La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

Cette histoire se passe lorsque j’avais 25 ans, à l’époque où j’étais jeune père de mon premier fils, vivant avec Kim, ma conjointe.

Février 1994. La tante de Kim, une des sœur de ma belle-mère, vient leur rendre visite lors d’un matin enneigé. Elle est descendue exprès de Charlevoix dans son beau char sport de luxe pour aller faire un tour au Casino de Montréal nouvellement construit. Elle nous invite à l’y accompagner.

Au début, Kim ne tient pas à ce que je vienne avec elles car, me dit-elle, il s’agit d’une sortie entre membres de sa famille. Je n’ai absolument rien contre ça, et je me porte volontaire pour rester à la maison et garder William. Je n’ai jamais mis les pieds dans un casino, mais je considère que je suis trop pauvre pour aller risquer le peu d’argent que j’ai dans des jeux de hasard. Sans compter que je n’ai jamais eu la fièvre du jeu et je tiens à ce que ça reste ainsi.

Kim change alors d’avis et insiste pour que je les accompagne. Je refuse en lui expliquant mon point de vue, mais ça ne la rend que plus insistante. Le père de Kim n’aime pas non plus l’idée d’y aller. Problème réglé: C’est lui qui gardera William. Je me vois donc obligé de les accompagner. J’ai appris ce jour-là que les sièges arrières d’une auto sport de luxe, c’est très étroit et inconfortable. Payer si cher pour un véhicule si peu pratique. Décidément, je ne comprendrai jamais les riches.

Et nous voilà au Casino, ancien pavillon de la France de l’Expo 67.

Kim me fournit quarante dollars. J’en échange la moitié en pièces de un dollar et l’autre moitié en pièces de vingt-cinq sous. On se sépare.

Je joue environs une heure et demi avec mes vingt-cinq sous, mais je finis par tout perdre, à trois pièces près. Je décide donc d’arrêter les frais et d’aller me faire ré-échanger mes vingt pièces de un dollar contre un billet de vingt. Je me rends au comptoir d’échange et leur donne les pièces. La fille au comptoir les met sur un compteur automatique qui affiche $20.00. La fille dépose sur le comptoir devant moi un billet de dix, un billet de cinq, deux billets de deux, et quatre pièces vingt-cinq sous.

« Que c’est ça? »
« Votre argent monsieur. »
« C’est parce que si j’ai pris la peine de vous donner vingt pièces de une piasse, c’est pour avoir un billet de vingt. Est-ce que je pourrais en avoir un s’il vous plaît? »
« J’m’excuse. C’est le règlement. Chu obligé de donner un peu de monnaie aux clients sur leur départ. »

Je mets ma main dans ma poche, j’en ressors trois pièces de vingt-cinq sous et je les lui montre.

« J’en ai déjà, des vingt-cinq cennes. Si j’avais voulu de la monnaie, je vous aurais demandé de la monnaie. »

Le client a toujours raison, surtout s’il refuse de se laisser marcher sur les pieds. La fille reprend l’argent et me remet un billet de vingt. Je la remercie et pars en me demandant bien c’est quoi la logique de ce règlement stupide.

Je déambule en cherchant machinalement la sortie. Et c’est là que je constate un truc qui ne m’avait pas frappé à mon arrivée. L’intérieur du casino est fait en cercle. L’entrée est à une extrémité, le comptoir de change est à l’autre bout complètement, et il n’a a pas de chemin qui mène directement de l’un à l’autre. Le client qui vient d’échanger ses pièces contre des billets doit passer à travers un compliqué dédale de machines avant de trouver la sortie, et puisque nous sommes dans un cercle, même un gars comme moi qui a un très bon sens de l’orientation peut facilement se perdre. Dans ce temps-là, tant qu’à avoir encore un peu de monnaie en main, on a le réflexe de céder à la tentation de les jouer dans une machine, ne serait-ce que pour s’en débarrasser. C’est ce que je fais avec mes soixante-quinze sous. La machine m’entretient ainsi un bon quart d’heure avant de finir par tout me gober.

Pendant une seconde, je ressens l’envie d’aller ré-échanger mon billet de vingt contre de la monnaie pour continuer à jouer. Je me ressaisis aussitôt parce que c’est là que je réalise l’arnaque.

