Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (5e partie)

Au Québec, il existe une expression qui dit: « Ça a l’air arrangé avec le gars des vues! »  L’origine de cette phrase remonte probablement aux années 50 alors que les québécois étaient ignorants et peu scolarisés, ce qui avait des répercutions sur leur vocabulaire.  Ainsi, au lieu de dire « Je vais au cinéma voir un film », ils disaient « J’m’en va au théâtre voir une vue! »  Et lorsque dans ces films il y avait une situation invraisemblable ou bien un effet spécial visuel, ils exprimaient leur incrédulité en concluant que ce n’était qu’un trucage réalisé par quelqu’un de l’équipe de tournage. Ils disaient alors: « C’est arrangé avec le gars des vues! »

De nos jours, cette expression est surtout utilisée pour décrire une situation que l’on considère comme étant trop louche pour être honnête.  On n’a aucune façon de pouvoir le prouver, mais on a le fort sentiment que les choses ne sont pas vraiment telles qu’elles en ont l’air.

Cette mise au point étant faite, reprenons le récit:

Comme je m’y attendais, ça n’a pas trainé.  Une heure à peine après le début de mon quart de travail, le grand boss sort de son bureau et vient me rejoindre alors que je prépare les biscuits.

BOSS: Juste une p’tite question comme ça…  Quand tu as rempli le formulaire d’application pour travailler ici, tu as répondu que tu n’avais pas de dossier judiciaire. Est-ce que c’était vrai?

Eh voilà!  Comme prévu, Allen-le-tarla est allé bavasser au boss.  Par conséquent, sa question était prévisible, et de ce fait ma réponse est préparée d’avance. C’est avec entrain que je la lui cite.

MOI: Totalement vrai. Si vous m’croyez pas, je vous autorise à faire une enquête à mon sujet auprès de la SQ et de la GRC. Et je vais même vous proposer un deal: Je suis tellement sûr que mon dossier est vierge que s’il ne l’est pas, vous pourrez me renvoyer sur le champs et je vous permet de garder ma dernière paye et mon 4% pour vous rembourser les frais de l’enquête.  C’est vous dire à quel point j’ai pas peur que vous le vérifiez. Fa que, si vous voulez perdre de l’argent là-dessus, c’est votre choix.  Ça vous va?

Je suppose que le boss ne s’attendait pas à une telle avalanche de bonne volonté et de confiance en soi car il fait de grands yeux surpris et se contente de me dire « Euh… Ok! » avant de me saluer et de partir.  Il y a une raison pourquoi j’ai composé une réponse trop grosse pour avoir l’air d’être autre chose que du bluff: Parce que j’espère qu’il va tomber dans mon piège en relevant mon défi et en payant le gros prix pour s’offrir l’enquête.  Ça lui fera une dépense inutile de plus à mettre sur la faute d’Allen qui sera allé lui raconter un mensonge dans le but de me faire du tort.

Oui, je le reconnais, je peux avoir l’air d’un enfoiré d’agir ainsi, mais je ne peux pas m’en empêcher.  Ceci est la première fois que je manipule quelqu’un, et ce qui rend la chose si grisante c’est que cette personne c’est Allen.  Allen qui a décidé d’être mon ennemi en choisissant de me causer des problèmes à mon travail.  Et non seulement il ne se rend même pas compte que c’est moi qui tire ses ficelles, il est totalement aveugle au fait que je le pousse à se faire du tort lui-même.  Tout ce temps où il pense m’avoir, en fait c’est moi qui le tiens dans ma poigne. Et dès qu’il s’en rendra compte, c’est qu’il sera alors trop tard.  Le mal sera fait. Un mal fait par lui et lui seul.

Je devrais probablement avoir honte. Mais si ce n’est pas le cas, c’est parce que je me sens totalement justifié d’agir ainsi.  Après tout, si ce gars-là ne cherchait pas sans cesse à me prendre en défaut pour me faire du tort, alors il ne poserait pas ces gestes, et n’aurait donc pas à en subir les conséquences.  Mais s’il préfère agir en trou d’cul parce qu’il a une personnalité de merde, alors je m’en lave les mains au Irish Spring.  Ce qui lui arrivera par la suite, il l’aura mérité.

Deux semaines passent et je n’ai aucune idée si le boss a vraiment payé pour faire enquête sur moi ou non.  Allen, lui, continue d’agir envers moi de la façon la plus neutre possible. Au début de la troisième semaine par contre, nouveau changement de comportement: Il m’ignore totalement.  Même qu’à deux reprises, alors que je m’adresse à lui, il feint de ne pas m’entendre et passe tout droit sans me regarder.  Non seulement je trouve ça un peu louche, son manque de tact et de politesse me donne envie de lui redonner une petite leçon.  Dès qu’il est parti chez lui, je passe le reste de mon quart de travail à me demander comment est-ce que je pourrais bien le manipuler à essayer encore de me causer du trouble en se basant sur des choses que je puisse aisément prouver comme étant un autre mensonge de sa part.  le problème, c’est qu’il doit probablement se méfier de moi comme la peste.  Le simple fait qu’il ignore délibérément ma présence  risque de rendre la chose difficile.  Mais bon, j’y vois un défi, et je me fais un plaisir de le relever.

