Robin Déboires, piètre voleur. Conclusion: Comprendre pour pardonner.

Hier, sur la page facebook du groupe de fans de Mes Prétentions de Sagesse , j’ai reçu un message privé en rapport à la série Robin Déboires.  Ça va comme suit:

« T’as une mémoire DE FOU!!  Wow!  Mais t’as pas l’impression de brasser ta merde du passsé tout le temps? Genre, ça ne devient pas néfaste à un moment donné? Vivre le présent et rêver du futur, c’est bien aussi. Quoique, c’est juste MA prétention de la sagesse. »

D’abord, au sujet de ma mémoire, j’ai commencé à tenir un journal personnel depuis que j’ai douze ans, et mes premiers textes racontent mes [més]aventures passées les plus mémorables.  J’ai encore ces notes.  Ça aide.  Ensuite, tel que je l’expliquais dans le billet Se souvenir afin de pouvoir oublier, lorsqu’une personne ne fait que remâcher les côtés négatifs de ses expériences passées, alors là, comme tu dis, c’est néfaste.  Ça n’apporte que frustration, rancoeur, haine.  Mais quand la personne se donne la peine de repasser à travers l’histoire dans son ensemble, en s’observant autant lui-même que les autres, s’il en parle aux personnes concernées, non pas en lançant accusations et reproches, mais juste discuter, alors il a une meilleure vue d’ensemble de la situation.  C’est ce qui lui permet de mieux la comprendre.  Et de la compréhension viennent les leçons de vie, le pardon et la guérison.  C’est la raison pourquoi je partage mes expériences négatives: Pour me donner en exemple en montrant comment j’ai pu me tirer de situation que beaucoup de gens vivent eux-mêmes..  Car comme tu dis, les mauvaises expériences, c’est de la merde du passé.  Mais quand on prend de la merde et qu’on la travaille, on en fait de l’engrais, ce qui aide à grandir.  Bon, à condition d’être végétal, mais c’était une image.

1993, j’ai vingt-cinq ans.  À ce moment-là, je ne vois mes parents que deux ou trois fois par année.  Et encore, c’est bien parce que je me sens obligé.  C’est que, quand j’ai définitivement quitté la maison à l’âge de vingt-et-un ans en 1990, j’ai tenu à garder mes distances de ces gens.  Ils avaient apportés assez d’obstacles à ma vie comme ça, j’avais besoin de liberté.  Quatre ans plus tard, lors d’une de mes rares visites chez eux, j’ai voulu comprendre une chose qui m’avait toujours intrigée.  J’ai amené le sujet à ma mère de façon à ce qu’elle ne se sente pas attaquée.  J’ai commencé par lui parler de Kim, ma petite amie de l’époque, qui avait volé une bague au magasin Greenberg de Verdun alors qu’elle était en ma compagnie.  Et bien que je n’étais pas complice puisque je ne l’ai appris qu’une fois rendu dehors lorsqu’elle s’en est vantée, je craignais que ça me cause des ennuis avec la Justice.  De là, j’ai parlé à ma mère du fait que j’ai eu ma leçon bien jeune au sujet des vols, comme la fois où j’ai volé $55.00 à ses tantes.  Ça en est venu aux $60.00 que mon père m’avait emprunté sans jamais vouloir me rembourser.  C’est là que je lui ai dit que je n’ai jamais compris pourquoi est-ce que, pendant toute mon enfance et une partie de mon adolescence, mes parents ont toujours démontré être mal à l’aise avec l’idée que je puisse avoir de l’argent.  Et c’est là que j’ai enfin eue ma réponse.

Pendant ma jeunesse, dans les années 70, les adultes croyaient que tous les jeunes consommaient de la drogue.  Du moins, les adultes de notre village y croyaient.  Et en effet, je me souviens très bien que durant toute ma 6e année du primaire, leurs amis leur recommendaient de m’inscrire à une école privée plutôt que de me laisser aller à la polyvalente l’année suivante. À les écouter, l’école publique, lorsque l’on est ado, est un lieu de débauche dans lequel il fallait quasiment s’attendre à y retrouver des kiosques de drogues en vente libre.  Aussi, ils ont essayé de m’inscrire à l’école privée, mais mon test d’entrée a démontré que mes notes n’étaient pas à la hauteur pour leurs critères d’admission. (Il faut dire que j’ai fait exprès, je ne voulais rien savoir de me retrouver dans une école exclusivement pour garçons.)

Ceci dit, mes parents lisaient parfois dans les journaux que les revendeurs de drogues ciblaient aussi les enfants afin de les rendre accro.  De là, pour éviter que ça m’arrive, la solution leur paraissait simple: Plutôt que de me laisser me promener avec de l’argent, il suffisait de m’obliger à tout déposer en banque.  Pas d’argent sur moi, pas de pouvoir d’achat, pas de drogues.  Mais voilà, rendu à l’âge de neuf ans, ces trois ans d’économies imposées m’avaient accumulées $62.00 en banque ($218.03 en argent de 2015).  Et comme je dis dans un billet précédent, à l’époque, les banques n’offraient pas de comptes spéciaux pour mineurs sous la supervision des parents.  Le compte était à mon nom, je pouvais y retirer à volonté.  Pour l’instant, puisque j’étais enfant, mes parents pouvaient m’imposer leur autorité là-dessus.  Mais j’avais déjà neuf ans, l’adolescence approchait.   Ainsi, plus ma fortune personnelle augmentait, plus grande était leur angoisse que je puisse devenir un grand consommateur de drogues le jour où on m’en proposera.  Voilà pourquoi mon père a prétexté avoir besoin de presque tout l’argent que j’avais en banque pour prendre l’avion.  Voilà pourquoi il refusait ensuite de me le rendre.  Et voilà pourquoi ma mère a passsé une semaine complète à remuer ciel et terre dans la maison pour retrouver le billet de $50.00 que j’avais volé.  Parce que, que voulez-vous qu’un enfant fasse avec $50.00 ($152.00 en argent de 2015) à part se payer de la drogue?  

Ça peut paraitre stupide de nos jours, à l’ère de l’information.  Mais dans les années 70, dans les petits villages, avec des adultes peu éduqués, il n’y avait que la télé, les journaux et les racontards comme source d’informations.  Et dans les trois cas, encore aujourd’hui, plus le sujet était scabreux, plus ça attirait l’attention des gens.  Et dans ce temps-là, comme me l’a dit ma mère en concluant:

« Avoir un enfant, ça ne venait pas avec un manuel d’instruction.  On a fait de notre mieux avec le peu qu’on savait.  le reste, fallait le deviner.  Pour te donner une idée, quand je me suis mariée à vingt-et-un ans en ’66, je ne savais même pas à quoi m’attendre pour la nuit de noces.  La libération sexuelle des années 60, c’était dans les grandes villes comme Montréal.  En région, par contre, c’était encore très conservateur.  Ma mère, mes tantes pis l’curé m’ont tous dit la même affaire: « Quand tu seras dans l’lit avec ton mari, laisse-lé faire! »  C’était ça, mon éducation sexuelle.  Fa que pour élever un enfant, tu penses… »

 Entendre ceci m’a également permis de comprendre pourquoi, dans ma famille, au lieu de parler d’élever un enfant, les adultes parlaient plutôt de corriger un enfant.  Puisque personne ne savait comment l’éduquer à vivre en société, ils se contentaient de le laisser aller, en n’intervenant que pour les punir s’ils déviaient du droit chemin.  Également, ils ne disaient pas que leurs jeunes entraient en adolescence, mais bien en crise d’adolescence.  Je me souviens que, étant encore jeune enfant, j’avais vu une pub à la télé au sujet de Skipper, la petite soeur de Barbie qui grandit.  En effet, quand on lui tourne le bras gauche, son torse s’étire et il lui pousse des seins.  La pub décrivant les accessoire qui venaient avec parlaient de sa jupe d’adolescente.  Alors, je demande à ma mère qu’est-ce que c’est, une adolescente.  Elle me répond qu’être adolescent, c’est quand tu rentres à l’école secondaire et que tu commence à défier l’autorité, protester, boire, fumer, te droguer, être délinquants et envoyer chier tes parents.  Telle était la vision que les adultes avaient des jeunes, et ma pauvre mère n’y échappait pas.  

Comprendre ceci m’a enfin enlevé l’idée que j’étais sans cesse victime de mesquineries délibérées, d’abus et de méchanceté gratuite de leur part.  Mes parents n’étaient pas de mauvais parents.  On ne leur a juste jamais appris comment en être des bons.  On s’est seulement contenté de leur bourrer le crâne de préjugés anti-jeunesse.

« On aurait bien voulu t’expliquer au sujet des drogues.  Mais tout l’monde nous disait qu’au contraire, en te disant que ça existe, on allait juste t’encourager à en prendre. »

Et voilà pourquoi j’ai passé ma jeunesse à me faire dépouiller sans explications.  Voilà pourquoi j’avais toujours ce sentiment d’injustice.  Et voilà pourquoi, ne voyant pas pourquoi je devais aux autres le respect et l’honnêteté que l’on refusait de me donner, je volais.  Non pas parce que c’était dans ma nature, mais bien parce que c’était un réflexe acquis.  Je me reconnaissais dans Robin des Bois qui avait été injustement dépossédé de tous ses biens.  Alors naturellement, il était pour moi un modèle à suivre.  Et voilà pourquoi j’ai voulu devenir voleur lorsque j’étais enfant.  Dans mon inconscient, dans ma perception tordue de la réalité, je ne faisais que reprendre aux adultes ce que des adultes m’avaient volés. 

