Préposés aux maléficiaires, 1 de 5 : L’embauche et la désillusion.

Introduction
J’ai longtemps hésité à raconter ce qui suit.  Et c’est idiot, parce que ce qui me retenait, c’était la crainte de passer pour un irresponsable.  Vous savez, le genre de personne qui croit vraiment (ou bien qui tente très fort de convaincre tout le monde incluant lui-même) que jamais rien n’est de sa faute.  Que tous les revers qu’il subit ne sont que les fruits du hasard ou bien de la faute des autres.

J’avoue, avant mes trente-cinq ans où à peu près, j’étais comme ça.  Mais depuis, j’ai appris à faire la juste part des choses.  Et avec les années, j’ai appris à me regarder en premier lorsque je suis dans une position fâcheuse.  Alors quand je me demande « Qu’est-ce que j’ai fait pour me mériter ça? », ce n’est jamais une question rhétorique.  C’est sincère.  Je fais beaucoup d’introspection pour voir ce que j’ai pu dire, faire, ou même être, pour m’attirer ces problèmes. Mieux encore : Je n’hésite plus du tout à le demander aux autres.  Car ceux qui m’entourent ont assez de recul pour voir l’image dans son ensemble, et peuvent ainsi constater un bon nombre de détails qui m’échappent.  C’est le principe du spectateur.  Celui-ci, témoin du déroulement de l’histoire, la connait mieux que n’importe quel de ses personnages.  

Et pour être certain d’être renseigné adéquatement, je prends bien soin de leur préciser que je ne me fâcherai pas contre eux s’ils me disent une vérité qui puisse sembler blessante.  Car oui, je suis orgueilleux.  Mais je mets mon orgueil au bon endroit.  Je ne veux pas simplement donner l’illusion que je fais bien.  Je veux bien faire.  Pour bien faire, je dois corriger mes erreurs.  Si je veux corriger mes erreurs, il faut d’abord que je sache où l’erreur se situe au juste.

Malgré toute cette bonne volonté, il arrive qu’en effet, des fois, on n’a d’autres choix que de constater que les revers que l’on subit sont en grande partie dus aux autres.  Mais pour en arriver à cette conclusion de manière pertinente, encore faut-il commencer par le processus d’introspection que je décris plus haut.

Et c’est comme ça que j’en suis arrivé à la conclusion que non seulement moi, mais aussi plusieurs dizaines de personnes, avons été victime de manœuvres pas nettes qui nous ont, pour la plupart, coûté une carrière et beaucoup d’estime de soi.

Je vais devoir modifier plusieurs noms pour ne pas faire de la diffamation, puisqu’il m’est impossible de prouver mes dires de manière légale.  Mais sinon, oui, il s’agit de la stricte vérité.

Cette histoire sera en cinq parties :

  1. L’embauche et la désillusion.
  2. L’apprentissage et les premiers abus.
  3. Tout faire pour se conformer.
  4. Le harcèlement et les renvois successifs.
  5. Les nombreux débouchés post-CHSLD.

Ça va comme suit.

Comme bien des gens au Québec, au printemps de 2020, j’ai entendu l’appel du ministre Legault.  Avec la pandémie qui surcharge notre système de santé, ils avaient besoin de former et d’embaucher 10 000 préposés aux bénéficiaires.  Je me suis porté candidat.  J’ai été choisi.  En juin, j’ai commencé la formation de trois mois, que j’ai réussi diplômé.  Le 21 juillet, j’ai commencé mon stage dans un CHSLD.  Le 11 septembre, j’ai été embauché officiellement.  Et après une probation de 45 jours (45 jours de travail, et non 45 jours de suite), je devais devenir employé syndiqué, avec les mêmes droits que tous les autres travailleurs de la santé.

Oui, « devais »… Car on m’a congédié le 29 octobre, au jour 38 de ma probation.  Je ne vous garderai pas en suspens; oui, je me suis retrouvé un autre poste de préposé aux bénéficiaires, au privé, à salaire semblable, mais avec de bien meilleures conditions de travail.  Et ça ne m’a pris que 48 heures entre le moment où j’ai soumis ma candidature, et celui où j’ai été embauché.  Je vous expliquerai comment plus tard.  En attendant, commençons par le commencement.

Mardi le 2 juin 2020. Je m’inscis.

Lundi le 8 juin 2020.  Je reçois un courriel de la part du CISSSME (Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie Est), m’invitant à compléter mon processus de sélection au programme de bourses d’études.

Mardi le 9 juin.  Je reçois un appel d’une personne du CISSSME pour une entrevue téléphonique. Tout se passe bien.  Elle me demande ensuite de lui envoyer le reste de mes documents afin de compléter mon dossier. Je le fais.

