Les Pompes Funestes ; une tragicomédie. 1e partie

Il y a environ vingt ans, sont apparus les premiers signes de démence chez mon père. Celle-ci allait évoluer en Alzheimer. Or, le hasard a fait que mon père pratiquait déjà les exercices requis pour retarder la progression de cette maladie : Mots mystères, Sudoku, mots cachés, mots croisés… Bricoleur, il occupait ses temps libres à faire des cabanes d’oiseaux. Mais attention : il reproduisait à échelle de véritables maisons. Il était extrêmement méticuleux dans cet ouvrage, ce qui demandait une impressionnante quantité de calculs. Et ceci gardait son cerveau actif.

Il y a environs dix ans, il a commencé à avoir ce que j’appelle la mémoire miroir. Par exemple, en auto, si sa destination était à droite, il croyait qu’elle était à gauche. Il a même quelquefois roulé en sens inverse de la circulation. Il y a trois ans, ça a provoqué un accident d’auto qui lui a retiré son permis de conduire.

Depuis deux ans, il ne reconnaissait plus personne.

Depuis un an, la dernière fois que je l’ai vu, il ne parlait plus.

Notre dernier selfie, octobre 2024

Mardi 6 janvier.
Je reçois un appel de l’hôpital de St-Hyacinthe. On m’apprend que mon père vit ses derniers jours. Comme on a pu le lire ici à de maintes reprises, mon père et moi n’avions pas la meilleure des relations. Mais bon, il reste que c’est le seul père que j’aurai jamais.

Mon métier de préposé aux bénéficiaires m’a quelques fois amené à accompagner des résidents lors de leurs derniers instants. Je peux donc bien faire ça pour mon propre père.

Mercredi 7 janvier.
J’arrive à l’hôpital. J’entre dans sa chambre, et… Mon père est là, debout, avançant doucement avec sa marchette, avec deux préposés qui lui tiennent les bras.

« Que… !? Hier, on m’appelle pour me dire qu’il est à l’article de la mort. Et aujourd’hui, IL MARCHE !? »
« Votre père était très agité aujourd’hui, et n’arrêtait pas d’essayer de se lever. On s’est dit qu’en le faisant marcher un peu, ça allait le fatiguer, et il serait plus tranquille. »

Je regarde le vieillard squelettique qui se tient péniblement debout devant moi. Mon père a toujours pris soin de sa santé. Toujours actif, il ne consommait ni tabac ni alcool ni drogues, et il a toujours mangé modérément. À 81 ans, il n’a aucun problème de coeur, de poumons, de reins, d’intestin, de prostate ou d’articulations. Pas de diabète, de cholestérol, de haute ou basse pression. Il aurait pu vivre cent ans et au-delà. Mais l’Alzheimer en avait décidé autrement. En lui enlevant d’abord sa mémoire, puis sa conscience, puis son appétit, d’où sa maigreur actuelle. Et bientôt, elle lui fera oublier de respirer, et ce sera fini. Mais en attendant, pour un mourant, il est encore bien vif.

Jeudi 8 janvier.
Aujourd’hui, mon père est allongé, plongé dans un sommeil agité. Il est tellement maigre que ses narines se sont refermées. Aussi, il dort avec la bouche grande ouverte. Il n’est branché à rien. Normal ! N’était de cette maladie dégénérative, il serait en pleine forme.

Une infirmière arrive et se présente. Elle lui parle doucement, lui disant qu’il est vraiment un beau monsieur, avec sa belle barbe blanche bien fournie. Je me retiens de lui préciser que mon père n’a jamais porté la barbe de sa vie. Que celle-ci est le résultat de la négligence du centre d’accueil où il loge depuis deux ans. Et que, par conséquent, il ne pourra même pas mourir avec son propre visage.

L’Infirmière-cheffe arrive. Elle engueule l’infirmière auxiliaire pour lui avoir laissé son dentier. Jusqu’à ce qu’elle réalise que certaines de ses dents sont plombées. Elle n’avait encore jamais vu ça, un homme de cet âge, qui posséde encore toutes ses dents naturelles. Quand je disais qu’il prenait grand soin de lui.

