Ne souffre point de l’adversité celui qui sait la manipuler

Je ne me souviens pas de la date exacte, mais cette anecdote remonte à la fin du 20è siècle ou début du 21e.

Ça faisait environ cinq ans qu’internet avait fait son apparition dans les foyers. C’était l’époque pré-Google, pré-Facebook, Pré-Twitter, pré-Instagram, pré-Youtube. Dans ces années-là, le moyen par excellence pour avoir accès à un public, c’était via les forums d’échanges et de discussions.

Tel que je l’ai décrit en 2012 dans le billet Les 9 étapes de la naissance, la vie et la mort d’un forum, les choses se passaient presque toujours comme suit: Le forum est créé. Au début, tout le monde est émerveille de cet outil de communication. Dans un laps de temps variant entre 5 à 10 mois, c’est l’harmonie totale. Puis, tel que j’en ai parlé en 2009 dans le billet Devenez membre de la CIA (Cyber Irresponsible Asshole) en 5 leçons faciles, voilà qu’arrive un enfoiré qui commence à faire chier les autres car il se sent à l’abri de représailles, du fait qu’il est derrière son écran et que « internet, c’est pas la vraie vie. »

Bientôt, d’autres suivent son exemple, les emmerdements commencent, et les membres du forum se divisent en sept camps:

  1. Les agresseurs.
  2. Leurs victimes, qui ripostent.
  3. Ceux qui se plaignent de ces guerres.
  4. Ceux qui encouragent les guerres car « ça met de la vie dans le forum ».
  5. Les modérateurs qui, trop souvent, profitent de leur position pour faire partie du problème.
  6. Les administrateurs qui, en général, ne foutent rien pour régler le problème.
  7. Les spectateurs qui se contentent d’en rire.

Bref, tout ça pour dire que la majorité des membres des forums se retrouvaient rapidement avec des ennemis. C’était mon cas.

Au tournant du siècle, beaucoup d’internautes se créaient un journal intime. Du moins, aussi intime que puisse l’être quelque chose que l’on met sur le net. Et ça, à une époque où on n’avait pas encore l’option de mettre nos écrits en privé, ça a causé plus d’un drame dans la vraie vie, lorsque l’entourage d’une personne découvrait son blog et y voyait ce qu’elle pensait d’eux. Également, beaucoup se créaient des pages web pour diffuser leur art, leur travail, leur humour.

Et c’est ainsi que quelqu’un s’est amusé à me piquer mon logo de requin qui joue de la guitare, ainsi que mon nom. Il a enregistré steverequin.com et il a créé une page web dans laquelle il diffusait de court sketchs en vidéo de son cru. Il était évident qu’il tentait de recréer à sa manière le concept des Têtes à Claques, sans en avoir les moyens techniques ni le talent.

Pour autant que je sache, ce vol n’était pas personnel. Je ne connaissais pas ce gars-là. Peut-être avait-il lu mon nom quelque part et il l’avait trouvé original. Ou peut-être avait-il créé lui-même Steve Requin par hasard quelques années après moi.

N’empêche que ça me posait un problème. Étant donné que je cherchais moi-même à me créer ma propre page web à mon nom, le fait qu’il l’avait déjà enregistré me contrariait. Je me demandais comment est-ce que je pourrais le récupérer. Chose d’autant plus difficile, du fait qu’aucune loi ne régissait encore internet.

Je suis donc allé sur ce forum que je fréquentais, pour voir si je pourrais y trouver conseil. Dans le sujet « Parlez-nous de vos projets », j’ai écrit quelque chose dans le style de: « Je veux juste vous dire que je n’ai rien à voir avec la page steverequin.com », en ajoutant un lien direct. Quelques membres ont commenté, tel que je dis plus haut, sur le fait que le gars semblait vouloir recréer le style des Têtes à Claques.

Et c’est là que sont intervenus mes ennemis, en raillant comme quoi il fallait s’attendre de ma part à une nouvelle tentative de poursuite judiciaire. (Ils faisaient référence à une poursuite que j’avais intenté contre un ex-employeur pour harcèlement moral au travail.)

Cette intervention de mes ennemis m’a fait réfléchir. Je les connaissais bien et je savais ce qu’ils étaient capables de faire. J’ai compris que si je demandais dans le forum des conseils pour faire en sorte que cette personne cesse d’utiliser mon nom, ils allaient aussitôt se rallier du côté de l’imposteur. L’un de mes ennemis étant très fort pour évoquer les clauses légales, je me doutais bien qu’il serait capable de le contacter afin de lui dire exactement quoi faire pour s’assurer d’avoir la propriété légale de steverequin jusqu’à la fin des temps.

