La saga du casino, 2 de 3: Pour le pire…

Début de mars 1994. Le lendemain de sa soirée au Casino où ils lui ont remis les clés de la Lincoln Continental, la belle-mère n’a de cesse d’admirer son véhicule. Puis, en soirée, après avoir soupé, elle se change et repart au casino en disant:

« Bon ben à c’t’heure que j’ai gagné le char, m’as aller gagner l’argent pour les plaques, les assurances pis l’enregistrement. »

Et devinez quoi?  C’EST ARRIVÉ!   Le hasard a voulu qu’elle en revienne ce soir-là avec plusieurs milliers de dollars, soit de quoi couvrir toutes les dépenses relatives à l’auto. Après ce coup-là, la belle-mère deviendra totalement accro au casino, voyant la chose comme le juste retour de karma d’une longue vie de misère, de travail acharné et de sacrifices.

Petit historique de la famille Sinclair (D’après ce que Kim m’en a dit.)
Les Sinclair viennent de Charlevoix.  Vers la fin des années 1970, sans consulter son mari, la (future) belle-mère a pris la décision de vendre la maison et d’installer la petite famille à Montréal. Elle se foutait bien du fait que son mari et leurs filles Kim et Muriel se retrouvaient brusquement déracinés. Elle voyait la grande ville comme étant une terre d’opportunité, l’équivalent du American Dream, capable de faire sa fortune. Après divers emplois, elle a pu s’en mettre assez de côté pour se payer un camion réfrigérant et est devenue livreuse chez RC Cola.

A force de temps, de travail et de sacrifices, elle a réussi à devenir propriétaire d’une maison à revenus, soit le triplex dans lequel ils vivent en ce moment. Or, elle fit son achat avant de le faire inspecter par la ville.  Par conséquent, elle s’était bien faite avoir. La maison lui avait été vendue en tant que quadruplex.   Lorsqu’un inspecteur passa, il lui signala que l’appartement du sous-sol était illégal, puisqu’il n’y a qu’une seule sortie, ce qui enfreint toutes les règles de sécurité.

Ensuite, un des logements du haut était loué à un BS.  Un an après l’achat de la maison, il est parti en devant plusieurs mois de loyer. La belle-mère a dépensé beaucoup en frais légaux pour le retracer et le traîner en cour. Elle y a appris, à son grand désarroi, que quand tu poursuis une personne qui est sans le sou, le plus que la Cour peut faire, c’est lui donner l’ordre de rembourser à coup de quelques dizaines de dollars par mois, montant dérisoire quand le loyer en retard et les dépenses légales montent à plusieurs milliers de dollars. Le locataire n’a payé ce montant dérisoire qu’une seule fois, avant de disparaître de nouveau. La belle-mère ayant perdu assez d’argent dans cette aventure comme ça, elle n’a eu d’autre choix que de laisser tomber.

Enfin, la vieille dame qui habitait au logement restant est partie vivre en foyer pour personnes âgées.  Et c’est ainsi que cette maison qui devait générer un revenu de trois loyers, qui aurait pu payer l’hypothèque et bien plus, s’est transformée en gouffre financier.

Suite à son expérience avec le locataire BS, la belle-mère considère qu’on ne peut pas se fier aux jeunes.  Aussi, elle ne veut louer qu’à des personnes âgées.  Mais voilà, quand ces gens cherchent un appartement, ils essayent d’éviter les escaliers autant que possible. Les deux logements du 2e étage ne trouvent donc pas preneurs et sont vacants depuis des années.

Malgré tout, à force de travail, d’épargne et à mener une vie bien rangée, elle accumulait peu à peu: Des véhicules, des placements, une collection de monnaie rare, etc…  Son seul excès, c’était le tabagisme, fumant un ou deux paquets par jour.

Le travail de livreuse de la belle-mère lui prend 14 heures par jour, 6 jours par semaine. Son horaire de la journée s’établit ainsi: Lever à 5:30, départ à 6:00 vers l’entrepôt de RC Cola. Le temps d’y arriver et de remplir le camion de sa commande de boissons gazeuses de la journée, elle repart à 7:30 pour commencer ses livraisons à 8:00, et les terminer à 17:00. Puis, après le souper, elle fait sa comptabilité de la journée jusqu’à 22:00. Puis, elle va se coucher et dort jusqu’au lendemain matin, 5:30.

