Moi, Robin Déboires, piètre voleur. Chapitre 1: Plus voleur que moi.

Le temps des fêtes ramène à la télé la diffusion de plusieurs dessins animés de Disney.  Il y en a un en particulier qui a bercé mon enfance car il était, avec Peter Pan, mon favori: Robin des Bois.  Il faut croire que je ressentais une fascination naturelle pour les jeunes hommes en collants vert.  Puisque je n’avais que sept ans, il ne s’agissait pas d’attirance puisque ni la romance ni la sexualité n’était encore éveillée dans ma tête ni dans mon corps.  C’est juste que je me reconnaissais un peu chez ces personnages espiègles qui vivent en marge de la société.  

Je ne sais pas si c’est le fait que je viens d’une famille pauvre, ou du fait que mes parents ont toujours étés honnêtes au point d’être facilement exploitables par ceux qui le sont moins, ou si j’étais influencé par mes lectures, mais dès mon plus jeune âge, j’ai décidé que j’allais entreprendre une carrière de voleur.  Le peu que j’avais vu de la vie jusqu’à maintenant ne faisait que confirmer ce que je voyais dans toutes les versions de Robin des bois qui m’avaient passées sous les yeux, et c’est que la société se divise en deux parties: Les malhonnêtes qui sont riches, et les honnêtes qui sont pauvres.  Ainsi, avec Robin des Bois pour me montrer qu’un voleur est un héros du peuple et que le vol est une superbe aventure qui rapporte admiration et romance, le principe de voler aux riches pour donner aux pauvres était totalement justifiable.  Surtout quand on sait que c’était moi le pauvre, et que charité bien ordonnée commence par soi-même.  

C’est à cette époque que j’ai essayé pour la première fois le vol à l’étalage.  C’était au Dépanneur de mon quartier. J’ai pris un paquet de gomme Big Red, je me la suis fourrée dans les poches, et je me suis aussitôt fait engueuler par le proprio qui avait tout vu. Oops!  Je n’ai plus jamais recommencé. N’empêche que je connaissais des gens qui se vantaient de voler des trucs sans arrêt, et ils ne se faisaient jamais prendre, eux. Pourquoi moi l’ais-je été? Dans ma tête d’enfant, c’était une injustice que je n’acceptais pas.  Je devais persévérer.  Il fallait juste que je procède de manière plus subtile, voilà tout.

Printemps 1976, j’ai toujours sept ans. Je suis à l’école primaire, et notre cours d’éducation physique vient de se terminer. Il n’y a pas de douches, on fait juste remettre nos pantalons par dessus nos shorts et, pour ceux qui ne portent pas que des running shoes, on change de souliers. Mais moi, je trouve que caleçons + shorts + pantalons, ça fait beaucoup. Aussi, je vais m’enfermer dans le placard à ballons et je m’y change. Au moment où je viens pour en sortir, je constate que notre coach, Gilles, utilise également l’endroit pour y ranger son veston. Une pulsion soudaine comme ça, je me met à fouiller ses poches. J’y trouve un chronomètre.

Quand tu as sept ans, que tu es pauvre et que tu vis dans un petit village rural en 1976, être en possession d’un chronomètre, c’est comme avoir un… Je ne sais pas trop… C’est quasiment une mécanique de science fiction. Parce que, de ma jeune vie, peu importe dans quelle boutique j’ai pu aller en suivant ma mère, jamais je n’ai vu un chronomètre pour de vrai avant. Même la boutique locale de montres et horloges n’en avait pas. C’est le genre de chose qu’on ne voyait qu’à la télé.  Ça en faisait quelque chose de précieux.  Aussi, je l’empoche et je sors sans être vu.

Bien entendu, sur le chemin du retour chez moi, je ne pouvais m’empêcher de l’admirer.   Or, je savais que ma mère me questionnerait au sujet de la provenance de cet objet. Si je lui dis que je l’ai trouvé dans la cour d’école, je sais très bien ce qui va se passer: Demain matin, elle ira me reconduire à l’école et ira au bureau de la directrice pour le lui rendre. Comme il n’y a que Gilles qui utilise un chronomètre, quand la directrice va lui rendre en lui disant que c’est ma mère qui lui a ramené, il va comprendre tout de suite que je lui avais volé. C’est quelque chose que je tiens à éviter.  J’ai donc opté pour la bonne vieille histoire de « Je l’ai trouvée au coin de la rue ». Le coin de notre rue, c’est le Boulevard Richelieu (qui sera renommé plus tard Chemin des Patriotes) qui longe la rivière Richelieu, c’est donc un coin très passant où n’importe qui aurait pu le perdre.  

À ce coin de rue se trouve la maison de nos riches voisins immédiats, les Jodoin, un couple dans la cinquantaine qui vivent seuls depuis que leurs trois filles sont devenues adultes et sont parties. Je m’attendais donc à ce que ma mère aille vérifier avec eux si le chronomètre leur appartenait.  À partir du moment où ils lui répondraient que non, ma mère me permettrait de le garder, et il serait à moi pour toujours.

Je rentre à la maison, chronomètre à la main.  Comme de fait, ma mère me questionne sur sa provenance.  Je lui dis l’avoir trouvé au coin de la rue.  Tel que prévu, elle me dit qu’il appartient sûrement aux Jodoin.  Elle y va.  Et moi, de l’accompagner avec un grand sourire, fier de voir que mon plan se déroule comme prévu.  

… Je n’avais juste pas prévu que monsieur Jodoin répondrait à ma mère que oui, ce chronomètre lui appartient.  

Je venais de me faire couper l’herbe sous le pied par plus voleur que moi.  Et le plus frustrant, c’est que je ne pouvais rien dire.  Nous savions très bien tous les deux que cet objet ne lui appartenait pas.  Mais pour l’exposer comme menteur, il aurait fallu que j’avoue l’avoir volé à Gilles, ce qui m’aurait exposé comme voleur.  Mon choix se résumait donc à me taire et perdre le chronomètre.  Ou bien tout dire, m’exposer comme voleur, être puni par ma mère, être réprimandé par Gilles et la directrice… Et quand même perdre le chronomètre.

Nous sommes retournés à la maison.  Dans ma tête et mon coeur d’enfant bouillaient rage et frustration.  Plus que jamais, je venais d’avoir une leçon comme quoi les riches sont des malhonnêtes qui volent aux pauvres.  Bien que je ne puisse rien faire contre monsieur Jodoin, cette situation était inacceptable et je n’allais pas en rester là.

 

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