Grands-Pères

Ce matin, j’ai vu ceci dans mon fil de nouvelles.

Ça m’a inspiré pour parler de mes propres grands-pères.

Mon grand-père maternel est né en 1910.  Il est devenu orphelin de mère à l’âge de dix ans.  Son père s’est remarié.  La marâtre ne voulait rien savoir de cet enfant issu d’un mariage précédent.  Son père l’a donc jeté à la rue par un beau jour de fin de printemps.  Il avait onze ans.  Il est allé travailler aux champs contre une maigre pitance, et dormait dehors sous des perrons.  L’usine Good Year installée dans la ville recrutait sans préjugés quiconque se prouvait travaillant.  Il n’était pas rare que des enfants soient embauchés.  Il fut l’un de ceux-là.  Travaillant toute la journée, il s’installait ensuite clandestinement dans une des baraques, bien au chaud, pour dormir pendant l’hiver.

Il avait beau être honnête et vaillant, il était peu éduqué, peu curieux, presque illettré, timide, naïf.  Par conséquent, même rendu à trente-cinq ans, ses collègues abusaient de lui.  Mauvais tours, harcèlement, violence…  Dans le quartier, on le considérait comme un attardé, et il se faisait insulter dans la rue et cracher dessus, même par des enfants.  Il était le genre de personne qui endure, sans faire de remous, pardonnant et oubliant.  Par conséquent, victime facile, il attirait tout naturellement les gens abusifs.  Incluant une femme qui, à trente ans, n’avait pas encore trouvé mari, à cause de sa personnalité à la limite de la sociopathie.  Pour faire taire les mauvaises langues qui médisaient sur son statut de vieille-fille, elle l’épousa.  Ils eurent deux enfants.  Ma mère se souvient très bien comment, même à la maison, il était abusé et violenté.  Engueulades, insultes, gifles, coups avec objets, attaque à la lame de rasoir.  Et lui, résigné au sort qui était le sien, il endurait.

Quelques années après que les enfants soient devenus adultes, aient quittés la maison et fondés leurs propres familles, sa femme le quitta pour un cousin gigolo.

Le seul plaisir que mon grand-père s’est accordé en ce bas monde, ce fut le tabagisme.  Il en mourut à soixante-six ans, alors qu’il commençait à peine sa retraite, coupant court à ce qui aurait dû être les plus belles années de sa vie, dans lesquelles il aurait enfin pu vivre dans la paix et la tranquillité.  À ses funérailles, personne n’a eu la moindre parole positive à dire à son sujet.  Ou bien on l’a pris en pitié, ou bien on le jugeait négativement sur la vie pathétique qu’il a eue, le blâmant pour ne pas avoir eu les couilles de dire non aux abus.  En fait, la seule parole décente que j’ai entendu à son sujet ce jour-là venait de son fils, mon oncle, qui a dit : «Si ce gars-là ne va pas au Paradis, alors personne sur terre ne mérite d’y aller. »

Mon grand-père paternel est né en 1917.  Il était un bel homme doté d’un physique naturellement costaud. Il possédait une grande culture, une intelligence remarquable, une logique implacable et un charisme fou.  Il était aimable, affable, gentleman.  C’était aussi un obsédé sexuel.  Lors de la seconde guerre mondiale, il s’est enrôlé dans l’armée.  Profitant de son charme naturel, nombreuses furent ses conquêtes.  Dès qu’il perdait intérêt, il refilait tout simplement ses ex-amantes à ses supérieurs.  Lui était débarrassé, les officiers étaient ravis, et ces femmes étaient consolées.  Tout le monde y trouvait son compte.

À l’époque, trouver une femme qui acceptait de coucher hors des liens du mariage n’était pas une mince affaire.  Il y en avait certainement autant qu’aujourd’hui, mais les bonnes mœurs les empêchaient de s’afficher comme telles.  Mon grand-père, lui, juste à leur parler, savait les dénicher.  Ainsi, au lieu de prendre les femmes par la force ou d’avoir recours aux services de prostituées, ce qui aurait entaché la réputation des soldats et officiers, ils pouvaient satisfaire leur libido avec les femmes volontaires qu’il leur fournissait.  Ça faisait de lui un atout fort apprécié.

Bon stratège, il y a vu moyen d’en tirer profit.  À demi-mot, Il a passé le message à ses supérieurs comme quoi le prestige que lui apporterait l’uniforme d’un haut-gradé lui permettrait de multiplier aisément ses conquêtes, et ainsi pouvoir en refiler plus aisément aux gradés.  Son physique et son intelligence lui ont permis de passer et réussir aisément tous les tests des officiers.  Ainsi, officiellement, il a pris du galon par mérite.  Il s’est hissé au rang de Capitaine en un temps record.

