Ça remonte à il y a environ 4 ans. À ce moment-là, j’étais entre deux emplois et je venais de terminer le manuscrit de mon livre Le sucre rouge de Duplessis. J’habitais depuis deux ans dans un petit village agricole nommé Saint-Jean-Baptiste, situé derrière le Mont-Saint-Hilaire. J’ai vu dans le journal local que l’on recherchait des pompiers volontaires. En sachant que mon père et mon grand-père l’avaient déjà été eux-mêmes dans leurs jeunesses, je me suis dit que ce serait bien de continuer la tradition.
Quelle est la différence entre sapeur-pompier et pompier volontaire ?
Un sapeur-pompier est un pompier de carrière. Il reçoit un salaire, et ce, qu’il soit appelé à un incendie ou non. Tandis qu’un pompier volontaire, c’est quelqu’un qui occupe une autre carrière que pompier. Mais qui va tout de même répondre à l’appel lors d’un incendie. Au lieu de recevoir un salaire, il recevra une rémunération pour les jours où il a été appelé sur les lieux d’un incendie.
J’appelle à la caserne des pompiers volontaires de Saint-Jean-Baptiste. Je m’y pointe au jour et à l’heure du rendez-vous. Il n’y a pas le moindre camion de pompier. À la place, l’espace est occupé par une grande table de vingt places. Je rencontre le chef, un homme costaud dans la cinquantaine. Ainsi que son assistant, un maigrichon à qui je ne donne pas plus que 30 ans.
Le chef sort quelques papier d’une chemise à dossier. Puis, il commence à me poser la question la plus pertinente :
« D’après toi, qu’est-ce que ça prend pour être un bon pompier volontaire? »
« Tout d’abord, comme le nom le dit, il faut être volontaire. C’est-à-dire être prêt à tout laisser tomber pour se diriger le plus vite possible sur le lieu de l’incendie dès qu’on a un appel. Ou bien à la caserne, là où est notre équipement, si on ne peut pas l’avoir déjà chez soi. »
« Très bien. Et ensuite? »
« Ensuite ça prend une bonne forme physique. Il faut être costaud, parce que les lances d’incendie ont une très forte pression, et ce n’est pas toujours facile à contrôler. Je vais régulièrement au gym, donc ça va pour moi de ce côté-là. À part ça, et bien, il faut de la discipline. Parce que je suis surtout là pour donner un coup de main au sapeur-pompiers. Je dois donc obéir aux ordres, de manière à ne pas être dans leur chemin, ni faire obstacle à leur travail. Et surtout, je ne vais pas essayer de jouer au héros. Je dois me tenir à l’écart du danger. Je ne suis pas là pour devenir moi-même une personne à secourir, mais bien pour assister les professionnels à secourir les victimes, s’il y en a. »
Le chef hoche la tête, approuvant ce que j’ai dit.
« Ce sont de très bonnes réponses. As-tu déjà été pompier volontaire avant ? »
« Non, mais ça me semble logique que les choses se déroulent comme ça. »
Ensuite, le chef commence à me poser toutes sortes de questions d’usage afin de remplir ma fiche de candidature. Mon nom, mon âge, mon occupation première, mes coordonnées, ce genre de trucs.
Puis, arrive LA question, celle que j’ai toujours eu en horreur.
« Nomme-moi ton plus grand défaut. »
Pendant deux décennies, je ne voyais pas la logique derrière cette question. Surtout que je me doute bien qu’elle pourra servir d’excuse à l’employeur potentiel pour ne pas m’embaucher. Ce qui me semble plutôt contre-productif, lorsqu’ils sont en manque de personnel.
Jusqu’au jour où, à force de réfléchir, j’ai fini par la trouver, la logique. Et cela m’a permis de trouver la réponse parfaite. À la fois parfaite aux oreilles de celui qui me passe en entrevue d’embauche. Et parfaite pour moi, car celle-ci me permet de cerner plus facilement l’environnement de travail.
Cette réponse étant en deux parties, je commence par répondre la première.
