), entrée à 17 ans, dure 2 ans, volontaire
  5. Université, entrée à 19 ans, dure le temps qu’il faut, volontaire.

Et c’est parti:

C’est à l’âge de seize ans que, pour la première fois, j’ai essayé d’améliorer ma vie en changeant mon univers.  Durant toutes mes études au secondaire, j’avais comme seul ami constant un gars nommé Carl. La bande avec qui je me tenais, ce n’était pas la mienne, c’était celle de Carl. J’ai bien eu quelques autres amitiés durant ces cinq années, mais ça n’a jamais duré longtemps. Carl était le genre de gars que j’aurais voulu être. Il était beau, extraverti, original, rigolo et avait du charme. Je faisais tout pour l’imiter mais j’étais toujours dans son ombre. De toutes façons, qui aurait été attiré par la pale copie que j’étais alors que les gens qui nous entouraient avaient accès à l’original?

C’est durant les vacances de Noël de 1984, alors que  j’étais au 5e secondaire, que je me suis mis à réfléchir sur ma situation. J’en suis arrivé à la conclusion que jamais je n’arriverai à passer de loser à winner si je continue à rester parmi les gens qui m’ont toujours vu comme étant un loser durant tout le secondaire. Pour évoluer, j’aurais besoin d’un nouvel environnement. Un univers constitué de gens qui ne me connaissent pas, donc qui n’ont pas d’idées préconçues à mon sujet. C’est pourquoi, plutôt que de m’inscrire pour le Cégep de St-Hyacinthe comme Carl et presque tous les élèves de ma polyvalente, j’ai opté pour partir vers l’inconnu: Le Cégep Édouard Montpetit de Longueuil.

Automne 1985.  J’ai 17 ans et je suis au cégep. Les deux premiers mois de la première session, tout allait relativement bien. Je pouvais enfin être ce que je voulais être sans que personne ne m’en empêche. Cette fois, c’était moi le boute-en-train, le rigolo, l’extraverti, l’original… Je me suis fait plein d’amis, et j’avais même une petite bande de copains avec qui je passais mes heures de dîner et mes pauses café. Quatre personnes qui n’avaient rien en commun, sinon leur amitié envers moi. Pour la première fois, j’étais la tête d’un groupe. La colle qui tenait les pièces ensemble pour former une unité.

Et puis, les choses ont changé. Sans comprendre pourquoi, j’ai peu à  peu commencé à me sentir mal à l’aise dans ce rôle. Car oui, c’était bien un rôle. Ce que j’étais, ce n’était pas moi, c’était Carl. Je jouais le rôle de Carl. J’aimais jouer le rôle de Carl. J’aimais obtenir les mêmes choses que Carl. Le problème, c’est que je n’étais pas Carl. Je n’étais pas habitué à assumer les fonctions de chef de bande, à toujours suggérer des choses, à prendre des décisions. Jusqu’alors, j’avais toujours été un suiveur, jamais un suivi. Passer d’un extrême à l’autre aussi rapidement n’était pas une chose naturelle pour moi.  Au début, c’était un agréable changement.  Mais une fois que fut passé le charme de la nouveauté, je me retrouvais quelque peu désemparé. 

Et puis, un jour de semaine où je n’avais pas à aller à mon Cégep, je me suis payé une petite visite au Cégep de St-Hyacinthe, histoire de voir comment ça se passait du côté de mes vieilles connaissances du secondaire.  J’ai été accueilli comme une bonne surprise par Carl et les vieux amis. Par conséquent, j’ai rapidement trouvé le Cégep de St-Hyacinthe beaucoup plus charmant qu’Édouard Montpetit.

Après deux semaines, j’en étais rendu à passer plus de temps au Cégep de Carl que dans le mien. Cette situation pourtant ridicule ne me dérangeait pas. Il est vrai que la vie m’y était beaucoup plus facile. Je connaissais presque tout le monde, je n’avais plus besoin d’aller vers les autres moi-même pour me faire de nouveaux amis, on me les présentait. Je n’avais plus à prendre de décision sur comment passer une soirée, j’étais invité à des sorties. Cette douce sensation, c’était comme revenir chez soi. Je n’avais tellement plus rien à foutre d’Édouard Montpetit que je n’allais même plus à mes cours.  Et quand vint le temps de s’inscrire pour la seconde session, j’ai demandé à être transféré à St-Hyacinthe.  Dès janvier ’86, j’en étais un étudiant officiel, rendant enfin pertinente ma présence à cet endroit.

