Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (3e partie)

Le lendemain dans la journée, comme je m’en doutais, avant même que j’aille travailler, le téléphone sonne plusieurs fois chez moi.  L’afficheur me montre que c’est le Dunkin.  Ce doit être Allen, sinon le grand patron lui-même, pour me demander des comptes.  Aussi je ne répond même pas.  Je préfère attendre au moment où je retournerai travailler pour leur servir de face mon explication préfabriquée.  Ça va laisser à Allen et au boss toute la journée pour se faire des idées.  Ils n’en tomberont que de plus haut.  Surtout Allen.

14:00, j’arrive au Dunkin.  Comme prévu, à peine ais-je mis les pieds dans la place que la caissière me dit d’aller dans le bureau du boss, où Allen m’attend également.  J’y entre et je salue les deux hommes.

MOI: Bonjour! Vous vouliez me voir?
BOSS: Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui t’as pris hier?
MOI: Ce qui m’as pris hier?
BOSS: Pour les brioches! La quantité que tu as fait cuire! T’es devenu fou ou quoi?

Voilà le moment de faire valoir mes dons d’acteur. Je me donne un air légèrement gêné et répond:

MOI: Ouain, je sais! La quantité… J’ai bien essayé de faire le nombre que Allen m’a demandé de faire, mais c’est quand même pas d’ma faute si j’en ai manqué.

Pendant deux secondes, ils n’ont pas trop l’air de comprendre ce que j’essaye de dire.

ALLEN: Heille, tu m’niaises-tu, kôlisse! J’t’ai jamais demandé de faire cuire tout notre stock de brioches. Tu t’rends-tu comptes de ce que tu viens de nous coûter?

Tsss… De nous coûter. Il se prends vraiment pour le patron.

MOI: Euh… J’comprends pas! Pourtant, j’ai fait exactement ce que tu m’as demandé, soit 15 douzaines. C’est pas d’ma faute si y’en avait pas assez en stock pour…
ALLEN: Non mais t’es cave en tabarnak! J’t’ai jamais demandé 15 douzaines. Depuis l’temps qu’tu travailles icite, tu l’sais pas encore, que quand l’chiffre est entouré, c’est des unités pis pas des douzaines, crisse d’épais!?
MOI: Ben oui je l’sais. C’est pour ça que j’ai fait des douzaines: Parce que les chiffres n’étaient pas entourés.
ALLEN: Heille, niaise-moé pas! On n’en fait jamais par douzaines, des brioches. Voir si j’aurais oublié d’en entourer les chiffres.
MOI: C’est pourtant c’que t’as fait.
ALLEN: Ah ouain? Elle est où, la feuille de commande? Montre-nous là, pour voir si j’ai vraiment fait ça.

Ça y est, le fruit est mur. C’est le moment de le faire tomber. J’enlève mon sac à dos et l’ouvre. J’y tire ma fausse feuille de commande et la remet directement au grand boss. Voilà le moment de vérité. Que l’un d’eux reconnaisse que ce n’est pas vraiment l’écriture d’Allen et mon plan tombe à l’eau. Mes craintes s’estompent vite en voyant qu’ils n’y voient que du feu. de toutes façons, ils sont trop concentrés sur la colonne des brioches pour regarder ailleurs, colonne dont les chiffres ne sont nullement entourés.

BOSS: Allen…?
ALLEN: Non!? Hostie, non! Ça s’peut pas!?
MOI: Alors? C’est des unités?  Ou alors c’est bien des douzaines qu’il m’a commandé?

Allen m’a tout l’air d’être envahi d’un sentiment que je décrirais comme étant un mélange de panique, d’incrédulité et d’incompréhension.

ALLEN: Non, ça s’peut pas! J’me rappelle parfaitement d’avoir entouré ces chiffres-là hier.
MOI: Ben là, franchement, J’ai quand même pas effacé les cercles, j’pense que ça paraitrait à l’oeil nu.

Les deux hommes, réagissant à mon commentaire, scrutent attentivement la feuille. Mais on voit bien qu’ils n’y trouvent pas la moindre trace. Allen tente de s’en tirer en me faisant partager le blâme de façon totalement farfelue.

