Devant les énormes difficultés pour obtenir une procuration pour m’occuper des affaires de ma mère, j’ai décidé d’y renoncer. En autant que ma mère puisse recevoir l’argent de mon père, afin de payer son loyer pour les années à venir, le reste n’a pas d’importance.
Aujourd’hui à 14h, j’amène ma mère à son rendez-vous à la Caisse Desjardins de Beloeil. Maintenant que l’on a tous les documents pour ouvrir un compte de succession, l’argent de mon père pourra être transféré dans le compte de ma mère, et tout sera enfin réglé. Ma mère sera à l’abri du besoin, et moi je pourrai retourner travailler. Et il est temps, car la succession, ainsi que mon propre coût de vie, ont totalement décimé mes économies. Je commence à vivre à crédit.
Après quelques minutes dans la salle d’attente, une conseillère vient nous voir. Ma mère et moi nous levons pour lui emboiter le pas. Mais en se tournant vers moi, la conseillère me dit :
« Non, pas vous ! Je dois voir Madame seulement. Je reviendrai vous chercher au besoin. »
J’ai compris immédiatement que rien n’allait se passer comme prévu.
Au but de quinze minutes, la conseillère vient me chercher. Elle m’amène à son bureau. Je m’assois à côté de ma mère.
« Alors oui, Monsieur Johnson, j’ai bien discuté avec votre mère. Malheureusement, il semble que Madame ne comprend pas la majorité de ce que je dis. Elle n’est donc pas apte à pouvoir remplir son rôle d’exécuteur testamentaire ni de liquidateur des biens de votre père. »
« Je comprend ! »
« Je ne peux donc pas ouvrir de compte de succession. »
Ces mots me frappent comme une gifle. Deux mois et trois semaines de démarches pour obtenir tous les documents requis, pour en arriver là. Ou plutôt : pour arriver nulle part.
« Puisque vous êtes le suivant sur la liste des exécuteurs désignés par votre père, vous devez vous procurer un mandat d’inaptitude pour votre mère signé par votre notaire, vous permettant d’avoir une procuration. »
Décidément, je n’y échappe pas, à la procuration. J’essaye de plaider ma cause.
« J’ai déjà eu cette conversation avec la notaire il y a deux semaines. Elle m’a dit que pour avoir un mandat d’inaptitude, je dois d’abord faire examiner ma mère par son médecin de famille. Mais quand on y est allé, la réceptionniste nous a dit que ce médecin ne s’occupait plus de ma mère depuis deux ans. À cause de ça, je suis pris dans un cul-de-sac. »
« Je comprends. Mais sans procuration, je ne peux rien faire. »
« Mais enfin ! Je ne comprends pas ! Le testament le dit clairement, que si ma mère refuse la charge d’exécutrice testamentaire, c’est moi le prochain en charge. Et peu importe qu’elle soit inapte ou non, ça ne change rien au fait qu’elle a toujours refusé de s’en occuper. Pourquoi est-ce qu’il faut qu’une tierce personne nous donne la permission d’exécuter les volontés de mon père ? »
« C’est nécéssaire, lorsqu’il s’agit de liquidation de biens d’une personne décédée. »
« Mais QUELS biens à liquider ? Mes parents n’ont pas de maison, pas de véhicules, pas de placements. Ils n’ont même pas de meubles puisque ma mère les a vendus quand elle s’est retrouvée en résidence. il n’y a RIEN à liquider. C’est juste un mari qui transfère son argent dans le compte de sa femme. Je n’ai aucun rapport là-dedans, moi. »
« Écoutez ! Tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’aller en parler à votre notaire. »
« Ma notaire demande un rapport de santé d’un médecin de famille qui a décidé de ne plus s’occuper de ma mère. Regardez votre écran d’ordi. Vous avez le compte de ma mère sous vos yeux. Regarderlz ses opérations du mois. Elle ne reçoit que $1 200 de pension par mois, alors que son loyer est de $2 700. À ce rythme là, elle n’aura plus un sou au mois d’août. Je n’invente rien, tout est là, devant vous. Je ne vous demande pas de me donner l’argent de mon père. Je vous demande de le donner à ELLE. Pour qu’elle ne se retrouve pas à la rue au mois d’août, quand elle n’aura plus rien pour payer son loyer. »
« Je suis vraiment désolé. »
« Ça fait trois mois que je ne travaille plus à cause que je dois m’occuper de tout ça en personne parce que c’est impossible à faire par téléphone. Tout le processus m’a couté près de $8 000 jusqu’à maintenant. J’ai vidé mon propre compte de banque puisque je ne travaille pas. Quand mon père est mort, j’ai appelé la notaire. Ça a pris douze jours avant d’avoir un retour d’appel. Pour me fixer un rendez-vous téléphonique dix jours plus tard. Pour me fixer un rendez-vous en personne un mois et demi plus tard. Deux mois d’attente pour voir la notaire. Et là vous me demandez de repasser à travers tout ça. Rendu là, va être en juin. Et pourquoi ? Pour me faire redire qu’elle ne peut rien faire, sans avoir un papier du médecin de famille que ma mère n’a plus. »
« Je comprends et je sympathise. Mais je n’y peux rien. »
C’est sous un ton découragé, et non amer, que je répond.
