Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (1e partie)

L’histoire qui va suivre, je crois bien que c’est la première fois que je la raconte. Il faut dire que mon orgueil m’a quelque peu poussé à faire comme si ces événements ne s’étaient jamais produits.

Janvier 1997. J’ai 28 ans. Il y a quelques mois, j’ai reçu un avis du cégep comme quoi je n’étais pas accepté pour la session printemps 97. Sans école, je ne peux plus compter sur la bourse étudiante pour me faire vivre. J’ai beau occuper le poste de superviseur des résidences étudiantes, tout ce que ça me rapporte est le téléphone gratuit et une réduction de coût du loyer. J’ai besoin d’un boulot, et vu l’urgence de ma situation je ne peux pas me permettre d’être sélectif. Je me vois donc contraint d’aller dans la seule branche où j’ai de l’expérience : Pâtissier au Dunkin Donuts.

Être de retour au Dunkin après trois ans est pour moi une expérience humiliante, puisque je considère que je vaux mieux que ça. La raison de mon snobisme est simple : Dans les trois Dunkins où j’ai travaillé par le passé, mes collègues pâtissiers entraient tous dans l’une, sinon plusieurs, des catégories suivantes :

  • Repris de justice.
  • Crétins ne possédant rarement plus qu’un secondaire III.
  • Drogués.
  • Saoulons.
  • BS qui ne travaillaient que six mois pendant la saison froide, de façon à avoir tout juste les semaines de travail requises pour se remettre au chômage les six mois de belles saisons.

Étant retourné aux études justement dans le but d’échapper à ce genre de boulot, y revenir ne fait que me rappeler mon échec, me souligner à quel point je suis un minable, me montrer à quel point toute tentative pour améliorer mon sort ne sera jamais pour moi qu’une perte de temps et d’argent. Ça n’a beau n’être qu’une impression qui se montrera erronée avec les années, n’empêche qu’à ce moment-là, j’y crois. Et ça, ça joue sur mon humeur quelque chose de négatif.

À 26 ans, Allen, de son nom, est l’assistant gérant de mon Dunkin, ce qui fait de lui mon supérieur immédiat.  Il représente à ce moment-là tout ce que l’on appellera quelques années plus tard un douchebag. Il est beau, grand, athlétique, et il porte la moustache, ce qui est encore acceptable à cette époque. Il conduit une grosse bagnole de macho dans lequel il s’est bricolé un système de son qui vaut quasiment plus cher que le char lui-même, et ne sort jamais sans la balle de calibre .22 qu’il porte au cou en guise de pendentif. Allen est à demi-Iroquois, vit sur une réserve, et il ne manque jamais de se vanter à qui veut l’entendre qu’il était en première ligne du côté des indiens lors de la crise d’Oka. C’est là qu’il attire l’attention de son interlocuteur sur son pendentif.

ALLEN : C’te balle-là, mon homme, c’est la première que j’ai mis dans mon fusil quand j’étais aux barricades. Comme j’ai pas eu la chance de la tirer, j’m’en suis fait un collier en souvenirs.

À chaque fois qu’il engage une nouvelle pâtissière ou une nouvelle caissière, Allen la choisit en fonction de sa beauté et de son célibat, histoire d’essayer ensuite de les draguer. Quand ça marche, la fille est assurée d’avoir ses fins de semaines de libre en même temps que lui, puisqu’en plus c’est Allen qui s’occupe des horaires.  Autant il se montre charmant avec les filles, autant il se montre chiant avec les gars. Son truc, c’est de toujours essayer de nous prendre en défaut. Au début, ça pouvait passer. C’était majoritairement des questions du genre « As-tu fait tel truc? As-tu oublié tel autre truc? »… Rien que des questions relatives à la qualité du travail. Mais un après-midi du mois de mars, voilà qu’il décide de me prendre comme cible, et ce d’une façon qui démontre parfaitement toute la chianteur de sa personnalité.

Alors que je suis affairé à mélanger 55 lbs de pâte à beignets avec le mélangeur géant, il se rapproche de moi et me demande :

ALLEN : Tu t’es-tu lavé les mains avant de commencer ton shift?