Or, les choses reprirent rapidement le cours qu’elles avaient eu durant tout le long du secondaire. J’étais de nouveau dans l’ombre de Carl, où je ne pouvais plus du tout briller. Je recommençais à être un loser, ayant droit aux mêmes railleries de la part des même gens que lors de mon secondaire. Pire encore : Influencés par mes vieux amis, voilà que les nouveaux amis se mettaient de la partie pour refaire de moi la tête de turc du groupe.

Après un mois et demi, déçu et déchu, j’en suis venu à regretter Édouard Montpetit. tellement qu’un mercredi, au lieu d’aller à St-Hyacinthe, je me suis payé une visite à Édouard Montpetit, histoire de retrouver la vieille gang, les vieux amis, la vieille atmosphère du bon vieux temps, celle pendant laquelle, pour un court moment, j’ai réussi à être un winner aimé et admiré.  Hélas, rien n’était plus pareil.  Certains de mes amis avaient disparus, et les autres avaient évolués au-delà de leur envie de passer du temps en ma compagnie.  Pour compléter le tout, quelques travaux de rénovations avaient changé certains murs, corridors et locaux de place. Il ne restait plus grand chose de l’Édouard Montpetit que j’avais connu et aimé.

D’un côté il y avait mon univers de loser de St-Hyacinthe.  De l’autre, il y avait mon univers de winner que je m’étais créé moi-même à Édouard Montpetit, dont il ne restais désormais plus rien.  Je me retrouvais donc seul, sans vrais amis, désemparé, à ma place nulle part.  Je regrettais atrocement d’avoir abandonné l’univers que je m’étais créé.  Ce n’étaient pas les circonstances qui avaient fait de moi un loser. C’était moi. C’étaient mes mauvaises décisions inspirées de mes mauvaises habitudes.

C’est là que j’ai compris que quelqu’un qui a vécu trop souvent une situation négative finit par se la recréer lui-même.  Non pas parce qu’il aime ça.  Mais bien parce que l’être humain est une créature qui a besoin d’avoir la stabilité autour de lui.  Il a des habitudes bien ancrées, il ne se sentira donc pas à l’aise dans un univers différent que celui où il est habitué. Tu as beau détester ta vie de merde, il reste que c’est TA vie de merde.

Un enfer familier est beaucoup moins intimidant qu’un paradis inconnu.  Voilà pourquoi dans le texte Autopsie du Loser, j’ai écrit ceci:  De toute façon, peu importe le sujet, lorsque le Loser arrive enfin à obtenir quelque chose qu’il a toujours voulu avoir, il s’arrange pour le perdre d’une façon ou d’une autre.  C’est que même si le Loser déteste être un loser, c’est tout ce qu’il sait être.  S’il devient un winner du jour au lendemain, il ne saura ni comment réagir ni quoi faire pour le rester.  Et même s’il le sait en théorie, en pratique il n’est pas habitué à être un winner. Il pratique son attitude et sa personnalité de loser depuis tellement d’années que c’est rendu naturel chez lui d’en être un.  Or, chassez le naturel…

Un an plus tôt, à seize ans, j’ai compris que pour me tirer de ma situation de loser, je devais quitter l’univers où on me voyais/considérais/traitais comme tel.  Et là, à dix-sept ans, j’ai réalisé qu’il y avait une grande différence entre savoir où se situe notre problème, trouver la volonté de pouvoir y changer quoi que ce soit, et persévérer dans cette voie afin de ne pas retomber dans la merde dont on a mis tant d’effort à se tirer.  C’est une erreur que je ne referai plus.

…Du moins, presque plus.

à suivre

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Psychologie et comportement social, SÉRIE: Pas obligé de rester loser, Succès et Échec. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Pas obligé de rester loser, 5e partie: Le réflexe de s’auto-saboter

  1. Ping : Pas obligé de rester loser, 7e partie: Les revoir? Pourquoi pas! Les re-fréquenter? Surtout pas! | Mes Prétentions de Sagesse

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