« Je n’en ai pas ! »
Aussitôt, avec un air bête et une arrogance qui transparaît dans sa voix, l’assistant intervient, en imitant un signal d’alarme :
« BEEEEEP! Mauvaise réponse ! »
Et voilà ! En le voyant réagir ainsi, j’ai aussitôt compris à quel genre de personne j’avais à faire. Un prétentieux ! Un arrogant ivre de pouvoir. Un conflictuodépendant qui cherche à confronter les gens et à les prendre en défaut. Bref, le genre de personne qui crée une ambiance toxique au travail. Et s’il y a un endroit où ce genre de choses peut faire le plus de mal, c’est justement dans une profession qui demande à sauver des vies.
Vous allez probablement dire « Oui, mais ta propre réponse, comme quoi tu prétends n’avoir aucun défaut, est également un signe de prétention. » Et bien non justement, car c’est là qu’arrive la seconde partie de ma réponse, que je donne au chef.
« Je comprends que la raison pour laquelle vous voulez des candidats capables de reconnaître leurs défauts, c’est pour éviter de vous retrouver coincés avec des amateurs qui pensent en savoir plus que les professionnels. Le genre de personnes qui ne vont pas vous écouter et voudront en faire à leur tête, malgré le fait qu’ils n’y connaissent rien.
Mais moi, la raison pour laquelle je vous dis ça, c’est parce que dans les différentes occupations que j’ai eu dans ma vie, comme tout le monde, il m’est arrivé de me faire dire qu’il y avait un défaut dans mon attitude ou ma façon de travailler. À ce moment-là, je modifiais mon attitude ou bien ma manière de travailler. Ainsi, ça régleait le problème. Par conséquent, mes défauts n’existaient plus. Et c’est pour ça que je peux me permettre de vous dire que, jusqu’à nouvel ordre dans un nouveau milieu de travail, effectivement, pour le moment, je n’en ai pas. Et lorsque j’en aurai, je les corrigerai, et je n’en aurai plus. »
J’aurais pu terminer là. Or, je ne pouvais pas me taire. Et la raison, c’est que peu importe le milieu où j’évolue, qu’il soit social, romantique ou professionel, s’il y a deux comportement que je suis incapable de supporter, c’est l’arrogance et la bullshit.
Comme je le dis plus haut, ma réponse en deux temps est une sorte de test pour les gens qui me passent en entrevue. Parce que leur réaction spontanée à mon affirmation comme quoi je n’ai pas de défauts, ça va me tracer un portrait précis de la personnalité de l’autre, donc de l’ambiance de travail à laquelle je dois m’attendre. Si la réaction avait été amusée ou bien intriguée, j’aurais pu m’attendre à une ambiance sympa. Mais la réaction de l’assistant était une opposition spontanée. Une confrontation. Une accusation. Bref, de la tyrannie. Et ça, ça fait de lui le genre de personne que j’adore confronter dans le but de le remettre à sa place. Ce que je fais avec ce petit ajout, en apparence plein de bonne foi.
« Étant donné que vous ne me connaissez pas, je comprends que c’est facile pour moi, de dire que j’écoute ce que l’on me dit, afin de corriger mes défauts. N’importe qui peut prétendre ça. Mais je peux vous le prouver tout de suite »
Je me retourne face à l’assistant, et je m’adresse à lui. Et alors que je donnais du VOUS au chef, je me limite au TU avec lui, histoire de lui faire comprendre, ne serait-ce qu’au niveau du subconscient, qu’il ne représente aucune autorité à mes yeux.
« Quand j’ai dit que je n’avais aucun défaut, tu as répondu « BEEEEEP ! Mauvaise réponse. » Donc, tu affirmes que j’ai des défauts. Alors puisque je veux les corriger, mes défauts, dis-moi lesquels que j’ai ? »
Il me regarde sans rien dire pendant un bon 5 secondes, probablement en réalisant que je venais de le prendre au piège, en utilisant ses propres paroles pour le faire.
« Ben là !? »
« Quoi, Ben là !? … Dis-moi c’est quoi mes défauts, que je puisse les corriger. »
Avouer devant moi, et surtout devant son chef, qu’il ne savait pas quels étaient mes défauts, c’eut été admettre qu’il ne savait pas de quoi il parlait en répondant son « BEEEEEP ! Mauvaise réponse ! » Et ça, pour un orgueilleux dans son genre, c’est insupportable. Étant dans l’impossibilité de trouver une réponse qui pourrait le tirer d’embarras, il reste là, sans parler, pendant plusieurs longues secondes. Je reprends donc la parole.