Eh non, je ne m’étais pas lavé les mains.  J’aimerais bien dire qu’il s’agit d’un oubli, mais en vérité il s’agissait de simple négligence. Mais voilà, histoire d’éviter de me faire sermonner par ce grand fendant chiant, je choisis de lui mentir en répondant:

MOI : Oui!
ALLEN : Ah ouain?
MOI : Oui!
ALLEN : Sérieux là? Tu t’es lavé les mains avant de travailler?
MOI : Ben oui!
ALLEN : T’es sûr-sûr-sûr certain, là, tu t’es vraiment lavé les mains?

Bien que je le sais fatiguant, je trouves qu’il insiste un peu plus lourdement que d’habitude. En fait, il a l’air de s’y acharner comme quelqu’un qui connait la vérité. Mais voilà, logiquement, comment aurait-il pu le savoir? Arrivant à la conclusion qu’il essaye juste de m’avoir en bluffant, j’insiste avec calme comme quoi que…

MOI : Oui!
ALLEN : T’es vraiment sûr, certain, positif à 100% que tu t’es lavé les mains pour de vrai, là, avec du savon?
MOI : Sûr, certain, positif à 100%.

Avec un petit sourire triomphant, il s’accote sur le malaxeur et me regarde en disant :

ALLEN : Ben c’est bizarre, ça, parce qu’y’en a pu, de savon, dans la distributrice, depuis hier soir. Fa que, vas-y: Explique-moé donc comment t’as pu faire pour te laver les mains avec du savon puisque y’en a pas, de savon? Hm?

Pendant un court instant, je sens monter en moi le malaise que l’on ressent de s’être fait prendre en flagrant délit de mensonge. Puis, un truc me revient en mémoire, qui me calme instantanément. Il se trouve que, par un très heureux hasard, j’ai justement un demi pain de savon Irish Spring dans mon sac. Je l’avais amené avec moi lorsque je suis allé à la piscine municipale avec mon ex deux semaines plus tôt, et ma nature négligente a fait que je ne l’ai pas encore enlevé de mon sac.

Le fait qu’une de mes négligence est sauvée par une autre négligence me fait sourire.  Et dire qu’il y a encore des abrutis pour affirmer que deux négatifs ne font pas un positif. Je vois en ce hasard un signe du destin comme quoi une main divine vient de me donner la tâche de rabattre ce grand fendant prétentieux. Et cette tâche, c’est avec grande joie que je l’accepte.

MOI : Parce que, voyant hier que, justement, on allait manquer de savon, j’ai pris la peine de m’en amener un.

Incrédule, Allen éclate quasiment de rire dans ma face.

ALLEN : T’essayes-tu vraiment de me faire accrère que tu t’es amené un savon icite?
MOI : J’essaye pas de te faire accroire quoi que ce soit. Tu m’as posé une question, et j’y ai répondu. Libre à toi de me croire ou non.

J’ai fait exprès pour lui donner cette dernière réponse sur un ton snob, quasi méprisant, dans le but de le provoquer. À cet hameçon, il mord à pleines dents.

ALLEN : Ok! Pis là yé où, ton fameux savon?
MOI : C’est vrai qu’y’est fameux, c’est du Irish Spring.
ALLEN : Ben montre-moé lé, ton fameux savon Irish Spring.

En arrêtant la machine, je me tourne vers lui et je le regarde avec un air au visage et un ton de voix qui évoque le fait que j’ai l’impression de m’adresser à un attardé mental.

MOI : Ok… Parce que tu veux vraiment voir mon savon? Sérieux, là?
ALLEN : Que c’est qu’y’a? Ça te poses-tu un problème? Si c’est vrai que t’as un savon, tu devrais pas avoir de troubles à pouvoir me le montrer.
MOI : Voir mon savon… Bah, si tu y tiens. À chacun ses buts dans la vie, je suppose.

Si mes insinuations ont de l’effet sur lui, c’est de le convaincre encore plus que j’essaye de m’en tirer, donc qu’il a raison de ne pas me croire. Je me dirige vers les casiers des employés, suivi de près par Allen qui savoure déjà son triomphe, sûr qu’il est de pouvoir me prendre en flagrant délit de lui mentir.

ALLEN : Tsé, les menteurs icite, on garde pas ça longtemps parmi nos employés. Quand un gars est capable de mentir dans nos faces de façon aussi insistante pour un simple lavage de main, imagine comment y peut nous mentir pour des affaires pas mal plus graves. Tsé, genre, des vols, par exemple.