Afin qu’il puisse continuer ses bons et loyaux services, on l’a envoyé sur une base militaire de Terre-Neuve.  Officiellement, il était en première ligne si Hitler ou Hirohito traversait l’atlantique.  En réalité, son poste lui donnait l’autorité d’organiser des bals, des soirées dansantes, ce qui lui permettait d’user de ses charmes.  C’est ainsi qu’il a rencontré et séduit l’épouse d’un de ses soldats.  Il envoya donc le bataillon du dit soldat faire des manœuvres quelques kilomètres plus loin, ce qui lui laissa le champ libre avec la femme.  Femme qui tomba enceinte de lui.  À l’époque, on n’avortait pas.  Elle a accouché, donnant naissance à celui qui deviendra deux décennies plus tard mon propre père.  Une épouse ne pouvant garder un enfant conçu par un autre que son mari, mon grand-père savait que les responsabilités allaient lui retomber dessus.

L’histoire est nébuleuse sur comment il s’y est pris, mais mon grand-père a réussi à enlever le bébé à la pouponnière, bien déterminé à faire disparaitre cette erreur qui pouvait gâcher sa vie.  Il a été surpris en pleine nuit sur un terrain militaire, alors qu’il s’apprêtait à lancer l’enfant dans un trou et y verser une brouette de chaux.  Tout capitaine qu’il était, dans ce genre de situation, il n’y a pas un grade qui tienne. C’est au bout des fusils de ces deux simples soldats, d’habitude sous ses ordres, qu’il est rentré à la base.  Il passa la nuit au cachot.

L’enfant se retrouva à l’orphelinat, et mon grand-père se fit offrir deux choix.  Ou bien il fait la chose honorable en donnant sa démission.  Ou bien il sera dégradé, passera en cour, sera mis en prison, ce qui entachera pour toujours sa réputation et celle de la base.  Il s’est donc retiré avec honneur, si on peut encore utiliser ce mot.  Pour sa collaboration à étouffer l’affaire, et aussi pour ses bons services de pimp, on lui octroya une généreuse pension.  À vingt-sept ans, grâce à cette rente mensuelle, il n’avait plus besoin de travailler pour le restant de ses jours.

Le père de mon grand-père fut mis au courant de la situation.  Il est intervenu en adoptant lui-même son petit-fils.  Ce n’est que lorsque mon père eut vingt ans que mon grand-père le reconnut officiellement.  Ils ont fait la paix et ont formé une famille.

L’argent de l’armée subvenant à ses besoins, mon grand-père put consacrer ses jours à ses passions : La culture, la philatélie, les voyages, et le sexe.  Surtout le sexe.  Le sexe avec femmes célibataires, femmes mariées, veuves, cousines, adolescentes et adolescents.  Car oui, il était également bisexuel, éphébophile et pédophile.  Ayant tiré leçon de ses déboires avec l’armée, il opta pour ne plus jamais laisser libre cours à toute pulsion pouvant lui causer préjudice.  Ainsi, pour autant que l’on sache, jamais il n’a eu de contacts sexuels avec des enfants.  Mais d’après ce que m’a rapporté ma mère, ça ne l’empêchait pas de me mater attentivement les parties lorsqu’elle me changeait de couche.  Bref, il se contrôlait, mais n’empêche que l’intérêt était là..

Éventuellement, il trouva son âme sœur en une auteure qui partageait les mêmes goûts, les mêmes perversions, et qui était aussi intellectuelle que lui.  Déjà épouse d’un autre, elle en divorça pour aller vivre avec lui.  Ils s’installèrent dans une jolie petite maison à deux étages sur un terrain modeste dans un quartier tranquille.  Ils s’impliquèrent activement dans la communauté.  Mon grand-père y trouva une association d’anciens combattants qu’il joignit.  Il en devint rapidement secrétaire et trésorier.

C’est avec l’approbation de tous que mon grand-père et sa femme devinrent foyer d’accueil pour jeunes filles âgées de dix ans et plus, en provenance de milieux où elles étaient abusées sexuellement.  Mon grand-père les a beaucoup aidées à assumer leur passé, s’en remettre et vivre avec.  Hélas, il ne le faisait pas toujours de la façon la plus acceptable socialement et légalement.

Observateur, intelligent et fin psychologue de nature, il savait faire la différence entre les traumatisées et les confuses parmi ses protégées.  Celles qui avaient été traumatisées par ces abus purent vivre chez lui dans la douceur d’un foyer dans lequel les dits abus ne se reproduisirent jamais.  Envers elles, son comportement fut irréprochable sur toute la ligne.  Aujourd’hui adultes, elles n’ont que du bien à dire de lui.

