Dans mon billet précédent, je raconte une entrevue d’emploi datant d’il y a quatre ans, en 2022. Je soumettais ma candidature pour être pompier volontaire. Dans les paroles de l’un de ceux qui me passaient en entrevue, j’ai vu immédiatement un Red Flag démontrant une gestion abusive du personnel. J’ai immédiatement mis mon pied à terre afin de leur montrer dès le départ que ce comportement abusif ne passe pas avec moi. D’accord, je n’ai pas eu l’emploi. Mais je sais d’expérience que ça aurait été l’enfer.
Un bon exemple de cet enfer a commencé avec une entrevue d’emploi que j’ai passé en 2013, il y a treize ans. Dans celui-ci, j’ai vu tout de suite de la foutaise dans les paroles de la propriétaire. Mais cette fois-là, j’ai choisi de fermer les yeux. Et ce fut la pire erreur que j’ai fait en matière d’emploi. Car ça a eu pour résultat de me faire subir les pires conditions de travail que j’ai eu dans toute mon existence.
Ça remonte à l’époque où j’étais concierge. Je venais de travailler pendant deux ans dans un édifice de 26 étages, construit en 1964, à Montréal. Et je suis allé à l’Ile-des-Soeurs pour un poste de surintendant dans une tour à condos de luxe de 34 étages. Écolo IV avait été construite un an et demi plus tôt. Et, pour une raison qui ne m’a pas été expliquée, toute la gestion de l’édifice venait d’être changée par la propriétaire. Ce jour-là, je passais en entrevue devant celle-ci ainsi que monsieur Michel, le gestionnaire de la tour.
Durant l’entrevue, j’ai répondu de manière satisfaisante à toutes les questions. Mon expérience faisait de moi la personne la plus qualifiée pour le poste de surintendant, un joli mot pour dire concierge-en-chef. Ils vont constituer une équipe de quatre concierge, et je serai celui qui les dirigerai. Jusque-là, pas de problème, j’embarque.
Le poste de surintendant implique que je sois résident, donc toujours sur place en cas de pépin. J’ai l’habitude. Dans mon boulot précédent, j’avais un 3½ fourni gratuitement. C’est là que l’on m’apprend qu’ici, en fait, je devrai payer un loyer. Mais celui-ci reste minime, $400 par mois pour un 4½½. Non, le second ½ n’est pas une faute de frappe, il y a deux salles de bain. Même à l’époque, $400 pour un condo, c’était toute une aubaine.
Après l’entrevue, la propriétaire et le gestionnaire m’ont fait visiter le logis en question. À la fin de la visite, la propriétaire m’a dit un truc qui m’a fait tiquer.
« Tu es vraiment chanceux. Je suis jalouse. J’aimerais ça avoir une belle place comme ça. »
J’ai horreur de la foutaise, des gens manipulateurs, et surtout que l’on me prenne pour un con. Aussi, cette phrase résonna comme un Red Flag dans ma tête. De nos jours, je réagirais comme dans le billet précédent, c’est à dire en confrontant la propriétaire avec sa bullshit. Je lui aurais demandé si je suis vraiment supposé croire qu’elle, la propriétaire multimillionnaire de quatre tours à condos de luxe, n’a pas à sa disposition un endroit bien plus luxueux que ce 4½½. Mais voilà, face à une telle attitude, elle ne m’aurait probablement pas embauché. Voilà pourquoi j’ai choisi de laisser passer son baratin. Par conséquent, elle m’a offert le contrat.
Le salaire, que je recevrai aux deux semaines, équivalait à une fois et demi le salaire minimum. Cependant, je n’étais pas payé à l’heure. Mon salaire était fixe, peu importe le temps que je mettrais à mes tâches. Pour me vendre à l’idée, la propriétaire me dit :
« Ainsi, si tu arrives à t’acquitter de ta liste de tâches en quatre ou cinq heures, tu auras le reste de la journée de libre, sans pénalité sur ton salaire pour le temps non-travaillé. J’ai un concierge, Sylvain, qui s’occupe des tours Écolo I et II. Il n’est pas rare qu’il finisse bien avant l’heure. »
L’une des dernières clauses de ce contrat était une liste des différentes tâches composant mon travail. Cette liste se terminait par « Ainsi que tout autre travail demandé par le gestionnaire et/ou la direction. » Ce qui me semblait raisonnable, étant donné qu’une urgence peut arriver n’importe quand. J’ai signé un vendredi. J’ai eu le weekend pour aménager. Et le lundi suivant je commençais.