Comprendre ceci m’a automatiquement fait perdre cette rancune que je tenais contre mes parents.  De plus, les quatre ans suivant mon départ de la maison, dans lesquelles je n’ai presque pas donné de nouvelles, ont permis à mon père de se pencher sur son propre comportement enragé abusif éternel, et de comprendre pourquoi j’ai passé le début de ma vie adulte à vouloir limiter au strict minimum mes contacts avec eux.  Bref, s’en parler a fait que j’ai compris pourquoi ils agissaient comme ceci, et eux ont compris pourquoi je réagissais comme celà.  Ça a permis de régler ces vieux problèmes qui trainaient, et ainsi de pouvoir mettre ça derrière nous.  Aujourd’hui, j’ai de très bonnes relations avec mes parents.  Nous sommes harmonieux et solidaires, et ils font partie intégrante de ma vie sans pour autant être envahissants.

Parce que des fois, il est important de remuer les vieilles merdes.  Ça permet de découvrir le positif qui se cachait dessous.  Un positif dont nous n’aurions jamais soupçonné l’existence si on s’était contentés de ne voir que la merde qui était en surface, ne jamais y toucher et s’en tenir à ça.

Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 6: Passager clandestin

Printemps 1981. J’ai 13 ans et je suis en secondaire II. Ce jour-là, il y avait une activité de sortie au Musée de la Civilisation à Ottawa. (Aujourd’hui Musée Canadien de l’Histoire)  Le voyage ne coûtait que $2.00.  En arrivant à la Polyvalente, je vois que les étudiants de mon âge, au lieu d’entrer dans l’école, sont réunis devant des bus scolaires.   Dans la foule, j’aperçois mon bon copain Carl.  Je le salue et le rejoins.  Il me dit:

« Hey! J’étais pas sûr si t’allais venir, finalement. »
« Euh… C’est que, j’avais complètement oublié cette sortie-là.  Je viens juste de m’en rappeler, en vous voyant icite devant les bus. »
« Ça veux-tu dire que tu t’es pas inscrit? »
« Exactement! »
« Fuck! »

La déception de Carl fait écho à la mienne.  Les profs qui vont surveiller les groupes de chaque bus arrivent avec leur liste de noms.  Il y aura deux profs par bus.  Ils commencent à nommer les étudiants.  J’ai soudain une idée.  Je dis à Carl:

« Coudonc, j’pense à ça…  Les profs prennent les présences du monde qui sont supposés être là.  Mais pas du monde qui sont PAS supposés y être, exact? »

Carl me regarde d’un air amusé.

« Ho! Ho! J’pense que j’te vois venir. »
« Exactement: J’ai juste à embarquer avec toi, et hop! Visite gratos! »

Carl a toujours aimé mon sens de la débrouillardise.  Aussi il a approuvé mon plan. Je suis donc monté avec lui dans son bus.  Coup de chance, ce groupe était surveillé par deux profs que je n’avais jamais eu.  Ils ne me connaissaient donc pas.  Ainsi, ils ne vont pas remarquer ma présence clandestine.  Tous les gens sur la liste sont là, la porte du bus se ferme et nous partons.  Et moi, à défaut de voler, le petit Robin des Bois en moi est bien fier de voir qu’il suffit d’un peu de logique et de toupet pour arnaquer le système et sauver quelques dollars.

La visite du musée se déroule sans histoires, si on ne compte pas une alarme d’incendie qui nous a fait évacuer la place et attendre dehors sous une fine pluie une bonne demie-heure, avant de pouvoir y retourner.

À la fin de la visite, je remonte dans le bus avec Carl, très fier de ce voyage aux frais de la Poly.  Nous reprenons nos places.  Les deux profs entrent.  L’un des deux nous dit:

« Est-ce que tout ceux qui sont ici sont arrivés dans ce même autobus? »

Les jeunes passagers répondent à l’affirmative.  Le prof poursuit:

« C’est parce que pour sauver du temps, au lieu de prendre les présences, on va juste vous compter. »

Vous pouvez imaginer le choc que j’ai ressenti d’entendre ça. J’ai fait mine de rien, mais intérieurement j’avais les quételles, comme on dit par chez nous. L’un des profs reste en avant et compte les noms sur sa liste, tandis que l’autre avance en nous comptant physiquement. La liste comporte 37 élèves.  Le bus en a 38.

« Okay, y’en a un de trop! Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui est arrivé dans un autre autobus? »

Silence total. C’est sûr que, techniquement, puisque je suis arrivé dans ce bus, je n’avais pas à répondre à sa question.  N’empêche que j’étais inquiet.  Carl, assis à mes côtés, ne m’aurait jamais vendu.  Mais tout de même, c’était malaisant.  Tandis que les profs tentaient de comprendre cet illogisme, je choisis de ne pas me dénoncer. Déjà que j’étais souvent objet de ridicule pour toutes sortes de raisons, je ne voulais pas être exposé devant ces quarante personnes en tant que loser dont la minable tentative d’arnaque a ratée. Sans compter les conséquences possibles que je pourrais subir de la part de l’école pour avoir participé à une activité sans payer.

Et puis, ça fait un an et demi depuis l’histoire de la règle et de l’agenda.  Depuis le temps, je crois bien que plus personne ne me voit encore comme un voleur.  Je n’ai donc pas envie que ça reparte. Alors s’ils tiennent à me trouver, ils vont devoir y mettre de l’effort.  À mon grand dam, c’est justement ce qu’ils comptent faire.  L’un des profs sort et va vérifier auprès des autres bus pour voir s’il leur manque quelqu’un.  Eh non, tous les autres groupes sont complets.  Le prof revient et remonte dans le bus. Ils recomptent les noms sur la liste, ils recomptent les têtes. rien à faire, c’est encore 38/37.

« On va en avoir le coeur net. On va prendre les présences. Quand vous entendrez votre nom, levez-vous. »

Oh shit! Comme dit le cliché, va faloir jouer serré. Le prof qui a la liste commence à lire les noms.  Les étudiants nommés se lèvent.  J’angoisse!  Voyant qu’ils sont au trois quart de la liste, je décide de prendre une chance.   Je regarde attentivement les deux profs. Dès qu’ils détournent tous les deux leurs regards sur la liste, je profite de leur moment d’inattention pour me lever, en espérant de tout coeur que personne derrière moi  n’ira remarquer ma manoeuvre, ni me dénoncer.  Alors que le prof nomme le dernier sur la liste, je suis soulagé de voir que mes craintes ne se réalisent pas.

« Ok, est-ce qu’il y a quelqu’un d’encore assis? »

Comme tout le monde, je regarde aux alentours.  Mais non, tout le monde est debout. Le contraire m’eut étonné. Le prof qui tient la liste pousse un soupir sec d’exaspération.  Il donne la liste à son collègue et dit:

« Tiens!  Toi, tu vas les nommer.  Moi je vais aller au fond du bus les surveiller.  Attends que je te dise « OK » pour rayer leurs noms et nommer le suivant.  Pis vous autres, à chaque fois que vous entendrez votre nom, vous vous assoirez.  On va ben finir par comprendre! »

Le prof passe à côté de moi et va à l’arrière.  Cette fois, je sens que c’est la fin.  J’espère quand même un miracle, mais je ne vois vraiment pas comment je vais pouvoir m’en tirer cette fois-ci.  Ça commence.  À chaque fois qu’un élève est nommé, il s’assoit. À chaque élève qui s’assoit, le prof d’en arrière dit « OK! »  Le prof d’en avant raye le nom sur la liste.  Puis il lit le nom suivant, et ainsi de suite. Impossible pour moi de surveiller le regard du prof arrière, donc impossible de profiter d’un moment d’inattention. Cette fois, je n’y échapperai pas.

le p’tit gars debout sur le siège en avant de moi entend son nom et commence à s’assoir. Le prof qui tient la liste y remet son regard en attendant le Ok du prof derrière. En une fraction de seconde, alors que le gars devant moi amorce son mouvenent de s’assoir, je me dis qu’avec le prof de devant qui détourne son regard, et le prof derrière qui ne voit peut-être pas le gars devant moi car je le cache, j’ai peut-être une chance. Je prends ma décision en un éclair et j’amorce mon mouvement d’assoyage juste une demie-seconde après le gars devant moi.

« OK! »

OMG!  ÇA A FONCTIONNÉ!  J’en ai des sueurs froides.

Comme je l’espérais, après cet ultime essai, les deux profs qui ne comprenaient absolument rien à cette incongruité mathématique ont déclaré forfait.

« Dans le fond, tous les élèves de la liste sont là, et c’est ça qui compte. »

Jamais une parole de prof ne m’a autant soulagée.  L’autobus part.  Je respire.  Du moins, jusqu’à ce que Carl me glisse dans l’oreille:

« J’espère pour toi qu’une fois revenus à la poly, ils ne vont pas nous nommer avant de nous permettre de descendre du bus. »

Pour tout le reste du voyage, j’ai vécu dans l’angoisse que la prédiction de Carl se réalise.  Heureusement, il n’en fut rien.  Je m’en suis tiré à bon compte, mais avec une trouille bleue foncée. Plus jamais je n’ai essayé de de refaire un truc de ce genre-là à l’école.

