Mardi le 13 janvier.
13h. Je suis au Salon Funéraire Bellemare. L’employée me donne ses sympathies. On passe à son bureau.
Il y a quatre jours, au moment du décès de mon père, je n’avais que trois souhaits. Le premier, d’être présent pour l’accompagner jusqu’à la fin. Chose que je n’ai pas pu faire, puisqu’il est mort quelque part dans la nuit. C’est que, de tous les hôpitaux que j’ai visité dans ma vie, celui-là était le seul où, dans la chambre, il n’y a pas de chaise qui s’allonge, pour les visiteurs. Impossible pour moi de pouvoir y dormir. Ce qui m’a obligé à retourner chez moi à Québec. Ce qui a résulté à mon absence lors du décès.
Le second souhait, pouvoir le mettre moi-même dans son linceuil. Chose que je n’ai pas pu faire, puisqu’ils s’en sont occupés eux-mêmes tandis que j’étais en route vers l’hôpital.
Et le troisième souhait, donner son corps à la science, pour la recherche sur l’Alzheimer. La maladie de mon père fut exceptionnelle, étant donné la lenteur à laquelle elle a progressée, c’est à dire sur une période de vingt ans. Qui sait, peut-être trouveront-ils en lui un gène, un enzyme, une molécule, quelque chose qui pourrait être reproduite chez les autres, afin de pouvoir freiner cette horrible maladie.
« C’est une très bonne idée, monsieur. Malheureusement, il aurait fallu en discuter avec l’Hôpital, le jour de son décès. C’est quelque chose qui doit être fait dans les douze heures. Alors après quatre jours, vous pensez bien… »
QUOI !? Mais J’AI voulu en parler à l’hôpital. J’ai essayé d’en parler à l’infirmière, après avoir fait mes adieux à mon père. Mais elle m’a répondu que ce serait le salon funéraire qui s’occuperait de tout.
Incroyable !
Je ne dis rien. Inutile d’exploser à la face de cette employée, qui n’a de toute façon rien à voir là-dedans. Il ne me reste plus qu’à me résigner au fait que, lorsqu’il s’agit de mes parents, « Que ma volonté soit faite ! » n’a jamais été et ne sera jamais un adage respecté. Qui sait, peut-être que mon père aurait pu aider, par sa mort, à faire progresser l’Humanité. Et peut-être que je me fais des illusions aussi. N’empêche qu’à cause d’une infirmière ignorante et/ou négligente, nous ne le saurons jamais.
Du coup, maintenant qu’il faut disposer du corps, je serai obligé de payer les frais de la crémation et des services.
J’explique que dans le cas de mon père, on peut oublier les traditions. Il ne lui reste plus un ami de vivant. Pareil pour la famille, pas de frère, soeur, parent, oncle, tante, cousin. Il n’y a que ma mère, placée dans un foyer d’accueil depuis qu’elle a commencé à dégrader cognitivement il y a un an. Donc, inutile de payer un cercueil, une exposition, une messe, des signets, ou même une annonce dans le journal. Il n’y aurait qu’à moi que tout ça s’adresserait. Je vais donc pour le plus économique. De toute façon, mes deux parents m’ont toujours répétés qu’ils ne voulaient pas de chichis. Incinérés, et hop, fini. Ce que je fais, avec l’urne de base, une simple boite de métal, ouvrable. (Car il y a également des modèles scellés.) Et pas de colombarium, je garde le tout. Un jour, je planterai un arbre, avec ses cendres sous les racines. Ça vaudra bien toutes les pierres tombales. Le tout me coûte $3 000.
Je réponds aux questions du formulaire d’usage. Bonne nouvelle, j’apprend qu’il existe un octroit gouvernemental qui me permet de recevoir $2 500 pour contribuer aux frais des funérailles. Cependant, il manque quatre renseignements pour que je puisse y avoir droit.
- Le numéro d’assurance sociale de mon père
- Le numéro d’assurance sociale de ma mère.
- Leur date de mariage.
- L’adresse de ma mère, c’est à dire là où elle réside actuellement.
