Christine, 6e partie: In rosam veritas

Au Dunkin où je travaille, une journée de vingt-quatre heures est divisée en trois quart de travail de huit heures pour les pâtissiers, et de quatre quarts de six heures pour les caissières.  Aussi, durant les deux premières heures de mon shift, c’est avec une certaine appréhension que je vois minuit arriver, ce qui est l’heure à laquelle Christine commence à travailler.  Avec ce que l’on a vécu au motel douze heures plus tôt, il faut s’attendre à ce que les choses soient, disons, gênantes entre nous.

« Remarque, ça doit être cent fois pire pour elle.  Car après tout, elle aurait beau faire semblant, elle ne peut pas nier que c’est elle et non moi qui suis dans le tort dans cette histoire-là.  Avec elle, j’ai toujours eu un comportement irréprochable, elle ne peut pas dire le contraire. »

C’est à ce moment que Christine fait son entrée dans la cuisine.  Elle est toute souriante et a à la main une rose blanche à laquelle est attachée une carte avec un petit ruban rouge.  En me voyant, elle dit:

« Bonjour, Monsieur. »

Je suis surpris et ravi de son attitude.  Je lui répond:

« Bonjour à toi aussi, et pour une fois ce n’est pas sarcastique. »
« Tiens, c’est pour toi, en toute sincérité. »

Elle me tend la rose tout en souriant.  Voilà un geste auquel je ne m’attendais pas.  Ça m’a tout l’air qu’elle cherche à se faire pardonner pour son comportement de ce matin.  J’apprécie!  Mais encore quelque peu frustré de son attitude au motel, j’aimerais quand même l’entendre de sa bouche.  Un caprice comme ça.

« Wow!  Une rose blanche, symbole de pureté.  Merci!  En c’est quel honneur, cette rose? »
« Lis la carte! »

Soit!  Elle y a mis du temps et de l’effort, jouons son jeu selon ses règles.  J’ouvre la carte. Je lis.

« En l’honneur de la plus belle menterie que l’on m’ait fait gober de toute ma vie.  Sincèrement! Christine. »

La face me tombe.  Je la redresse légèrement en regardant le visage souriant de Christine, sans être sûr de comprendre.  Elle dit:

« Durant l’après-midi, j’ai voulu t’appeler chez vous.  Sauf que tu m’as jamais donné ton numéro de téléphone.  Fa que j’ai appelé ici pour que Stéphane me le donne.  Il ne savait même pas que t’avais déménagé, mais il m’a donné le numéro de chez Marie-France.  Je l’ai appelé pour lui demander ton nouveau numéro. »

Oh shit!

« C’est un jeune gars qui m’a répondu qu’il ne comprenait pas ce que je voulais dire, parce que non seulement t’avais jamais déménagé, il m’a dit que t’étais là et que tu dormais. »

Oh shit!

« Alors, félicitations!  Tu m’as vraiment eue sur toute la ligne, avec ton histoire de p’tite madame brigadière.  T’es vraiment un maître dans l’art de savoir quoi dire pour rendre crédible les menteries les plus grossières. Moi qui suis la plus méfiante des filles, chus tombée dans le panneau à 100%.  Ça mérite mon plus sincère Bravo! »

Sur ce, elle me salue bien bas avec une courbette.  Puis, elle tourne les talons et part s’enfermer aux toilettes pour enfiler son uniforme de travail.  Dès que j’entends la poignée se verrouiller, je ne peux m’empêcher de murmurer:

« Bon eh bien voilà!  Si j’avais encore un doute sur la fin de notre statut d’amants, ceci vient de me les enlever pour de bon.  Maintenant, Christine sait que je sors encore avec Marie-France et que je n’ai jamais… »

Attend une minute!  Christine ne m’a jamais dit qu’elle savait que j’étais encore AVEC elle.  Elle a seulement dit qu’elle savait que j’étais encore CHEZ elle. Et à voir comment Christine réagit, si elle avait su que j’étais toujours en couple avec Marie-France, elle m’aurait certainement apostrophé sur le sujet. Voilà qui fait toute la différence.  Parce que s’il me serait impossible de justifier ma tentative de bigamie, je peux néanmoins me défendre de m’être abstenu de déménager.  Je retourne travailler à mes beignes tandis que mon cerveau travaille à toute vitesse à une défense contre l’attaque que Christine ne manquera certainement pas de me lancer à son retour.

Comme de fait, trois minutes plus tard, voilà une Christine dans son uniforme et son tablier à motifs d’arbres à beignes qui vient me rejoindre.  Penché comme je le suis à ma table de travail, je lui tourne le dos.  Elle s’approche de moi. Toujours aussi ironique et sarcastique, elle revient à la charge.

