Préposés aux maléficiaires, 2 de 5: L’apprentissage et les premiers abus

Imaginez que vous vivez la situation suivante :  Vous vous êtes endetté de prêts étudiants pour suivre une année de formation.  Une fois diplômé, vous vous êtes cherché du travail par vos propres moyens.  Après en avoir décroché un, ça vous a pris dix ans avant de vous hisser à un salaire qui va autour des 25$ de l’heure.  

Puis, du jour au lendemain, vous voyez seize blancs-becs débarquer sur votre lieu de travail.  Ils ont une attestation d’études professionnelles de trois mois au lieu d’un diplôme d’un an d’études, et malgré ça ils sont PAB au même titre que vous. Et non seulement leurs cours étaient gratuits, ils ont été payés $9 120.00 pour les suivre. Et ils n’ont pas eu à lever le petit doigt pour se trouver du travail à la fin de leurs études, on leur en a automatiquement assigné un. Et ils ont beau n’avoir aucune expérience, ils commencent au même salaire que vous.  

Comme si ça ne suffisait pas, faute de trouver des volontaires, on vous assigne à l’un de ces parvenus pour lui apprendre comment faire votre travail.  Et cela va vous ralentir dans votre tâche durant les sept semaines que durera son stage. 

Ah, mais attention, l’employeur ne sera pas un ingrat.  Pour vos services de formateur, vous avez droit à une prime : Un beau gros 5$.

Pas de l’heure.  Par jour!

Lorsque l’on se met à la place des PAB expérimentés qui vivent cette situation, on peut comprendre qu’ils puissent se sentir couillonnés par le système qui ne leur a jamais fait de cadeau, mais qui nous favorise injustement par rapport à eux.  Et ce misérable 5$… Comme on dit par chez nous ; C’est rire du monde!  Dans de telles conditions, pas étonnant qu’ils ont du ressentiment à notre égard, et ce avant même de nous avoir rencontrés.  Et pour près de la moitié d’entre eux, ça se manifeste par un fort sentiment de mépris.

Et pour terminer la chose en beauté, même pour ceux qui y mettent de la bonne volonté, il ne faut pas oublier que même si ce sont d’excellents préposés aux bénéficiaires, ça n’en fait pas des professeurs pour autant.

Rajoutez à ça le fait qu’à toutes les deux ou trois semaines, alors que les anciens travaillent toujours aux mêmes heures, sur le même étage et dans la même section, les nouveaux se font changer d’équipe, de section, d’étage et de quart de travail à toutes les deux ou trois semaines.  Voici ce que ça représente pour nous : 

  • Il y a deux équipes par étage, et chaque équipe a sa façon de travailler.
  • Chaque équipe s’occupe de deux sections.  Chaque section comporte des résidents différents avec des besoins différents.  Ça fait déjà quatre façons différentes de travailler.
  • Multiplié par trois différents quarts de travail, ça fait douze différentes façons de travailler.
  • Multiplié par trois étages, ça fait trente-six façons différentes de travailler.

Mais nous, les nouveaux, on a appris une 37e façon : celle de l’école, c’est-à-dire la façon officielle.  Or, aucune des 36 autres équipes ne s’y conforme à 100%.  Les raisons sont multiples : Certaines façons qui étaient officielles il y a dix ans ne le sont plus aujourd’hui.  Ou bien, c’est à cause que dix ans après la formation, ils ont eu le temps d’en oublier. Ou bien ils sont habitués à travailler avec des raccourcis, que ce soit par limite de temps, par lassitude ou bien par paresse. 

Nous tous, qui sortons fraîchement de l’école, sommes abasourdis par ces façons de travailler.  Mais voilà, la directrice Bleau nous l’a bien dit : Il faut être caméléon.  Nous ne sommes pas là pour faire la leçon à ces PAB chevronnés qui ont une décennie d’expérience derrière eux.  Nous sommes là pour apprendre à travailler au CHSLD Champfleury dans le style du CHSLD Champfleury, point.