Et c’est également requis pour le certificat de décès, que je ne pourrai obtenir sans ces renseignements pour compléter le dossier. Et aussi pour me permettre d’avoir droit à son assurance-vie. Et prendre en charge leurs affaires, les assurances, la banque.
Par contre, pour ce qui est d’arrêter les versements de sa pension, alors là, bizarrement, l’employée peut le faire imédiatement, car le Gouvernement n’a besoin que de son nom et de sa date de naissance.
L’employée m’apprend aussi qu’au sujet du testament, on peut maintenant s’adresser à n’importe quel notaire. Celui-ci s’adresse à la Chambre des Notaires, qui fait une recherche dans les archives de tous les bureaux de notaires du Québec. C’est que trop souvent par le passé, les héritiers ignoraient avec quel notaire leurs parents faisaient affaire. Cette méthode leur est donc très utile. Ce qui ne sera pas le cas dans le mien, puisque je sais déjà que mon père faisait affaire avec le notaire Charbonneau. Pas le choix. À l’époque, c’était le seul du village.
Étant donné que mes parents n’ont jamais tenus leurs affaires en ordre, et qu’ils ont été placés dans des foyers alors que j’étais en région éloignée, je me retrouve avec trois problèmes de taille.
- 1- Où est le portefeuille de mon père ? Sans ses cartes, j’ignore son numéro d’assurance sociale.
- 2- Où est donc placée ma mère ? Parce qu’on ne me l’a jamais dit. Or, il me faut son adresse. Et il faut bien qu’elle aprenne que son mari est mort. De plus, elle a droit à une pension de veuve. Il me faut donc ses cartes, ses papiers. Et elle seule peut me fournir son numéro d’assurance sociale, ainsi que leur date de mariage.
- 3- Que sont devenus leurs possessions ? Après que ma mère ait eu à quitter l’appartement, où sont les meubles, les souvenirs de famille, mais surtout les documents ? Est-ce que ça a été entreposé quelque part ? Ou est-ce que le propriétaire a tout jeté ?
L’employée me donne la carte d’assurance maladie de mon père, que lui a rendu l’hôpital lorsqu’ils sont allé chercher le corps. Elle me suggère de commencer par aller chercher ses affaires au foyer où il résidait ces deux dernières années. Elle attendra de mes nouvelles par courriel, pour lui fournir les quatre renseignements qui manquent pour démarrer les procédures gouvernementales.
Première étape : la dernière résidence de mon père.
Je me rend à la résidence de soins pour personnes âgées.
« Bonjour ! Je suis le fils de Pierre Johnson. Je viens chercher ses affaires. »
Elle me regarde avec des grands yeux ronds, bouche bée, muette pendant un bon cinq secondes. Elle retrouve l’usage de la parole pour me dire :
« Euh… c’est que sa chambre a été vidée il y a trois jours. »
« HEIN ? Mais ses cartes ? Son portefeuille ? J’ai besoin de ça pour les procédures gouvernementales. »
Elle me demande de retourner à l’entrée, m’assoir et attendre, le temps qu’elle aille voir l’infirmière-cheffe pour démêler tout ça. Dix minutes plus tard, celle-ci vient me rejoindre. Elle me rassure que ses affaires sont toujours ici, en storage, au sous-sol. Je rapatrie donc ses vêtements, ses lunettes, ses cadres au mur, et même ses médicaments. Mais il me manque le plus important.
« Et son portefeuille ? »
« Pour autant que je sache, monsieur Johnson n’a jamais eu son portefeulle avec lui. Nous, on avait juste besoin de sa carte d’assurance maladie. Ses autres cartes sont restées chez lui, avec votre mère. »
« C’est que ma mère a été placée en foyer elle aussi. Mais je ne sais pas lequel. C’est arrivé alors que je travaillais en région éloignée. »
« Ah ? Bon eh bien, ce que je peux faire, c’est vous donner le nom et le numéro de la travailleuse sociale de votre père. Elle pourra sûrement vous aider. »
Deuxième étape, la travailleuse sociale.
Dans le parking, assis au volant, je compose son numéro. C’est un répondeur.
