Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (7e partie)

Je descends du bus qui me ramène près des résidences étudiantes où j’habite. Cet après-midi de printemps 1997 a beau être ensoleillé, mon humeur est sombre.  Mon âme est imprégnée d’une frustration sans bornes. Toutes mes pensées vont dans le même sens, soit la constatation que la société fonctionne sur des standards aberrants, dans lesquels le respect ne va qu’aux salauds, les récompenses ne vont qu’aux fauteurs de trouble, tandis que les gens irréprochables ne reçoivent que mépris, et que les bons gars se font toujours rejeter.  Je viens d’en avoir la preuve flagrante: Durant les trois dernières semaines, pour autant que le boss le sache, Allen a laissé son désir de vengeance le pousser à gâcher toute la réserve de brioches, à lui mentir au sujet de mon dossier judiciaire, à entrainer la serveuse à lui mentir au sujet de mon diplôme, et à lui causer pour près de $700.00 en pure pertes.  Et qui est-ce que le boss a flanqué à la porte pour ça? Moi, contre qui il n’a aucune preuve d’avoir quoi que ce soit à reprocher.

Depuis le début de cette (més)aventure, j’utilise le method acting popularisé dans les années 50 par mes idoles du moment, Dean et Brando: Sans pour autant croire moi-même à mes propre mensonges, je sais très bien que je n’arriverai à convaincre personne de ma sincérité si je n’agis pas comme si c’était vrai.  Voilà pourquoi je vis à plein la réalité de cette situation, et que je ressens les émotions de rage et de frustration qui viennent avec.  Techniquement, Allen n’est pas vraiment coupable de tout ça, puisque ce sont les fruits de mes propres manigances.  N’empêche que ça, ils ne le savent pas, alors du point de vue du boss, il est indéniable que je suis innocent et que Allen est coupable. Donc, c’est tout comme. Par conséquent, le fait que ce soit moi et non lui qui ai été renvoyé, c’est inacceptable. C’est un congédiement abusif!  Ou, ce que dans le jargon légal on appelle un congédiement sans cause juste et suffisante.

… Et si c’est un congédiement abusif, ça vaut dire que je suis dans mon droit de déposer plainte.  À peine suis-je entré chez moi, je m’empare du téléphone et appuie sur le zéro.  Je demande, reçois et prends en note le numéro de la Commission des Normes du Travail du Québec.

Tandis que je compose leur numéro, j’ai comme un doute sur le bien fondé de ce que je m’apprête à faire.  Est-ce que je ne vais pas un peu trop loin avec toute cette histoire?  Est-ce que le patron du Dunkin mérite vraiment de se retrouver avec une poursuite judiciaire de ma part alors que, dans le fond, il n’a jamais eu rien à voir dans ma guerre contre Allen?  Ma frustration a tôt fait de balayer ces considérations.  D’abord en me répétant que c’est exactement ce que je devrais faire si la situation était réelle.  Et puis, j’ai réussi à pousser Allen à démontrer de ses véritables traits de caractères négatifs,  tels le fait qu’il provoque les employés avec son arrogance, qu’il est prêt à faire n’importe quoi pour mettre les autres dans le trouble, qu’il n’hésite pas à mentir, et qu’il devient potentiellement violent dès qu’il est frustré.  Ça aurait dû compter pour quelque chose.  Hélas, le boss a choisi de prendre le parti d’Allen.  Il a choisi d’approuver ses agissements immoraux et illégaux, et par conséquent d’en devenir le complice.  C’était à lui de ne pas le faire.  Il n’aura personne d’autre que lui-même à blâmer pour les problèmes que ses mauvais choix lui auront rapportés.

L’employé de la Commission me dit deux choses qui s’avèrent décevantes. La première: Si c’est vrai qu’Allen m’a fait des menaces de voies de faits, ce n’est pas un cas de normes du travail mais bien de Justice.  Si je veux intenter quoi que ce soit contre lui, il faudrait que ce soit en Cour.  Hélas, même si ce fut devant témoin, le témoin en question est également celui contre qui je cherche à porter plainte aux Normes du Travail.  Il serait donc très étonnant qu’il coopère en disant la vérité contre Allen pour me rendre service.

Ensuite, si je dépose plainte contre le boss, il y aura enquête, sauf que mes dires seront très difficile à prouver.  Ce sera un cas de ma parole contre la sienne.  Et même si je gagne, oui, il devra payer une amende.  … Sauf que ce n’est pas à moi qu’il devra la verser, mais bien aux Normes du Travail.  Eh oui, c’est moi qui a tout subi, et c’est eux qui s’emparent de toute compensation qui devrait moralement me revenir.  Tout ce qu’ils peuvent faire pour moi, c’est forcer le patron à me reprendre à son emploi.