Mentir comme quoi je me suis lavé les mains ferait de moi un voleur? Wow! Du sophisme à l’état pur. Pour toute réponse, je me contente de prendre mon sac et de l’ouvrir. J’y plonge la main et je fouille quelques secondes. Puis, toujours avec calme, j’en tire la savonnette verte que je lui brandis au visage.

MOI : Tiens! Le v’là, mon savon.  Content, là?

Allen a beau essayer de se donner un air impassible, son silence démontre clairement qu’il ne s’attendait vraiment pas à ce que je lui en produise un pour de vrai.  Aussi, je profite de l’occasion pour me payer sa tête. Je remets ma main dans mon sac et y sort quelques autres items.

MOI : Pis? Y’a-tu d’autres choses que tu veux voir? Mes caleçons, peut-être? Tiens, les v’là. Ah, pis tiens, j’ai un bas sale ici. Y’é beau, hein? Tu veux-tu voir l’autre, ou ben ça va aller comme ça?

Quelque peu piqué dans son orgueil de voir qu’il a fait tout ce cirque alors qu’il était (apparemment) dans l’erreur, Allen pousse une dernière tentative de me discréditer. Hélas pour lui, même s’il tombe dans le vrai,  j’ai l’esprit vif et la réponse cinglante.

ALLEN : Ouain ben ton savon, là… J’trouve qu’y’avait l’air pas mal sec.
MOI : Ben là, franchement, c’est évident je l’ai essuyé pour qu’il sèche avant de le remettre dans mon sac. Penses-tu vraiment que j’mettrais un savon humide dans mon sac avec mon linge pis mes paperasses? Hein, qu’est-ce t’en penses, Sherlock?

Allen reste silencieux quelque secondes, son ego ayant quelques problèmes à (di)gérer le fait que je viens de le ridiculiser en beauté. Aussi, c’est avec une mauvaise foi carabinée qu’il répond :

ALLEN : Ouain! On va dire!

« On va dire »?  Il a là, dans sa face, la preuve que je ne lui mentait pas en disant que j’avais un savon dans mon sac.  Et lui, au lieu de le reconnaitre, il répond « On va dire »?  Tandis qu’il tourne les talons et repart dans la cuisine. Je lui emboite le pas.  Je devrais être satisfait de cette victoire morale fort satisfaisante.  Sauf que sa dernière réplique m’a fortement déplu.  Déjà que Je déteste les gens méprisant, quand ils font en plus preuve de mauvaise foi, ça m’enrage.  ça me donne juste envie de pousser le bouchon encore plus loin pour le faire chier.

MOI :  Pis toi, ton savon, y’é où? À moins que tu me dises que TOI, tu ne te les a pas lavées, tes mains!?

Piqué au vif, il se retourne promptement et me répond avec un ton élevé qui ne cache en rien sa frustration et sa colère.

ALLEN : Heille, pour qui tu t’prends, toé, kôlisse!?

Quoi de mieux dans ce temps-là, pour prouver encore plus que je vaux mieux que lui, que de lui répondre avec calme et logique:

MOI : Moi? Ben, je me prends pour un gars qui a passé les dix dernières minutes à me faire dire à quel point se laver les mains c’est important quand on travaille ici. Pourquoi? J’devrais-tu me prendre pour autre chose?
ALLEN : Chus ton boss, ok!?  Fa que j’ai pas de compte à te rendre.

Sur ce, il tourne les talons et quitte la cuisine, furieux.  Quant à moi, c’est avec un sentiment de triomphe que je retourne à mon malaxeur.  Depuis le temps qu’il nous fait chier avec son attitude de fendant, je crois bien être le premier à lui avoir tenu tête, et surtout le premier à pouvoir se vanter d’avoir eu le dessus sur lui.  En tout cas, j’ai bien l’impression qu’il a eu sa leçon et qu’il va agir autrement avec moi désormais.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Ces gars à éviter, Fait vécu, Psychologie et comportement social, SÉRIE: Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les dommages collatéraux de l’auto-importance démesurée (1e partie)

  1. Emmanuelle dit :

    Hahahaha !! J’adore, tu as pris de l’assurance, on dirait !

    J'aime

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