Le jour où tout a basculé. (2 de 4)

Avant de continuer, laissez-moi vous raconter un peu mon parcours professionnel.  

Au printemps de 2011, j’ai décidé que j’en avais un peu assez de la vie d’illustrateur dans laquelle il faut toujours s’offrir de manière non-sollicitée, courir après les contrats, ensuite courir pour se faire payer. 

Sans avoir de qualifications, j’ai choisi de commencer en bas de l’échelle: Faire du ménage.  Je suis allé travailler dans un garage de bus. Bon salaire.  Horaire en constants changements.  Beaucoup de remplacements à faire pour cause d’absentéisme. Peu de jours de congés.

Un an et demi plus tard, mon expérience m’a permis de demander, et d’obtenir, un travail de concierge résident dans un édifice de 24 étages.  Là, j’ai eu une formation de base en menuiserie, plomberie et électricité.  Une fin de semaine de congé sur deux, l’autre je suis de garde en cas de pépins.  Une semaine sur deux, je dois rester chez moi après mes heures de travail, de garde 24 h pour les mêmes raisons.  Bon salaire, mais je travaille bien plus pour l’avoir.

Deux autres années plus tard, l’expérience acquise ici m’a m’a permise de demander, et d’obtenir, un travail de surintendant résident dans une tour à condos de luxe de 32 étages à l’Île-des-Soeurs. Cependant, les conditions de travail étaient abusives.  Je devais faire le travail de trois personnes, 24/7, n’avais de congé que le mardi et mercredi de 8:00 à 17:00 seulement, et mon seul vrai jour de congé fut Noël.  Tout ça pour un assez bon salaire, mais si on le divisait par mes heures de travail, je gagnais bien en dessous du salaire minimum.  Aussi, je n’ai pas demandé à ce que mon premier contrat de six mois se renouvelle. 

Je suis donc allé demander, et obtenir, un travail de surintendant dans une manufacture de portes et fenêtres.  Le salaire est un peu moins bon que celui de mon emploi précédent.  Cependant, j’ai un horaire fixe de 40 heures/semaine,  de 7am à 3:30 pm, du lundi au vendredi.  Aucun temps supplémentaire à faire, aucun remplacement.  Enfin, un horaire normal cinq jours semaine, et bien payé.  L’idéal.

Comme je crois l’avoir déjà souligné dans un ancien billet, lorsque tu traverses une mauvaise passe dans ta carrière et tes finances, il y a toujours des gens qui vont te mépriser, en t’accusant de créer toi-même tes propres problèmes et de faire dans la victimisation de soi, t’accusant d’être juste trop lâche pour faire les efforts requis pour améliorer ton sort.  Et le problème avec ces gens, c’est que quand tu prouves le contraire, quand tu montres que tu fais des efforts et que ces efforts portent fruit, alors ça les dérange.  Ça les dérange parce que ça montre à tous qu’ils se trompaient à ton sujet.  À ce moment-là, ils prennent ça comme un affront personnel de ta part, et ils essayent de te saboter, pour te garder dans ta merde, et pour pouvoir continuer de faire semblant d’avoir raison à ton sujet.

C’est exactement ce que j’ai vécu, en passant de sans-emploi habitant un taudis-esque demi sous-sol à Ville-Émard, à surintendant chef d’équipe travaillant et habitant un condo de luxe de l’Île-des-Soeurs, en l’espace de trois ans et demi.  M’en étant vanté sur ce blog et sur mon Facebook, mes patrons et l’administration ont reçu une lettre anonyme racontant les pires choses à mon sujet.  Mais voilà, de un, cette lettre n’avait aucune preuve de ce qu’elle avançait.  Et de deux, mon CV, mon expérience, mes références, toutes étaient positives.  Aussi, l’administration a juste ri en me remettant cette lettre, en me disant que mon succès ne semblait pas plaire à tout le monde.

Aussi, c’est pour cette raison que, lorsque je parle de mon employeur actuel, je n’ai jamais donné son nom, autre que « une manufacture de portes et fenêtres ».   Pour la même raison, lorsque je parlerai d’un certain employeur dans les billets de blog de cette série, je n’en dévoilerai pas le nom.  Je vais seulement dire « La Firme ».  Aussi, tous les noms des endroits concernés, rues, édifices, ville, etc, seront modifiés.

Et maintenant, la suite de Le jour où tout a basculé.

Les premières semaines de convalescence furent pénible.  Douleur constante.  Médicaments et anti-douleurs qui me causaient des problèmes gastriques.  Visites au CLSC aux deux semaines pour prolonger mon congé auprès de mon employeur et du chômage.  Tests à l’hôpital, pour me faire injecter un liquide légèrement radioactif pour un long scan et rayon-X complet.  Bonne chose que, grâce à l’auto de ma fille en voyage, j’étais mobile.  Mais toute bonne chose a une fin.  Au bout de cinq semaines, elle revient de Belgique et reprend son véhicule.  Je deviens donc totalement dépendant de mes parents pour mes déplacements.   

