Les Pompes Funestes, une tragicomédie. 6e partie.

Par courriel, je fournis les documents et renseignements demandés au bureau du notaire. Le dossier étant complété, ils peuvent amorcer la recherche testamentaire auprès de l’Ordre des Notaires, ainsi qu’à l’Ordre du Barreau du Québec. Une procédure qui peut prendre de quatre à huit semaines.

Dans le billet précédent, j’explique que la direction de l’État Civil a besoin du certificat de naissance de mon père, avant de pouvoir me produire son acte de décès. Je fouille dans les documents que j’ai empruntés à ma mère et je le trouve. Mais là, coup de théâtre…

Mon père, qui a toujours été connu et enregistré au Québec sous le nom de Pierre Johnson, s’appelle en fait Peter Johnson.

Il y a une explication. Et celle-ci implique le genre d’histoire de famille qui était vue comme étant honteuse dans les années 40 et 50. Elle commence avec mon arrière-grand-père paternel, Georges-Ernest Lussier.

Dans les années 1910, à une époque où il était coutume d’avoir de quatre à douze enfants, Georges-Ernest n’a pu en faire qu’un seul. Ça avait rapport avec un problème de santé, bien que nous n’en savons pas plus. Cet enfant, un fils, fut baptisé René Lussier.

Rendu adulte, René était un intellectuel aussi rusé qu’intelligent, doublé d’un chaud lapin. Entré dans l’armé comme simple soldat, il se hissa rapidement au grade de Capitaine. Lorsque la guerre éclata, il se retrouva à Saint-Jean-de-Terre-Neuve. Officiellement, il faisait partie de la première ligne de défense, si jamais Hitler ou Hirohito traversait l’Atlantique. Mais dans les faits, il se la coulait douce.

Bel homme dont le charme était appuyé par son prestige de Capitaine, il avait trouvé le truc parfait pour avoir du sexe à loisir, sans être obligé de perdre sa liberté en se mariant. Il organisait des soirées dansantes. Il repérait les plus belles femmes qui accompagnaient leurs maris soldats. Quelques jours plus tard, il envoyait la compagnie de ce soldat faire des manoeuvres pendant quelques semaines de l’autre côté de l’ile. Puis, il allait tenir compagnie à ces femmes esseulées. Et c’est comme ça qu’il mis enceinte Mildred Tucker, mariée à un soldat dont nous ne connaissons rien, sinon son nom de famille, Johnson.

À l’époque, on n’avortait pas. La grossesse était menée à terme, et l’enfant illégitime était confiée à l’état, aux orphelinats. D’où le fait qu’il n’y a aucune mention de René en tant que père sur le certificat. Les Johnson étant anglophones, mon père fut baptisé Peter.

Un mois plus tard, l’histoire ne dit pas comment, mais Georges-Ernest appris l’existence de ce petit-fils. Sachant que ce n’est pas avec un fils irresponsable come René qu’il va pouvoir assurer sa descendance. Georges-Ernest se rendit à Terre-Neuve, ou il retraça Peter, qu’il adopta. Il le ramena chez lui, sur la rue Saint-Charles, à Mont-Saint-Hilaire. Pour éviter que ça jase dans le village, il révéla jamais que son nom était Peter Johnson. Surtout à une époque où il était coutume de détester les maudits Anglais. Il le présenta plutôt comme étant Pierre Lussier. Et c’est sous ce nom qu’il l’inscrivit, quelques années plus tard, à l’école.

Une fois de temps en temps, René venait visiter sa famille, et par le fait même son fils Pierre. Mais ce ne fut qu’à la majorité de Pierre, à 21 ans à cette époque, que René le reconnut enfin comme son fils.

Le problème, c’est que maintenant majeur, au registre de l’état, son nom était Johnson. Et pour travailler, c’est sous ce nom qu’il devait légalement gagner sa vie. Cependant, nulle mention ne fut faite au sujet du prénom Peter. Il resta donc Pierre. Cependant, après deux décennies à le connaître comme étant un Lussier, les voisins et connaissances avaient de la difficulté à accepter cette transition vers Johnson. On avait beau être en 1965, époque de la libération des moeurs, ça en faisait quand même un bâtard aux yeux de tous.

En 1966, Pierre rencontra Louise. En 1967, ils se sont mariés. En 1968, je suis né. Et en 1969, à son décès, Georges-Ernest légua la maison à Pierre. Ce qui fit de moi la 4e génération de la famille à y avoir habité.

En 2009, à 65 ans, mon père a atteint l’âge de la retraite. Pour avoir droit à une pension, il devait fournir à l’État une copie de son certificat de naissance. Le notaire Handfield l’a fait venir de Terre-Neuve. Et c’est là qu’il a appris que tout ce temps-là, son prénom véritable était Peter. Ayant été connu comme Pierre toute sa vie, et surtout enregistré officiellement comme tel à l’État, il garda ce prénom.

S’il a pu avoir droit à sa pension, malgré les prénoms qui ne correspondent pas, je suppose ça ne devrait pas poser de problème pour obtenir son certificat de décès. Enfin, j’espère ! Comme ça, ma mère aura droit à sa pension de veuve et à l’assurance vie de mon père. Et on pourra ouvrir un compte de succession, où je pourrai y déposer ce mystérieux chèque de $ 840 au nom de Héritiers de Pierre Johnson. Et elle pourra recevoir tout argent contenu dans le compte de banque de mon père, ainsi que de leur compte conjoint.

En rendant à ma mère les documents de famille, j’en profite pour m’occuper de son courrier. Et je constate quelque chose d’aberrant en lisant son plus récent relevé d’opérations de la Caisse Desjardins. Voyez ces lignes que je blanchis.

Son loyer est de $ 2 785. Elle reçoit $1 240 de pension. Ce qui signifie que chaque mois, elle est déficitaire de $1 545. Bon, ici, elle a eu d’autres dépots totalisant $688, ce qui diminue la perte de décembre 2025. Mais il s’agit de dépots trimestriels.

Si c’est comme ça depuis qu’elle est placée dans cette résidence, ça fait un an et demi que ça dure. Depuis le temps, la différence entre ce qu’elle reçoit et ce qu »elle paie se monte à $27 801, qu’elle a payé avec ses économies. Il ne lui reste plus que $14 654. À ce rythme, il ne reste plus que neuf mois avant que le déficit fasse qu’elle se retrouve sans le sou.

Et même lorqu’elle recevra l’argent de l’assurance-vie, et le peu qu’il doit y avoir dans le compte de mon père et le compte conjoint, ça ne fera que retarder l’échéance de quelques mois. Dans deux ans maximum, ce sera fini.

Il ne me reste plus qu’à espérer que les choses ne retardent pas trop à l’État Civil, à cause des prénoms Peter et Pierre. Parce que tant que je n’ai pas tous les documents requis, je ne pourrai pas arranger ça. Déjà que je ne sais pas où aller ni comment faire, je ne sais même pas à qui m’adresser pour l’apprendre. La recherche promet d’être mouvementée.

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À SUIVRE

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