« Quand je pense à ton « J’aimerais ça que tu viennes visiter l’appartement avec moi! » pour endormir mes soupçons…  Méchant beau coup de bluff, ça!  Sinon, est-ce que t’as d’autres belles menteries de ce genre-là à me raconter? »
« Certainement! »
« Comme quoi, par exemple? »
« Vite de même, je dirais… « Oh, Steve, je manque tellement de sexe en ce moment, est-ce que tu voudrais être mon amant? »

Je me retourne lentement vers elle, en précisant:

« Oups, non, s’cuse!  Elle n’était pas de moi, celle-là! »
« Pense pas que tu peux détourner la conversation en… »
« Tout ce que je veux, c’est un gars avec qui avoir une relation d’amitié, avec du sexe à l’occasion. »… Ah non, s’cuse, celle-là aussi venait de toi. »
« Bon, t’as-tu fini, là? »
« Tu veux baiser? On va baiser … Tu peux me pénétrer! … MERCI POUR LA BAISE! »  Veux-tu que j’en cite d’autres, des menteries qui se sont dites entre nous deux depuis le tout premier jour? Ou bien est-ce que je peux m’arrêter là? »

Christine pousse un soupir, détournant légèrement la tête et le regard.  Je poursuis:

« Ouais! T’as raison! J’ai menti!  Mais moi, au moins, ma menterie, c’était pas dans le but de te niaiser en te faisant faussement accroire pendant trois semaines que j’avais envie de toi.  C’était pour me protéger. »
« Te protéger? »
« Y’a deux semaines, tu m’as fait dépenser deux-cent piasses de linge.  Je pensais que tu serais satisfaite.  Ben non, après ça tu disais que j’avais l’air d’un poseur.  Et tout de suite après ça, tu exiges que je parte en appartement, sous des promesses vides de relations sexuelles.  Heille, j’ai un salaire de Dunkin, moi.  Chus pas riche.  T’es bien placée pour le savoir, ce qu’on gagne.  Si t’étais même pas satisfaite après que j’ai dépensé pour toi deux cent piasses de linge, je ne voyais pas en quoi me ruiner à payer un appartement, l’électricité et le téléphone, ça allait améliorer les choses.  Et aujourd’hui, deux semaines après mon supposé déménagement, on n’a pas plus de sexe qu’avant que tu me demande d’être ton amant.  Alors, est-ce que j’ai eu raison, oui ou non, de penser que ce serait une dépense inutile, l’appartement, hm? »

Christine ne dit rien.  Je continue.

« Demander!  Exiger!  Depuis qu’on est supposément amant, c’est tout ce que tu sais faire: « Coupe-toi les cheveux!  Change de linge! Achète un sac à dos!  Ne le porte pas à ton dos! Écoute de la musique punk! Porte des bottes! Va friper ton linge! Va maganer tes bottes!  Déménage!  Paye ci! Paye ça! »  Pis moi là-dedans, depuis qu’on se connait, est-ce que je t’ai déjà demandé quoi que ce soit?  Est-ce que j’ai déjà eu la moindre exigence envers toi? Hm?  Au contraire, je n’en ai eu aucune.  Zéro!  Heille, je ne t’ai même pas demandé le sexe que tu me promets depuis trois semaines.  La preuve, c’est que c’est toi-même, hier, qui a amené le sujet, en me demandant si j’étais frustré de ne pas t’avoir baisé.  Si t’as été obligé de me poser la question pour le savoir, c’est bien la preuve que je ne t’ai jamais rien demandé, non? »

Son regard revient vers moi.  Je peux voir comme un air de regret sur son visage.  Calmement, elle me répond:

« Ben là, c’est parce que tout le monde sait qu’un gars ça frustre quand ça n’a pas son nanane… »
« JUSTEMENT!  T’avais la chance de fréquenter un gars qu’y’é pas d’même! Moi je prends ça avec calme, tout en étant patient et compréhensif.  ‘Me semble que tu devrais être reconnaissante que j’sois pas l’genre de gars à te mettre de la pression pour fourrer.  Mais non, tu fais quoi, toi, à la place?  Tu CHERCHES à me frustrer.  Tu M’ACCUSES d’être frustré.  Autrement dit, tu VEUX que je sois frustré.  Ben tu sais quoi?  T’as réussi!  Je SUIS frustré.  Pas à cause que j’ai jamais couché avec toi.  Mais bien parce que, peu importe ce que je te dis pour te rassurer comme quoi je suis tolérant et compréhensif, tu me crie FRUSTRE PAS, ESTIE!  Tu mets tellement d’efforts à décider toi-même de ce que je devrais être, que t’en a rien à chier de ce que je suis vraiment. »

Je me retourne vers ma table de travail en concluant:

« Je ne connais rien de tes relations avec les gars que tu as connu avant moi, mais de la façon dont tu te comportes en matière d’intimité, ça n’a pas dû être rose.  Sauf que t’as beau essayer de faire comme si j’étais comme eux-autres, je ne suis pas eux et je ne le serai jamais.  Je suis MOI!  Et MOI, je n’ai pas d’affaire à payer pour ce que EUX t’ont fait subir. »

À peine ais-je terminé ma harangue qu’une des filles à la caisse entre dans la cuisine et rappelle Christine à l’ordre.

« Christine? Tu viens-tu? »
« J’arrive! »

Et elle part à l’avant, rejoindre les autres caissières.  Aussi bien.  Je ne vois pas ce que l’on aurait pu se dire de plus après ça.  Pendant un instant, je regrette de l’avoir humilié ainsi, en lui remettant ses travers en pleine face.  Puis, je regarde la rose et la carte qui trainent sur ma table de travail.  Une rose et une carte achetées dans le but de m’humilier en me remettant mes travers en pleine face.  Ceci dissout instantanément tout sentiment de regret que j’ai pu avoir.

« Fuck it! Elle l’a bien cherché! »

Il n’y a rien comme trouver une bonne raison de remettre quelqu’un à sa place pour oublier nos propres travers.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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