« Vous n’y pouvez rien… Alors que c’est vous qui venez de décider que ma mère était inapte à recevoir l’argent de son défunt mari pour survivre. »
On se lève. La conseillère nous escorte vers la sortie. Ma mère, confuse, me demande.
« Et là, on fait quoi ? Qu’est-ce qui arrive avec l’argent de Pierre ? »
En sachant très bien que la conseillère pouvait tout entendre, aussi bien en profiter pour bien lui faire comprendre les conséquences de sa décision.
« Tu ne pourras jamais l’avoir, parce que je ne pourrai jamais avoir de procuration, parce que ton médecin de famille a décidé de ne plus jamais te traiter. »
« Hein ? Qu’est-ce qu’on va faire ? »
« J’ai pris des renseignements pour te faire transférer de ta résidence privée à une chambre au public. La liste d’attente des CHSLD est de neuf à dix-huit mois. Le problème, c’est que tu vas arriver au bout de ton argent dans quatre mois. »
La conseillère nous souhaite bonne chance. Ma mère lui dit merci. Je ne dis rien. On va dans le parking. Nous montons dans l’auto. Il ne me reste plus qu’à aller au bureau de la notaire, lui expliquer la situation, pour voir ce qu’elle peut faire.
Alors que j’allais prendre le pont pour passer de Beloeil à St-Hilaire, téléphone.
« Oui allo ? »
« Monsieur Johnson. Ici Maya, la conseillère de Desjardins. On vient de se voir. Écoutez, j’ai peut-être une solution temporaire, qu’on peut faire dans des cas extrèmes. »
Bon ! Il semblerait que ma stratégie de victimisation a fonctionné. Enfin, si on peut parler de victimisation per se, étant donné que tout ce que j’ai dit était vrai.
« En attendant que les choses débloquent pour votre mère, ce qu’on peut faire, c’est transférer la moitié de l’argent de la succession dans le compte de votre mère. Puis, l’autre moitié une fois que tout sera réglé. Ça va vous permettre de gagner du temps. »
« Si ça peut se faire, alors d’accord. »
« Alors si vous pouvez revenir avec votre mère. Passez à un comptoir-caisse et demandez-le à la caissière. »
Demi-tour ! On retourne à Desjardins. On entre. Ma mère s’assoit. Je prend un numéro. On attend. Je passe au comptoir. J’explique à la caissière. Elle ne comprend rien.