Hélas, le style du Champfleury est une gifle constante à notre conscience, à notre sens de la décence, voire à notre humanité.  Nous savions tous que le système de santé est congestionné pour cause de trop de résidents et pas assez de préposés.  Et que par conséquent, les PAB sont surmenés, et les résidents sont négligés, voire malmenés.  C’est la raison pourquoi nous avons répondus à l’appel du Ministre Legault.  Nous voulions faire une différence positive, autant dans le travail des PAB en leur permettant de souffler, que dans la vie des résidents en prenant le temps de les traiter avec soin, en y mettant du cœur.  C’est que les gens de cette génération, ce sont ceux qui se sont occupés de nous lorsque nous étions bébés, enfants, adolescents.  C’est la génération de nos parents, nos grands-parents, nos professeurs, nos médecins, nos entraineurs, nos gardiens. Ils ont été là pour nous.  Et aujourd’hui, c’est à notre tour d’être là pour eux. 

Malheureusement, la première chose que l’on nous apprend, et ce dès le premier jour de stage, c’est que nous ne sommes pas au service des résidents.  Nous sommes au service de l’horaire. Entre 7:00 et 8 :00, il faut réveiller, laver, habiller, et installer à la salle à dîner au moins six des dix résidents de notre section. Les autres mangent à leur lit, soit par obligation physique, soit par manque de temps pour les préparer. Et tout le monde doit être nourri en vingt, trente minutes maximum, car ensuite il faut donner les bains et douches du jour.  Chaque soin donné aux résidents ne doit pas prendre plus de vingt minutes, mais on nous conseille de s’arranger pour tout faire en dix.  Par conséquent, nous n’avons pas le temps de parler aux résidents, de les connaitre, de les rassurer.  Nous sommes ainsi mis sous pression constante et quotidienne dans laquelle il nous est impossible de satisfaire l’horaire, à moins de faire comme les anciens, et traiter les gens non pas comme des êtres humains mais bien comme du bétail.

Quand on met tout ça ensemble, ça fait que nous, les nouveaux, on se retrouve dans une atmosphère hostile où on nous fait sentir malvenus dès le départ, formés par des gens qui ni ne savent ni ne veulent donner une formation, où ce que l’on a appris la veille ne compte plus le lendemain, où l’on nous pousse à devenir envers les résidents exactement ce que l’on s’est engagés à ne pas être, et où on n’a pas notre mot à dire car notre avenir dépend de la parole et du bon-vouloir de ces anciens qui nous méprisent.  Car aux yeux de la direction, notre parole ne vaut rien contre la leur.

Et c’est dans de telles conditions que l’on essaie tant bien que mal d’apprendre le métier. Et pour certaines personnes, trop d’instructions contradictoires font qu’ils ne savent plus où donner de la tête. C’est ce qui est arrivé à Caroline, une de nos camarades de classe. Du jour au lendemain, elle a disparu du CHSLD. La direction nous a expliqué que dès qu’elle rentrait dans une chambre, elle ne savait jamais quoi faire ni par quoi commencer, et elle figeait. On l’à donc remercié de ses services.

Ceci ne ressemble pourtant en rien à la Caroline que l’on a connu dans nos cours de formation. Aussi, nous avons tous l’impression qu’elle a été choisie au hasard par la direction du Champfleury afin de servir d’exemple. Si c’est le cas, ça a réussi. On a vite compris qu’aucun d’entre nous n’est à l’abri. Voilà qui nous force à endurer les abus de toutes sortes. Une chose est sûre cependant parmi la majorité des quinze qui restent, et c’est que dès que leurs contrats d’un an prendront fin, ils vont tous partir d’ici et aller travailler ailleurs.

Sans pour autant se prendre pour le Messie, nous croyions sincèrement que notre arrivée allait améliorer les choses. Mais apparemment, être caméléon, ça signifie maintenir le statu quo.  Par exemple, on s’imaginait qu’en travaillant avec les anciens PAB, le travail se ferait plus vite.  Ce n’est pas le cas.  Au lieu de nous faire travailler avec eux, beaucoup nous font travailler à leur place.  Pendant ce temps-là, ils sont sur leur cellulaire, à parcourir le net ou à texter.  Quant à ceux qui travaillent avec nous, ils se gardent les résidents les plus faciles et nous refilent les cas les plus difficiles.  Et lorsque la direction leur demande des comptes sur le fait que le travail ne va pas plus vite qu’avant notre arrivée, ils ne vont certainement pas avouer leurs comportements.  Ils nous blâment, ce qui nous mérite des réprimandes de la part de la direction.  Se défendre ne donne rien.  Que vaut notre parole de nouveaux qui n’ont pas fait leurs preuves, contre celle de gens qui occupent ce poste depuis une décennie?