À partir du moment où la belle-mère devient accro au casino en cette fin d’hiver 1994, son horaire de la journée reste inchangé de 5:30 à 17:00. Cependant, une fois revenue à la maison, elle mange maintenant à toute vitesse, fait sa comptabilité, puis se change et part au volant de sa Lincoln Continental en direction du casino. De nos jours, le casino opère 24/7.  Mais à ses débuts, il était fermé de 3:00 à 6:00 am.  Elle y reste donc jusqu’à la fermeture, à trois heures du matin. Elle revient à la maison et dort de 3:30 à 5:30, puis elle se lève et repart travailler. Elle maintiendra ce rythme infernal à deux heures de sommeil par jour de façon quasi quotidienne pendant au moins deux mois.

Mais entre-temps …

Dernier jour de mars 1994. Voilà un mois et demi que Kim et moi sommes allés au casino pour la première et dernière fois.  Et nous subissons encore les conséquences de son excès de dépenses.   Attablés à notre appartement de Verdun, nous faisons nos comptes. En comptant l’argent que Kim a en banque dans notre compte conjoint et en l’ajoutant à celui du chèque de chômage qu’elle va recevoir demain chez sa mère, et en soustrayant nos factures mensuelles, on constate qu’il va nous manquer cinquante dollars pour pouvoir payer les quatre cent du loyer à remettre demain.

Il me vient alors une idée. Un plan logique, à risque minime.  Je l’expose à Kim:

« On pourrait prendre un risque calculé. »
« C’est à dire? »
« On pourrait aller au casino, mais en limitant nos dépenses à cinquante piasses. Si on gagne, notre problème est réglé. Si on perd, on va être dans le trou de cent piasses au lieu de cinquante, mais ça ne va pas nous mettre dans l’trouble tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, ça va pouvoir se régler au prochain chèque de chômage dans deux semaines. »
« Ouais! Ça a ben d’l’allure. Ok, let’s go! »

Nous passons à un guichet automatique. Kim retire cinquante dollars (On pouvait retirer des multiples de 10 à l’époque), et on se rend au casino. Une fois arrivés, on se le sépare en vingt-cinq pièces de un dollar chacun, et on part chacun de notre côté.

Probablement influencé par le gain de la belle-mère, je m’assois aux machines qui entourent une Lincoln Continental.  Pour gagner l’auto, il faudrait que je joue la mise maximale de trois dollars et que les trois chiffres 7 apparaissent sur mon écran. Je joue en alternant au hasard la mise, mettant parfois un dollar, parfois deux, parfois trois.

Et là, tout juste après avoir mis trois dollars, J’AI LE TRIPLE SEPT!

Pendant deux secondes, je crois avoir gagné l’auto, mais la machine commence à me verser une chute de pièces de un dollar. Je déchante un peu en réalisant que pour que je puisse gagner l’auto, il aurait fallu que sortent dans l’ordre le 7 bleu, le 7 blanc et le 7 rouge. Dans mon cas, les couleurs étaient dans le désordre. Cependant, je ne m’en plains pas car cette combinaison me rapporte deux cent quarante dollars. Satisfait et heureux que mon plan ait fonctionné, je remercie le ciel d’être venu me donner ce très apprécié coup de pouce. Je ramasse mes gains, me lève et viens pour partir.  Mais Kim, qui avait déjà perdu sa part, arrive et ne l’entend pas de la même façon.