Et c’est ainsi que Robin Déboires prit sa retraite pour toujours.  Ben, pas vraiment pour toujours, là!  Durant les trois années qui allaient suivre, ma testostérone en éveil allait me pousser à voler des magazines érotiques au dépanneur du quartier, généralement en les cachant dans un La Presse du samedi. Mais à part ça, je ne me souviens pas avoir chapardé de nouveau quoi que ce soit. Il faut dire que j’entrais aussi dans ma période de soi-disant Bon Gars, donc que je m’imposais un code de conduite irréprochable.

 

DEMAIN: La conclusion, incluant les réponses à quelques questions que je me posais depuis plusieurs années.

Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 5: L’éternel suspect no.1

Automne 1980. J’ai 12 ans.  Je commence ma vie d’ado à la Polyvalente Ozias Leduc.  L’école sécondaire est commencée depuis quelques jours.  Voilà presque deux ans que je n’ai rien volé.  Je n’en ressens pas la tentation non plus malgré les opportunités que le hasard m’offre parfois.  Il faut dire qu’avec l’histoire du briquet en or il y a trois ans et celui du billet de $50.00 il y a deux ans, j’ai appris à la dure à me tenir loin des vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.  Fini donc de me prendre pour Robin des Bois.  

Bien que je me considère honnête, je ne suis pas porté à pousser la chose trop loin non plus.  Par exemple, à moins de trouver un truc dans lequel apparait le nom, l’adresse et/ou le numéro de téléphone de son propriétaire légitime, je suis plutôt de la mentalité du qui trouve garde.  Je vois pas pourquoi je devrais mettre plus d’effort à en retracer le propriétaire qu’il n’en a mis lui-même pour nous permettre de le faire.   Ce fut le cas deux fois au début de cette nouvelle année scolaire.

Premier cas: Pendant l’heure du dîner, je traverse un corridor désert et je trouve une règle neuve par terre. C’est une de ces règles de 30 centimètres en plastique flexible transparent coloré comme il y en a tant. Il y a un ruban adhésif blanc dessus sur lequel est inscrit un nom de fille.  Ce nom m’étant inconnu, je décide de garder la règle.  J’enlève le ruban que je jette à la corbeille.

Moins d’une heure plus tard, on commence à se réunir devant les portes de nos salles de classes. La p’tite grosse de l’école (C’était à une époque où l’embonpoint chez les jeunes était rare) s’approche moi et me demande:

« Tu viens-tu d’trouver c’te règle-là? »

La question a de quoi me surprendre. Avec les maths qui sont un cour obligatoire, presque tous les étudiants possèdent de telles règles, alors rien ne peut distinguer celle-ci de toutes les autres.  Alors pourquoi est-ce que moi, juste parce que j’en ai une en main, suis-je aussitôt soupçonné?  Je refuse de croire qu’elle puisse l’avoir reconnue, c’est tout simplement impossible. Aussi, je refuse de l’admettre.

« Euh… Non! »
« Tu l’as achetée quand? »
« Quand l’école a commencé. »
« C’est bizarre, parce que je viens d’en perdre une juste comme celle-là. »

Je reste silencieux.  Qu’est-ce que je serai supposé répondre, de toute façon?  Elle rajoute:

« T’es-tu sûr que tu viens pas de la trouver? »

Son insistance à me croire coupable malgré le manque total de preuves, autant tangibles que circonstancielles, commence à m’irriter.  Aussi, je lui répond sur un ton sec:

« J’vois pas ton nom dessus. »
« Ah bon?  Parce qu’en plus tu l’as enlevé, mon estie d’voleur!? »
« Hein? Non! »
« Ben dans ce cas-là, comment ça s’fait qu’tu l’sais que mon nom était écrit dessus? Hein?  Crisse que t’es voleur, Johnson! »

Ah bon!? Parce qu’en plus elle connait mon (vrai) nom de famille malgré le fait que je n’ai jamais vu cette fille de ma vie?  WTF? J’étais sous le choc, et passablement scandalisé.  Non mais sérieux, là: Cette école avait plus de mille étudiants agés de 12 à 17 ans.  Pourquoi a-t-il fallu que le hasard fasse que la personne qui ait perdu cette règle soit de mon âge, également en secondaire I, et que son cours soit dans la classe d’à côté de la mienne dans la première période de cours après le dîner?  Mais même si on met de côté cette coïncidence extraordinaire, il reste qu’on ne me fera jamais accroire qu’elle a pu reconnaitre que ceci était SA règle parmis le millier de ses clones en circulation dans cette école.  Il n’y avait aucune preuve, aucun indice qui pouvait pointer dans ma direction, et il n’y avait aucun témoin dans le corridor lorsque je l’ai trouvée et ramassée.  Aussi, le fait que je sois le seul suspect ne fait aucun sens.  Je refuse de l’accepter. Malheureusement, vous savez ce que c’est quand on a 12 ans. Que je sois innocent ou non n’avait aucune importance. Cette fille avait fait une scène en me traitant publiquement de voleur, et ça a amusé les étudiants autour qui se sont mis à chanter: « Johnson est un vo-leur ♫ Johnson est un vo-leur ♫… » Belle façon de commencer la toute première semaine du premier secondaire dans cette nouvelle école.

Second cas: Le mois suivant, mon agenda scolaire a été ou bien perdu ou bien volé.  Un heureux hasard fit que deux jours plus tard, j’en ai trouvé un autre par terre dans la salle des casiers. Ces agendas ne sont que de simples feuilles xeroxées avec une couverture en papier cartonnée bleu ciel et vierge. La plupart des étudiants dessinaient quelque chose sur la couverture, ou bien y collaient des images. Celle que j’ai trouvé avait un dessin de véhicule de course dessinée sur une feuille blanche scotchée sur la couverture. Le dessin avait apparemment été colorée au Prismacolor après avoir été collée sur la couverture, car la couleur dépassait à certains endroits, près de la reliure.

Sur le dessin, il y a le nom du propriétaire de l’agenda. Je songe à aller remettre l’agenda au comptoir du magasin étudiant, qui sert également de comptoir à objets trouvés.  Mais je me ravise. Quand j’ai perdu mon propre agenda, personne n’est allé me le rendre, ni à moi ni au comptoir, malgré le fait que mon nom et mon numéro de groupe scolaire était sur la couverture. Alors pourquoi est-ce que je devrais donner à ce gars-là, que je ne connais même pas pour commencer, le respect que l’on n’a pas eu pour moi? Y’a pas de raison!  Je ne dis pas, si j’avais encore mon propre agenda.  Mais là, il m’en faut un, alors voilà!

Le soir venu, dans ma chambre chez moi, j’enlève délicatement le dessin et le scotch tape de la couverture. Il y a encore le problème du Prismacolor rouge et vert qui a débordé près de la reliure.  Je ne crois pas que quelqu’un puisse reconnaître ces taches et, de là, comprendre que cet agenda est volé.  Mais avec ce qui m’est arrivé avec la règle il y a presque un mois, je décide de ne pas prendre de chances et de ne pas faire les choses à moitié.  J’ouvre l’agenda en son centre et je déplie les trois broches qui relient les feuilles. Je les enlève, je retire la couverture que je replie en sens opposé, puis je la renverse de façon à ce que les taches soient maintenant bien cachées à l’intérieur. Je prends la peine d’enlever toutes les pages sur lesquelles l’ancien proprio de l’agenda avait écrit. Aucune page n’est numérotée ni pré-datée, alors ça ne paraîtra pas. Puis, avec patience, je ré-enfile les pages une par une sur les broches d’origine, que je replie ensuite dans le milieu. Et voilà, comme neuf! Pour compléter le camouflage, je passe les deux heures suivantes à faire un dessin couleur de R2-D2 et C3P-0 sur la couverture.  Je conclus en écrivant mon nom, mon numéro de groupe, mon adresse et mon numéro de téléphone sur la page de garde.  Et voilà!  Camouflage parfait!

Une semaine plus tard, alors que j’ouvre mon agenda pour prendre en note le devoir de Français, le gars assis à côté de moi me dit:

« Heille! C’est l’agenda que mon ami Marc a perdu la semaine passée. »

Je ne peux pas croire que j’entends un truc pareil.  Comment est-ce qu’il peut reconnaître cet agenda malgré toutes les modifications que j’y ai apportées?  Tout comme avec la règle, refusant d’y croire, je nie la chose.

« Hein? Non, c’est le mien. »
« Fuck you! Y’avait dessiné un char de course su’l’cover, pis y’avait dépassé en le colorant. J’ai reconnu les taches en d’dans. T’as juste retourné le cover pis dessiné su’ l’aut’ bord pour pas qu’ça paraisse. »

MAIS VOYONS DONC!?  Comment est-ce qu’il a fait pour deviner que c’est exactement ça que j’ai fait?  C’est pas possible!  

« Mais… Ben non, franchement! J’ai fait ces taches là quand j’ai coloré mon dessin de couverture. »
« Hostie que t’es voleur, Johnson! »

Cette fois encore, j’ai catégoriquement nié la chose car il n’avait aucune preuve de ce qu’il avançait. Mais après l’incident de la règle qui s’était passé un mois plus tôt, ma réputation en tant que voleur était faite. Ouais, sâcrée belle façon de commencer le premier mois du secondaire. Mille étudiants dans la place, et je me trouve toujours confronté à quelqu’un qui sait automatiquement que je ne suis pas le propriétaire légitime de mon matériel scolaire. C’est vraiment trop injuste!  En fait, c’est plus qu’injuste, c’est carrément anormal.