Jeudi le 11 juin.  Je reçois un appel de Mme Solange Bleau, directrice du CHSLD Champfleury.  Mme Bleau me passe une entrevue téléphonique.  À la fin de celle-ci, elle m’invite à aller me présenter en personne au CHSLD dans l’heure qui suit.  J’y vais.  Je passe en entrevue de nouveau.  Je réponds de manière satisfaisante aux questions, et aux mises en situations que l’on me propose.  Puis, on m’annonce que je suis embauché, et que je commencerai à travailler là, à la fin de ma formation.  Je signe mon contrat d’embauche, et je laisse un spécimen de chèque pour le dépôt direct de mon futur salaire.

À ce moment-là, j’étais totalement ignorant que le programme de formation du Gouvernement était payé par les fonds publics, et devait nous former pour travailler dans un des CHSLD qui fait partie du CISSSME, c’est-à-dire dans le système de santé public.  Or, le CHSLD Champfleury était du secteur privé.  N’étant pas familier avec le système de santé, comme la majorité des candidats à cette formation d’ailleurs, comment aurai-je pu le savoir?

Lundi le 15 juin.  Je commence ma formation de trois mois au Centre de Formation Professionnelle Campbell.  Nous sommes vingt-deux étudiants.  La profession semble n’attirer surtout que des femmes, car il n’y a que trois autres hommes en classe.  Et à ma grande surprise, malgré mes 51 ans, je suis le 2e plus jeune des quatre.

En faisant connaissance pendant les pauses, nous réalisons bientôt que seize d’entre nous avons déjà notre contrat d’embauche, tous avec le CHSLD Champfleury.  Et pour les six autres, la chose allait se dérouler dans l’ordre suivant : Formation, stage, diplôme, embauche.  Nous seize ne nous sommes pas questionnés outre-mesure.  Nous nous considérions tout simplement chanceux, heureux de la sécurité d’avoir déjà notre contrat de travail.

Nous avons droit à une bourse de $9 120.00 divisée en trois versements mensuels de $3 040.00.  À cause de complications dont les raisons m’échappent, personne ne la reçoit aux mêmes dates.  Certains la reçoivent rapidement, d’autres très tard.  Moi, je reçois d’un seul coup deux des trois versements, tandis que Paul, un camarade de classe, ne la reçoit pas du tout.

Le 21 juillet, jour de mon 52e anniversaire.  Nous, les seize embauchés d’avance, débutons notre stage au CHSLD  Champfleury.  Les six autres sont partis dans des centres d’hébergements du CISSSME.

Dès la première réunion d’informations, tout le personnel nous semble sympathique.  La directrice Bleau nous raconte les grandes lignes de l’Histoire du CHSLD, et nous explique qu’il s’agit d’un centre conventionné, c’est-à-dire privé, mais en partenariat avec le système public.  Par conséquent, nous avons un contrat d’embauche avec le Gouvernement, mais aussi un contrat avec Champfleury.  Ce sont eux qui reçoivent notre salaire annuel de $49 000.00, qu’ils vont commencer à nous distribuer deux semaines après notre date d’embauche qui sera le 11 septembre.  Nous nous engageons ensuite à respecter notre contrat gouvernemental, qui est d’un an.

Elle nous précise aussi une autre chose : celui ou celle qui quitterait volontairement le Champfleury avant le 12 septembre 2021 n’aura pas respecté son contrat avec le gouvernement, et devra rembourser les $9 120.00 de la bourse d’étude.

« Oui, mais si on se fait mettre dehors parce qu’on ne fait vraiment pas l’affaire? » demande une camarade de classe.   « Parce que, tsé, entre la théorie à l’école et la pratique avec de vraies personnes en fin de vie… »
« C’est prévu dans votre contrat. »,
répond la directrice. « Dans le cas d’un congédiement, vous n’aurez pas à rembourser.  Ça ne sera pas un départ volontaire, ça va être nous qui jugeons que vous n’êtes pas faits pour ce métier. »

Voilà qui soulage nos craintes.  Elle rajoute cependant :

« Mais ils ne faut pas nous prendre pour des idiots.  Si vous faites semblant de ne pas comprendre votre travail, ou si vous faites exprès pour vous faire jeter dehors, on va s’en rendre compte tout de suite.  À ce moment-là, vous aller devoir payer. »

La directrice nous explique ensuite que nous serons en apprentissage pendant sept semaines, soit du 21 juillet jusqu’au 11 septembre.  Nous serons formés par d’autres PAB (préposés aux bénéficiaires) qui sont déjà à l’emploi de Champfleury.  Si au bout de cette formation nous démontrons que nous faisons l’affaire, alors là, on sera embauchés officiellement. Puis, suivront ensuite quarante-cinq jours de probation.  On ne parle pas de jours de suite, mais bien de jours de travail.  À cinq jours par semaine, donc à vingt jours par mois, on parle de neuf semaines de travail.  Ensuite, nous serons vraiment des employés à temps complet du Champfleury, avec tous les avantages que ça comporte.

La directrice nous encourage fortement à se plier aux règles, au style et à la manière de travailler du Champfleury.  D’être caméléon, comme elle le dit.