En moins d’une heure, j’ai trouvé le plan parfait.

Le lendemain, au travail, lors de ma pause, je fais un truc que je ne fais jamais d’habitude: Je vais en avant, demander une tasse de café à la caissière, et je commence à lui jaser de choses et d’autres.  Après un moment, j’amène la conversation vers le sujet des études. Elle me dit  qu’elle fait des démarches afin de retourner au cégep.  C’est le moment de mettre en branle ce que j’appelle Opération Désinformation.

MOI: Ah, je t’envie! J’aurais ben aimé ça, aller au cégep.  Malheureusement, j’ai même pas fini mon secondaire.
ELLE: Ah non?
MOI: Eh non!  Mais c’est pas grave, ça fait deux ans que j’ai trouvé le moyen parfait pour faire accroire que j’ai mon secondaire 5.
ELLE: Ah!?
MOI: Tout ce que j’ai eu à faire, c’est d’emprunter son diplôme à un de mes amis pis d’aller en faire une photocopie.
ELLE: T’as un ami qui a le même nom que toi?
MOI: Non, mais c’est pas grave, parce que chus un gars brillant. T’check ben c’que j’ai fait: Sur la photocopie de son diplôme, j’ai découpé et collé une bande de papier blanc sur son nom, sur lequel j’ai ensuite écrit mon nom à moi.  Après ça, tout ce que j’ai eu à  faire, c’est photocopier la photocopie, et voilà: Un diplôme d’études secondaire à mon nom.
ELLE: Mais là, ça doit bien paraitre, que c’est une photocopie.
MOI: Évidemment! Mais personne ne va envoyer son vrai diplôme avec son CV quand il se cherche une job.  Il envoie toujours une photocopie.

De nos jours, avec la paranoïa reliée au vol d’identité, ça ne se fait plus.  Mais il était courant à l’époque qu’un curriculum vitae contienne le numéro d’assurance sociale, le numéro d’assurance maladie et une copie du diplôme affichant notre code permanent au Ministère de l’Éducation.

MOI: Et tu sais pas la meilleure: Mon ami, c’est un espagnol qui s’appelle Silvio Johannès.  Tu sais-tu c’que ça veut dire?
ELLE: Non!
MOI: Ça veut dire que son code permanent commence par JOHS, exactement comme le mien.  Comme ça, j’ai pas eu besoin de le modifier, et personne ne peut voir, en se fiant aux premières lettres, que ce n’est pas vraiment mon code.

Et maintenant, la phrase sur laquelle repose tout le succès de mon plan:

MOI: En tout cas, il ne l’ont pas vu ici quand j’ai fait application.

Sur ce, je regarde l’horloge au mur, déclare que ma pause est finie, et je retourne a la cuisine, à passer les heures suivantes à terminer mon quart de travail.

Voyez-vous, la raison pourquoi je suis allé dire tout ça à la caissière est fort simple: Selon les rumeurs, il semblerait que cette caissière est l’amante d’Allen. Et puisque cette rumeur vient d’Allen lui-même car il ne pouvait pas s’empêcher de s’en vanter, j’en conclus que la source est fiable.  S’ils sont vraiment amants, logiquement, il lui a parlé de moi et des problèmes que je lui ai causé au travail. Il est également logique de croire qu’elle ira assez vite lui répète ce que je viens de dire au sujet de mon diplôme.  Et Allen, dans son prévisible besoin vital de me causer des problème, ne pourra pas s’empêcher d’aller raconter ça au grand boss.  Mais lorsque ce dernier me confrontera à ce sujet, je serai prêt.

Je suppose que les choses se passent exactement telles que je l’ai prévu, car encore une fois, le lendemain, au moment où je rentre travailler, me voilà encore une autre fois convoqué au bureau du grand boss.  Cette fois encore, Allen est là, à ses côtés.  Et cette fois-ci, il semblerait que je ne suis plus invisible à ses yeux.

ALLEN: On a fait une petite recherche à ton sujet.  On a appris que le diplôme que tu nous a donné dans ton CV est un faux.

Je prends mon plus crédible air décourage et je pousse un soupir.

MOI: Franchement, Allen, est-ce que ça t’a fait chier à ce point-là, que j’avais vraiment un savon pour me laver les mains il y a trois semaines, pour que tu t’acharnes comme ça à dire des menteries à mon sujet?
ALLEN: Essaye pas de changer le sujet, ça pognera pas.  On l’sait que ton diplôme est faux.  J’ai vérifié auprès de la commission scolaire, pis le code permanent c’est même pas le tiens. C’est celui d’un italien qui s’appelle Sylvain kek,chose.