Ça valait bien la peine de me tenir loin des vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.

 

DEMAIN: Robin Déboires, passager clandestin.

Robin Déboires, piètre voleur, chapitre 4: Voir la lumière.

Octobre 1979. J’ai 11 ans.  L’histoire du briquet en or et du billet de $50.00 m’ont appris qu’il valait mieux que je laisse tomber les vols dans lesquels je serais automatiquement vu comme étant l’unique suspect possible.  Voilà pourquoi j’ai totalement cessé de voler dans mon entourage immédiat depuis décembre l’année précédente.  Du reste, je n’ai volé nulle part ailleurs non plus.  L’opportunité ne s’est juste pas présentée.

En ce moment, je suis en 6e année du primaire à l’École Hertel-de-Rouville (Aujourd’hui Au Fil de l’Eau). La maison de mes parents est située sur la rue St-Charles à St-Hilaire, une rue qui se termine en cul-de-sac. Du moins, pour les autos. Parce que les piétons, eux, peuvent monter les vieux escaliers de pierres et de béton fissuré qui amènent directement sur le terrain arrière de mon école. J’habite donc à moins de cinq minutes de marche de là.

Ce jour là, nous devons tous donner deux dollars à la maitresse afin de payer nos nouveaux livres de mathématique. Je la vois prendre les billets de 2$ de tous les élèves, et ranger l’argent dans une petite boite beige en plastique. Elle met ensuite la boite dans le grand tiroir du bas de son bureau en bois. Nous sommes environs vingt élèves, ça signifie qu’il y a 40$ en tout dans cette petite boîte beige ($121.61 en argent de 2015). Je n’ai toujours pas digéré la perte de mes trois ans d’économies forcées.  Aussi, ces 40$, j’aimerais beaucoup les posséder.  Surtout que, puisqu’il n’y a rien de suspect à voir un enfant faire un achat avec un aussi petit billet que 2$, aucun adulte ne me soupçonnerait d’avoir volé.  Bref, autant le montant que son format m’est alléchant.

Je réalise que cette fois-ci, avec tous les élèves de la classe, je ne serais qu’un parmi vingt suspects possibles.  Cette idée me pousse à mettre au point un plan afin de m’emparer de cet argent.  Ça ne me prends pas plus que deux minutes pour trouver.  Et de la façon dont je compte procéder, il faudrait un miracle pour que quiconque puisse figurer comment l’argent aurait bien pu disparaître.

Notre salle de classe est au 2e étage. Ceci est un vieille bâtisse. Je ne sais pas quand elle a été construite, mais je sais que mon père y a étudié quand il avait mon âge au milieu des années 50. Il n’y a pas de moustiquaires aux fenêtres du 2e étage. Ce sont de robustes fenètres à guillotines, toutes en bois, que l’on ouvre en faisant glisser par le haut, et que l’on tient ouverte avec un bout de bois, généralement un mélangeur à peinture. Des mouches entraient parfois en classe.  On s’en foutait, on était habitués.

En 1979 dans une vieille école de petit village du Québec, il n’y a pas d’alarme aux fenêtres, pas de caméras de surveillance, pas de détecteur de mouvement, rien.  Les seules alarmes sont aux portes d’entrée, et seules les fenêtres du rez-de-chaussée sont couvertes de grillages, autant pour protéger d’un accident de ballon que d’une entrée par effraction.  Aussi, puisque ma classe était au second étage, le plan que j’avais imaginé n’avait aucune raison d’échouer.

Ce petit gribouillis représente le bout en cul-de-sac de ma rue, et la cour arrière de mon école.  (J’ai enlevé les arbres pour une meilleure compréhension).

Donc, vers 15:00, les cours prennent fin.  Tandis que les élèves bougent et s’en vont un peu partout en ramassant leurs affaires, je me suis dirigé vers la dernière fenêtre au fond de la classe (1). Puisque nous avions toujours comme consigne de fermer les fenètres en partant en cas de pluie, et qu’il n’y avait aucun élève désigné à cette tâche, c’était à qui le voulait. J’ai donc fermé la fenêtre, mais juste pour être sûr qu’elle reste encore ouverte un peu, j’y ai mis un stylo Bic transparent, en prenant bien soin qu’il ne dépasse que de l’extérieur. (2) Vu de la classe, l’illusion était parfaite, la fenêtre avait l’air bien fermée comme les autres. Mais de l’extérieur, mon stylo était placé en levier.

Je suis retourné à mon pupitre, j’ai pris mon sac et je suis parti. Je suis resté dans le corridor assez longtemps pour voir la maitresse sortir en dernier et barrer la porte. Comme je l’espérais, elle n’a pas la boite beige en plastique avec elle. Ça signifie que l’argent est toujours dans son bureau, donc que la dernière chose qui aurait pu faire échouer mon plan ne s’est pas produite.  Satisfait, je prends mon veston et je quitte l’école. En passant par la cour arrière, je jette un oeil vers la dernière fenètre de ma classe. Le stylo est à peine visible pour qui ne sait pas qu’il est là.  Bien!

Mon plan était d’une simplicité enfantine: J’attendrais la tombée de la nuit, j’attendrais que mes parents s’endorment, puis je sortirais de ma chambre par la fenêtre.  Je me rendrais ensuite dans la cour arrière de l’école, et vers les portes arrière. (3) De chaque côté des portes, les supports sont des barres de fer placées en V (4) qui sont très faciles à grimper, justement à cause de leur forme. Ça va me permettre d’atteindre et d’escalader le petit toit de la porte arrière (5).De là, ce sera un jeu d’enfant d’ouvrir la fenêtre (1) avec mon stylo qui fait levier. (2) Ensuite, j’aurais juste à entrer, me rendre au bureau de la maitresse, ouvrir son tiroir, ouvrir la boite, empocher les 40$, refaire le chemin en sens inverse et rentrer chez moi, ni vu ni connu.

Le plus difficile sera de rester éveillé jusqu’à passé minuit. Je n’ai qu’un vieux réveille-matin à marteau-sur-cloches, alors si je l’utilise pour me réveiller, je réveille également mes parents.

Le hasard me vient en aide.  Cette semaine, mon père est en congé de la Baie James alors il est à la maison.  Ce soir là, mes parents s’en vont visiter les Léger, un couple retraité qui habite Boucherville. Suite à ma mésaventure avec les trois tantes de ma mère il y a dix mois, j’ai eu une discussion sérieuse avec elle.  Je lui ai fait comprendre que la tante ex-institutrice n’avait pas tout à fait tort en disant que quand on visite des retraités, l’ennui me pousse à faire des bétises. Aussi, désormais, lors de ce genre de visites, j’aimerais mieux rester seul à la maison. Au début, ma mère était réticente, mais j’ai trouvé l’argument parfait:

« Y’a plein de filles de mon âge qui font du babysitting.  Pourquoi est-ce que je ne serais pas capable de me babysitter moi-même? Y’a pas de raisons. »

Il est vrai que mes parents m’ont toujours reconnu comme étant une personne intelligente et mature pour mon âge. Ils savent bien que je ne ferais rien pour me mettre en danger lorsque je suis seul dans la maison.  Elle était un peu nerveuse la première fois qu’elle m’a laissé seul, mais a vite été rassurée au point de convaincre mon père d’en faire autant lors de ses congés.  Depuis mon 11e anniversaire cet été, ils ont fini par se sentir en confiance au point de me laisser seul des jours entiers.

Et puis, quand je reste à la maison, je ne peux rien voler chez leurs amis, pas vrai?

N’empêche qu’il y avait un truc qui me dérangeait avec l’absence de mes parents de ce soir. Je sais que les Léger habitent à 30 minutes en auto d’ici. Je savais quand mes parents partiraient, mais je n’avais aucune idée de quand ils reviendraient.  Le problème, c’est que j’ai besoin d’attendre la nuit tombée pour exécuter mon plan, et qu’il fait encore clair en ce moment. La dernière chose que je veux, c’est que mes parents reviennent à la maison pendant que je suis en train de commettre mon vol.  J’aurais beaucoup de difficulté à leur expliquer ce que je faisais dehors à une heure pareille. Alors j’ai eu une idée:

« Heille moman! Tu pourrais-tu m’appeler de chez les Léger pour me dire quand est-ce que vous êtes prêts à revenir? »
« Pourquoi? »
« Parce que comme ça, ça me laisserait 30 minutes pour ramasser mes jouets et ranger le salon.  Comme ça, tout va être beau à votre retour. »
« Ah, bonne idée.  Ok! »

Et voilà, simple et efficace.  Sans compter qu’en quelque part, ça rend ma mère un peu complice de mon vol, une ironie qui n’est pas pour me déplaire.  Après leur départ, je ne joue pas au salon, je me contente de regarder la télé, histoire de ne pas perdre de temps à ranger quoi que ce soit lorsque ma mère appellera.