Quant à moi, les premières semaines, je n’ai pas trop à me plaindre.  Comme PAB-guide, j’ai eu la chance de tomber sur Julio, un vrai professionnel qui connaît son affaire.  Et c’était l’un des rares à s’être porté volontaire.  Julio est un homme de peu de mots.  Mais lorsqu’il parle, ça compte.  Par exemple, il me dit parfois :

« Bon!  À l’école, on t’a probablement appris à faire comme ceci.  Mais nous, on va plutôt faire comme cela, et voici pourquoi. »

Julio est apprécié autant des résidents que de ses collègues.  Il possède aussi une certaine sagesse, ce qui fait qu’il sait se tenir loin des jeux de pouvoir, des racontars et des clans. À chaque fois qu’un collègue vient lui rapporter que telle personne a dit telle chose sur tel sujet, il écoute, mais se garde bien de commenter.  J’ai également constaté que pendant l’heure du dîner, il ne se mêle pas aux gens.  Il reste dans la salle des casiers et y mange son lunch tout en allant sur le net sur son téléphone.  Je ne pouvais pas tomber sur un meilleur modèle.

Un jour cependant, au milieu de ma 3e semaine d’entrainement, il m’arrive un peu gêné et me dit :

« Mon ami, dis-moi… Est-ce que je peux te poser une question personnelle?  Mais ne te sens pas obligé d’y répondre si tu n’es pas à l’aise. »
« Vas-y! »
« En couple ou célibataire? »

Je le regarde d’un air intrigué.  Il rajoute :

«  Ce n’est pas moi qui veut le savoir.  C’est une femme ici, qui m’a demandé de te poser la question. »
« Une résidente ou une employée? »
« Ha! Ha! Une employée, rassure-toi. »

Ceci est loin de me rassurer.  Et je le lui explique.

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai appris à la dure qu’il ne fallait jamais mêler carrière avec amour et/ou sexualité.  Parce que le jour où ça va cesser de fonctionner entre nous deux, on va être obligés de se revoir au boulot.  À partir de ce moment-là, chaque personne raconte les pires merdes au sujet de l’autre à ses collègues, des trucs pas nécessairement vrais d’ailleurs. L’atmosphère au travail devient merdique, et ça se conclut généralement par l’un des deux qui démissionne ou bien qui se fait jeter dehors.  Si je commence une nouvelle carrière, ce n’est pas pour prendre le risque de me la saboter, surtout dès le départ.  Alors non, désolé pour cette femme, qui qu’elle soit, mais je ne suis vraiment pas intéressé. »

Mon raisonnement peut sembler pessimiste, il n’en est pas moins réaliste.  Cette femme ne connait rien de moi.  Nous ne nous sommes jamais parlé. Elle m’a seulement vu.  Et encore, je portais un masque.  Ce qui signifie que ce sont mes yeux et mon physique qui lui ont donné envie de moi.  Ce n’est pas avec une base comme celle-là que l’on obtient une relation durable.  Julio comprend mon raisonnement, et a rapporté mes parole à sa collègue.

N’empêche qu’en y repensant, j’aurais dû mentir et me dire marié et père de famille.  Comme ça, je n’aurais pas passé le reste de mon séjour dans ce CHSLD à me demander si c’était vraiment une coïncidence que trois jours plus tard, on m’a changé  d’étage et d’équipe, et que j’ai commencé à subir du harcèlement moral et psychologique au travail.

En 1697, dans sa pièce The Mourning Bride, l’auteur britannique William Congreve a écrit une phrase qui est restée célèbre : Hell has no fury like a woman scorned. L’Enfer n’a pas de fureur qui égale celle d’une femme dédaignée. Plus de trois siècles plus tard, je crains que cette règle soit toujours en vigueur. 