Au bout de quelque heures, je suis allé chez moi, me promettant de revenir le lendemain matin.

Vendredi 9 janvier.
06h22. le téléphone sonne. On m’apprend que mon père est mort à 6h10 ce matin. Je comprends immédiatement que c’est de la bullshit ! 6h, c’est l’heure du changement de quart. Il a été découvert mort lors de la première tournée du matin, voilà tout. En réalité, il a dû décéder pendant la nuit. Mais puisqu’il n’était branché sur aucune machine, aucun moniteur, son heure de décès véritable ne sera jamais connue.

Puisque je n’ai pas pu être là pour sa mort, je vais leur demander une faveur. Le mettre moi-même dans son linceuil. J’ai exécuté cette manoeuvre une dizaine de fois dans mon travail. J’accepterai volontiers la présence d’un préposé pour surveiller. Après un décès, on peut laisser le corps jusqu’à douze heures dans son lit, sans que ça ne cause le moindre problème. Ça me laisse largement le temps d’arriver.

Lorsque je me présente à l’hôpital, je suis surpris de voir sa chambre vide, son lit défait, le matelas enlevé pour désinfection. Je demande à une infirmière qui passe :

« Euh… Excusez-moi… Où est-ce que vous avez mis mon père ? »

L’infirmière me regarde, surprise.

« Vous êtes son fils ? »
« Oui ! »
« Vous n’étiez pas là ce matin ? »
« Non, je viens d’arriver. »
« C’est parce que ce matin, quelqu’un est venu réclamer le corps de votre père. »
« HEIN !? Mais voyons ! C’est impossible. À part moi et ma mère qui est en foyer d’accueil, il ne reste plus personne de vivant de sa famille immédiate. »

On me fait asseoir dans une pièce vide, le temps de démêler ça. Finalement. il y a eu erreur sur la personne. Il y a eu un autre décès au même étage cette nuit, et c’est lui dont le fils est venu ce matin. Quant à mon père …

« Votre père est à la morgue, au sous-sol. »
« Mais… On m’avait dit qu’il resterait dans son lit jusqu’à mon arivée. »
« C’est que vous savez, monsieur, après le décès, on n’a qu’une fenêtre de deux heures, avant de devoir mettre le corps en conservation. »

Je me retiens de lui dire que, moi-même préposé aux bénéficiaires, je savais très bien qu’en réalité j’avais douze heures devant moi. Mais bon, j’ai quand même conscience qu’ici, ce n’est pas un CHSLD. C’est un hôpital. Et dans un hôpital, les lits libres sont rares, et les chambres libres, encore plus. N’empêche qu’à cause de ça, après avoir raté son trépas, j’ai raté l’opportunité de le mettre en linceuil.

« Est-ce que vous désirez le voir ? »
« Oui s’il vous plaît ! »

Elle fait un appel, puis me demande de la suivre. Elle m’entraine dans une pièce au sous-sol. Mon père y est, linceuil ouvert jusqu’à la poitrine. Il repose sur l’armature en fer d’un lit sans matelas. On me demande si je veux rester seul avec lui. Je dis oui. Elle me laisse.

Lorsque l’on parle d’une personne qui décède dans son sommeil, on l’imagine le visage doux, une expression sereine, le corps détendu. Mon père a un oeil fermé et l’autre ouvert depuis tellement longtemps qu’il est vitreux. Les narines fermées. La bouche grande ouverte. Les dents qui ressortent. Le corps recroquevillé. Les mains crispées sur sa poitrine, les doigts crochus. Je me penche contre sa poitrine et je le blottis contre moi. Et moi, pourtant si froid, si cartésien, voilà que je me mets à pleurer à chaude larmes. Quelques longues minutes plus tard, je lui fais mes adieux en l’embrassant sur le front.