Ainsi, le règlement obligeant les caissières à toujours rendre un peu de monnaie avec les billets, le fait que le comptoir de change se situe à l’extrême opposé de la sortie, le fait qu’il faut repasser dans un labyrinthe désorientant pour aller de l’un à l’autre, la structure en cercle sans points de repères, tout ça a été créé de manière à inciter les gens à dépenser encore plus. Cet endroit n’est rien d’autre qu’un immense piège à cons. Je trouve ça révoltant. Je viens de passer moins de deux heures au Casino de Montréal, et ça m’a suffi pour m’en dégoûter à tout jamais.

Je retrouve Kim et lui fait part de mes constatations en lui exprimant mon désir de partir d’ici. Les affaires ont l’air de rouler mieux pour elles car ni Kim ni sa mère ni sa tante n’ont envie de partir pour le moment. Bah, au rythme où l’endroit dépouille les gens, je me dis que ce n’est qu’une question de temps.

N’ayant rien d’autre à faire, je me promène dans la place et observe, ce qui me permet de constater certaines choses qui ne font que renforcer mes principes contre ce genre d’endroit. D’abord, l’heure n’est affichée nulle part ici. Même les employés ne portent pas de montre. Je m’en rends compte parce que je commence à avoir faim, ce qui me porte à croire qu’il doit être près de midi, mais je ne peux pas le vérifier car j’ai oublié ma montre chez Kim. La seule raison logique que je vois pour que le casino ne donne pas l’heure à ses clients, c’est pour qu’ils ne voient pas le temps passer, et ainsi jouent plus longtemps. Cette théorie se confirme lorsque je vois que plusieurs dizaines de serveurs vont et viennent sans cesse dans la place en distribuant gratuitement des boissons non-alcoolisées. Alors que j’en demande une, je me fais répondre :

« Désolé monsieur, les boissons ne sont offertes qu’aux gens qui sont assis à une machine. »

Je comprends aussitôt le principe : Avec l’estomac toujours plein, les joueurs ne ressentent pas la faim, ce qui fait qu’ils perdent encore plus toute notion du temps.

Et je n’ai pas encore parlé de toutes ces lumières à couleurs vives qui clignotent sans cesse, gardant les gens dans un état de frénésie. Moi-même, une personne calme de nature, je n’arrive que difficilement à me mettre en état de tranquillité devant ces flashs incessants. Et il n’y a pas que les lumières: Depuis que je suis entré ici, tout ce que j’entends, ce sont les centaines de ♫ DING-DING-DING-DING ♫ et des ♫ TOUNG-TOUNG-TOUNG-TOUNG ♫ incessant des machines, souvent entrecoupés des ♫DRIIIIIING♫ de celles qui sont gagnantes. Non seulement ça remplit l’air d’un sentiment éternel de possibilité de gagner, mais à la longue ça nous abrutit. Lorsque j’ai joué tout à l’heure, j’ai pu constater par moi-même que quand on est assis en face d’une machine et que l’on fixe l’écran, le son et les lumières nous empêchent d’avoir des pensées cohérentes pendant qu’on y joue, ce qui nous met dans un état de quasi hypnose. Mettre de l’argent dans la machine devient alors un réflexe, et on joue en ne pensant plus à rien. Je constaterai plus tard que quand on passe la journée à entendre ces cloches, on continue de les entendre lorsque l’on revient chez soi, en particulier quand on se couche le soir. Ça fait que le casino nous reste en tête plusieurs heures après que l’on en soit partis, ce qui ne peut que nous inciter à y retourner.

Je n’en reviens pas de comment tout dans l’organisation de cet endroit semble avoir été pensé de façon à pouvoir influencer les gens, au point où ça en devient quasiment du contrôle mental de masse. Les organisateurs du casino savent comment le cerveau humain réagit selon tel ou tel stimulus, et ils s’arrangent pour provoquer ceux qui vont dans le meilleur de leurs intérêts. Pour être franc, je ne sais pas si je dois en être révolté ou bien si je dois admirer une telle ingéniosité. Ça prend une grande compréhension de la psychologie humaine pour pouvoir mettre sur pied un tel concept.

Je perdrai cependant toute admiration que j’ai pour leur ingéniosité en constatant que le guichet automatique de la Caisse Populaire situé au casino est réglé de façon à avoir deux fonctions qui, si elles sont encore légales en 1994, n’en sont pas moins immorales. Primo, ce guichet ne te dis jamais la balance de l’argent qu’il reste dans ton compte, ni à l’écran ni sur reçu imprimé. Il t’est donc impossible de savoir jusqu’à quel point tu peux dépenser. Secundo, et celle-là me répugne particulièrement, c’est que la machine te permet de retirer plus d’argent que ce que tu as dans ton compte.  C’est ainsi que Kim verra son compte de la Caisse Pop se retrouver dans le rouge de plusieurs centaines de dollars qu’elle a eu à rembourser à la caisse, et ce avec intérêts. Encore heureux que j’ai décidé de garder mon vingt dollars.