Du côté des nouvelles préposées, ça gronde.  Presque tout le monde travaille les weekends, malgré le fait qu’elles en ont demandé un sur deux sur la feuille de disponibilité.  Et toutes celles qui ont des enfants et des adolescents se sont vues refusées leurs demandes de congé pour assister à la rencontre parents-professeurs de la rentrée scolaire.  Pourtant, peu importe à qui on pose la question, tout le monde nous dit la même chose.  Les ressources humaines nous confirment que l’on a droit à un weekend de congé sur deux.  Les représentants syndicaux aussi.  Et nos six camarades de classe qui travaillent dans des centres du CISSSME plutôt qu’au CHSLD Champfleury nous confirment qu’ils les ont, eux.  Alors pourquoi pas nous?  Mme Solange Bleau, directrice de Champfleury, n’a pas tardé à nous donner la réponse :

« Vous êtes sous contrat gouvernemental.  Les employés de Champfleury ont LEURS conditions de travail avec LEUR convention collective.  Et vous avez VOS conditions de travail avec VOS conventions collectives avec le gouvernement.  De plus, vous êtes en stage.  En probation.  Par conséquent, vous devez être disponibles pour nous, 24 heures, 7 jours.  Tout refus de vous conformer à votre horaire équivaut à un refus de travailler, et sera traité comme un départ volontaire. » 

Peut-être. Mais ça n’explique pas pourquoi nos six camarades du CISSSME, eux aussi sous contrat gouvernemental, ont droit à leur weekend sur deux. Nous, ce à quoi nous avons droit, c’est au changements incessants d’équipes, d’étages et de patients. Remplacements de dernière minute.  Quarts de travail double.  Surcharge de travail pour cause d’absentéisme excessif des anciennes employées, sans conséquences pour elles puisque syndiquées.  Et chaque protestation de notre part se mérite la menace de diminution de salaire, de ne pas recevoir la permanence promise, voire de renvoi.  Et tout ça sous la crainte de devoir rembourser les $9 120.00 si on quitte. Ou même si on se fait renvoyer, en sachant très bien que la notion de congédiement ou de départ volontaire était ouverte à l’interprétation.  Leur interprétation.

Les nouvelles PAB vivent quotidiennement les remarques rabaissantes et les insultes de la part des anciennes qui ne se gênent plus pour étaler au grand jour leurs sentiments de mépris.  Les plaintes contre elles à la direction ne donnent rien.  L’une des nouvelles a tout simplement reçu ceci comme réponse :

« Oui, d’accord, il y a une manière de dire les choses.  Mais en même temps, tu dois admettre que si tu travaillais mieux, tu ne recevrais pas ces remarques.  Alors en quelque part, tu dois reconnaitre que tu as ta part de responsabilités dans cette situation. »

Evelyne, une camarade de classe, me confie de plus en plus souvent que le travail est loin d’être ce à quoi elle s’attendait.  Elle n’en peut juste plus.  Mais elle n’ose pas partir.  Elle en est rendue à faire des cauchemars de son travail, et se surprends de plus en plus à pleurer en rentrant chez elle.

Quant à Paul, celui d’entre nous qui n’a toujours pas reçu le moindre versement de bourse, il est dépassé par tout.  La PAB qui s’occupe de lui n’est pas très bavarde et lui explique les choses à moitié.  Il se plaint qu’on lui dit de faire tel truc, mais qu’on ne lui dit jamais pourquoi il faut faire ce truc plutôt qu’un autre.  Il ne comprend rien à la logique du travail.  Au bout d’un mois, il est le premier d’entre nous à en avoir marre et à partir.  Ironiquement, il n’aura pas à remettre sa bourse, puisqu’il ne l’a jamais reçue.

Et pour cause : C’est moi qui reçois la sienne.    