21:00, le téléphone sonne.  C’est ma mère pour me dire qu’ils sont sur leur départ.  Bien!  Je sais maintenant que j’ai trente minutes devant moi pour aller commettre mon vol et revenir. C’est plus que suffisant.   Je prend ma clé de maison, une lampe de poche pour pouvoir plus facilement trouver la boite, et je pars. Nous ne sommes pas loin de l’halloween, il fait donc noir assez vite à ce temps-ci de l’année. Il fait également un peu frisquet. Je met mon capuchon de jacket, imaginant que ça aide à cacher mon identité. Je suis excité, mais en même temps extrèmement nerveux. Je n’ai pourtant pas à m’en faire. Par ce froid, personne ne sortira pour se promener.  Et puisque nous sommes un jeudi, tout le monde doit se rendre au travail ou à l’école demain matin. Personne n’a donc la moindre raison d’aller dehors en ce moment.  J’arrive au bout de ma rue, et… Et je vois quelque chose que je n’avais pas prévu dans mon plan. Quelque chose que je ne pouvais pas prévoir, car jamais avant je ne m’étais trouvé dans la cour arrière de l’école en pleine nuit.

Derrière l’école, il y a ce spot que j’estime être d’une puissance de 100 000 millions de watts (6) auquel je n’ai jamais porté attention durant le jour, rapport qu’il est éteint. Eh bien là, nous sommes la nuit, il est allumé et il innonde toute la cour et l’école de sa lumière.

Si j’exécute mon plan, il y a de fortes chances que tous ceux qui habitent dans les maisons les plus proches puissent me voir de leurs fenêtres, comme les Hebert (7) ou les Langevin (8), deux familles qui nous connaissent très bien, mes parents et moi.  Je reste là. hébêté, au beau milieu de la rue, à contempler cette méga lampe qui rend l’endroit de mon vol visible sur toute la rue, jusqu’à la rivière Richelieu.  Je réalise que je dois renoncer à mon plan et à l’argent.  C’est juste trop risqué. Mes tentatives de vols passés étaient des histoires privées qui sont restées en famille.  Mais si je me fais prendre cette fois-là, tout le village va le savoir, ce qui va ternir mon nom et ma réputation pour toujours.  Déçu que ça foire malgré un plan aussi génial, je retourne chez moi, la mine basse.

Suite à ce dernier échec, j’ai définitivement renoncé à la carrière d’aventurier-voleur professionel. Avec du recul, je comprends que ce fut une bonne chose que jamais mes tentatives de vol n’aient fonctionnées.  Parce que sinon, ça m’aurait encouragé à persister dans cette voie.  Je me serais éventuellement fait prende, et ma vie n’aurait plus été qu’une suite de séjours en prison.

Bref, ce soir-là, on peut dire que j’ai vu la lumière.

 

DEMAIN: Ben quoi, pensiez-vous que ça se terminait ainsi?

Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 3.2: Mon argent à l’eau.

Décembre 1978.  J’ai dix ans.  Les quatre ans (1977-1980) dans lesquelles mon père sera majoritairement à la Baie James me donnent le repos, la paix et l’harmonie dont j’ai un grand besoin moral.  

L’absence d’une figure paternelle et surtout masculine inquiète famille et voisins qui expriment souvent à ma mère qu’un garçon élevé juste par sa mère ça devient un fifi.   Ils ont poussé ma mère à considérer m’inscrire à l’organisme des Grands Frères.  Cette suggestion me remplit d’horreur.  C’est que je suis un garçon solitaire de nature, qui aime faire ses p’tites affaires sans devoir subir les adultes qui s’imposent dans tous les aspects de sa vie.  Facile à comprendre pourquoi, si on a lu les chapitres précédents.  Quand à avoir des amis de mon âge, non merci!  Si c’est pour continuer de me faire humilier parce qu’eux ont de l’argent, des jouets, une grande chambre dans une grande maison, et surtout un compte de banque bien rempli dans lequel leurs parents déposent au lieu de retirer, je peux certainement m’en passer.  

Mes activités favorites sont adaptées à mon désir de solitude.  J’aime lire, j’aime dessiner, j’aime la randonnée dans les bois, j’aime faire du vélo, j’aime regarder la télé, j’aime me créer un univers avec les Legos… La dernière chose que je veux, c’est qu’un adulte de plus vienne me faire chier en me disant que c’est pas normal pour un garçon de dix ans de jouer tout seul, et qu’il me force à sortir et à faire plein d’activités dites saines.  Comme par exemple aller se placer face à face à douze pieds de distance et se lancer tour à tour une balle de baseball.  QUEL PLAISIR PEUT-ON TIRER DE FAIRE UNE ACTIVITÉ AUSSI MENTALEMENT ATTARDÉE, BOUT D’BONYEU!? Aussi, même si à cet âge je suis peu porté à m’exprimer par peur de décevoir ou d’être réprimandé, cette idée me met tellement en horreur que je n’hésite pas à répondre un non catégorique.  Bien sûr, je m’attends à ce que mes arguments de désir de solitude soient jugés invalides par les adultes.  Aussi, j’utilise contre ma mère l’une de ses propres craintes, la pire de toute:

« Quand je vous ai demandé de m’inscrire à un camp de vacances il y a trois ans, tu m’as répondu que non parce qu’à chaque année on voyait dans le Journal de Montréal ou dans Photo Police qu’un p’tit gars avait été violé et tué par un moniteur fif… »

À l’époque, la population en général ne faisait pas trop bien la distinction entre pédé et pédosurtout que pédé est un diminutif pour pédéraste.  Et les journaux qui rapportaient ce genre de crime n’aidaient pas.

« … Pis là, tu voudrais prendre le risque de me laisser partir tu-seul avec un homme adulte que tu connais pas?  Un gars qui cherche tellement à fréquenter les enfants des autres qu’il accepte de faire ça bénévolement?  Tu veux vraiment prendre c’te risque-là?  Moi, en tout cas, ça m’tente pas! »

La cause fut donc entendue, et il n’y a jamais eu de suite.  Je dois reconnaître que mes voisins ont cependant eu raison sur un point.  Avec mon père parti, ma mère et moi allions souvent dans sa famille, qui est majoritairement composé de femmes.  Aussi, à être élevé dans un environnement presque exclusivement féminin à 8-9-10-11 ans, j’ai forcément pris des manières que l’on voit encore aujourd’hui dans mes gestes et ma voix.  Sans oublier que j’ai toujours eu plein d’amies de filles, mais très peu de gars puisque je ne me suis jamais senti en connexion avec eux.  Mais bon, ça ne m’a pas rendu homosexuel pour autant.  On ne peut pas devenir ce que l’on n’est pas déjà naturellement.

Ma mère m’amène parfois chez de ses grandes-tantes, un trio de soeurs à la retraite.  En plus d’être soeurs par famille, il s’agit de deux ex-religieuses et d’une ex-institutrice.  Inutile de dire que là-bas, je m’ennuie ferme.  Je passe les heures dans le salon, seul, à regarder la télé ou à faire des chateaux de cartes.  

Un jour, je déambule dans une section du salon qui est fermée par de grands rideaux.  Là, il y a une petite table de salon sur laquelle il doit bien y avoir une douzaine d’enveloppes de toutes les couleurs.  Je comprends au premier coup d’oeil qu’il s’agit de cartes de Noël.  Elles ne sont pas cachetées.  J’en prend une et l’ouvre par curiosité.  À côté de la carte, il y a $5.00.  Surprise passée, je m’en empare et l’empoche immédiatement.  Je repose l’enveloppe et vient pour sortir de la pièce.  Mais j’ai soudain une dernière impulsion.

« Si y’avait de l’argent dans cette enveloppe-là, il y en a peut-être dans les autres!? »

Je prend une enveloppe au hasard et, sans prendre le temps de regarder ce quelle contient, je me la fourre dans le pantalon, entre les fesses et le caleçon.  L’argent n’a pas d’odeur, dit-on!  Puis, je sors.  Moins de deux minutes plus tard, l’une des soeurs vient jeter un oeil au salon.  Elle m’y trouve en train de monter un château de cartes bien sagement tout en écoutant la télé.

Le soir venu, une fois rentrés à la maison, je descends l’escalier qui mène à ma chambre au sous-sol.  Je m’enlève l’enveloppe du cul, je l’ouvre, j’en tire une carte.  Dès que je la déplie, le choc me laisse bouche bée.  Il y a un beau billet tout rose de cinquante dollars ($172.01 de 2015).  Je n’en avais encore jamais vu un seul de toute ma vie.  Mes yeux ne peuvent se détacher des chiffres 5 et 0 aux coins supérieurs du billet.  Dans ma tête, ça y est, j’avais tiré le jackpot, j’étais riche.  Je me voyais déjà faire le tour du monde en croisières de luxe.

« L’autobus coûte $1.35.  Il y a beaucoup plus de gens qui prennent l’autobus que le bateau.  Donc, pour attirer les gens, les bateaux doivent coûter encore moins cher que ça. »

Raisonnement qui est loin de la réalité, mais qui sonne logique lorsque l’on a la naïveté qui vient avec nos dix ans d’âge.  Aussi, durant trois jours, je vis comme dans un rève, imaginant non-stop la belle vie qui m’attend.  Je dépense doucement le $5.00 trouvé dans la première enveloppe, mais je me garde bien de toucher au $50.00.  De toute façon, un enfant qui tenterait d’utiliser un tel billet serait vite repéré par les adultes, qui alerteraient aussitôt ma mère, sinon la police.  Aussi, je le range bien précieusement.  Ou du moins, j’essaye.  Je le cache tour à tour dans un tiroir, sous mon matelas, sous le frigo, dans un album d’Asterix, derrière un cadre au mur…  Aucune cachette ne me semble assez sûre.