J’ai alors compris ce que je devais faire. Retournant à mon clavier, j’ai répondu:

« Le poursuivre? Allons donc, il n’y a pas de profit à tirer d’une personne pauvre et inconnue. Je planifie au contraire de le laisser continuer sans intervenir. S’il n’arrive pas à percer en humour, je n’en serai pas plus mal. Mais s’il améliore ses sketchs et son style et qu’il devient riche et célèbre, alors LÀ, je le poursuivrai. J’ai plusieurs preuves recevables légalement comme quoi j’utilise le nom Steve Requin depuis au moins huit ans avant lui. À ce moment-là, non seulement devra-t-il me verser la quasi-totalité de ses gains, je profiterai de ce tremplin médiatique pour lancer ma propre carrière d’auteur à la télé. »

Une semaine plus tard, ce que j’avais prévu arriva. La page steverequin.com disparut du net.

Lorsque tu as des ennemis qui ne cherchent qu’à te nuire, ceux-ci ne peuvent supporter l’idée que tu puisses tirer profit d’une situation. Dans ce temps-là, ils font tout en leur possible pour saboter cette opportunité. Dès que j’ai compris ceci, je n’avais plus qu’à leur faire croire que mon but était le contraire de ce que je voulais vraiment. Alors en cherchant à me nuire, ils ne se doutaient pas qu’au contraire, ils mettaient leurs efforts à travailler au meilleur de mes intérêts.

Un an plus tard, dès que le nom redevint libre, je m’en suis aussitôt emparé, le renouvelant annuellement, avant de le greffer à ce blog que vous lisez en ce moment.

Il y a un proverbe qui dit : Sois près de tes amis, et encore plus près de tes ennemis. Pour ceux qui se demandent où se situe la logique de ce dicton, vous venez d’en lire un bon exemple. À partir du moment où tu sais ce qui motive tes ennemis, tu n’as plus d’ennemis. Tu n’as que des gens que tu peux aisément manipuler à travailler pour toi. Et lorsqu’ils sont motivés par la haine, ils savent se montrer beaucoup plus efficaces dans leur travail que le seraient la majorité de tes amis.

Une réflexion au sujet de « Ne souffre point de l’adversité celui qui sait la manipuler »

  1. On m’a demandé d’autres exemples de manipulation de gens toxiques à notre avantage. Je n’en ai que deux, pas assez pour tout un billet. Alors je vais les mettre ici.

    1) À peu près à la même époque que cette histoire, je ne me souviens plus exactement de tous les détails. Mais j’avais un texte à écrire, et je n’en connaissais pas le sujet à 100%, et c’était avant Google. Il m’était arrivé, par le passé, d’essayer de me renseigner sur un sujet sur ce forum. Tout ce que j’ai eu, ce fut des « Débrouille-toé! » Alors cette fois-ci, j’ai opté pour l’option inverse: J’ai affirmé des choses, en sachant d’avance que j’étais dans l’erreur. Ça n’a pas tardé que les négatifs du forums se sont fait un plaisir de m’humilier en étalant les bonnes informations afin de prouver que j’avais tort. J’ai donc pu écrire mon texte en (désormais) toute connaissance de cause.

    2) J’avais, dans mon entourage, une illustratrice extrêmement talentueuse. Elle faisait des portraits-caricatures très ressemblants, d’un style que l’on aurait pu croire tirés de dessins animés. Elle chargeait cher, mais elle le valait. Elle avait aussi un orgueil démesuré et souffrait d’un viscéral complexe d’infériorité. Le genre de personne qui voit de la compétition partout. Et surtout, qui ne peux pas supporter que l’on complimente toute personne ayant moins de talent qu’elle.

    Nous avions une amie commune qui aurait bien voulu se voir en version dessin, mais elle n’avait pas envie de payer si cher. Et en même temps, elle n’aurais jamais osé lui demander un rabais. Alors je lui ai proposé un truc: Avec mon pousse-mine, je lui ai fait sa caricature, mais juste en quelques traits. On parle ici d’un petit dessin premier-jet primitif de la taille d’un 5¢ qui ne m’a pas pris plus que 30 secondes. Et au lieu de le scanner, je l’ai pris en photo, ce qui a laissé l’image grisâtre. Je lui ai suggéré d’en faire son avatar de Facebook, en commentant comme quoi elle trouve mon dessin mignon.

    Ça n’a pas manqué. Après 2 ou trois commentaires amers de la part de l’illustratrice, trois semaines plus tard, elle lui a fait cadeau d’un superbe dessin couleur, pour lui montrer c’est quoi, un VRAI portrait-caricature-cartoon.

    En conclusion: À partir du moment où on sait ce qui motive les gens haineux, on peut aisément les manipuler pour leur faire faire n’importe quoi.

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