Sans vraiment pouvoir sortir, je trouve à m’occuper.  Je continue et termine mon album de BD.  Flavie partage son Netflix, ce qui me permet de découvrir Friends vingt ans plus tard. Les semaines passent et je prends peu à peu du mieux.  Lentement.  Trop lentement.  Ce qui me semblait d’abord comme étant un congé payé devient de plus en plus pénible pour mon moral.  Plus le temps passe et plus je me sens inutile.  

Au bout de six semaines, la douleur cesse d’être constante.  À huit semaines, je me risque à faire une épicerie.  Transporter les sacs ramène la douleur, que je subis ensuite pendant trois jours. 

À la onzième semaine, je dois me faire une raison.  Il ne me reste plus qu’un mois de chômage.  Je doute que j’aille le temps de redevenir apte au travail d’ici à ce temps-là.  Si je reprends le boulot et que je fais une rechute d’avoir trop forcé trop tôt, that’s it, c’est fini!  Plus de travail, plus de chômage, plus de revenus, plus rien.  Et avec Flavie qui part en Europe pour deux ans à la fin de l’été, et mes parents qui vivent dans un HLM pour retraités, je n’aurai plus nulle-part où aller.  Il ne me restera plus qu’à devenir itinérant.

… Ou, avant d’en arriver là, à trouver un travail de bureau.

Je mets mon CV à jour.  Sur Google, je passe mes journées à chercher des noms de grandes compagnies et de firmes établies à Montréal.  Je vais sur leurs pages web et je consulte leurs offres d’emplois.  Plusieurs ont une mailing list.  Je m’y abonne.  Je ne vois que très peu de postes pour lesquels je suis qualifié.  Je m’y essaye tout de même.  Beaucoup ont un centre d’appel, un service d’aide à la clientèle.  C’est le genre de poste qui demande peu ou pas d’expérience.  Mais d’un autre côté, en général, un centre d’appel, c’est qualifié comme étant entry level, c’est à dire que c’est bon pour avoir un pied dans la place en attendant qu’un poste plus haut placé se libère.  Et ça, ça signifie qu’il faut avoir de l’expérience dans le domaine d’expertise de la dite compagnie.  J’y envoie mon CV à tout hasard.  Mais je me doute bien qu’aux ressources humaines, ils vont juste le regarder, voir que j’ai cinq ans d’expérience en conciergerie, et juste le foutre à la corbeille.

Puis, un jour, je reçois un courriel de la part d’une firme de qui je me suis abonné.  Ils annoncent, pour la semaine suivante, une foire de recrutement.  Ça va se passer un mercredi dans une grande salle de l’Hôtel Delta, de 11:00 à 19:00.  Voilà qui me donnera l’opportunité de rencontrer quelqu’un et de me faire valoir, plutôt que de juste me faire rejeter sur mon CV de concierge. 

Je dois me préparer adéquatement.  Premièrement, il me faut des habits propres.  Inutile de payer entre 150$ et 400$ pour un travail que je n’aurai peut-être pas.  Je vais au Village des Valeurs, et je ressors de là avec une chemise grise et un pantalon noir, le tout pour 28$.  Je ressors du placard mes petits souliers de cuir que je n’ai pas porté depuis trois ans.  Je ne pousse pas la chose à y rajouter une cravate.  Si elle est obligatoire à l’emploi, je la porterai si je suis embauché.  Sinon, pour une entrevue, je risque de donner l’impression que j’essaye trop fort.

Avec mon CV, je joins une lettre de présentation.  Parce que, au nombre de gens qu’ils vont voir, je dois faire en sorte qu’ils se souviennent de moi. 

Je n’ai plus d’imprimante, mais la bibliothèque municipale offre le service d’impression.  Pour 1.50$, j’y imprime ces six feuilles.  Je joins une photocopie de la lettre de recommandation que m’a faite un ancien employeur très satisfait de mes services.

Je réfléchis sur la meilleure heure pour m’y rendre.  Je décide d’éviter l’heure d’ouverture, alors que les recruteurs n’ont pas encore pris le pouls de la foule.  Par conséquent, ils auraient du mal à remarquer ceux qui vont s’en démarquer.  J’évite également l’heure du dîner, où tous les candidats qui ont déjà un emploi vont essayer d’en profiter, en pensant bêtement qu’une heure va leur suffire pour se rendre jusqu’à un représentant des ressources humaines.  Je dois éviter d’y aller après 15:00, alors que les recruteurs vont commencer à être blasés de voir défiler un candidat après l’autre.  Et surtout pas après 16:00, lorsque les gens déjà employés ailleurs vont arriver en masse.  Aussi, je choisis 13:00.  À cette heure-là, les recruteurs viennent de dîner, ont eu une pause, sont rafraîchis, et ont une bonne idée des candidats dans leur ensemble. 

Pour terminer, je prépare mentalement mon speech de présentation.  Quelque chose d’amusant, mais pas ridicule.  Quelque chose de juste assez original pour que l’on se souvienne de moi, mais pas en tant que personne sans crédibilité.

À SUIVRE

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Fait vécu, Recherche d'emploi. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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