Je m’en suis rendu compte lors du second versement de la bourse, alors que j’en reçois deux d’un coup, de nouveau.  La première fois, je croyais que j’avais reçu deux des trois versements.  Mais là, je me retrouve avec quatre versements sur trois.  C’en est un de trop.  Je signale la chose à la direction, qui prend dix jours avant de me convoquer.  Je rencontre un comptable du Champfleury.  Il m’explique qu’en effet, une erreur de programmation s’est produite, et que je me suis retrouvé avec la bourse de Paul en plus de la mienne.  On me demande donc de leur rendre immédiatement la somme de $6 080.00.  Petit problème, je ne possède pas un tel montant.  Je leur demande de patienter.  On me donne 24 heures.  Je me rends à ma banque.  Or, ce jour-là, aucun conseiller financier n’est sur place, et l’équipe de caissier est squelettique.  Sans pouvoir transférer de mes placements dans mon compte chèque, je me vois obligé de faire une avance de fonds à partir de ma Visa jusqu’à mon compte. On m’avertit qu’une telle opération fera qu’on va me charger 19.9% d’intérêts sur le montant ainsi emprunté. Non pas à la fin du mois.  Immédiatement.  Et c’est ainsi que je dois payer plus de $300 dollars de frais pour corriger une erreur commise par mon employeur.

Employeur qui mettra un autre dix jours avant d’encaisser mon chèque.

La pauvre Evelyne, incapable d’en endurer plus longtemps, mais également incapable de rendre la bourse si elle se retrouve sans emploi, est arrivée à un compromis avec la direction.  Elle passe de PAB à aide de service.  Ça lui permet de continuer de travailler au Champfleury comme si de rien n’était.  Mais voilà, peu après l’arrivée des seize nouveaux que nous étions, la direction a réalisé qu’ils n’ont plus besoin d’aides de services, puisque nous sommes là pour aider les anciens.  Alors au bout de deux ou trois semaines, Evelyne voit son poste être aboli.

Trois sur seize de partis.  En un mois.

À SUIVRE.

Préposés aux maléficiaires, 1 de 5 : L’embauche et la désillusion.

Introduction
J’ai longtemps hésité à raconter ce qui suit.  Et c’est idiot, parce que ce qui me retenait, c’était la crainte de passer pour un irresponsable.  Vous savez, le genre de personne qui croit vraiment (ou bien qui tente très fort de convaincre tout le monde incluant lui-même) que jamais rien n’est de sa faute.  Que tous les revers qu’il subit ne sont que les fruits du hasard ou bien de la faute des autres.

J’avoue, avant mes trente-cinq ans où à peu près, j’étais comme ça.  Mais depuis, j’ai appris à faire la juste part des choses.  Et avec les années, j’ai appris à me regarder en premier lorsque je suis dans une position fâcheuse.  Alors quand je me demande « Qu’est-ce que j’ai fait pour me mériter ça? », ce n’est jamais une question rhétorique.  C’est sincère.  Je fais beaucoup d’introspection pour voir ce que j’ai pu dire, faire, ou même être, pour m’attirer ces problèmes. Mieux encore : Je n’hésite plus du tout à le demander aux autres.  Car ceux qui m’entourent ont assez de recul pour voir l’image dans son ensemble, et peuvent ainsi constater un bon nombre de détails qui m’échappent.  C’est le principe du spectateur.  Celui-ci, témoin du déroulement de l’histoire, la connait mieux que n’importe quel de ses personnages.  

Et pour être certain d’être renseigné adéquatement, je prends bien soin de leur préciser que je ne me fâcherai pas contre eux s’ils me disent une vérité qui puisse sembler blessante.  Car oui, je suis orgueilleux.  Mais je mets mon orgueil au bon endroit.  Je ne veux pas simplement donner l’illusion que je fais bien.  Je veux bien faire.  Pour bien faire, je dois corriger mes erreurs.  Si je veux corriger mes erreurs, il faut d’abord que je sache où l’erreur se situe au juste.

Malgré toute cette bonne volonté, il arrive qu’en effet, des fois, on n’a d’autres choix que de constater que les revers que l’on subit sont en grande partie dus aux autres.  Mais pour en arriver à cette conclusion de manière pertinente, encore faut-il commencer par le processus d’introspection que je décris plus haut.

Et c’est comme ça que j’en suis arrivé à la conclusion que non seulement moi, mais aussi plusieurs dizaines de personnes, avons été victime de manœuvres pas nettes qui nous ont, pour la plupart, coûté une carrière et beaucoup d’estime de soi.