Évidemment, ma mère finit par recevoir un appel des tantes qui lui signalent la disparition de ces $55.00.  Elle me confronte. Je nie à fond.  L’air scandalisé que je montre n’est pas simulé.  Je le suis vraiment.  Non pas scandalisé à cause qu’elle ose penser ça de moi, mais plutôt parce que ça me semblait totalement illogique que les tantes aient pu s’en rendre compte.  Pour le premier $5.00, d’accord, puisque j’y avais laissé l’enveloppe vide.  Mais pour le $50.00, j’avais pris l’enveloppe au complet.  Il n’y avait plus plus la moindre trace de son existence.  Aussi je trouvais ça particulièrement frustrant de voir que malgré tout, elles le savaient.  Mieux encore: Elles ont cru que j’avais ouvert toutes les enveloppes.  Car devinez quoi?  De la douzaine qui trainaient là, j’ai pris les deux seules qui contenaient de l’argent.  Quel hasard extraordinaire.  La seule explication que je pouvais y voir, c’est qu’une main divine m’avait guidé à prendre celles-là en particulier.  Ça n’a fait que renforcer ma détermination à ne pas lâcher le morceau et à nier à mort.

Mais bon, à ce point-ci, vous connaissez ma mère.  Vous avez donc une petite idée combien elle donne une valeur démesurée à l’honnêteté, au point où elle est toujours déterminée à rendre à son propriétaire légitime toute chose avec laquelle j’aurais pu me retrouver.  Je ne me doutais pas à quel point c’était grave, avant de vivre la semaine qui allait suivre.

JOUR 1: Après qu’elle ait tenté de me faire avouer en me répétant que seul moi avait pu le prendre, je lui réponds sans cesse que puisqu’elles ont eu des visites durant les trois jours depuis que nous y sommes allés, ça aurait pu être n’importe qui.

JOUR 2: Elle continue de me questionner tout en fouillant mes poches de pantalon, ma chambre, mes tiroirs, sous le lit et entre les matelas.

JOUR 3:  Elle commence à fouiller partout dans la maison, me jurant qu’elle allait bien finir par trouver où je l’ai caché.  Malin que je suis, je trouve le temps libre de déplacer le billet pour aller le mettre à des endroits qu’elle a déjà fouillés en vain. Bonne chose car je l’ai vu visiter trois de mes anciennes cachettes, maintenant vides.  Il est près de minuit lorsqu’elle se couche enfin après avoir fouillé la maison pendant quatorze heures en vain.

JOUR 4: Elle me fait le traitement de silence toute la journée.  Si elle pensait que ça allait m’affecter, elle s’est joliment trompé.  J’apprécie au contraire le fait d’avoir enfin la paix.  Paix qu’elle brise le soir venu en me traitant de sans coeur, de n’avoir pas été dérangé par sa bouderie.  Je me dis que, sans preuves aucune pour m’accuser,  et sans trouver l’argent, elle finira bien par y renoncer.  Ce n’est qu’une question de temps.

JOUR 5: Elle commence à déplacer les meubles et les électroménagers afin de regarder derrière et dessous.  Je trouve que son obstination devient une obsession malsaine.  N’importe qui, au bout de quelques heures, voire un jour ou deux, aurait abandonné et laissé le bénéfice du doute à son enfant.  Mais elle, non!  Elle TIENT à me voir coupable.  Elle VEUT que je sois coupable.  Elle CHERCHE à me prouver coupable.  Je suis insulté, mais surtout, je suis amèrement déçu d’une telle attitude de la part de ma propre mère.  Une mère qui cherche toujours me dépouiller du peu que j’arrive à me procurer.  Une mère qui intervient toujours en brandissant haut et fort le pavillon de l’honnêteté lorsque je vole, mais qui ne dit pas un mot quand mon propre père me vole mon argent.  Je suis dégoûté!  Mais en même temps, je réalise que je dois me rendre à l’évidence.  Avec son obstination, tôt ou tard, elle finira bien pr le trouver, ce billet de $50.000.  

Puisqu’elle est déterminée à mort me l’enlever, je refuse de lui accorder cette victoire.  Aussi, j’arrive à reprendre l’argent de ma plus récente cachette et à l’amener avec moi à la salle de bain.  Et là, derrière la porte close et verrouillée, avec le bruit de la chasse d’eau pour camoufler, je déchire le $50.00 et l’envoie dans la cuvette.  Avec lui disparait mes derniers espoirs d’avoir un jour de l’argent.  Je dois me rendre à l’évidence que tant que j’habiterai avec eux, jamais mes parents ne me laisseront en posséder.   C’est la mort dans l’âme et résigné à cette pauvreté que l’on m’impose de force que je sors de la salle de bain.  Maintenant, qu’elle fouille partout si ça lui chante, je m’en lave les mains,

JOUR 6:  Après une autre journée d’interrogations, de menaces et de fouilles dans lequel elle a passé la totalité de l’après midi à feuilleter tous mes livres un par un, elle tente un dernier truc: Alors que je viens pour me coucher, elle vient s’assoir à côté de mon lit, en me disant qu’elle ne me laissera pas dormir de la nuit tant que je ne lui aurai pas dit où j’ai caché l’argent.  D’habitude j’ai la résistance passive.  Mais là, après ce qu’elle m’a fait vivre, je n’ai aucune difficulté à lui répondre:

« Je ne peux pas te donner ce que je ne possède pas.  Fa que si tu veux qu’on passe une nuit blanche pour rien, ok, c’est toé la patronne. »

Mon aplomb né du savoir que ce billet n’existait plus lui démontre qu’elle ne tirerait rien de moi.  Après dix secondes de silence, elle se lève, frustrée.  Mais avant de sortir, elle me dit:

« En tout cas, tu me déçois beaucoup.  Mon propre fils, un voleur! Tu me fais vraiment de la peine. »

D’habitude, face à une figure autoritaire qui me fait un reproche mérité, j’ai la réplique inexistante.  Mais après le harcèlement non-stop qu’elle m’a fait vivre durant ces six derniers jours, j’ai la morale élastique.

« Pis moi?  Ma propre mère qui vient de passer une semaine à essayer, sans preuves, de me faire passer pour un voleur… Toi aussi tu me déçois. »
« HEILLE, SOIS POLI! CHUS TA MÈRE! »
« Exactement: Une mère qui vient de passer une semaine pour rien à chercher un $50.00 qui n’existe même pas. »
« QU’EST-CE QUE JE VIENS DE TE DIRE? »
« Je ne t’ai pas manqué de politesse.  J’ai juste dit la vérité.  Depuis le temps que tu fouilles partout. si j’avais vraiment volé l’argent, tu l’aurais déjà trouvé, pis tu le sais. »
« HEILLE, POUR QUI TU TE PRENDS, TOÉ? J’AI PAS DE LEÇONS À RECEVOIR D’UN P’TIT MAL ÉLEVÉ QUI A MÊME PAS ENCORE LE NOMBRIL SEC.  TU L’AS VOLÉ, LE CINQUANTE PIASTRES, PIS M’AS L’TROUVER. »

Sur ce, elle quitte ma chambre et monte les escaliers.  Cet entretient me permet de constater pour la première fois que les parents essayent de nous faire accroire qu’ils savent tout.  Mais en réalité, ils ne font que bluffer car ils ne savent rien. 

JOUR 7:  Après diner, je m’habille pour aller jouer dehors, dans la neige.  Je rentre au bout de deux heures.  En enlevant mes bottes et mon manteau, j’entends de faibles sanglots.  Je m’approche de la chambre à coucher de mes parents. Je vois ma mère, par terre, assise, au milieu de boites, malles et valises qu’elle a vidées par terre après les avoir descendues du grenier, dont l’accès est dans le placard de leur chambre.  En me voyant arriver, elle me regarde, les yeux rouges et gonflés, et me dit entre deux sanglots:

« Il est OÙ, le $50.00?  Où c’est qu’tu l’as cachééééé…? »

Je ne peux pas croire que son obsession à me prouver coupable puisse être poussé à ce point-là.  C’est là que j’ai compris qu’il ne me servait à rien d’espérer qu’elle finisse par devenir raisonnable.  Peu importe que je ne sois qu’un suspect circonstanciel, peu importe que je nies sans hésitation depuis une semaine, peu importe le fait que la logique lui montre jour après jour que l’argent n’est pas ici.  Elle est obsédée par l’idée que je suis coupable, alors elle est obsédée par le désir de trouver cet argent.  Et c’est une obsession qui est en train de la rendre malade mentalement et physiquement.  

Je réalise à ce moment-là que même si j’avais été innocent de ce vol, j’aurais quand même été obligé de m’en déclarer coupable.  Sa santé mentale et physique en dépendait.  C’est un très lourd constat pour un enfant de dix ans, de voir que c’est à lui de veiller au bien-être de sa mère et non l’inverse.  Mais je n’avais pas le choix, j’en avais la preuve là, sous les yeux.  Aussi, avec un soupir de résignation, je lui ai avoué le vol et la destruction de ce billet.