Quant à celles qui se sentaient confuses, il savait exactement quoi leur dire.  Il leur racontait que lui aussi provenait d’un milieu dans lequel l’amour et la sexualité ne faisait qu’un.  Que lui aussi avait été choqué lorsque la société l’a enlevé à sa famille qui n’avait, à ses yeux à lui, rien fait de mal.  Qu’il a été traumatisé de se faire dire que non, ces activités sexuelles qu’il aimait tant, il n’avait pas le droit d’aimer ça, parce que c’était des agressions contre lui.  Que l’amour qu’il recevait, ce n’était pas de l’amour, c’était de l’abus.  Ces histoires ne sont probablement jamais arrivées en réalité.  N’empêche que de les raconter à ses protégées confuses, ça mettait ces jeunes filles en confiance.  Elles développaient d’elles-même un sens de complicité avec ce couple qui semblait provenir d’un même milieu qu’elles, qui savait comprendre ce qu’elles ressentaient, qui partageaient les mêmes sentiments, donc qui ne les condamnaient nullement pour ça.  Et c’est ainsi qu’il leur fit comprendre que le problème ce n’était pas elles, d’apprécier et de désirer ces signes d’affection. Le problème, c’était la société qui essayait de les rendre honteuses d’aimer ça.  Bref, dans leurs cas, le seul abus qu’elles subissaient, c’était de se faire convaincre par les travailleurs sociaux qu’elles vivaient des abus.  La preuve, c’est qu’avant leur intervention, tout allait bien.  

Ensuite, il leur expliquait qu’il ne fallait pas en vouloir à la société de se comporter ainsi avec elles.  C’est juste que, faire la différence entre les abusées et les volontaires, c’est presque impossible.  C’est parce que les jeunes filles abusées sont souvent trop intimidées par leur agresseur pour oser s’en plaindre. Voilà pourquoi, histoire de s’assurer que cessent les abus cachés, la Justice préférait mettre tous les cas dans le même panier, et tous les étiqueter d’abus.  Oui, c’était injuste pour celles qui, comme elles, n’avaient aucun problème avec cette situation.  Mais si ça permet de sauver plein de jeunes filles qui, elles, sont abusées, au moins elles peuvent tirer du bien-être moral de savoir que grâce à leur sacrifice, des milliers d’autres filles sont épargnées des abus.

Mon grand-père leur disait ce qu’elles avaient besoin d’entendre: Qu’elles n’étaient pas du tout immorales, qu’elles n’étaient pas les seules dans leurs cas, et que la société n’avait pas le choix d’agir ainsi pour le bien de la majorité, donc qu’il ne fallait pas le prendre personnel.  Maintenant qu’elles comprenaient tout, ou du moins qu’il leur faisait croire qu’elles avaient compris, alors elles n’étaient plus du tout confuses.  Elles ne ressentaient plus de sentiments négatifs de leurs situations.  Et surtout, elles ressentaient admiration pour cet homme qui a su leur en débarrasser.  Ainsi, c’est tout naturellement que quelques-unes de celles-ci retombaient dans leur habitude de confondre amour et sexualité, en développant des sentiments pour lui, et qu’ils finissaient, de la propre initiative de ces adolescentes, à partager le lit conjugal, avec approbation et complicité de son épouse.  Il n’avait même pas besoin de leur dire de garder le secret.  Avec tout ce qu’il leurs avaient expliqué, elles savaient très bien à quoi s’attendre: Ou bien elles gardaient le secret et ils vivraient en harmonie et en complicité.  Ou bien la société allait faire un enfer de leurs vies.  Elles se taisaient donc de leur propre chef.  Aujourd’hui adultes, elles aussi n’ont que du bien à dire de lui.

Il est mort à l’âge de soixante-dix-huit ans.  Toutes ses protégées, sans exception, ont pleuré cet homme qu’elles ont aimé comme jamais elles ont aimé un autre adulte pendant leur adolescence.  Il fut couvert de gloire et d’honneurs par la légion des anciens combattants.   Il fut cité par un représentant municipal comme étant un homme qui fut de son vivant un modèle pour la société.  

Eh oui!

Tandis que Mitsou vante ses grands-pères qui furent pour elle des modèles, moi je ne peux vous offrir que des histoires glauques à vous en faire perdre foi envers l’humanité.  C’est que nous n’avons  pas tous des grands-pères qui ont eu une vie aussi honorables que celle de Gratien Gélinas.  Dans mon cas, l’un était pratiquement un saint martyr qui est mort comme il a toujours vécu; pauvre, abusé et méprisé.   Tandis que l’autre, pour avoir été immoral, manipulateur, abuseur, pour avoir commis une tentative de meurtre contre son propre fils, eh bien lui a passé sa vie à en être récompensé.  Et lui aussi est mort comme il a toujours vécu, soit riche, abuseur et honoré.  L’un fut un loser, l’autre fut un winner, mais ni l’un ni l’autre n’a mérité ce que leurs faits et gestes leur ont rapportés. 

Je ne peux peut-être pas prendre mes grands-pères comme modèle.  Par contre, ce que je peux faire, c’est de mener ma vie de façon à en être un pour mes propres petits-enfants.  Parce que si le fait d’avoir une parenté honorable est un hasard, le devenir soi-même un est un choix personnel.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
Cet article a été publié dans Dose de Réalité, Fait vécu, Psychologie et comportement social, Succès et Échec. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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