Christine, 7e partie: La résignation.

Le vent frais du matin me caresse le visage et agite mes cheveux.  Comme cinq fois semaine, c’est sous le soleil levant que je parcours la distance qui sépare le Dunkin Donuts du condo de ma belle-mère.  D’habitude, j’apprécie ce moment entre la fin de mon quart de travail et mon retour à la maison, ne serait-ce que parce l’air sent encore bon en ces heures pré-circulation automobile.  Mais ce matin, je suis morose.  Christine et moi ne nous sommes pas adressés la parole de la nuit. Dire que tout allait si bien entre nous, avant qu’elle décide de me faire cette offre.  Une offre qui n’a jamais vu le jour.  Mais bon, c’est loin d’être la première fois que je suis victime de promesses non-tenues.

« Mon père qui me promet des cours de conduite et me fait attendre pendant deux ans, pour ensuite revenir sur sa parole.  Julie qui sort avec moi pendant deux ans et demi sans que ça vire sexuel.  La boutique Shoe-Claques qui me fait déménager de Saint-Hilaire à Montréal en me promettant un poste qu’ils n’avaient même pas.  Normand, le boss du Laboratoire Prothèses Nobel, qui m’engage en me disant qu’il va m’entrainer pour devenir patron à sa place, qui me renvoie après trois semaines. Wow! qui était en train de faire de moi un journaliste, qui ferme pour une raison complètement absurde. Nathalie qui dit qu’elle sera à moi jusqu’à la fin de l’été mais qui me laisse tomber une semaine plus tard, le jour de mon anniversaire. Dany, BD Pubs et mes dessins qui disparaissent dans la brume.  Les deux seules BD de mon projet d’album de Sonic Steve qui se font perdre.  Les Films Chouinard qui ferment au moment où ils devaient me rendre riche et célèbre. Enfin, Christine, qui m’offre une relation amitié + sexe, dans lequel l’amitié s’est terminée avant même que le sexe ait commencé. Et pourquoi?  Parce que la vieille Christ qui m’a offert la chambre de son appartement a changé d’idée et m’a empêché de l’avoir.  Ouais!  Depuis les sept dernières années, soit depuis que j’ai seize ans, ma vie n’a jamais été rien d’autre que ça: Une longue série de promesses non-respectées.  Chus un gars patient, mais là je commence à en avoir plein le cul en tabarnak de ces situations-là. »

Lorsque je parle de promesse non-tenue par Christine, je ne me limite pas que sur le plan sexuel.  C’est juste que, de la façon dont notre relation évoluait, il me semble que j’étais en droit de m’attendre à vivre certaines choses avec elle à partir du moment où nous sommes devenus amants. Comme être complices, aller au cinéma, assister à des spectacles, sortir dans les bars…  Bref, avoir une relation intéressante et excitante.  À date, notre seule sortie, si on ne compte pas notre visite fiasco-esque au motel hier, c’est la fois de mon changement de look.  Deux heures dans lesquelles j’ai eu à dépenser le deux-tiers de ma paye tout en devant subir des remarques rabaissantes quasiment non-stop, avant, pendant et après mes achats.

« Est-ce que c’est si difficile que ça pour les filles, de rester respectueuses avec un gars, à partir du moment où elles ont une relation plus qu’amicale avec lui?  Ou bien est-ce qu’elles considèrent toutes que c’est normal de le traiter comme de la merde dès qu’elles lui mettent le grappin dessus en lui promettant leur entrecuisse?  Parce qu’à date, c’est pas mal ça que j’ai subi de toutes mes blondes. »

Bon, j’exagère.  Marie-France n’est pas comme ça et ne l’a jamais été.  Le problème, c’est que vivre une relation avec elle, c’est aussi excitant que de regarder du gazon pousser.
Quant au sexe avec elle, c’est assez moyen.  De plus, on n’a tellement rien en commun que parfois je me demande ce que je fais avec elle.  Je ne me pose jamais la question bien longtemps.

« Tu le sais bien ce que tu fais avec elle, allez!  Tu es en couple avec elle parce que tu ne trouveras jamais mieux. C’est une bonne fille, avec une tête sur les épaules, promise à un avenir brillant et prospère.  Elle est gentille, compréhensive, respectueuse, et en plus elle est très jolie. Alors trouver mieux?  Fuck, ce serait déjà un miracle que t’arrives à retrouver aussi bien pour commencer. »

Je passe en revue tout ce qui ne va pas dans ma vie jusqu’à maintenant.  Et le bilan est loin d’être joyeux.