Le problème, c’est que je ne veux pas retourner travailler là.  Je n’ai jamais voulu travailler là.  Je le dis depuis le début, que je considère que de travailler dans un Dunkin, ça équivaut pour moi à une régression morale, sociale et intellectuelle, et que je n’y étais que parce que je n’avais pas le choix, parce que j’attendais mieux.  Je raccroche, totalement désabusé, déçu de ce système impuissant à m’aider à obtenir justice.

Pour me consoler, je décide qu’il est temps que je cesse de faire comme si.  Je  me dis qu’au moins, puisque tout n’était que manigances de ma part, je ne suis pas vraiment victime.  Qu’au moins, j’ai réussi à démontrer à Allen et au boss que leurs positions ne les rendaient pas intouchables.  Et que si quelqu’un comme moi, un petit moins que rien à leurs yeux, a réussi à leur causer des ennuis moraux, financiers et matériels pendant trois semaines, sans qu’ils puissent prouver quoi que ce soit contre moi, c’est qu’au bout du compte, ce sont eux, les losers.  Et puis, j’étais trop bien pour cet endroit.  Il est évident qu’une place qui se complait à n’accueillir que délinquants, incultes, inéduqués et criminels, ça se retrouve désemparé face à quelqu’un comme moi, honnête, intelligent, diplômé.  Je vaux beaucoup mieux qu’eux, employés tout comme patrons.

… Ou du moins, c’est ce que j’essaye très fort de me convaincre moi-même.  Hélas, tout mes efforts pour m’en faire accroire ne peuvent tout à fait taire ma conscience qui connait la vérité.  Et cette vérité, c’est que, peu importe comment je retourne la situation afin de me faire bien paraître, ça ne change rien aux faits.  Et ces faits sont:

Allen ne s’est jamais trompé dans sa commande. C’est moi qui suis allé dans son bureau lui voler une feuille de commande et qui l’a refaite en y mettant délibérément une erreur.  S’il a fallu que je fabrique moi-même de toute pièce une preuve de son incompétence, c’est bien la preuve qu’au contraire il n’a jamais été incompétent à son travail.

Ce n’est pas Allen qui a choisi de gâcher la réserve de brioches afin de me faire paraitre mal aux yeux du boss. C’est l’inverse, parce que c’est moi qui voulait tirer profit de démolir sa réputation. Une des définitions du vol, c’est de prendre quelque chose qui ne nous appartient pas et l’enlever à son propriétaire légitime pour notre propre profit.  Dans cette optique, ce que j’ai fait avec les brioches, c’est du vol.

Et la partie la plus difficile à reconnaitre pour mon orgueil: Ça signifie qu’Allen avait raison à mon sujet, depuis le début, lorsqu’il a dit que si je m’obstinais à lui mentir à ce point-là pour quelque chose d’aussi anodin que se laver les mains, alors j’avais ce qu’il faut pour être un voleur.  J’ai beau me défendre en me disant que c’est son attitude qui m’a provoqué, qui m’a poussé à faire de ses paroles une prophétie auto-réalisatrice, n’empêche que je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu en moi le potentiel d’en être un.

Lorsque quelqu’un est trop loser pour accumuler les réussites, il compense en se montrant le plus irréprochable possible.  Pour ces gens-là, le pire affront que tu puisse leur faire, c’est d’avoir raison en leur faisant un reproche.  C’est mon cas!  Pour mon Ego, ce geste d’Allen envers moi était un crime qui demandait les pires punitions.  Un crime qui justifie de  faire passer Allen pour un incompétent, qui justifie que je falsifie sa feuille de commande, qui justifie que je gâche toute la réserve de brioches, qui justifie de mettre en péril sa relation avec le patron, qui justifie de brouiller sa relation avec son amante, qui justifie de manipuler le boss à lui faire perdre son emploi, qui justifie que notre boss se retrouve à être celui qui doit assumer les coûts des dommages collatéraux de cette guerre que je m’acharnais à mener contre Allen, et non l’inverse. Qui justifie même que je cause des problèmes au Dunkin pouvant obliger le boss à fermer boutique, et à donner un casier judiciaire à Allen qui le suivra toute sa vie.  Tout ça parce qu’il a commis le crime d’avoir eu raison en disant que je ne me suis pas lavé les mains. C’est dire à quel point mon sens de l’auto-importance pouvait être démesuré.