Première mauvaise surprise. Dans les tours à condos de luxe, on ne peut pas aménager/déménager n’importe quand. Ici, ce n’est permis que le mardi et mercredi, de 10h00 à 14h00. C’est à dire pendant mes jours et heures de travail. Il a fallu que je me paie des déménageurs.
Seconde mauvaise surprise. Une semaine après mon début à cet emploi, la gestion congédia deux des quatre concierges. Il ne restait plus que moi et Renaud. Ce dernier travaillait de 07h00 à 15h00 du lundi au vendredi. Ensuite, il quittait la tour et rentrait chez lui dans le quartier voisin. Tandis que moi je devais me taper le boulot qui restait après le départ de Renaud avant de pouvoir rentrer chez moi. Ce qui signifiait rarement avant 18h00, souvent 19h00, parfois 20h00. Fini les congés le weekend. Désormais, mes deux seuls jours de congé n’étaient même pas deux jours de congés complets. J’étais libre de 07h00 à 15h00 les mardis et les mercredis. Ce qui fait que LÀ, j’aurais pu déménager sans avoir à me payer les déménageurs. Mais trop tard, c’était fait.
Le fait d’être surintendant résident faisait que j’étais sur appel à toute heure du jour et de la nuit pour les situations d’urgence. Et justement, des situations d’urgence, il n’en manquait pas. Car la tour Écolo IV, construite un an et demi plus tôt, l’avait été avec les matériaux les moins chers sur le marché. Par conséquent, je devais y faire de trois à quatre fois plus de réparations qu’à mon boulot précédent situé dans un édifice construit en 1964.
Si le problème survenait pendant mes seize heures de congé par semaine, on m’appelait tout de même. Car, en tant que surintendant, je suis le seul qui a le droit d’avoir les clés donnant accès à certains endroits. Par exemple, un jour de congé, alors que c’était mon tour de passer sur la chaise du barbier, j’ai été appelé parce que la piscine intérieure avait craqué, et l’eau se déversait par le toit du parking souterrain. Et seul moi avait la clé de la salle de contrôle de la piscine, pour pouvoir ouvrir les valves pour la vider.
La revenons à la propriétaire et à sa bullshit.
Un jour elle nous rencontre, les deux concierges. Et là je ne me souviens plus exactement comment elle avait amené ça. Mais elle tentait d’établir un genre de compétition entre nous deux, en disant qu’il y aurait de bonnes surprises et de l’avancement possible pour la personne qui s’en montrerait digne.
Je ne suis pas le genre de personne qui va défier l’autorité. Mais je lui ai quand même posé cette question :
« Euh… C’est parce que, en tant que surintendant, il me semble que je suis déjà au plus haut de ce que ma fonction implique. De quel genre d’avancement parle-t-on ici ? »
J’ai eu droit à un :
« Aaaaah, tu verras. Du moins, tu le verras si tu le mérites. »
Hum ! Aux dernières nouvelles, ceci est un emploi, pas un concours.
Une chose qu’ellle faisait souvent, c’était de me lancer des commentaires en sous-entendu démontrant que j’étais un incompétent. Elle me parlait souvent de Sylvain, un concierge qui, supposément, s’occupait à lui tout seul des tours Écolo I et II. Et à chaque fois qu’elle voyait mon travail, c’était toujours les deux mêmes réactions. Ou bien elle trouvait à redire sur le résultat, ou bien elle trouvait à redire sur le temps que j’y avais mis. Et à chaque fois j’avais droit à un :
« Tu sais, si tu as encore besoin d’apprendre, dis-moi le. Je vais t’envoyer Sylvain, il va te montrer comment faire ça correctement. »
Un jour, elle me dit quelque chose de particulièrement aberrant.
» Tu sais, en tant qu’homme, c’est normal que tu doives mettre beaucoup plus d’efforts à la tâche. On sait tous que c’est la femme qui est supérieure en matière de faire le ménage. »
Je ne pouvais pas croire que quelque chose d’aussi rétrograde et misogyne puisse sortir de la bouche d’une femme. Encore moins une cheffe d’entreprise. C’est là que j’ai compris qu’elle essayait encore de me manipuler avec ses foutaises, en tentant de jouer sur mon orgueil. Je me suis très fortement retenu de répliquer :
« Sauf que si on suit votre raisonnement, ça voudrait dire que les meilleurs patrons sont des hommes. »
Mes premières rébellions.
Un soir, alors qu’elle m’appelle pour voir si toutes les tâches ont été faites correctement, je lui réponds que oui. Elle me demande :
« Tu as travaillé de la bonne façon ? »
« Oui ! »
« Comme un gars ou comme une fille ? »
Je lui ai aussitôt raccroché au nez. Je ne pouvais pas croire que, pour qu’elle reconnaisse la qualité de mon travail, je devais acccepter de me faire moralement emasculer. Elle m’a ensuite texté comme quoi nous avions perdu la communication. C’était des choses qui étaient encore assez fréquentes avec les cellulaires à l’époque. Elle n’a pas insisté sur le sujet, et ça en est resté là.