« L’échec d’avoir une vie de couple excitante avec une fille intéressante, les promesses non-tenues qui m’ont privées de ce que l’on me devait, les boulots bien payés d’où on m’a expulsé, mes carrières artistiques avec Wow!, Sonic Steve et Les Films Chouinard qui furent tuées dans l’oeuf à cause de hasards hors de mon contrôle…  Je suppose qu’on va me dire « Au lieu de perdre ton temps sur des projets extraordinaires, tiens-toi-z-en à des choses qui sont à ta portée. »  Mais même quand je fais quelque chose d’aussi simple et banal que de sauver mes payes, le destin vient me chier dessus en me cassant une dent, ce qui a mangé tout l’argent que je m’étais accumulé pendant les trois premiers mois où j’ai travaillé au Dunkin. Et d’habitude, quand un gars se fait casser une dent d’en avant, c’est à cause d’une bagarre, d’un accident de sport, d’auto, de moto, de vélo.  Mais juste parce que c’est moi, je me casse une dent comment?  En buvant un Sprite!  JE PERDS CONNAISSANCE PARCE QUE J’AI BU UN SPRITE, CALICE!  Ce qui fait que quand on me demande comment j’ai perdu ma dent et que je le dis, on ne me croit pas.  On pense que je niaise, que je mens, que je suis con.  Au lieu de sympathies, je m’attire les sarcasmes, les railleries.  Et quand on me croit, on prend ses distances avec moi.  Normal: Personne ne veut prendre le risque de garder près de lui un loser pareil.  Ou, comme on m’a déjà dit: « Si tu te casses une dent rien qu’à boire un Sprite, y’arrive quoi quand tu manges une sandwich? Tes cheveux prennent feu? »  

Je dois me rendre à l’évidence: Je suis né loser et je vais rester loser.  Toute tentative pour essayer d’améliorer mon sort, tous les efforts que je ferai dans le but d’y remédier, ne fera jamais rien d’autre que de rendre ma situation encore plus pénible.  Je dois me résigner au fait que ma vie professionnelle et monétaire ne sera jamais plus qu’une petite job minable au salaire minimum dont l’argent va s’évaporer, et ce que je le dépense moi-même ou non Et je dois également me résigner à devoir passer ma vie en couple avec une fille ennuyante, avec qui je serai coincé à vie lorsque je lui ferai 2,3 enfants.

« De la façon dont ma vie se déroule, je suppose que je devrais être reconnaissant d’avoir une job et une blonde pour commencer. »

Déprimé comme je ne crois pas l’avoir déjà été jusque là, je grimpe les cinq marches qui mènent à la porte avant.  Je sors ma clé, ouvre la porte et entre.

« Bonjour mon chéri! »

Ah, tiens?  D’habitude, Marie-France dort à cette heure-là.  Vêtue de son peignoir, elle s’approche et m’embrasse. Je dis:

« Tu es matinale aujourd’hui. »
« J’ai fait des rêves, hum… disons un peu spéciaux, ce matin.  Ça a contribué à me réveiller et à m’éveiller, si tu vois ce que je veux dire. »

Je comprends parfaitement.  Hélas, avec la tempête émotionnelle que je vis présentement, je n’ai pas vraiment la tête à ça.  Je me distance de ses câlins et avance vers l’escalier qui mène aux chambres à l’étage, là où dorment encore sa mère et son frère.

« Chuis désolé, Marie-France, mais je suis vraiment très fatigué en ce moment. »

Elle est déçue, mais surtout surprise.  Il y a de quoi.  Depuis qu’elle me connait, j’ai toujours eu une libido beaucoup plus forte que la sienne.  Si j’en crois ma propre mémoire, c’est bien la première fois que je refuse du sexe.

« Ben là!  Pour une fois que c’est moi qui en a envie. »

Je me suis peut-être résigné à passer ma vie avec elle, ça ne me plait pas pour autant.  Aussi, ma mauvaise humeur prend sa phrase comme une attaque personnelle qui m’insulte et me révolte. Je m’arrête, je me retourne vers elle, et je lui dis:

« Comment ça s’fait que quand une fille dit non, c’est normal et il faut respecter son refus sans protester…  Mais que quand c’est un gars qui dit non, c’est anormal et ça dérange? Hm? »

Sur ce, je monte les escaliers sans un regard vers Marie-France qui, sous le choc de ma cinglante réplique, garde le silence.  Je suppose que mes paroles démontrent que je suis plus frustré que je le croyais du comportement de Christine au motel la veille.  Je n’aurais pas dû lui répondre ça, et encore moins sur ce ton.  Mais tant pis!  Premièrement, il y a le fait qu’en principe, j’ai raison.  Et ensuite, je suis bien désolé mais j’ai juste envie d’aller me coucher, histoire que cette journée de merde finisse au plus sacrant.

Je me déshabille promptement et je me couche.  Quand je pense à Christine… Quelle amante elle fut. On ne s’est jamais touchés. On ne s’est même jamais embrassés. C’était vraiment n’importe quoi.  Avant de fermer les yeux, j’ai cette dernière pensée:

« Je dois bien être le seul gars au monde qui a réussi le tour de force d’avoir une amante pendant trois semaines, tout en restant fidèle à ma blonde. »

FIN

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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2 commentaires pour Christine, 7e partie: La résignation.

  1. Emmanuelle dit :

    T’es donc ben pas chanceux :-/

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