« Si vous voulez ouvrir un compte de succession, il vaut faut d’abord recevoir le certificat de décès de votre père. C’est un document bleu qui… »
« Je l’ai déjà ! J’ai déjà tous les documents requis pour ouvrir le compte. C’est pour ça qu’on avait rendez-vous avec une conseillère à 14h. Mais lorsqu’elle a parlé à ma mère, elle l’a déclarée inapte à gerer ses affaires. Alors moi, je viens ici pour faire transférer la moitié des avoirs de mon père dans le compte de ma mère. »
« Avez-vous une procuration ? »
Rendu là, j’ai juste envie de me cogner la tête sur le comptoir. Or, s’il y a un endroit où il ne faut surtout pas perdre le contrôle de ses émotions, c’est bien à la banque. J’ai déjà bien assez d’emmerdes comme ça. inutile d’y ajouter des problèmes avec la Loi. Aussi …
« Écoutez ! J’ai vu Mme Maya. Allez lui en parler, elle va vous expliquer ça mieux que moi. »
Ce qu’elle fait ! Vingt minutes plust rard, la caissière revient avec une collègue qui lui explique le processus. Elle me demande.
« J’aurais besoin du numéro de compte de votre père. »
« Aucune idée. Je n’ai jamais eu accès à ses documents. Seulement ceux de ma mère. »
« Alors comment voulez-vous que l’on puisse trouver son compte ? »
« De la même façon que vous l’avez trouvé lorsque je suis venu signaler son décès il y a trois mois : Avec son nom et sa date de naissance. »
C’est elle qui doit apprendre à sa collègue comment transferer l’argent d’un compte à l’autre. Mais c’est moi qui doit leur apprendre comment trouver un compte.
Incroyable !
Elles trouvent le compte de mon père, le compte de ma mère, et leur compte conjoint.
« Alors dans le compte de Monsieur, il y a $10 840. Je vais donc transférer 5 420. »
Que–!? Tu me fucking niaises ? Je me démène comme un cave depuis trois mois et demi. J’ai liquidé mes $24 000 d’économies, dont $8 000 juste pour m’occuper de la crémation, de la messe, et de la succession, TOUT ÇA POUR TOUT JUSTE ASSEZ D’ARGENT POUR QUE MA MÈRE PUISSE PAYER TROIS MOIS DE LOYER ?
Oh well ! Voyons les choses du bon côté. Elle se retrouvera à la rue en novembre plutôt qu’au mois d’août. C’est déjà ça.
On connaît tous la loi de Murphy. Tout ce qui peut aller mal va aller mal. Et bien pire que Murphy, il y a la loi de Steve Requin. Tout ce qui n’a aucune raison d’aller mal va aller mal quand même. C’est exactement le cas ici alors que la caissière doit faire signer un document de trois pages par ma mère. Elle doit poser sa signature sur la 3e page. La caissière essaye d’imprimer le document. L’imprimante n’imprime que les deux premières pages. La caissière essaie une deuxième fois, une troisième fois, une 4e fois, une cinquième fois. Rien à faire. L’imprimante refuse catégoriquement de produire la page que ma mère doit signer. Il a fallu transférer le document au bureau d’une personne qui avait sa propre imprimante pour enfin y parvenir.
Un détail me revient en tête. La procuration est également nécessaire pour que je puisse demander que Retraite Québec (anciennement Régie des Rentes du Québec) verse à ma mère sa pension de veuve. Avec ça, peut-être pourra-t-elle payer son loyer maintenant et jusqu’à l’heure de sa mort, Amen ! Raison de plus pour obtenir ce rendez-vous avec la notaire.
On quitte Desjardins. On se rend au bureau de la notaire. Il est vrai que j’aurais pu appeler. Mais j’ose espérer qu’en y allant en personne, je puisse y tirer certains avantages. Quels avantages ? Aucune idée. On verra bien.
J’entre et me dirige vers le comptoir de la réceptionniste. Je dis vouloir prendre rendez-vous avec ma notaire. Elle me demande à quel sujet. Je dis que c’est pour obtenir un mandat d’inaptitude. Elle me demande si j’ai un dossier. Je lui montre mon testament. Après une recherche sur son écran, elle me dit :
« Oui, Monsieur Johnson. Je ne peux malheureusement pas vous donner de rendez-vous dans l’immédiat car votre notaire est en vacances. »
Qu–!? Tu me fucking niaises ? Mais QUI va prendre ses vacances au début du mois d’avril ?
À ce moment, surgit une élégante femme dans la trentaine.