Nous sommes allés chez les tantes, à qui j’ai également tout avoué.  À la fin de mon récit, l’une d’elle, l’ex-institutrice, se tourne vers ma mère et dit:

« Tu vois?  S’il avait eu un Grand Frère pour s’en occuper, au lieu que tu le traines partout là où il n’a rien à faire à part s’ennuyer, ça ne serait pas arrivé. »

Il ne restait plus qu’à voir comment j’allais bien pouvoir leur rembourser cette fortune.  Ce n’est pas comme si je pouvais me trouver en emploi à dix ans.  Ma mère, elle, avait sa solution toute trouvée:

« Ton père t’as emprunté $60.00 pour prendre l’avion.  Je vais aller à mon compte de la Caisse Populaire le retirer.  Je vais rendre $55.00 à mes tantes, je vais te rendre le $5.00 qui reste, pis comme ça on ne te devra plus rien. »

Cette phrase me frappe comme une gifle.  Alors comme ça, quand je demande que l’on me rende mon argent, ils ne l’ont jamais.  Mais maintenant que je dois le donner, alors LÀ, ils l’ont, et ils n’ont aucun problème budgétaire à le retirer!?  

Je comprends alors ce qui vient réellement de se passer.  Avant que je commette ce vol, mes parents me devaient $60.00 qu’ils ne voulaient pas me rembourser parce que, pour une raison qu’ils refusent de m’expliquer, ils ne veulent pas que je possède de l’argent.  À chaque fois que j’en parlais à ma mère, cette personne qui porte l’honnêteté au-dessus de tout, je lui remettais leur malhonnêteté envers moi sur la conscience.  Mais maintenant que j’ai volé et détruit un montant d’argent similaire, elle me le rembourse sans hésitation en sachant que je ne pourrai pas le garder puisque je dois le rendre à ses tantes.  Comme ça, non seulement mes parents ont ce qu’ils veulent, en ce sens que je n’aurai plus d’argent.  Mais maintenant ils peuvent avoir la conscience tranquille puisqu’ils m’ont remboursés, et donc ne me doivent plus rien. 

Moi qui étais enchanté du hasard qui m’a fait prendre les deux seules enveloppes qui avaient de l’argent, je constate soudain avec désenchantement que ce même hasard a voulu que le montant volé et détruit corresponde, à $5.00 près, à ce qui m’était légitimement dû.

De retour à la maison, j’entre, complètement abattu moralement.  Ma mère m’adresse la parole pour la premiere fois depuis que nous sommes partis de chez ses tantes, après les avoir remboursées.

« J’espère que t’as appris ta leçon. »

Ah ça, des leçons, jen ai apprises en masse:

  • Mon père est un hypocrite de me traiter de dépensier alors qu’il n’est même pas foutu d’épargner pour se payer lui-même son propre billet d’avion.
  • Mon père est un menteur, de m’avoir dit qu’il me rembourserait.
  • Mon père est un voleur.
  • Ma mère va toujours croire sur parole toute personne qui va m’accuser de vol, et ce même si l’autre n’a pas la moindre preuve pour appuyer ses dires.
  • Que je sois coupable ou non, il est tellement important pour ma mère de prouver que je le suis que si je n’avoue pas, elle va se rendre malade en me blâmant pour son état.
  • Mes parents sont des hyporites de m’avoir fait faussement croire qu’ils ne pouvaient pas se permettre de me rembourser.
  • Toute tentative pour améliorer mon sort des injustices que l’on m’impose ne fera que me faire subir d’encore plus grandes injustices.
  • Honore ton père et ta mère, c’est de la foutaise.  Pourquoi est-ce que je devrais respecter des gens qui se conduisent de façon aussi peu respectables envers moi?  Avoir baisé sans protection, ça ne transforme pas automatiquement des enfoirés en figures de sainteté irréprochables.  Ça ne fait que leur ajouter le titre de parents.
  • ET SURTOUT:  J’ai appris que je dois dépenser mon argent à mesure que je le reçois, sinon c’est un autre qui va s’en emparer pour le dépenser à ma place.  De toute façon, que je le dépense ou que je l’épargne, mon père va m’engueuler, m’insulter et me menacer.  Alors ça change quoi, finalement!?

Cette dernière leçon a fait de moi un dépensier compulsif.  Et bien que ce fut d’abord par nécessité, ça s’est vite transformé en une mauvaise habitude.  Une qui perdurera jusqu’à affecter mes premières années de vie adulte.

Robin des Bois volait aux riches pour donner aux pauvres.  Tandis que moi qui suis pauvre, on me vole pour donner aux riches.  C’est une situation dans laquelle on m’oblige à vivre, mais jamais on ne réussira à me la faire accepter.

 

DEMAIN: Une nouvelle aventure de Robin Déboires: Voir la lumière.

Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 3.1: Mon argent envolé.

J’aime mieux vous prévenir tout de suite que ce chapitre-là est le moins sympathique de la série.  Et aussi le plus long, alors il sera en deux parties.

Le problème quand on est un enfant élevé dans une famille pauvre, c’est qu’il est facile de mettre le focus sur l’argent car celui-ci procure un pouvoir d’achat que tout le monde semble avoir, sauf nous.  Personne n’aime se [faire] sentir inférieur.  Cette recherche de la normalité, de l’égalité avec le reste de la population, devient donc encrée instinctivement en nous.  

Je devais bien avoir six ans lorsque j’ai reçu pour la première fois de l’argent en cadeau: Un beau 5$ (18.47$ en argent de 2015).  Ma mère m’a alors amené ouvrir un compte à mon nom à la Banque Canadienne Nationale, aujourd’hui Banque Nationale [du Canada] ou BNC.  Dans les années 70 au Québec, les banques n’offraient pas de compte spéciaux pour les mineurs, avec limites de retraits ni autres programmes existants aujourd’hui.  Quiconque ouvrait un compte comme tout le monde avait un compte comme tout le monde.  Je me souviens de la fierté que j’ai ressenti à avoir mon petit livret rectangulaire gris-pâle entre les mains.  Un feeling qui ne m’a hélas duré que jusqu’à la fois suivante où je me suis retrouvé avec de l’argent.  C’est qu’à partir du moment où j’ai eu ce compte de banque, à chaque fois que je recevais de l’argent à Noël, à mon anniversaire ou à toute autre occasion, mon père intervenait systématiquement en me disant avec un air autoritaire à la limite de la colère:

« Ça, tu va aller l’déposer, au lieu de l’gaspiller sur des p’tites crisses de cochonneries! »

Imaginez être enfant, être pauvre, ne pas recevoir de jouets, et ne pas avoir le droit de tirer plaisir de la seule chose que l’on te donne.  Voilà pourquoi ce compte est vite devenu source de frustration.  Au bout de deux ans, j’en suis même venu à espérer recevoir n’importe quelle babiole sauf de l’argent, car je savais que chaque chèque ou billet de banque reçu m’équivaudrait à une engueulade automatique de mon père, et ce sans même me laisser le temps de dire quoi que ce soit.

Un jour de Noël, je décide de montrer de la bonne volonté.  Avant même d’ouvrir l’enveloppe que me remet ma grand-mère, je dis: « Youppi, de l’argent! Je vais pouvoir le déposer. »

Ce à quoi mon père répond sur son habituel ton enragé:

« T’es mieux de le faire pour de vrai au lieu de le gaspiller, mon p’tit calice.  Parce que MOÉ m’as t’surveiller. »

Comme quoi, quoi que je dise, quoi que je fasse, il n’y avait jamais moyen de m’éviter ses insultes et ses menaces.

Il arrivait parfois qu’un ami, un cousin en visite ou toute autre enfant mette la main sur mon livret et y jette un oeil.  À chaque fois, j’avais droit à une remarque rabaissante dans le genre de:

« HEIN?  T’as juste ça?  T’es donc ben pauvre! »

Quand tu as neuf ans, et que tu as passé le dernier tiers de ta vie à te faire chier à te faire soumettre de force à une épargne radicale qui ne te laisse pas profiter du moindre sou, cette humiliation supplémentaire ne fait rien pour t’aider à voir le principe de l’économie d’un bon oeil.

À l’époque, comme beaucoup de québécois, mon père a fait partie des milliers d’hommes qui sont allés à la Baie James lors de la construction des grands barrages hydroélectriques.  Leur horaire allait comme suit: Deux mois de travail suivi de deux semaines de congés, qui était l’équivalent de leurs huit fins de semaines cumulées. Mon père fut embauché.  Il y avait juste un problème: Il n’avait pas le $60.00 requis pour prendre l’avion pour s’y rendre.  Or, dans mon compte de banque, il y avait $62.00 ($241.20 en argent de 2015), fruit de trois ans de sacrifices forcés. Mes parents m’ont alors amené à la banque afin que j’en retire $60.00 et que je le remette à mon père.  Il m’a rassuré comme quoi il me le remettrait à son retour.  N’empêche qu’en attendant, je me sentais bien piteux à ne plus voir que $2.00 d’inscrit dans mon livret de banque, tandis que lui s’envolait avec mon argent.

À son premier congé, je le lui ai demandé.  Mais il m’a dit qu’il avait des dettes bien plus urgentes à payer, et qu’il me le rendrait à sa prochaine visite.

À son second congé, je le lui ai demandé.  Mais il m’a dit qu’il avait des choses bien plus importantes à régler avant de pouvoir se permettre de me le rendre, mais que je l’aurais à sa prochaine visite.

À son troisième congé, je le lui ai demandé, mais il m’a dit…

« HEILLE, TABARNAK, TU VAS-TU ARRÊTER DE M’FAIRE CHIER AVEC ÇA, CALICE!? Tu sauras que te nourrir pis t’habiller depuis que t’es né, ça m’a coûté ben plus que tes p’tits crisses de soixante piasses. Fa que farme donc ta yeule avant que j’te calisse ma main en pleine face. »

Assis sur le siège arrière du taxi qui nous ramène de l’aéroport, je reste silencieux.  Dans mon cerveau de neuf ans se bousculent de lourdes pensées.