Puis, seul homme parmi ces dirigeants féminins, nous rencontrons Michel, notre représentant syndical.  Il nous explique que même si on ne sera pas syndiqués avant le 6 novembre, soit dans quatre mois, il nous recommande fortement de signer la carte de membre et la lui retourner au plus vite.  Parce que même si on ne joint pas, les cotisations syndicales sont enlevées automatiquement de notre chèque de paie, et ce à partir du 11 septembre.  Il est donc tout de notre intérêt d’en faire partie.

Puis, arrive le sujet de la disponibilité et des horaires.  La directrice nous dit que, selon notre contrat gouvernemental, nous devons être disponibles au moins un weekend sur deux.  Notre horaire est aussi étroitement relié à notre salaire. À la base, nous sommes payés  $20.55.  Pour se rendre au $26.00 promis par le ministre Legault, il faut accepter de travailler sous certaines conditions car ce sont ces conditions qui donnent des primes.  Prime de soir, prime de nuit, prime de weekend, prime de quart de travail double, prime de remplacement, prime de jours fériés, sans oublier la prime de travail en temps de Covid-19. Il y a même une prime d’assiduité : Chaque semaine de travail de 5 jours se mérite $50 en banque, jusqu’à atteindre le montant de $1000.  La moitié est versée à tous les six mois.  Mais si on a le malheur de faire moins que cinq jours par semaine, notre montant accumulé retombe à zéro.  Ce n’est qu’une fois toutes ces primes accumulées que l’on se retrouve, en moyenne, avec le salaire de $26 promis.

Ceci étant expliqué, la directrice nous a distribué notre formulaire de disponibilité, sur lequel nous sommes invités à cocher quand nous sommes prêts à travailler : Jour, soir, nuit, un weekend sur deux ou bien tous les weekends.

Ces révélations ont soulevé un tollé.  Un de mes camarade de classe se plaint que l’on nous a promis une licorne, et que jamais il n’a été question que l’on se fasse payer moins que les $26 promis.  Et beaucoup de femmes de notre groupe sont mères de famille.  Cet horaire imposé va leur causer de nombreux ennuis dans leurs vies privées.  C’est donc avec beaucoup d’amertume que beaucoup d’entre nous devons choisir entre se retrouver avec un salaire de 22% plus bas que promis, ou bien sacrifier leurs vies sociales et familiales.  Ça ne fait même pas une heure que nous sommes ici, que ça parle déjà de partir.  Mais voilà, aucun d’entre nous ne peut se permettre de rembourser $9 120.00, surtout en se retrouvant du jour au lendemain sans emploi, surtout en temps de pandémie où les emplois sont plus rares.  C’est donc à contrecœur que chacun et chacune remplis sa feuille de disponibilité.

Quant à moi, je ne partage pas les revendications de mes camarades de classe. Premièrement, je n’ai jamais gagné plus que $15.50 de l’heure.  Je ne vais donc certainement pas me plaindre d’en gagner $20.55 de base.  Et ensuite, ce n’est pas comme si je n’allais recevoir que ce montant.  Je compte bien me ramasser toutes les primes. À 52 ans, il y a longtemps que mes enfants sont adultes et ont quittés la maison.  De plus, je suis célibataire et j’habite à 20 minutes à pied de ce CHSLD.  Je compte bien me dévouer pour mon employeur en me mettant en disponibilité totale.  J’ai tout coché :   Jours, soirs, nuits, weekends, jours fériés, horaire double, remplacements de dernière minute.  Et jamais on ne m’entendra dire du négatif de qui que ce soit, ni au sujet du travail, ni sur les anciens employés, ni sur la direction. Cette carrière est une opportunité unique qui n’arrivera pas deux fois dans une vie. Ce n’est pas le moment de faire le con et de s’arranger pour la perdre.  

Il y a cinq ans, lorsque j’étais concierge résident dans une tour à condos de luxe à l’Île-des-Sœurs, je travaillais de 12 à 16 heures par jour, en plus d’être sur appel pour toute urgence 24/7, chose qui arrivait à toute heure du jour, du soir et de la nuit.  Je n’étais en congé que de 8h à 16h le mardi et le mercredi.  Et pour tout ce travail, je gagnais un salaire fixe équivalent à $15 multiplié par 40 heures par semaine, moins déductions.  Un jour, je me suis rendu compte que si je divisais mon revenu par mes heures de travail réelles, je gagnais moins que le salaire minimum.  Après avoir vécu ce genre de magouilles, vous comprendrez que ce ne n’est ni l’horaire ni le salaire de ce CHSLD qui vont me poser un problème. Par conséquent, je ne partage pas du tout le sentiment de déception et de frustration de mes camarades de classe. Sûr, je les soutiendrai toujours moralement dans leurs démarches.  Mais au travail, si mon amitié et mon respect va à mes collègues, ma loyauté ne va qu’à celui qui signe mon chèque de paie. 

Je compte bien être le parfait employé, sans histoires, toujours au service de son patron.

À SUIVRE

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