« Vous êtes Monsieur Johnson ? »
« Oui ! »
« Bonjour. Je suis Franka Giguère. On s’est parlés au téléphone. »
Effectivement, cette femme est l’assistante de ma notaire. C’est avec elle que j’ai parlé et échangé des courriels. Je suppose qu’en m’entendant dire le nom de sa patronne, ça a piqué sa curiosité. Chose qui ne serait pas arrivé si j’avais simplement appelé et laissé un message dans le système téléphonique.
« En quoi est-ce que l’on pourrait vous aider ? »
« Il y a deux semaines, dans le bureau ici, ma mère a dit qu’elle voulait que je prenne en charge le rôle d’exécuteur testamentaire. Mais voilà, votre patronne a trouvé que ma mère semblait confuse. »
« Oui, effectivement, elle me l’a dit. »
Ah ! Enfin une personne qui sait de quoi je parle. C’est rafraichissant.
« Elle m’a donc dit d’amener ma mère se faire examiner par son médecin de famille. On y est allé. Pour se faire dire que son médecin ne la prend plus en charge, et de depuis deux ans. »
« Est-ce que son dossier a été transféré à un autre médecin ? »
« Non ! »
Car comme on a pu le voir dans le billet précédent, la carte de RAMQ de ma mère est échue. Il faut attendre la nouvelle avant de voir un nouveau médecin.
« Donc, votre mère n’a personne pour remplir un constat d’inaptitude. »
« Voilà ! On revient de la Caisse Desjardins de Beloeil. On devait ouvrir un compte de succession. Mais ils refusent, tant que ma notaire ne produira pas un mandat d’inaptitude. Mandat d’inaptitude que je ne peux pas recevoir sans le constat du médecin de famille. Médecin de famille qui ne s’occupe plus de ma mère. »
« Ah, ok ! Vous êtes encore en train de vous faire renvoyer la balle pour vous faire tourner en rond. »
« Exactement ! »
Quelques chapitres plus tôt, je vous ai raconté comment j’avais écrit un courriel à la fois à ma notaire et à l’infirmière de la résidence où habite ma mère, car chacune me renvoyait à l’autre pout obtenir un document. Puisque c’est l’assistante qui s’occupe de sa correspondance, elle est forcément au courant de la situation.
« Bon ben écoutez, Monsieur Johnson. Je vous vois vous démener depuis quoi, deux, trois mois ? Ce genre de difficultés ne fait pas partie de la norme. Alors voilà ce que je vais faire. Ma patronne revient de vacances lundi dans cinq jours. Je vais lui écrire une note tout de suite. Et à son retour, je vais lui demander de vous passer en priorité. Elle va pouvoir produire sous serment le mandat d’inaptitude, basé sur ses propres observations au sujet de votre mère. »
« Les notaires peuvent faire ça ? »
« On préfère que ça soit fait officiellement, avec le médecin de famille. Mais dans les cas exceptionnels comme le vôtre, oui, ça peut se faire. Donc, je vais écrire la note tout de suite, et je recommunique avec vous pour fixer rendes-vous. »
C’est tout juste si je ne me suis pas jeté à ses pieds pour les lui embrasser. Non pas par perversion, mais bien de reconnaissance. Parce qu’après tout ce que j’ai traversé, recevoir enfin un peu de considération humaine, ça m’enlève un poids.
Au final, j’avais raison d’y aller en personne plutôt que de laisser un message par téléphone. Ceci m’a permis de transformer 2 ou 3 mois d’attente en deux ou trois semaines d’attente.
Sur ce, je ramène ma mère à sa résidence. Du courrier l’y attend. C’est le formulaire pour le renouvellement de sa carte d’assurance sociale de la RAMQ, que j’ai commandé il y a deux semaines. Je remplis la chose, je la fais signer, et direction le plus proche comptoir de Poste Canada
Il ne me reste plus qu’à attendre l’appel pour le rendez-vous de la notaire. Bon, c’est sûr qu’il y aura encore des frais. Mais qu’importe, pourvu que la chose se règle, afin que je puisse obtenir la procuration.
__________
À SUIVRE, car je n’ose plus dire À CONCLURE.