« Bonjour veuillez prendre note que je serai indisponible les 13 et 14 janvier. »
Et quelle date sommes-nous aujourd’hui ? MARDI LE 14 JANVIER, BOUT D’VIARGE ! J’en ai donc pour 48h d’attente. Alors en attendant…
Troisième étape, le notaire Charbonneau.
Je compose son numéro. C’est un système téléphonique automatique. J’appuie sur les bons boutons, et je finis par parler à une personne. Qui me transfère à une autre. Qui me transfère à une autre. Qui me transfère à une autre.
« Coudonc ! C’est donc ben compliqué, pour un petit notaire de village. »
On finit par me répondre. J’explique que mon père a déposé son testament chez eux dans les années 90. Elle me demande son nom et sa date de naissance. Je lui donne.
« Très bien monsieur. Alors nous, on va s’adresser à la Chambre des Notaires, qui va faire une recherche dans les archives de tous les bureaux de notaires du Québec. Et s’il y a un testament à son nom, nous vous contacterons. Le tout va prendre entre quatre et huit semaines. »
DAFUQ !? J’appelle le notaire Charbonneau parce que mon père a déposé son testament au notaire Charbonneau. Et là, le notaire Charbonneau doit passer par la Chambre des Notaires du Québec pour trouver son testament, ALORS QU’IL EST DÉJÀ DANS LES ARCHIVES DU NOTAIRE CHARBONNEAU, BOUT D’VIARGE !
Incroyable !
Bon eh bien, il me reste encore une carte à jouer :
Quatrième étape, leur dernier appartement.
Je m’y rend. Je constate que leur place de stationnement est occupée, ce qui signifie que l’appartement est loué à un autre. Je sonne chez le concierge une fois. Deux fois. Trois fois. Aucune réponse. Sans concierge, je ne peux pas connaitre le nom du propriétaire, et encore moins son numéro de téléphone. Je ne peux donc pas savoir ce qui est arrivé de leurs possessions.
Je soupire ! Qu’est-ce que je fais, maintenant ?
À tout hasard, je prends mon téléphone. J’ouvre le micro de Google et je demande :
« Au Québec, comment retrouver quelqu’un qui habite en CHSLD ? »
La réponse ne tarde pas.

alors Cinquième étape, le CLSC.
Le CLSC n’est pas loin. Je m’y rend. Il n’y a personne qui attend à l’entrée, ce qui me permet d’être accueilli rapidement au comptoir.
« Bonjour. Comment puis-je vous aider ? »
« Oui, c’est pour un renseignenent… Ma mère a été placée en CHSLD tandis que je travaillais en région éloignée. Mais on ne m’a jamais dit où ils l’ont mis. Et là, mon père est mort, alors vous comprenez que je dois la retrouver. »
« Oh ! Euh… Ok ! Ben, mes sympathies. »
« Merci ! Fa que, puisque les CLSC ont des liens avec les CHSLD, je me demandais si vous pourriez la retracer. »
« Moi, non. Mais attendez, je vais demander à une secrétaire administrative. Donnez-moi le nom de votre mère et sa date de naissance. »
Quelques minutes plus tard, elles reviennent toutes les deux. La secrétaire administrative se montre empathique. Mais hélas, elles n’ont pas accès à ces renseignements. Et c’est là qu’elle rajoute un détail que je considère comme étant inhumain.
« De toute façon, même si on le savait, on n’aurait pas le droit de vous le dire, puisque ça fait partie des renseignements confidentiels, en rapport à la loi 25. »
…
Tu me fucking niaises ?
Il faut que j’annonce à ma mère que son mari est mort. Il faut qu’elle reçoive sa pension de veuve. Il me faut ses renseignements légaux pour produire un certificat de décès, enclancher les procédures testamentaires, les assurances, la succession, les prises en charge. Et je n’ai pas le droit de savoir où elle réside, parce que c’est un renseignement confidentiel ? JE SUIS SON PROPRE FILS, BOUT D’VIARGE !
Incroyable !
Il ne me reste plus qu’à attendre jeudi le 15 janvier, pour pouvoir contacter la travailleuse sociale de mon père, en espérant qu’elle pourra m’aider à démêler tout ça.
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