« Tu vas quand même pas sacrer l’camp juste comme tu commences à être chanceux? »
« Pourquoi rester? On a gagné l’argent qui nous manque pour le loyer, on a récupéré notre mise de départ, pis on se retrouve en plus avec cent quarante piasses en bonus. Ça va nous permettre de faire une bonne épicerie.  Ou même, tiens, de te permettre de rembourser une partie de ta dette à la Caisse Populaire. J’trouve qu’on est déjà assez chanceux comme ça. »
« Come on!  Tu serais vraiment un estie d’cave d’abandonner une machine qui commence à cracher. »
« Ça c’est le genre de mentalité qui perd son homme.  C’est exactement en pensant comme ça que tu t’es endettée ici le mois dernier. »
« C’est pas pareil.  Là, c’est pas de l’argent qui provient de mon compte de banque. »
« Faut savoir quand s’arrêter si on veut pas toute perdre. J’aime ben mieux être reconnaissant de ce que j’ai eu plutôt que d’être frustré de ce que j’ai pas. »

Je viens pour partir vers le guichet dans le but d’échanger mes pièces contre de l’argent en papier, mais elle m’empoigne par la chemise pour me retenir et continue de m’insulter de plus belle  pour mon manque d’ambition.  Craignant qu’elle me fasse une scène en plein casino, je lui refile une vingtaine de dollars pour qu’elle puisse continuer à jouer. Elle les perd en cinq minutes et m’en réclame davantage.

Comme je la connais, je sais trop bien que je n’aurai pas fini d’en entendre parler si j’insiste pour que l’on parte tout de suite. Je lui suggère donc un compromis: Moi je rentre à la maison avec les cent dollars qui manquent à notre budget, et je lui laisse le reste qu’elle pourra continuer de jouer. Elle accepte.

Je rentre à la maison, satisfait d’avoir sauvé la situation et fier d’avoir su jouer de façon intelligente. C’est dommage pour l’épicerie, quand même. Bah! Si c’est ce que ça prend pour qu’elle ait sa leçon et que ça lui fasse perdre ses envies de jouer, ça aura valu le coût.  En comparant ma manière de jouer avec la sienne, elle verra bien qu’il n’y a pas plus vrai que le proverbe qui dit « Qui ne risque rien n’a rien, qui risque tout perd tout. »

Le lendemain matin, j’appelle Kim afin de lui demander si elle a reçu et déposé son chèque de chômage, afin que je puisse aller payer mon loyer. (En cette époque pré-tout-l’monde-a-un-cell, ça signifie que j’appelle la ligne de maison, chez ses parents)  Ça ne répond pas.

Je sens que ça augure mal.

Je la rappelle en vain à toutes les heures, de dix heures du matin jusqu’à dix-sept heures trente, soit au moment où ses parents reviennent de travailler. Son père me répond qu’elle n’est pas là, mais qu’il lui fera le message de me rappeler.

Le soir venu, c’est passé vingt-trois heures que Kim me rappelle enfin. Elle est en pleurs, dans un état de grande déprime. Elle m’explique qu’hier elle a perdu tout ce que je lui ai refilé au casino.  Alors ce matin, dès qu’elle a reçu son chèque de chômage par la poste, elle n’a pas accepté de rester sur cet échec. Elle est tout de suite allé l’échanger pour ensuite filer au casino pour le jouer.

Après l’avoir tout perdu, refusant toujours l’échec, elle a continué sur sa lancée. Elle a retiré de notre compte commun l’argent de l’électricité, l’argent du téléphone, l’argent des produits pour bébé William, le reste de l’argent du loyer, et elle a terminé sa lancée en jouant toute la monnaie dans ses poches, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus que quinze sous, soit trop peu pour la moindre machine.

Je regarde sur la table de cuisine, contemplant les cent dollars que j’ai ramenés du casino hier, et je me sens m’effondrer moralement. Hier, il me manquait cinquante dollars pour payer mon loyer. Aujourd’hui, à cause de la stupidité et de l’hypocrisie de Kim, il m’en manque trois cent. Et je ne parle que du loyer, car je n’ai maintenant plus rien non plus pour payer les factures de téléphone et d’électricité.

Plus je fais des efforts pour me sortir de la merde, et plus les agissements de Kim m’y renfoncent encore plus profondément. Au moins, mon cent dollars permettra d’acheter des produits de première nécessité pour bébé William. Mais à part ça, nous sommes totalement ruinés.  

À quoi ça sert d’agir de façon intelligente et réfléchie quand notre sort dépend de gens qui se comportent de façon imbécile?

 

À CONCLURE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Psychologie et comportement social, Succès et Échec. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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