Je vais devoir modifier plusieurs noms pour ne pas faire de la diffamation, puisqu’il m’est impossible de prouver mes dires de manière légale.  Mais sinon, oui, il s’agit de la stricte vérité.

Cette histoire sera en cinq parties :

  1. L’embauche et la désillusion.
  2. L’apprentissage et les premiers abus.
  3. Tout faire pour se conformer.
  4. Le harcèlement et les renvois successifs.
  5. Les nombreux débouchés post-CHSLD.

Ça va comme suit.

Comme bien des gens au Québec, au printemps de 2020, j’ai entendu l’appel du ministre Legault.  Avec la pandémie qui surcharge notre système de santé, ils avaient besoin de former et d’embaucher 10 000 préposés aux bénéficiaires.  Je me suis porté candidat.  J’ai été choisi.  En juin, j’ai commencé la formation de trois mois, que j’ai réussi diplômé.  Le 21 juillet, j’ai commencé mon stage dans un CHSLD.  Le 11 septembre, j’ai été embauché officiellement.  Et après une probation de 45 jours (45 jours de travail, et non 45 jours de suite), je devais devenir employé syndiqué, avec les mêmes droits que tous les autres travailleurs de la santé.

Oui, « devais »… Car on m’a congédié le 29 octobre, au jour 38 de ma probation.  Je ne vous garderai pas en suspens; oui, je me suis retrouvé un autre poste de préposé aux bénéficiaires, au privé, à salaire semblable, mais avec de bien meilleures conditions de travail.  Et ça ne m’a pris que 48 heures entre le moment où j’ai soumis ma candidature, et celui où j’ai été embauché.  Je vous expliquerai comment plus tard.  En attendant, commençons par le commencement.

Mardi le 2 juin 2020. Je m’inscis.

Lundi le 8 juin 2020.  Je reçois un courriel de la part du CISSSME (Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie Est), m’invitant à compléter mon processus de sélection au programme de bourses d’études.

Mardi le 9 juin.  Je reçois un appel d’une personne du CISSSME pour une entrevue téléphonique. Tout se passe bien.  Elle me demande ensuite de lui envoyer le reste de mes documents afin de compléter mon dossier. Je le fais.

Jeudi le 11 juin.  Je reçois un appel de Mme Solange Bleau, directrice du CHSLD Champfleury.  Mme Bleau me passe une entrevue téléphonique.  À la fin de celle-ci, elle m’invite à aller me présenter en personne au CHSLD dans l’heure qui suit.  J’y vais.  Je passe en entrevue de nouveau.  Je réponds de manière satisfaisante aux questions, et aux mises en situations que l’on me propose.  Puis, on m’annonce que je suis embauché, et que je commencerai à travailler là, à la fin de ma formation.  Je signe mon contrat d’embauche, et je laisse un spécimen de chèque pour le dépôt direct de mon futur salaire.

À ce moment-là, j’étais totalement ignorant que le programme de formation du Gouvernement était payé par les fonds publics, et devait nous former pour travailler dans un des CHSLD qui fait partie du CISSSME, c’est-à-dire dans le système de santé public.  Or, le CHSLD Champfleury était du secteur privé.  N’étant pas familier avec le système de santé, comme la majorité des candidats à cette formation d’ailleurs, comment aurai-je pu le savoir?

Lundi le 15 juin.  Je commence ma formation de trois mois au Centre de Formation Professionnelle Campbell.  Nous sommes vingt-deux étudiants.  La profession semble n’attirer surtout que des femmes, car il n’y a que trois autres hommes en classe.  Et à ma grande surprise, malgré mes 51 ans, je suis le 2e plus jeune des quatre.

En faisant connaissance pendant les pauses, nous réalisons bientôt que seize d’entre nous avons déjà notre contrat d’embauche, tous avec le CHSLD Champfleury.  Et pour les six autres, la chose allait se dérouler dans l’ordre suivant : Formation, stage, diplôme, embauche.  Nous seize ne nous sommes pas questionnés outre-mesure.  Nous nous considérions tout simplement chanceux, heureux de la sécurité d’avoir déjà notre contrat de travail.