Un jour, elle nous donne l’ordre, à Renaud et moi, de faire tous les corridors des 34 étages. C’est-à-dire nettoyer les miroirs, faire l’époussetage et passer l’aspirateur. Renaud s’occupait des deux premières tâches tandis que je faisais la 3e. On terminait simultanément. Et plutôt que d’attendre l’ascenseur, on dévalait l’escalier pour l’étage au-dessous. Même si cette dernière manoeuvre ne nous sauvait qu’une minute, ça restait une demie-heure de moins de boulot au bout du compte. Et nous avons réussi à faire les 34 étages au complet en quatre heures.
Le soir venu, lorsque la propriétaire m’a appelé et m’a demandé combien de temps ça a pris, c’est tout fièrement que je le lui ai dit. Alors que je m’attendais à des compliments, j’ai plutôt reçu un camion de fumier.
« Ah non ! Franchement, quatre heures, c’est beaucoup trop long. C’est un manque de professionalisme. Sylvain fait beaucoup mieux que ça, et il est seul, LUI, et il s’occupe de deux tours. Depuis le temps que tu travailles ici, il serait temps que tu fasses preuve de compétence. »
Je n’ai rien dit. J’ai attendu la fin de l’appel. J’ai allumé ma calculatrice. J’ai fait un bref calcul. Puis j’ai adressé le texto qui suit à la propriétaire :
« Une heure, c’est 60 minutes. 60 minutes multiplié par quatre, c’est 240 minutes. 240 minutes divisé, 34 étages, ça fait 7 minutes par étage. Calculez vous-même !
Puisque vous considérez que 7 minutes, c’est encore trop long pour faire l’aspirateur, l’époussetage, et le nettoyage de tous les miroirs du corridor, alors d’accord, je ne m’obstine plus. Envoyez-moi Sylvain. J’ai vraiment très hâte d’apprendre sa méthode. »
Sa réponse ne tarda pas.
« Désolé Stéphane d’avoir douté de toi. »
Sauf que là, après quatre mois à subir sa bullshit, ça ne passait plus.
« Vous n’avez émis aucun doute envers moi. Vous n’avez jamais douté que Renaud et moi avons mis quatre heures pour faire 34 étages. Vous m’avez dit très clairement que quatre heures pour faire 34 étages, c’était beaucoup trop long. Et que Sylvain, À LUI TOUT SEUL, peut faire beaucoup plus vite.
Effectivement, comme vous me l’avez si bien dit au téléphone, ça fait quatre mois que je suis à votre emploi. Et ça fait quatre mois que vous êtes insatisfaite de mon travail. Et ca fait quatre mois que vous me proposez de m’envoyer Sylvain pour m’apprendre à travailler correctement. Alors voilà, oui, j’accepte votre proposition. Envoyez-moi le. »
« Ça ne sera pas utile. Je n’avais juste pas pris le temps de calculer comme tu l’as fait. »
« Je répète : ça fait quatre mois que je suis à votre emploi. Et ça fait quatre mois que vous êtes insatisfaite de mon travail. Et ca fait quatre mois que vous me proposez de m’envoyer Sylvain pour m’apprendre à travailler correctement. Alors laissez-moi être clair : je ne retournerai pas au travail tant que Sylvain ne viendra pas m’apprendre à travailler, tel que vous me l’offrez non-stop depuis quatre mois. »
Aucune réponse pendant quarante minutes. Puis, le téléphone sonne. C’est Michel, l’administrateur. D’une voix calme et compréhensive, il me dit :
« C’est bon, Stéphane ! Ton message a passé. Oublie ça, là, on t’attend demain à 07h00, comme d’habitude. »
J’avoue que je n’ai pas saisi clairement ce qu’il a voulu dire par « ton message a passé. » Mais selon Flavie, avec qui j’habitais à ce moment-là, ça voulait probablement dire que la propriétaire avait compris que je voyais clair dans sa bullshit. Car vraisemblablement, Sylvain n’avait été qu’un bluff depuis le début. Si ça se trouve, il n’existe probablement même pas. Évidemment, trop orgueilleuse pour le reconnaitre, elle a chargé Michel d’intervenir à sa place.
Depuis le début, Michel était visiblement sympathique à ce que je devais endurer. Mais que vouliez-vous qu’il fasse ? Pour lui aussi, la propriétaire, c’était sa patronne.