« Et bien? Tu n’es pas capable de me dire c’est quoi mes défauts »
« Ben là, c’est parce que je ne te connais pas. »
Parfait ! Il m’a dit exactement ce que je voulais qu’il me réponde. Car en m’avouant ceci, il me permet de lui en rajouter une couche.
« Ah ! D’accord ! Tu ne me connais pas. Mais tu te permets quand même d’affirmer que j’ai des défauts. »
Je garde le silence deux ou trois secondes de silence, tout en continuant de le regarder fixement. Voyant qu’il ne sait toujours pas quoi répondre, je hoche, légèrement la tête en ajoutant.
« Je vois ! »
Lorsque quelqu’un affirme quelque chose qui n’est ni à son honneur, ni à son avantage, ces deux mots frappent beaucoup plus que n’importe quelle accusation ou n’importe quel jugement. Parce que justement, dire « Je vois ! », c’est porter un jugement, sans en porter un clairement. En entendant ce « Je vois ! », c’est l’autre qui se porte lui-même jugement, en imaginant lui-même ce que tu penses de lui. Et puisque ce genre de personnalité va toujours s’imaginer le pire de toi, alors il va s’imaginer que le jugement que tu lui portes sera aussi sans-pitié que pertinent. Et s’il y a une chose que les pervers narcissiques sont incapables de supporter, c’est d’être mis à jour. Même si c’est seulement dans leur propre imagination. Voilà pourquoi, presque en panique, il tente de rattraper le coup en disant.
« Ben là, franchement, personne n’est parfait. Fa que tu peux pas prétendre n’avoir aucun défaut. »
Ce qui me donne exactement les munitions dont j’avais besoin pour lui asséner le coup de grâce.
« Ah ! d’accord. Tu ne me juges pas sur ce que je suis, ni sur ce que je fais. Tu me juges sur le comportement et sur les agissements des autres. Dans le style de « Certains hommes sont des batteurs de femmes. Donc, si tu es un homme, tu es un batteur de femme. » Fa que finalement, ce que tu nous dis, c’est que tu as des préjugés.
Puis, je me retourne vers le chef. En désignant l’assistant d’un léger signe de tête, je conclus en disant
« En tout cas, lui, on voit tout de suite c’est quoi, ses défauts. »
Le chef me regarde pendant un bon 5 secondes. Le visage complètement figé. Comme s’il avait non seulement de la difficulté à comprendre ce qui était en train de se passer, mais aussi comme s’il n’avait pas la moindre idée de quelle devrait être sa réaction.
Puis, il remet les documents dans son dossier, qu’il ferme. Et il conclut aussi sec l’entrevue sur ces mots.
« Ce sera tout. Merci ! »
Après ce qui venait de se passer, c’était sa seule issue possible.
En repartant, je comprends que j’avais mis ce pauvre chef dans l’embarras. D’un côté, s’il était honnête, il ne pouvait pas dire que j’avais tort. Tous mes arguments tenaient la route. Mais d’un autre côté, est-ce qu’il allait embaucher quelqu’un capable de mettre en boîte aussi facilement son assistant ? Il connait très bien la personnalité et le caractère de son assistant. Il a parfaitement compris que si j’étais embauché, ça allait créer des frictions terribles dans le milieu de travail. Et c’est normal. Car un pervers narcissique tel que son assistant ne peut laisser passer une telle humiliation sans se venger. Mais d’un autre côté, même si le problème serai toujours provoqué par l’assistant, le chef pouvait-il renvoyer son propre assistant, quelqu’un qui a des années d’expérience dans le métier, en faveur d’un simple auteur qui n’a pas la moindre expérience en tant que pompier ? Alors la meilleure solution, dans ce cas-ci, c’était effectivement de ne pas m’embaucher.
C’était peut-être un arrogant pervers narcissique conflictuodépendant de mauvaise foi. Mais c’était un pompier volontaire d’expérience. Ça le rendait donc beaucoup plus utile que moi dans ce milieu.
Certaines personnes, en lisant ceci, considéreront que mon comportement durant cette entrevue, c’était ça, mon défaut. J’espère que ce n’est pas votre cas. Car soyons logiques : Lorsque tu es allergique à l’arrogance et à la bullshit, les seules personnes qui peuvent considérer ça comme des défauts, ce sont justement les arrogants et les bullshitteux.