Suite à cette mauvaise expérience, ni Kim ni moi ne retournons au casino. Sa mère, par contre, y retourne souvent, et elle a assez de chance pour presque toujours en revenir avec quelques petits gains.

Un soir cependant, c’est plus qu’un simple petit gain qu’elle ramène. Elle a remporté une voiture. Et pas n’importe laquelle: Une Ford Lincoln Continental de l’année. Le genre de véhicule tellement luxueux que tu as quasiment besoin d’un brevet de pilote pour conduire, tellement le tableau de bord est complexe. C’est Kim qui m’annonce la chose au téléphone avec une voix très déprimée.

« Moé j’y va une seule fois pis j’m’endette par-dessus à’ tête avec la Caisse Pop. Pis elle, à y va pis à gagne un char. Fuck, là, à’ pas besoins d’un autre char, à’ l’a déjà une Audi. Pourquoi c’est tout l’temps ceux qui le méritent moins qui ont toujours toute? Hostie qu’c’est pas juste. »

Bien que je ressente moi-même un peu de frustration du fait que ce prix ait été remporté par une personne aussi mesquine, je peux honnêtement dire que mon problème principal avec ça n’a rien à voir avec la jalousie. C’est juste que je sens que ça augure mal.  Avec la personnalité des femmes de la famille Sinclair, c’est le genre d’événement qui risque d’avoir des répercussions qui peuvent nous mettre dans de gros ennuis.

Le lendemain soir, c’est en grandes pompes que la belle-mère ira prendre possession de son véhicule. D’abord, une grosse limousine blanche passera la prendre et l’amènera au casino. Ensuite… Et bien ensuite je ne sais pas, parce que je désapprouve ce qui est en train de se passer, alors je refuse d’y aller. Kim, sa sœur et son père accompagneront la belle-mère, mais moi je prétexterai avoir à m’occuper de William pour rester à la maison. De toute façon, dans la journée, elle me passe le message de manière non-subtile comme quoi il n’y aurait pas assez de place pour tout le monde dans la limousine. Ce qui est totalement faux, démontrant une fois de plus la personnalité mesquine de la belle-mère.

En tenant bébé William dans mes bras pendant que je lui donne le biberon, je regarde la belle-famille entrer dans le long véhicule de luxe qui détonne particulièrement dans cette rue de Saint-Henri, réputé quartier pauvre. Je suppose que ça explique la présence de quelques curieux sur les trottoirs. Le chauffeur en uniforme leur tient la porte ouverte et la referme derrière eux. Puis il retourne au volant et ils partent. Je regarde l’impressionnante voiture disparaître au coin.

« Mon p’tit Will, t’es mieux d’ben attacher ta tuque. Parce que de la façon que je connais ta mère pis ta grand-mère, j’ai bien peur qu’on est en train d’assister au début de la fin. »

Cette impression se révélera prophétique.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Psychologie et comportement social, Succès et Échec. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour La Saga du Casino, 1 de 3: Pour le meilleur…

  1. Simon dit :

    Cet épisode me fait diablement penser au livre de Charles Duhigg « Le pouvoir des habitudes » (« The power of habit » en VO), avec de nombreux exemples sur la manière dont les habitudes se font et se défont chez l’homme, mais aussi chez des animaux. Il montrait comment des macaques, conditionnés à appuyer sur un bouton ou à tirer une manette à un signal donné, recevaient du jus sucré et finissaient par devenir véritablement accros au point que rien ne pouvait plus les détourner de cette activité. Mieux encore, le pic d’activité cérébrale mesuré chez les singes suffisamment bien conditionnés montrait que celui-ci intervenait avant la récompense du jus de fruit, dans l’anticipation de la récompense. La ressemblance avec l’attitude du joueur face à sa machine est frappante, et je ne pense pas qu’il s’agisse d’une simple analogie, mais bel et bien du même phénomène neurologique (dans son principe de fonctionnement général du moins), hérité d’un ancêtre commun il y a de cela des millions de générations.

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