Un jour arriva la réunon bi-annuelle des copropriétaires et de l’administration. Au moment où j’allais les rejoindre dans la grande salle, on m’en a interdit l’entrée. J’ai demandé pourquoi. Si tout le monde est là, pourquoi est-ce que je ne peux pas y être. Surtout que, en tant que surintendant, c’est moi qui s’occupe de tous les problèmes. S’il y a une personne qui doit assister à cette réunion, c’est bien moi. On m’a dit que justement, avec ce que les gens auront à dire, ce ne serait pas une bonne idée pour moi d’y être.
De la façon dont la propriétaire me traitait, la seule raison logique pour m’y interdire l’accès, c’est qu’elle planifiait de m’utiliser comme bouc émissaire sur qui déverser toutes les fautes que lui reprocheront les propriétaires de condos. Chose qu’elle n’aurait pas pu faire si j’avais été présent.
C’est seulement un soupçon. Mais je ne vois vraiment pas pour quelle autre raison on m’aurait interdit l’accès de quelque chose d’aussi important pour mon travail.
La goutte d’eau.
Le mercredi et le dimanche, je dois faire la tournée de l’édifice complet. C’est-à-dire que je pars du 34e étage. Je regarde les corridors, les murs, les plafonds, les chambres électriques… Je vérifie s’il y a des bris, des fissures, du vandalisme, etc. Puis je prends l’escalier, que je vérifie également au passage. Et je recommence à l’étage en dessous, et ainsi de suite jusqu’aux trois sous-sols. Et tout ceci me prenait une heure trente.
Un jour, le gestionnaire m’apprend qu’il y a eu un court-circuit dans la chambre électrique du 20e étage, parce que ça faisait deux ou trois jours qu’il y avait une fuite d’eau à l’étage au-dessus. Et puisque c’est arrivé un samedi, soit entre mes deux tournées d’inspection, je n’ai rien pu voir car le problème ne s’était pas encore manifesté lors de ma tournée précédente. La propriétaire exigeait que désormais la tournée se fasse sur une base quotidienne. Le fait d’allonger mon travail d’une heure et demie par jour ne le plaît vraiment pas.
Le lendemain, l’administrateur me dit que désormais, la propriétaire exige trois tournées par jour. Et que, pour éviter de commencer en retard dans mes tâches du matin, que la première soit faite avant 07h00. Ce qui signifiait la commencer à 05h30. Ce qui signifiait me lever à 05h00.
Déja que mon logis n’était plus qu’un dortoir-cafétéria car je n’y passais plus le moindre temps libre. Déjà que je travaillais quotidiennement quatorze, quinze, ou seize heures. Voilà qu’il fallait que j’allonge mon travail de quatre heure trente, quotidiennement, pour la modique somme de « pas un putain de sou de plus sur ma paie. »
Si, plutôt que d’être surintendant à Écolo IV, j’avais occupé deux boulots minables à temps plein au salaire minimum, j’aurais travaillé moins d’heures, j’aurais eu plus de temps libre, et j’aurais gagné plus cher.
J’ai remis ma lettre de démission, qui expliquait l’essentiel des paragraphes précédents.
Et c’est là que j’ai eu droit à l’insulte finale.
On m’a remplacé par DEUX concierges. Tandis qu’à moi, on donnait un fardeau inhumain de tâches qui n’en finissait plus, tâches pour lesquelles je me faisais chier dessus par la propriétaire, de ne pas être capable de satisfaire ses caprices infinis, elle me remplace par deux gars qui allaient avoir le même salaire que moi, mais avec la moitié des tâches à faire.
Jamais, de toute ma vie, n’ai-je reçu autant de mépris, tant du côté professionnel que personnel, que durant les cinq mois où j’ai travaillé pour Écolo IV. Mais ça, c’est parce que contrairement à la fois où j’ai postulé pour devenir pompier volontaire, j’ai fait l’erreur de fermer les yeux au premier signe de Red Flag de la part de l’administration. Une erreur que je n’ai plus jamais refaite par la suite.
Je sais bien que ça me donne la réputation de gars qui se met en colère avec les autres en permanence. Avec mes parents, mes collègues de travail, mon propriétaire, certaines de mes ex, des gens sur internet, bref, contre tout le monde. Mais quand on voit ce que ça donne, de se fermer la gueule afin de garder l’harmonie, on comprend vite que si notre choix se limite à se laisser exploiter et passer pour un con, ou mettre ses limites et passer pour un colérique, il y a une raison pourquoi il existe un proverbe qui dit que de deux maux, il faut savoir choisir le moindre.