ALLEN: Ben là, c’était à toé de penser avec ta tête. On n’en fait jamais, des brioches par douzaines.
BOSS: En effet! T’aurais dû comprendre qu’il y avait une erreur.
MOI: Ah? Parce que ça n’arrive jamais que l’on reçoive une commande spéciale? Comme le mois dernier, où on s’est fait commander vingt douzaines de muffins pour une conférence?
BOSS: Mais enfin, t’as pas pensé à vérifier auprès d’Allen pour voir si la commande était exacte?

Je suis tellement heureux que le boss me pose cette question que je l’embrasserais. Enfin, presque! C’est avec une grande joie, que je m’efforce de cacher, que je lui répond:

MOI: J’ai essayé! Quand j’ai vu la feuille, chuis allé voir Allen pour lui en parler.

Je peux voir le visage d’Allen blêmir. Il se doute bien de ce que je vais dire.

MOI: … J’ai à peine eu le temps de lui dire que j’avais une question au sujet des brioches, qu’il m’a répondu, et je cite: « La feuille est claire, y’a rien à discuter, fais ta job! »

Les deux hommes restent silencieux. Le boss me regarde avec insistance, sans trop avoir l’air de savoir s’il devrait me croire ou non. Aussi, je rajoute:

MOI: Si vous m’croyez pas, demandez à la caissière.  Il m’a dit ça drette devant elle.

Le boss tourne légèrement la tête vers un Allen envahi par la malaise. J’en profite pour y aller pour le coup de grâce:

MOI: Pis quand les livreurs son arrivés, il s’est permis de me rajouter: « Quand j’écris de quoi sur la feuille de commande, c’est parce que je sais de quoi je parle. J’la connais ma job, MOI! »  Qu’est-ce que je suis supposé faire dans ce temps-là, à part suivre sa commande?

Le boss ramène son regard vers la feuille. Après un soupir, il ne trouve rien d’autre à dire que:

BOSS: … Ouain!

Satisfait, je considère que le moment est venu pour que moi aussi je puisse à mon tout demander des comptes.

MOI: Fa que, Allen…  Comme ça, c’est moi qui est cave en tabarnak, ici? C’est moi le crisse d’épais?

Le boss, considérant probablement plus acceptable que son gérant humilie un simple employé plutôt que l’inverse, il intervient d’une voix calme qui reste cependant troublée, en me disant:

BOSS: C’est bon, tu peux aller commencer ton travail.
MOI: Merci!

Je sors du bureau du boss avec un euphorisant sentiment de victoire. Mon plan a réussi sur toute la ligne. J’ai réussi à humilier cet imbécile prétentieux et à le rabaisser aux yeux du grand patron. Et mieux encore: J’ai réussi à lui coller une étiquette d’incompétent de façon tellement parfaite qu’Allen lui-même n’a d’autre choix que d’y croire et de le reconnaitre.  Et la meilleure, c’est que même si Allen suggérais au boss la théorie comme quoi j’aurais refaite la feuille en imitant son écriture, personne ne va le prendre au sérieux.  Ce genre de chose, ce sont des trucs que l’on voit à la télé, au cinéma, dans les romans et les bandes dessinées.  Mais dans la vraie vie, personne ne va jamais se donner la peine de faire quelque chose de si élaboré. Y penser, d’accord, mais le faire pour de vrai? C’est trop poussé pour être crédible.  Et c’est justement ça, ma force: Je pose des gestes qui non seulement assurent ma victoire, ils sont trop caricaturaux pour que l’on m’en croit véritablement coupable. Mon sentiment de winner-isme est indescriptible.  Je me dis à moi-même:

MOI: Tiens, mon estie!  C’est tout ce que tu  mérites, avec ta personnalité de merde.  Que ce soit une leçon: Quand tu vas écoeurer un requin, vient pas brailler après ça si tu te fais mordre.

Maintenant, les choses devraient aller mieux. Pour autant qu’Allen en reste là, bien entendu.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces gars à éviter, Fait vécu, SÉRIE: Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (3e partie)

  1. Emmanuelle dit :

    J’espère je passerai pas pour une fan cinglée là, mais je dois le dire, je veux lire TOUS tes textes, c’est tellement BON, DRÔLE, ça fait du bien à l’âme, pour vrai 😀

    Je suis crampée, c’est super bon. Allen est vraiment un hostie de cave hahahhaahha !!!

    J'aime

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