« Alors c’est pour ÇA qu’il a toujours insisté pour que je dépose tout mon argent pendant trois ans?  C’était pour qu’il puisse me le voler quand bon lui semblerait?  Tout ce temps-là, quand il me disait à quel point je serais heureux rendu adulte de voir que j’ai beaucoup d’argent, c’était juste des menteries. Il me disait ça juste pour ne pas que je comprenne que c’était sa façon à lui de me voler.  Uune fois de plus, j’ai la preuve que quand t’es un enfant, les adultes ne te permettent pas de posséder le moindre richesse.  Même quand tu ne l’as pas volée. »

Les quatre ans où mon père a travaillé à la Baie James furent les seules dans laquelle nous avions un train de vie confortable.  Celà n’a fait que renforcer tout ce que j’ai toujours appris dans les aventures de Robin des Bois: Les pauvres sont honnêtes, et les riches sont malhonnêtes.  Et maintenant, mes parents étaient riches.  Alors forcément, il ne restait plus que moi de pauvre.

« Et tant et aussi longtemps que je serai honnête, je vais le rester.  Je viens d’en subir la preuve! »

Il est temps que je redevienne le voleur que je n’aurais jamais dû cesser d’essayer d’être.  Et cette fois, en cachette de mes parents.  Avec une mère qui donne mes trouvailles, et un père qui vole mes avoirs, je n’ai pas le choix!

 

À CONCLURE DEMAIN.  Ce chapitre, du moins.

Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 2: L’or et le feu.

Aout 1976. Je viens d’avoir 8 ans. Pour aussi loin que je me souviens, j’ai pu voir que le monde n’est pas un endroit pour les jeunes. La société est faite par les adultes et pour les adultes. Dans ma vision d’enfant, je vois qu’ils ont construit des prisons dans lesquelles ils rangent les jeunes, ne leur permettant d’en sortir que lorsqu’ils sont enfin devenus à leur tour adultes.

  • De la naissance jusqu’à 3 ans, il y a la garderie.
  • À 4 ans, il y a la prématernelle.
  • À 5 ans, il y a la maternelle.
  • De 6 à 11 ans, c’est l’école primaire.
  • De 12 à 16 ans, c’est l’école secondaire.
  • S’en suit une période de deux ans où tu deviens un adulte-en-probation, c’est à dire que tu as le droit de lâcher l’école, avoir un travail, un permis de conduire… Mais tu n’as toujours pas droit au sexe, à l’alcool et à tout ce qui s’y rattache (films adultes, bars, magazines xXx, etc). Il faut avoir 18 ans pour avoir enfin droit à la totale liberté et au respect.

Car d’après ce que je vois, les adultes ne se manquent pas de respect entre eux. Ils ne s’abusent pas entre eux. Ils ne s’imposent pas entre eux. Ils ne s’ignorent pas entre eux. Ils ne se manquent pas de respect pour leur vie privée entre eux. Ils ne se forcent pas à faire des choses qu’ils n’ont pas envie entre eux. Non! Les adultes ne font ceci qu’aux jeunes. Je comprends maintenant que si je vole un article de valeur, je ne pourrai pas le posséder longtemps. Je suis un jeune, et les adultes ne permettent pas aux jeunes de posséder des richesses.  

« Je suis sûr que si mon père trouvait un objet de valeur, ma mère n’essayerait pas de le déposséder, LUI!« .

Cette réflexion me donne une idée.  Et si je m’arrangeais, après avoir volé quelque chose, pour que ce soit mon père qui le trouve accidentellement?  S’il croyait sincèrement que cette chose a été perdue par quelqu’un impossible à retrouver… Ne garderait-il pas précieusement cette chose? Parce que si c’est le cas, alors cette chose serait bien à l’abri, ici, chez moi, jusqu’à ce que j’arrive à mes 18 ans. De cette façon, jusqu’à ma majorité, la maison de mes parents deviendrait mon coffre-fort privé, et mes parents deviendraient les gardiens de mes plus précieuses possessions.  À ce moment là, il serait très facile pour moi de les leur voler, et de mes apporter dans mon nouveau chez-moi.  Et la meilleure, c’est qu’ils ne se douteraient jamais de rien.

Vous devez admettre que j’étais quand même brillant pour un enfant de 8 ans.

Un jour, nous étions en visite chez les Villeneuve. Mon père et monsieur Villeneuve étaient de vieux collègues menuisiers, et cette année-là mon père a passé une bonne partie de l’été à aider M. Villeneuve à lui construire un garage adjascent à sa maison.

Les Villeneuves étaient riches. M. Villeneuve était un homme simple qui aimait le hockey, la bière, les blagues cochonnes et qui riait aux bruits de pets. Sa femme, par contre, était une snobinarde qui portait toujours une quantité obscène de bijoux et de maquillage, qui fumait avec un long porte-cigarette noir qu’elle allumait avec son briquet en or.

Sans avoir des tendances pyromanes, j’étais autant fasciné par le feu que je l’étais par l’or. Je mettais souvent le feu à certains trucs dans mon carré de sable derrière la maison: Du papier, des batons de popsicle, et surtout des jouets de matière plastique. J’étais fasciné par l’effet lave en fusion du plastique qui fond en brûlant. Je fabriquais souvent de petits volcans de sable humide, au sommet duquel je plantais des trucs en plastique pour les brûler, entre autres une figurine C3PO de première génération. Bref, étant doublement fasciné par ce briquet, je l’ai volé.

Plus tard, en soirée, nous sommes allés visiter notre vieille tante May (Oui, comme Spider-Man, j’avais une tante May) et c’est là que j’ai mis mon plan en action. Mon père stationne l’auto dans l’entrée de garage de tante May.  Je débarque de l’auto en dernier. Mes parents se dirigent vers la porte d’entrée. Ils me tournent le dos. Je dépose le briquet près du pneu arrière, puis je rejoins mes parents.   Tout le long de la visite, j’avais très hâte que l’on reparte, que mon père puisse trouver par hasard le briquet.

Quelques heures plus tard, en sortant de chez tante May, je prends bien soin d’être le dernier à quitter, pour que ce soit mes parents qui voient le briquet. Mon père se dirige vers l’auto, qu’il contourne sans le voir.  Ma mère, qui s’apprête à ouvrir sa portière, ne le voit pas non plus.  C’est trop bête!  Me voilà obligé de m’en mêler:

« Môman! C’est quoi, ça, devant la roue? »

Ma mère regarde le pneu que je pointe du doigt. Elle voit le briquet et le prend. Mon père vient voir. Ma mère le lui donne. Il le prend, l’observe et dit avec admiration :

« Tabarnaaaak! J’aimerais pas être le gars qui a perdu ça. Ça a l’air de valoir cher en estie. »

Nous savions que tante May ne fumait pas.  Et bien que le briquet était sur sa propriété, ils n’ont même pas pensé à retourner la voir pour lui demander si elle avait eu dans la journée un visiteur qui fumait et qui aurait pu le perdre. Bref, comme je l’imaginais, juste parce que ce n’était pas moi qui l’avait trouvé, ils se foutaient complètement de retrouver le propriétaire du briquet.  Mon père l’a donc empoché, et on l’a ramené à la maison. Bien que leur réaction m’a pleinement démontré l’étendue de l’injustice de leur hypocrisie envers moi, j’étais trop en extase pour leur en tenir rigueur car mon plan avait parfaitement marché.  Il ne me restait plus qu’attendre dix ans afin de pouvoir en reprendre possession.  Je sens que mes parents vont désormais trouver accidentellement beaucoup de choses précieuses.

Une heure plus tard, à la maison, nous étions au salon. Je jouais avec mes Legos tandis que mes parents sur le divan regardaient la télé. Mon père, lui, semblait fasciné par le briquet car il l’avait en main, l’admirant. Il n’avait de cesse d’ouvrir le capuchon, l’allumer, observer la flamme, le refermer…

Le téléphone sonne. Je suis celui qui en est le plus près, alors je répond.  J’entends:

« Passe-moé ton père! »

Je reconnais la voix. Je vais rejoindre mon père au salon, et lui dis:

« C’est Madame Villeneuve… Pis a’ pas d’lair contente! »

Même si j’avais réussi à mettre au point un plan incroyablement brillant, il reste que je n’étais qu’un enfant de 8 ans avec la naïveté qui vient avec.  Aussi, je n’ai pas du tout fait le lien entre cet appel et le briquet volé.  C’est seulement lorsque j’ai vu mon père se retourner vers moi en disant:

« Ah ben tabarnak! Oui, on l’a trouvé, votre lighter. »

… que j’ai compris pourquoi Madame Villeneuve a appelé, et pourquoi elle n’avait pas l’air contente.  Nous étions les seuls à avoir visité les Villeneuve ce jour-là, et mes parents étaient avec eux tout le long. Comment ais-je pu imaginer que je ne serais pas le suspect no.1 de ce vol?

Ce soir-là, j’ai perdu l’or, mais je n’ai pas manqué de feu.  La fessée que j’ai reçue m’a laissé une cuisante leçon qui chauffait encore le lendemain.

 

DEMAIN: une nouvelle aventure de Robin Déboires, piètre voleur.

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