Avant de le quitter, je songe à le renfermer dans son linceuil. Mais la corde a été coupée à pluisurs endroits, la rendant inutile. En soupirant, j’ouvre la porte et je quitte la pièce. Je n’ai pas pu être là à son décès. Je n’ai pas pu le mettre dans son linceuil. Espérons que je pourrai au moins réaliser mon troisième souhait qui est :

« J’aimerais donner son corps pour la recherche contre l’Alzheimer. »
« C’est le salon funéraire qui va s’occuper de tout ça. Appelez-les. Ils vont venir chercher le corps, et ils vont tout vous expliquer. »
« Ah ? Ok ! Bon, ben, pour le certificat de décès, qu’est-ce que je dois signer ? »
« Vous n’avez rien à signer ici. Le salon funéraire va pouvoir répondre à toutes vos questions. »

Bon ! Je repars et me rend à mon auto.

Depuis toujours, je sais avec quel salon funéraire mes parents font affaire. Tout comme avec quel notaire. Aussi, je décide de commencer par aller rendre visite au notaire.

J’arrive au Mont-Saint-Hilaire à midi pile. Usant de ma logique, je me dis que rien ne sert de se présenter là pendant l’heure du dîner. Mieux vaut aller moi-même manger. Je regarde sur Google, et je vois que le bureau du notaire est ouvert jusqu’à 16h30. Je m’arrête donc au Shack Attakk.

13h05. J’arrive au bureau du notaire, et je me bute sur une porte fermée. Toutes les lumières sont éteintes. Je les appelle. C’est un répondeur.

« Bonjour ! Veuillez noter que nos heures de bureau sont de 9h à 16h30 du lundi au jeudi, et de 9h à 13h le vendredi. »

Et quel jour on est aujourd’hui ? Vendredi ! Ce qui signifie que, si je m’étais présenté comme un cave pendant l’heure du diner, j’aurais pu parler au notaire. Mais parce que j’ai eu l’intelligence de prendre en compte l’heure du diner, je dois attendre à lundi. Incroyable !

Bon, eh bien il ne me reste plus qu’à appeler le salon funéraire. J’ouvre le micro de Google et je dis :

« Salon funéraire Bellemare, Mont-Saint-Hilaire »

Je clique sur le symbole du téléphone du premier résultat.

« Oui allo ? »
« Bonjour ! C’est pour un renseignement. Mon père vient de décéder à l’Hôpital de St-Hyacinthe. »
« Mes sympathies. »
« Merci ! Donc,. j’appelle au sujet des préarrangements funéraires qu’il avait chez vous. »
« Euh… Je suis désolé. Mais ici, c’est la Clinique Éterna. »

Dafuq !? Je veux bien croire que les premiers résultats des recherches sur Google sont des liens sponsorisés. Mais voulez-vous bien me dire comment est-ce qu’une recherche sur un salon funéraire a pu générer une pub pour une clinique de soins esthétiques ?

Nouvelle recherche. Cette fois, c’est la bonne. La personne avec qui je parle me demande le nom de mon père et sa date de naissance. Je lui dis.

« Ah, oui, ici, je vois qu’il y a eu une demande de soumission pour un préarrangement, qui date de 2001. »
« Bien ! »
« … Mais, euh … Ça n’a pas dépassé l’étape de la demande. Le contrat n’a jamais été signé. »

Ah !?

Bon ! De deux choses l’une. Ou bien mon père a fait affaire ailleurs, ce qui m’étonnerait. Ou bien il m’a menti, ces trente dernières années, en disant qu’il avait fait ses préarrangements. Ce qui serait tout-à-fait lui.

« Voulez-vous que l’on s’en occupe tout de même ? »

Ou bien c’est ça, ou bien ce sera appeler tous les salons funéraires de la région. Fuck that !

« Oui s’il vous plaît ! »
« D’accord. Seriez-vous disponible mardi le 13 janvier à 13h ? »
« Ça me va. »


À SUIVRE

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