Nous avons droit à une bourse de $9 120.00 divisée en trois versements mensuels de $3 040.00.  À cause de complications dont les raisons m’échappent, personne ne la reçoit aux mêmes dates.  Certains la reçoivent rapidement, d’autres très tard.  Moi, je reçois d’un seul coup deux des trois versements, tandis que Paul, un camarade de classe, ne la reçoit pas du tout.

Le 21 juillet, jour de mon 52e anniversaire.  Nous, les seize embauchés d’avance, débutons notre stage au CHSLD  Champfleury.  Les six autres sont partis dans des centres d’hébergements du CISSSME.

Dès la première réunion d’informations, tout le personnel nous semble sympathique.  La directrice Bleau nous raconte les grandes lignes de l’Histoire du CHSLD, et nous explique qu’il s’agit d’un centre conventionné, c’est-à-dire privé, mais en partenariat avec le système public.  Par conséquent, nous avons un contrat d’embauche avec le Gouvernement, mais aussi un contrat avec Champfleury.  Ce sont eux qui reçoivent notre salaire annuel de $49 000.00, qu’ils vont commencer à nous distribuer deux semaines après notre date d’embauche qui sera le 11 septembre.  Nous nous engageons ensuite à respecter notre contrat gouvernemental, qui est d’un an.

Elle nous précise aussi une autre chose : celui ou celle qui quitterait volontairement le Champfleury avant le 12 septembre 2021 n’aura pas respecté son contrat avec le gouvernement, et devra rembourser les $9 120.00 de la bourse d’étude.

« Oui, mais si on se fait mettre dehors parce qu’on ne fait vraiment pas l’affaire? » demande une camarade de classe.   « Parce que, tsé, entre la théorie à l’école et la pratique avec de vraies personnes en fin de vie… »
« C’est prévu dans votre contrat. »,
répond la directrice. « Dans le cas d’un congédiement, vous n’aurez pas à rembourser.  Ça ne sera pas un départ volontaire, ça va être nous qui jugeons que vous n’êtes pas faits pour ce métier. »

Voilà qui soulage nos craintes.  Elle rajoute cependant :

« Mais ils ne faut pas nous prendre pour des idiots.  Si vous faites semblant de ne pas comprendre votre travail, ou si vous faites exprès pour vous faire jeter dehors, on va s’en rendre compte tout de suite.  À ce moment-là, vous aller devoir payer. »

La directrice nous explique ensuite que nous serons en apprentissage pendant sept semaines, soit du 21 juillet jusqu’au 11 septembre.  Nous serons formés par d’autres PAB (préposés aux bénéficiaires) qui sont déjà à l’emploi de Champfleury.  Si au bout de cette formation nous démontrons que nous faisons l’affaire, alors là, on sera embauchés officiellement. Puis, suivront ensuite quarante-cinq jours de probation.  On ne parle pas de jours de suite, mais bien de jours de travail.  À cinq jours par semaine, donc à vingt jours par mois, on parle de neuf semaines de travail.  Ensuite, nous serons vraiment des employés à temps complet du Champfleury, avec tous les avantages que ça comporte.

La directrice nous encourage fortement à se plier aux règles, au style et à la manière de travailler du Champfleury.  D’être caméléon, comme elle le dit.

Puis, seul homme parmi ces dirigeants féminins, nous rencontrons Michel, notre représentant syndical.  Il nous explique que même si on ne sera pas syndiqués avant le 6 novembre, soit dans quatre mois, il nous recommande fortement de signer la carte de membre et la lui retourner au plus vite.  Parce que même si on ne joint pas, les cotisations syndicales sont enlevées automatiquement de notre chèque de paie, et ce à partir du 11 septembre.  Il est donc tout de notre intérêt d’en faire partie.