Wow! Juste Wow!  Non seulement Allen n’est même pas capable de retenir ses (faux) faits correctement, ce bluff minable prouve définitivement qu’il est lui-même un menteur. Et il est tellement loser qu’il n,est même pas capable de le faire de façon crédible. Décidément, cet Allen est la plus belle crème d’abruti qu’il m’ait été donné de rencontrer. C’est quasiment en ayant pitié de lui que j’ouvre mon sac à dos et que j’en tire mon VRAI diplôme d’études secondaires, que je dépose sur le bureau du boss.

MOI: Dites-moi donc en quoi est-ce que mon diplôme est un faux? C’est bien du papier à filigrane, c’est bien l’étampe du ministère de l’éducation, il porte bien le sceau en relief de la polyvalente où j’ai étudié.  Pensez-vous vraiment que  j’aurais été capable de falsifier un document pareil?

Les deux hommes me regardent, l’air à la fois atterrés mais néanmoins sévère.

MOI: Allez-y, comparez-le avec celui que je vous ai photocopié avec mon CV. Vous verrez bien que c’est exactement le même, incluant mon code permanent.

Je pose mon regard sur Allen.

MOI: Ce qui en revient à dire que quand tu m’as dit que tu avais vérifié auprès de la commission scolaire, c’était encore une autre de tes belles menteries.  Comme celle où tu disais que j’aurais supposément un dossier judiciaire.  Comme celle où tu disais que tu ne m’aurais jamais écrit de faire quinze douzaine de brioches.  C’est bizarre… Tu m’disais pas justement, y’a pas longtemps, que les menteurs, on ne les gardait pas à l’emploi ici? À moins, bien sûr, que ça aussi c’était une autre de tes menteries.

Fou de rage, Allen explose. Il s’approche de moi en gueulant à plein poumons comme quoi il en a plein le cul de mes manigances et de mon petit air de frais chié d’innocent qui mérite juste de recevoir son poing sur la gueule et son pied au cul pour que j’arrête de les faire chier.  Il est tellement parti que j’ai l’impression qu’il va vraiment me frapper.  En panique, le boss se lève, lui met les mains sur les épaules et lui dit de se calmer.

BOSS: Écoute Allen… Il te reste juste deux heures.  Prends-donc le reste de ta journée, ok?

Calmé mais fulminant, Allen s’exécute.  Il part et ferme la porte sans même la claquer.

MOI: Et c’est à un violent comme ça que vous donnez le poste d’assistant gérant? Menaces de voies de faits, et ce devant témoin. Y’en a qui n’ont pas peur de perdre leur job, et leur liberté. Y’a des lois contre ça!
BOSS: Bon, t’as-tu fini, là?

Le ton exaspéré avec lequel le patron me parle me surprend.

BOSS: T’as-tu fini de nous prendre pour des imbéciles?
MOI: Euh… Pardon?
BOSS: Quand on t’accuse de ruiner les douze douzaines de brioches que j’ai en stock, par miracle, tu as la feuille de commande dans ton sac pour prouver que c’est pas de ta faute. En quel honneur est-ce que tu es parti chez toi avec la feuille de commande la veille? En onze ans à être gérant ici, j’ai jamais vu un seul pâtissier faire ça, moi.

Oops! Je ne sais vraiment pas quoi répondre à ça. Il poursuit:

BOSS: Ensuite, que quelqu’un ait un dossier judiciaire ou non, qu’il essaye de le cacher ou non, il va toujours être surpris de se faire demander s’il en a un. Mais toi, tu me réponds du tac au tac, exactement comme si tu le savais que j’allais te le demander. Comment est-ce que quelqu’un qui n’a pas de dossier peut-il à ce point-là s’attendre à se faire poser cette question?
MOI:
BOSS: Et surtout, SURTOUT, répond à cette question si tu en est capable: Quel gars de 28 ans va trainer son diplôme d’études secondaire dans son sac à dos, pour l’avoir à portée de la main exactement au moment où il en a besoin pour s’innocenter, comme si c’était courant de se faire accuser d’avoir falsifié son diplôme? Tu m’excuseras, là, mais ça a pas mal l’air arrangé avec le gars des vues, ton affaire.

Malaise!  Ça a l’air que j’ai pensé à tout, sauf au fait que penser à tout à ce point-là, c’était beaucoup trop louche pour être honnête.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces gars à éviter, Fait vécu, SÉRIE: Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (5e partie)

  1. Emmanuelle dit :

    « Je m’en lave les mains au Irish spring »

    Parce que je ris tellement, ok, j’arrête de commenter. Reste que je garde ça en note, c’est trop fort, hahaaaa :’D

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  2. Emmanuelle dit :

    J’imagine le faire au travail, j’imagine tellement la situation, pauvre Allen avoir su, il aurait fait suer personne pour rien, mais il le mérite tellement, le pire c’est qu’il comprend rien de tout ce qui arrive, parfois, le karma est une bitch, c’est ça pareil, pauvre ptit.

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