Et la plus grande ironie, c’est que j »ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen pour un incompétent alors que c’était moi l’incompétent.  J’ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen pour un hypocrite alors que c’était moi l’hypocrite. J’ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen pour la source de conflit alors que c’était moi la source de conflit.  J’ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen comme étant celui qui a causé pour $700.00 de pertes au commerce, alors que c’était moi qui a causé ces pertes.  J’ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen pour un harceleur alors que c’était moi les harcelait, autant Allen que le boss, même si c’était de façon aussi subtile que détournée.  Et surtout, j’ai mis beaucoup d’efforts à faire passer Allen pour un menteur alors que c’était moi le menteur.

D’accord, sur ce dernier point, oui, Allen a menti, lorsqu’il m’a dit qu’il avait vérifié mon diplôme auprès de la commission scolaire.  Mais voilà, son mensonge était un coup de bluff dans le but de sauver le commerce.  Tandis que dans mon cas, mes mensonges étaient dans le but d’y causer des problèmes.  On peut donc comprendre pourquoi le seul et unique mensonge d’Allen était plus acceptable que tous les miens.

Les bullies, ces grosses brutes lâches, s’attaquent toujours aux innocents plus petits et plus faibles qu’eux.  Moi au moins, en m’attaquant à Allen, l’assistant gérant, le Warrior de la crise d’Oka, le gros musclé à forte personnalité devant qui tout le monde s’écrase, je tirais grande vanité à être un justicier fort et courageux. Mais dans les faits, cette aventure m’a plutôt mis à jour ma propre lâcheté.  Parce qu’au lieu d’affronter Allen moi-même, j’ai préféré manipuler son supérieur hiérarchique à le punir.  Et puisqu’il n’avait aucune raison de le faire, je lui en ai fabriqué, des raisons, en m’arrangeant pour lui faire perdre de l’argent.  C’est ça que je considère comme étant de la justice?

Et ça, ça veut dire que le patron a eu raison de me renvoyer. Parce que dans les faits, le seul et unique coupable, c’est moi.  Ça n’a jamais été Allen ni personne d’autre. Dans de telles conditions, comment est-ce que je peux encore affirmer que je vaux mieux que tous les criminels inéduqués à son emploi?  Aucun d’entre eux n’a jamais réussi à lui créer autant de problèmes et à lui coûter autant d’argent que moi.

D’accord, Allen est arrogant.  Mais depuis quand est-ce un crime? Si j’avais mis autant d’efforts dans mon travail que j’en ai mis dans ma tentative de saboter le sien, j’aurais probablement pu monter en grade par mes propres mérites.  Il n’y a pas de mal à tenter de se faire valoir.  Sauf que, quand la seule façon que l’on choisit pour le faire, ce n’est pas en se montrant meilleur que les autres mais bien en tentant de prouver par tous les moyens que les autres sont pires que soi, ça en dit long sur ce que l’on vaut vraiment à nos propres yeux.  Je suppose que, histoire de compenser ou par réflexe de survie, plus notre estime de soi est basse, et plus on veut se prouver le contraire à chaque occasion qui passe.  Ça expliquerait pourquoi j’attachais une importance aussi capitale au fait que je ne voulais pas qu’Allen me prenne en défaut d’incompétence, même quand cette incompétence était une chose aussi anodine qu’un lavage de mains.

Et depuis quand est-ce que mon but est de monter en grade au Dunkin?  Je n’ai jamais voulu la place d’Allen.  Je voulais juste qu’il la perde.  Pas vraiment les meilleures motivations pour réussir dans la vie.

C’est ce que j’appelle le paradoxe du soi-disant bon gars.  C’est ne pas hésiter à poser les gestes les plus négatifs, commettre les actes les plus aberrants, les plus malhonnêtes, les plus cruels, dans le but de démontrer aux autres à quel point l’on est parfait, irréprochable et bon.

Ce qui démontre que, dans le fond, que ce soit en société comme au travail, en amitié comme en amour, le pire des gars qui soit, c’est trop souvent le soi-disant bon gars.

Et voilà pourquoi j’ai si longtemps fait comme si ces trois mois de ma vie ne s’étaient jamais produit. Parce que, durant cette courte période de mon existence, tout ce que j’ai fait, c’est démontrer ma vraie nature, soit susceptible, orgueilleux, prétentieux, menteur, hypocrite, revanchard, lâche, manipulateur, voleur, comploteur, fomenteur, et surtout égocentrique à la limite du sociopathe. C’est une chose de changer pour le mieux, c’en est une autre de reconnaître que l’on a d’abord été aussi pire.

Publicités

A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces gars à éviter, Fait vécu, SÉRIE: Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s