Puis, arrive le sujet de la disponibilité et des horaires.  La directrice nous dit que, selon notre contrat gouvernemental, nous devons être disponibles au moins un weekend sur deux.  Notre horaire est aussi étroitement relié à notre salaire. À la base, nous sommes payés  $20.55.  Pour se rendre au $26.00 promis par le ministre Legault, il faut accepter de travailler sous certaines conditions car ce sont ces conditions qui donnent des primes.  Prime de soir, prime de nuit, prime de weekend, prime de quart de travail double, prime de remplacement, prime de jours fériés, sans oublier la prime de travail en temps de Covid-19. Il y a même une prime d’assiduité : Chaque semaine de travail de 5 jours se mérite $50 en banque, jusqu’à atteindre le montant de $1000.  La moitié est versée à tous les six mois.  Mais si on a le malheur de faire moins que cinq jours par semaine, notre montant accumulé retombe à zéro.  Ce n’est qu’une fois toutes ces primes accumulées que l’on se retrouve, en moyenne, avec le salaire de $26 promis.

Ceci étant expliqué, la directrice nous a distribué notre formulaire de disponibilité, sur lequel nous sommes invités à cocher quand nous sommes prêts à travailler : Jour, soir, nuit, un weekend sur deux ou bien tous les weekends.

Ces révélations ont soulevé un tollé.  Un de mes camarade de classe se plaint que l’on nous a promis une licorne, et que jamais il n’a été question que l’on se fasse payer moins que les $26 promis.  Et beaucoup de femmes de notre groupe sont mères de famille.  Cet horaire imposé va leur causer de nombreux ennuis dans leurs vies privées.  C’est donc avec beaucoup d’amertume que beaucoup d’entre nous devons choisir entre se retrouver avec un salaire de 22% plus bas que promis, ou bien sacrifier leurs vies sociales et familiales.  Ça ne fait même pas une heure que nous sommes ici, que ça parle déjà de partir.  Mais voilà, aucun d’entre nous ne peut se permettre de rembourser $9 120.00, surtout en se retrouvant du jour au lendemain sans emploi, surtout en temps de pandémie où les emplois sont plus rares.  C’est donc à contrecœur que chacun et chacune remplis sa feuille de disponibilité.

Quant à moi, je ne partage pas les revendications de mes camarades de classe. Premièrement, je n’ai jamais gagné plus que $15.50 de l’heure.  Je ne vais donc certainement pas me plaindre d’en gagner $20.55 de base.  Et ensuite, ce n’est pas comme si je n’allais recevoir que ce montant.  Je compte bien me ramasser toutes les primes. À 52 ans, il y a longtemps que mes enfants sont adultes et ont quittés la maison.  De plus, je suis célibataire et j’habite à 20 minutes à pied de ce CHSLD.  Je compte bien me dévouer pour mon employeur en me mettant en disponibilité totale.  J’ai tout coché :   Jours, soirs, nuits, weekends, jours fériés, horaire double, remplacements de dernière minute.  Et jamais on ne m’entendra dire du négatif de qui que ce soit, ni au sujet du travail, ni sur les anciens employés, ni sur la direction. Cette carrière est une opportunité unique qui n’arrivera pas deux fois dans une vie. Ce n’est pas le moment de faire le con et de s’arranger pour la perdre.  

Il y a cinq ans, lorsque j’étais concierge résident dans une tour à condos de luxe à l’Île-des-Sœurs, je travaillais de 12 à 16 heures par jour, en plus d’être sur appel pour toute urgence 24/7, chose qui arrivait à toute heure du jour, du soir et de la nuit.  Je n’étais en congé que de 8h à 16h le mardi et le mercredi.  Et pour tout ce travail, je gagnais un salaire fixe équivalent à $15 multiplié par 40 heures par semaine, moins déductions.  Un jour, je me suis rendu compte que si je divisais mon revenu par mes heures de travail réelles, je gagnais moins que le salaire minimum.  Après avoir vécu ce genre de magouilles, vous comprendrez que ce ne n’est ni l’horaire ni le salaire de ce CHSLD qui vont me poser un problème. Par conséquent, je ne partage pas du tout le sentiment de déception et de frustration de mes camarades de classe. Sûr, je les soutiendrai toujours moralement dans leurs démarches.  Mais au travail, si mon amitié et mon respect va à mes collègues, ma loyauté ne va qu’à celui qui signe mon chèque de paie. 

Je compte bien être le parfait employé, sans histoires, toujours au service de son patron.

LA SUITE ICI