Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (4e partie)

La semaine s’est terminée sans incident notable, à part pour le fait que Allen a radicalement changé sa façon de s’adresser à moi.  Ou bien il évite de me parler, ou bien il se contente d’être bref, précis et courtois, en me parlant sur un ton tout à fait monotone.  Je suppose que le gérant l’a sermonné sur sa façon de s’adresser à moi, puisque c’est officiellement la raison pour laquelle j’ai « accidentellement » gâché un mois de production de brioches.  Le fait que je l’ai humilié quatre fois cette semaine, la première avec le savon, la seconde en faisant accroire qu’il s’était trompé dans la commande, la troisième en dénonçant son attitude de p’tit frais chié au boss, et la quatrième en faisant passer cette attitude comme étant la seule responsable du gâchis des brioches, ça doit être une torture pour un gars aussi orgueilleux que lui.  Lui qui aime tant se la jouer avec ses airs supérieur, ça doit le ronger solide d’être obligé de me montrer du respect de la sorte.  J’en savoure chaque seconde.

La semaine suivante, comme d’habitude, j’arrive un quart d’heure en avance.  J’entre déposer mon sac dans mon casier, puis je me dirige vers la porte de côté, celle qui mène près des toilettes des clients et des téléphones publics.  Je glisse ma carte d’appel dans la fente d’un appareil et compose le numéro de mon ex.  (Je ne me souviens plus ce que je voulais lui demander, mais ça n’a aucune importance dans ce récit.)  Elle ne répond pas.  Au moment où je viens pour raccrocher, mon regard se pose bêtement sur la porte entrouverte de la cuisine.  Par terre, dans l’espace qu’il y a entre la base de la porte et le plancher, j’aperçois distinctement les souliers d’Allen.

Je n’arrive pas à le croire.  Cet enfoiré m’espionne. Incroyable! Quel manque de maturité.  Non mais sérieux, là, il essaye de faire quoi, au juste? Me surprendre à dire des choses compromettantes sur moi-même à mon interlocuteur?  Pour ensuite les utiliser contre moi auprès du boss?  Comme si j’étais aussi stupide.  Décidément, il ne cesse pas de me sous-estimer.  Il mériterait bien que je lui donne une autre leçon, tiens!

Une nouvelle idée diabolique me vient à l’esprit.  Et pourquoi ne pas lui donner ce qu’il veut de moi, soit des informations compromettantes.  Mais voilà, puisqu’il ne sait pas que je l’ai repéré, il ne sait pas que je suis en parfait contrôle de ce que je m’apprête à dire.   Faisant semblant que j’ai obtenu ma communication, j’improvise à haute voix ce qui suit:

MOI: Salut, l’grand! … Ha ha, très bien merci, pis toi? … Sérieux? … haha, cool! … Bah, pas grand chose, là j’travaille dans un Dunkin depuis un mois et demi. … Beeen oui! … Si j’ai quoi? …  Ha! J’leurs ai pas dit ça, tu penses ben.  … Ah oui, c’est sûr qu’ils m’ont demandé si j’avais un dossier judiciaire.  J’leurs ai menti en pleine face, j’ai dit non!  … Ben non, tsé, c’est pas comme s’ils se donnaient la peine de vérifier.  J’veux dire, l’enquête, c’est pas gratuit, hein?  C’t’évident qu’ils ne la font pas, surtout au roulement de personnel qu’il y a dans une job bas-de-gamme comme celle-là. S’il fallait qu’ils fassent ça avec tout l’monde qui passent icite, ça leur coûterait une fortune. … Haha, mets-en, oui, surtout avec la raison pour laquelle je l’ai, c’te dossier-là.  … Mais r’garde, j’commence dans 3-4 minutes, fa que j’appelais juste pour te suggerer qu’on se voit cette semaine si t’as l,temps. … Ah, oui, ça m’irait c’te jour-là.  … Ok! … Ok! … Ok!  … C’est beau, bye.

Et je raccroche en prenant bien soin de le faire bruyamment.  Aussitôt, les souliers disparaissent de sous la porte.  Un sourire se dessine sur mon visage tandis que je me rends compte de ce que je viens de faire.   Pour la première fois de ma vie, je réalise que quand on prend la peine d’observer les gens, on arrive à se rendre compte que selon leur personnalité, certains stimuli vont les pousser à avoir certains comportements dans certaines situations. Une fois qu’on a compris ça, on peut arriver à manipuler n’importe qui à faire n’importe quoi.  Et dans ce cas précis, je suis en train de manipuler Allen à aller diffuser au patron une information totalement fausse à mon sujet.  Non seulement il va le pousser à payer cher pour une enquête qui se révélera négative, il va passer pour un pauvre hypocrite faiseur de trouble, prêt à inventer n’importe quoi juste pour essayer de me causer des problèmes.

… Sauf qu’en faisant ça, les problèmes, c’est à lui-même qu’il va se les causer.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces gars à éviter, Fait vécu, SÉRIE: Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (4e partie)

  1. Emmanuelle dit :

    Hahahaa la conversation au téléphone, il aurait fallu une photo de la face de Allen juste dessous celle de celui qui se cire la moustache là :’D pauvre Allen 😀

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  2. Emmanuelle dit :

    Comment tu fais pour penser à tout ça, ça me dépasse tellement, trop drôle :’)

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